‹ Le Terreur dans le Pas-de-Calais et dans le Nord Histoire de Joseph Le BonChapitre 20 sur 185 · Censure républicaine, par Guffroy, p · texte numérisé non relu

Censure républicaine, par Guffroy, p

prirent un arrêté aux termes duquel, vu les délibérations contre-révolutionnaires des 20 juin et 3 juillet, l'indignation manifestée à leu* sujet au sein du corps électoral réuni à Calais, et « considérant que soit corruption, soit faiblesse, les administrateurs n'avaient pas dans le cœur l'amour de la République », ils destituèrent le président du département, les huit membres du directoire et le procureur général syndic. Le même arrêté désigna pour les remplacer, jusqu'au renouvellement par le corps électoral, Herman, Célestin Lefetz... administrateurs; Joseph Le Bon, procureur général syndic provisoire.

Le jour même, Le Bon parut à la barre et fut installé dans ses fonctions ; Herman fut nommé président.

Le conseil général du départemeut, rendu homogène par le renouvellement du directoire, s'empressa de faire enlever du lieu de ses séances les tapisseries et tentures qui rappelaient la royauté. Une bannière fleurdelysée était suspendue à la voûte de la salle ; Le Bon proposa de remplacer les fleurs de lys « par des inscriptions qui rappelleraient les trahisons du ci-devant Roi ». On ajourna cette proposition, et l'on se contenta, en l'absence du procureur général syndic, de substituer aux fleurs de lys des cocardes tricolores.

Les séances du directoire, consacrées exclusivement à l'examen de questions financières et d'intérêt privé, n'offrent rien d'important à l'histoire. Constatons seulement que, pendant que Le Bon y siégeait, les Oratoriens d'Arras firent régler, avec son concours, leur traitement comme professeurs du collège, leur pension de retraite comme anciens religieux, et obtinrent qu'on leur laissât en propriété leur

1. Le procureur-général-syndic avait séance à l'assemblée générale d'administration et au directoire, avec voix consultative seulement. Mais il ne pouvait y être fait aucun rapport sans qu'il en eût communication, ni être pris aucune délibération sans qu'il eût été entendu. Il était au surplus chargé de la suite de toutes les affaires.

service d'argent On rejetait presque en même temps les pétitions de l'ancien prieur de Saint- Yaast, domLe Mercier, qui revendiquait deux paires de chandeliers d'argent confisqués avec les meubles de l'abbaye, et de l'abbé de Saint- Éloy, doin Laignel, qui demandait qu'on lui remît, comme étant sa propriété privée, l'argenterie du quartier abbatial. — Un autre jour, Le Bon exposa en son nom personnel, mais au profit de son ancien clerc laïc, qu'il avait acquitté, comme curé de Neuville, les fondations dont étaient chargées treize boistelées de terre afférentes à la cure et vendues nationalement le 22 octobre, et demanda qu'on lui allouât l'intérêt à quatre pour cent du prix de la yente. Le directoire , considérant que Le Bon avait exercé les fonctions curiales à Neuville pendant onze mois et vingt jours, lui délivra conformément à sa requête, un bon de cinquante -trois livres dix-huit sous six deniers.

Joseph Le Bon se fit suppléer au département du 25 octobre au 6 novembre. Dans cet intervalle, il consomma l'abjuration de sa vie sacerdotale : le 25 novembre, il épousa sa cousine germaine, Elisabeth Bégniez, dont le père avait exercé le ministère d'huissier, et dont la mère, restée veuve, tenait une auberge à Saint-Pol '. En se mariant, !

| 1 . Au moment de partir pour l'assemblée électorale de Calais, le 2 sep-

j tembre de l'an 1 er de la République, Joseph Le Bon avait écrit « à la ci-

| toyenne Elisabeth Régniez, chez la citoyenne sa mère, aubergiste au fau-

j bourg d'Hesdin à Saint-Pol », une lettre qui renferme sur les préliminaires

' de son mariage des détails instructifs :

j « Écrasé, ma «hère amie, par une besogne diabolique, je saisis à peine

un instant pour me satisfaire en décrivant. Tu es inquiète, incertaine, embarrassée... De quoi s'agit-il donc? Ne te souvient-il plus de Neuville et de ma droiture? Parle, agis comme tu voudras.... Je trouverai tout bien fait. Seulement prends garde de ne point faire ton malheur j si je t'aime, c'est pour toi... il y a longtemps que je te l'ai dit. J'aimerais mieux renoncer à mes projets que de te causer la moindre peine.

«Ma tante est la meilleure personne du monde ; mais.... mais... mais j'ai été couvert d'un habit de coquin, et elle respecte ceux qui le portent; elle

Le Bon mettait en pratique le système auquel il se conforma pendant sa vie entière : à savoir, qu'il n'y a pour tout citoyen, fût-il prêtre, d'autre loi que celle que le pouvoir civil a décrétée, et que toute loi commande obéissance, du moment qu'elle émane des représentants de l'autorité. La Constituante avait imposé à l'Église une organisation nouvelle et un serment qui renfermait adhésion à cette organisation ; Le Bon avait prêté ce serment. La Convention reconnut aux prêtres le droit de se marier ; l'ancien curé de Neuville se maria. Il fit plus : chaque jour, dans les journaux, dans les pamphlets et dans les discours des clubs, le célibat ecclésiastique était représenté comme la violation de la loi naturelle et la désertion d'un devoir social. Le Bon, joignant la théorie à la pratique, crut devoir exalter une doctrine qui légitimait sa conduite, et se faire pardonner d'avoir été prêtre en insultant avec une véritable haine ceux qui restaient fidèles aux obligations du sacerdoce. Devant la municipalité de Saint- Pol, au moment où il contractait le premier mariage purement civil qui fut célébré dans cette commune J , il prononça cette impudente allocution :

« Magistrats du peuple, je viens vous donner un exemple

s'imagine qu'aucun d'eux ne peut et ne doit prétendre à Verrait-elle de-

bon œil sa fille.... ah ! ah 1 ah ! il faut absolument sonder le terrain.

« Mais j'en reviens toujours au commencement de ma lettre : taille, tranche tout à ton aise , et donne-moi fréquemment des nouvelles du résultat de tes opérations.

« Je t'embrasse de tout mon cœur. — Joseph Le Bon. » 1. L'an mil sept cent quatre-vingt-douze, premier de là République française, le cinq novembre, pardevant moi, Joseph Flament, officier public de la municipalité de Saint-Pol, déparlement du Pas-de-Calais, se sont présentés Guislain- François-Joseph Le Bon, âgé de vingt-sept ans, maire de la commune d'Arras, fils de Nicolas-François Le Bon, sergent vendeur, et de Marie-Madeleine-Joseph-Bernardine Régniez, domiciliés audit Arras; et Marie-Elisabeth- Joseph Régniez, âgée de vingt-deux ans, domiciliée à Saint-Pol, fille de feu Antoine-Joseph Régniez et de Marie-Joseph Vasseur, marchande aubergiste en ladite ville de Saint-Pol, lesquels, après lecture faite par moi de leurs

attendu depuis longtemps par le nombre infiniment petit de prêtres vertueux qui ont consenti autrefois à se confondre parmi les charlatans pour éclairer et affranchir l'humanité ; je viens terrasser le préjugé féroce qui condamnait une classe d'hommes à vivre dans le crime, et ne leur laissait que le choix des forfaits.

« Puisse ma démarche solennelle leur ôter toute excuse ! Puissent-ils se déterminer enfin à respecter à la fois la nature et la société : la nature, en suivant les lois de son Auteur, en n'étouffant pas dans leur germe des êtres qu'il appelle à la lumière ; la société, en ne se servant plus de leur ministère pour abuser de la femme et de la fille cTautrui '. »

Cependant les électeurs du département avaient été convoqués à se réunir à Saint-Omer, le A novembre, afin de procéder au renouvellement des corps administratifs et judiciaires. « Le républicain Demuliez fut élu président de l'Assemblée. Les représentants Doulcet, Duhem et Duquesnoy recommandèrent aux électeurs de remplacer par des citoyens zélés pour la république et réunissant les talents au civisme le plus pur les membres du Directoire frappés de destitution. » Le 19 octobre, Joseph Le Bon

extraits de naissance et des certificats des bans publiés le 28 octobre dernier dans leurs domiciles respectifs sans qu'il se soit élevé aucune opposition, ont déclaré, ledit Guislain-François- Joseph Le Bon prendre en mariage ladite Marie-Elisabeth- Joseph- Régniez, et ladite Marie-Elisabeth- Joseph Régniez prendre en mariage ledit Guislain François-Joseph Le Bon. Ensuite de ladite déclaration, je, susdit officier public, ai prononcé, aux termes delà loi, qu'ils étaient unis en mariage, en présence des citoyens Lanne maire, Miennêe, Lanne fils, Darthé, TourseL François Delecour, Demoncheaux, Ferdinand Caron, Joseph Duez, Charles Debret, de la mère de la mariante, des père et mère du mariant, de Géry Régniez, de Joseph Helle, oncles des conjoints, de Louis Vasseur et Lamoral Vasseur, oncles de la mariante, de Jean-Baptiste Régniez, cousin des conjoints, de Léandre Berthe, parent de la mariante, qui ont signé avec nous et les contractants. (Greffe de Saint-Pol).

1. Extrait des notes de M. Devienne, ancien magistrat d'Arras ; bibliothèque de M. Godin, archiviste.

obtint à ce titre deux cent quarante-trois voix sur trois cent soixante-quatre votants ' . L'ancienne administration départementale fut presque entièrement renouvelée : sur vingt-huit membres qui la composaient, quatre seulement avaient figuré dans le conseil de 1 792 ; quatre autres avaient été appelés au directoire par les commissaires de la Convention ; vingt étaient des hommes nouveaux. L'un d'eux, Darthé, de Saint-Pol, élu membre du directoire, devait être un des plus terribles agents de la Terreur à Arras ; un autre, Lefebvre, de St-Omer, était destiné à mourir sur l'échafaud révolutionnaire !

Le Bon n'avait pas recherché les fonctions de membre du directoire, qui lui donnaient à la vérité une position plus élevée que celle de maire, mais le mettaient moins en relief. D'un autre côté, les plus ardents parmi les patriotes manifestaient à son égard quelque mécontentement : ils lui reprochaient , entre autres griefs , d'avoir quitté la Société populaire parce qu'on avait voulu le soumettre à l'obligation de montrer sa carte en y entrant. « Le Bon est comme les femmes, écrivait Lefetz à Guffroy; il a des caprices. J'ai d'abord applaudi à sa démission ; j'étais à Saint-Omer; mais depuis, je sens combien elle était funeste au bien public. Le diable ne peut lui faire entendre raison. Je le crois susceptible d'amour-propre. 11 devrait toujours avoir à l'esprit le bien de la pauvre humanité. La Bépublique lui enjoint de fréquenter les sociétés populaires et il y renonce. Je ne le connais plus ! Écris-lui, cher .ami , et porte-le, au nom de la Patrie, à se rendre à la Société et à continuer à en être du nombre. Je ne pense pas qu'irait à se plaindre des habitants d' Arras ; ceux-ci auraient, à juste titre, droit de lui reprocher ses bouderies déplacées et inconséquentes 8 . »

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