LIVRE VII
Darthé ne se livrait à aucune exagération lorsqu'il représentait Joseph Le Bon comme « animé d'une sainte fureur ». Tel se peignait Le Bon lui-même, dans sa correspondance avec le Comité de salut public. « Je viens de recevoir votre lettre, relative à la demande que j'avais faite d'une évacuation de gens suspects sur Chantilly. Je prendrai d'autres mesures, puisque cela est inadçptable. Au surplus, les aristocrates de ces environs ont tant fait de mal ; ils sont tellement connus ; ils ont sur leur compte de si fortes charges que la guillotine, si elle continue son même train, débarrassera peu à peu nos maisons d'arrêt '. »
La guillotine continua « son même train » ; pendant le mois de germinal, nous verrons l'instrument de mort, réalisant F affreux projet si nettement formulé dans la lettre de Le Bon, « débarrasser » les prisons d'Àrras de soixante-huit suspects.
1 er et 2 germinal (21 et 22 mars). — Louis Florent, la-
l, Lettre du 4 germinal (24 mars). Arch. de l'Empire.
boureur à Lens, fut assez heureux pour n'être condamné qu'à la déportation à vie : il avait fourré de mauvais trèfle dans les bottes de foin livrées pour son contingent.
Antoine Savignan, organiste à Arras, était accusé de propos royalistes : il prouva qu'il n'avait pas tenu de pareils propos, et qu'au contraire ce il avait signé la mort du Tyran, en la ci-devant église de la Madeleine ». Il fut acquitté.
Adrien-Yincent Cary (54 ans), né à Péronne, ex-curé de Collines, avait écrit le 22 décembre 1792 à M. Nôblecourt, théologal à Péronne, qu'il avait prêché en chaire l'indissolubilité du mariage et déclaré que « profiter de la loi du divorce, c'était s'expulser du sein de l'Église ». Il avait terminé sa lettre en disant : « Quelle sera la fin de cet esprit d'irréligion, de libertinage, de vertige et de rage? » M. Cary, contre qui Le Bon avait pris un arrêté dès le 9 frimaire (29 novembre), eut la faiblesse de se disculper en répondant « qu'il avait cherché auprès de M. Nôblecourt une règle de conduite -, qu'il aurait plutôt quitté son état que de fauter contre la loi s'il n'avait pu l'accorder avec son devoir; qu'il s'était épanché dans le cœur d'un ami ». — Déclaré coupable « d'attentat contre la sûreté intérieure de l'État », il fut mis à mort.
3 germinal (23 mars). — J.-B. Billoir (28 ans), mulquinier à Saint-Hilaire, district de Cambrai, avait été trouvé nanti de dix-sept assignats faux, de cinquante livres chacun. On le condamna à mort, et l'on acquitta son neveu, François Desporte, poursuivi comme complice.
Le pauvre mulquinier fit place, sur le banc des prévenus, à un maréchal de France : Augustin-Joseph, comte deMailly d'Haucourt, né à Vilaine, au château de Loir (Sarthe),âgé de quatre-vingt-neuf ans.
Le maréchal de Mailly avait noblement terminé dans la nuit du 10 août une carrière militaire des plus honorables. Il commandait à l'intérieur du château les cent vingt gen-
— *83 — tii&hottuae&qwe le tocsin avait fait, accourir a.tigKè* du, Bfli, et qui avaient réussi à entrer aux Tuileries malgré les postes de gendarmes, complices de l'insurrection Lorsque cette petite troupe courageuse et dévouée s'avança, vers la. salle où & était réunie la famille royale, le vieux maréchal, l'épée à la main, dit au Roi en fléchissant le genou, : « Sire, votre fidèle noblesse est accourue pour rétablir Votre Majçsté sur le trône de ses ancêtres ». Louis XVI chargea le maréchal de Mailly de prendre le commandement du château. Durler, capitaine des Suisses, demandant ses ordres : a Ne pas vous laisser forcer », répondit le maréchal *. Après le déport; du Soi et le massacre des Suisses fidèles à cette consigne, un fédéré avait rencontré M, de Mailly, les armes à Ja main : déjà il avait levé le bras pour le frapper, lorsqu'à la vue des cheveux blancs du vieillard, il s'arrêta saisi de respect et le conduisit en lieu sûr.
Ainsi protégé par un vainqueur du 10 août, M. de Mailly fut arrêté sept jours après : un commissaire de sa section empêcha qu'on le conduisit à l'Abbaye et. le préserva des massacres de septembre. — M. de Mailly s'était retiré à la campagne avec sa bru et son petit-fils, encore au berceau. Ce fut dans cette retraite, à Moreuil près (TAniieqs,, qu'André Dumont le saisit, en septembre 1 793. « Je crois, écrivit Du* mont à la Convention, que tous les ci-devant ducs, comtes, vicomtes, marquis et leurs familles, sont dans ce pays. D'arrestation en arrestation, j'extirperai ce chancre... Dans les nouvelles arrestations, les Mailly se trouvent compris... Je les ai fait conduire à la citadelle de Doullens 2 . «L'infortuné maréchal fut envoyé à Arras par l'agent national du district de Doullens et écroué aux Baudets le 28 ventôse. Le Bon confia à Darthé le soin de l'interroger 3 ; cette for-