Joseph le Bon dons sa vie privée, p. 361 et
le district d'Arras débarrassait les détenus de leurs prouvions; saisissait au Yivier dix cordes de bois et trois cents soixante fagots ; aux Capucins trois cordes et demie de bois et cinquante fagots, et faisait chauffer avec de la tourbe les prêtres infirmes et sexagénaires.
Les prisons d'Arras continuaient d'être l'objet de la sollicitude des patriotes. Malgré les envois faits à Doullens, l'Abbatiale, les Baudets et la Maison des Orphelines étaient encombrés. Le 23 brumaire (13 novembre), un administra* teur du département avait fait conduire à Arras quatre jeunes filles de Lille comprises dans l'arrêté du département du Nord qui obligeait les suspects à s'éloigner de vingt lieues des frontières, et auxquelles le maire d'Auxi-la-Béunion avait donné asile : le conseil général constata que, a les mai sons d'arrêt étant pleines, il était impossible de les y placer », et ordonna de les conduire à la citadelle d'Amiens. — Le 20 brumaire, la Société républicaine, sous la présidence de Beugniet, avait préparé, d'après les instructions de Le Bon, un règlement en vingt-sept articles pour les maisons de détention. A l'exception des maris et femmes, pères, mères et enfants, les sexes devaient être séparés. Chaque chambre devait contenir quatre ou cinq lits et recevoir des riches et des indigents. La nourriture était commune et payée par les détenus. Chaque chambrée était isolée, enfermée, et prenait l'air dans la cour commune, à tour de rôle, une ou deux fois par jour. La correspondance était Soumise au comité de surveillance ; les employés de la prison, directeur, sous-directeur, préposés et portier, comme aussi les médecins, chirurgiens, infirmiers et barbiers recevaient des détenus leur traitement; ils étaient présentés par la Société populaire et nommés par le département.
Joseph Le Bon, suivant arrêtés des 26 et 29 brumaire (16 et 19 novembre), approuva ce règlement et le rendit exécutoire pour toutes les maisons de détention du Pas-do
Calais. Le département confia la surveillance des prisons à quatre commissaires choisis par le conseil d'administration, le district, le conseil général de la commune, le Comité de surveillance, et nommés par leurs corps respectif*.
Ouvrir des prisons, fermer des églises, tel était à Àrras le mode de réformation sociale employé, en attendant mieux, par les novateurs.
Le 24 brumaire (14 novembre), un arrêté du département avait ramené les cérémonies religieuses à la simplicité des temps primitifs. Tous les vases d'or et d'argent et autres objets de même nature servant au culte avaient été mis à la disposition du Trésor et remplacés par des vases de terre, de verre ou de bois. Ce n'était là qu'un moyen terme : <c À quoi bon un culte? » se demandent les membres de lia Société populaire. Pour délibérer sur cette question, ils convoquent en l'église Saint-Vaast , avec l'autorisation de la municipalité, les six sections de la ville. Hacot est nommé président de l'assemblée , Caubrière secrétaire. « Un citoyen monte en chaire ; il expose que, pour la première fois, cette tribune allait servir à dire la vérité. Il déclare que la seule religion* que Ton doive professer étant celle de la bienveillance et de l'amour de ses semblables, il demande en conséquence que les églises dé cette commune soient fermées ; que les scellés soient apposés sur les portes et sur ce que l'on appelait tabernacles. » — « Un autre propose que l'édifice dans lequel on est assemblé serve, dans la suite, de salle de séances à la Société républicaine. »
L'assemblée, à l'unanimité, adopte ces propositions et charge six commissaires, parmi lesquels Beugniet et Gille, de les transmettre aux corps administratifs et aux représentante Laurent et Isoré , qui se trouvent en ce moment à Àrrast De tous côtés arrivent des approbations. Au son de 4a musique et de la cloche Joyeuse , le peuple des clubs se
met en marche ; Hacot, maire d'Arras, est à la tête. On se rend à la porte des quatre églises conservées comme paroisses, « afin de les purifier » : déjà, par ordre du district, Duponchel, Beugniet, Caubrière etDaillet, commissaires de la municipalité, y avaient apposé les scellés. On célèbre par des discours et des chants patriotiques le triomphe de la Liberté et de la Raison. Une « adresse du peuple d'Arras » raconte ces merveilles « à tous les peuples de l'univers » :
« Le jour de la philosophie est arrivé, etc., etc Nous
briserons toutes ces armes meurtrières devenues inutiles ; le fer ne servira plus qu'à la charrue ; l'explosion du salpêtre ne' se fera plus entendre que pour célébrer les fêtes de la liberté ; les instruments du supplice seront oubliés et le crime sera aussi rare dans la régénération de l'univers que les bons rois, les nobles vertueux et les prêtres de bonne foi le furent dans les jours de sa corruption *. »
Oui, le jour de la philosophie était arrivé ; et à ces rêves de l'âge d'or, illusions et mensonges, les apôtres de la Raison allaient de concert substituer les conséquences véritables d'une religion qui proscrivait Dieu.
Joseph Le Bon s'était dirigé de Calais vers Hesdin , par Saint-Omer et Saint-Pol. En traversant Saint-Omer, il annonça au district sa récente découverte de « cinquante mille lettres venant de l'étranger et de quarante-huit poignards à deux tranchants. » Six des lettres saisies étaient timbrées de Saint-Omer : il en donna lecture et, avec l'aide du comité de surveillance, il en rechercha les auteurs. On soupçonna le citoyen Le Sergent d'avoir écrit la lettre n° 1 : M. Le Sergent fut arrêté avec toute sa famille. Les lettres 2 et 3 étaient signées de Lauretan : M. de Lauretan était émigré ; on arrêta sa femme. On imputa au citoyen Taffin
1. Procès-verbal de la séance des six sections réunies le 37 brumaire (17 novembre). Bibliothèque de M. Renard
d'être l'auteur de la lettre n° 3 ; on emprisonna M. et M mt de Taffin. Les lettres 5 et 6 portaient les signatures Helmans et Thomas Hermant ; quoiqu'elles n'eussent rien de compromettant, on mit, par mesure de sûreté, MM. Helmans et Hermant en arrestation.
Avant de quitter Saint-Omer Joseph Le Bon transmit ses impressions « à ses frères du département du Pas-de- Calais » :.
« Qu'ils tremblent les conspirateurs et les traîtresses agents des émigrés , les fonctionnaires qui ont vendu des certificats de résidence et des passeports pour rentrer dans la République! J'ai la preuve de leurs manœuvres et de leurs perfidies écrite de leurs propres mains ou de celles de leurs complices.
. « Dites aussi aux incrédules et aux modérés de bonne foi, s'il peut en exister, que les chevaliers du poignard n'étaient pas des êtres imaginaires ; que parmi les malles et caisses non réclamées à la douane de Calais, j'en ai saisi une qui contenait quatre douzaines de poignards tout préparés au crime et que Pitt espérait introduire frauduleusement parmi nous.
« Ce sont ces découvertes qui m'obligent de descendre à Saint-Omer, Saint-Poi et Montreuil, et le voyage n'est déjà pas vain dans la première commune. On a dû arrêter cette nuit, sur ma réquisition, des individus désignés imparfaitement dans la fameuse lettre anglaise , mais sur lesquels il n'y a plus de doute aujourd'hui.
« Je vous écris à la hâte ce peu de lignes, et je pars — Joseph Le Bon *. »
Cependant Le Bon avait chargé Demuliez, Duponcheb Carlier, Lefetz et Daillet de lui présenter vingt- quatre citoyens propres à former un comité de surveillance perma-
1. Lettre du 36 brumaire (16 novembre). Autographes de H. Godin.
nent. Il reçut à Saint-Pol la liste demandée, y donna son approbation, déclara l'ancien comité dissous et ordonna au district d'installer le nouveau i . Etendant sa sollicitude à tous les comités du département, il leur envoya des instructions qui devaient rendre efficace leur principale mission :
« Les comités de surveillance du Pas-de-Calais sont requis de faire apposer les scellés sur les papiers de tous individus mis en état d'arrestation et de prendre les précautions nécessaires pour que ces individus ne puissent en aucun cas nier que ces papiers aient été trouvés dans leurs domiciles 2 . »
Joseph Le Bon avait recommandé au juge de paix de Calais de continuer ses recherches à la douane : quelle fut sa joie d'apprendre que l'on avait découvert une nouvelle caisse de poignards auprès de laquelle celle qu'il avait trouvée lui-même n'était qu'un échantillon ! Sous l'empire de ses premières émotions, il informa de cette grande nouvelle non-seulement le Comité de salut public, mais le district de Saint-Omer.
«... Vous frémissez d'horreur, écrivit-il au Comité ; j'attends vos ordres; si vous voulez que j'agisse par moi-même (ce dont je ne me soucie guère), lâchez- moi la bride. Songez aux cinquante mille lettres, aux prisons qui regorgent et que je voudrais faire évacuer par le tribunal criminel 3 . »
1. La confiance de Le Bon ne pouvait être mieux placée que dans cette administration. « Frapper les aristocrates impitoyablement et sans distinction de personne, — les feuillants et les modérés à qui les mesures révolutionnaires ne font point plaisir, — les suppôts de la feue royauté ; — achever d'écraser le fanatisme et les fanatiques, surtout les prêtres, ces ministres du mensonge qui, vu le coup de mort porté à- leurs mômeries et vu aussi leur esprit remuant, ne pourront s'empêcher de secouer les torches du hideux fanatisme et de la discorde » ; telles furent les recommandations que le district chargea son procureur-syndic d'adresser au comité de surveillance.