Archives départementales
3. Un procès-verbal dressé le 24 juin 1791 par l'inspecteur de police d' Arras constate ce qui suit : c J'ai trouvé la dite Régnier ché elle qui m'a paru avoir la tête entièrement perdu, y aiant dans la maison plusieurs personnes pour la contenir. Lui ayant parlé, je n'ait pu avoir d'autres réponses que de me dire qu'elle allait au-devant de son fils qu'elle dit être en ville depuis huit jours ». (Pièce communiquée par M. Proyart).
Madame Le Bon fut transférée le jour môme, par ordre de la municipa-
— H — vain chercha-t-il à la calmer ; à sa vue, les fureurs de la malade ne firent que s'accroître.
Après uu court séjour dans la maison paternelle où régnait une grande gêne^, Joseph Le Bon, pour ne pas rester à charge à sa famille, se décida à accepter la cure de Neuville" Yitasse. La déclaration qu'il remit au district porte la date du 12 juillet. « Je soussigné déclare que j'accepte la cure de Neuville-Vi tasse, à laquelle j'ai été appelé par le vœu de mes concitoyens. A Arras, ce 1 2 juillet de l'an second de la Liberté, Le Bon 2 . »
La cure de Neuville-Vitasse, aux termes de l'arrêté du directoire du département (27 mai 1791) qui avait fixé à quarante-deux le nombre des paroisses du district d' Arras, comprenait, outre le village de Neuville, les succursales de Mercatel, Tilloy et Beaurains, qui devaient être desservies par des vicaires. Elle comptait environ dix-sept cent cinquante paroissiens et produisait pour le curé un revenu de dix-huit cent cinquante livres. Le premier acte signé par Le Bon sur les registres curiaux porte la date du 1 7 juillet
1791 ; son nom y figure pour la dernière fois le 18 juillet
1792 3 . Nous suivrons Le Bon, pendant cette période peu
lité, dans la maison du Bon-Pasteur. Elle sortit de cet asile, le 21 septembre suivant, sur la requête de son mari qui exposa qu'elle commençait à recouvrer la raison. » La malheureuse femme resta folle et mourut le 30 pluviôse an III (18 février 1795) dans l'ancienne prison de la rue des Baudets, où la municipalité l'avait fait enfermer de nouveau comme « imbécilie » le 5 fructidor an III (22 août 1794).
1. La famille Le Bon habitait alors, sur le Marché-aux-Filets, vis-à-vis de l'église Sainte-Croix, une maison qui fait l'angle droit du Marché et de la rue du Nocquet-d'Or.
3. Le Bon employa dans la rédaction de ses actes de catholicité la formule suivante : « L'an 1791 de Jésus-Christ, troisième de la liberté française, le 17 juillet, etc. » Il signa d'abord : Premier curé de Neuville-Vitasse , MercaleJ, Tilloi et Beaurains; puis curé de Neuville », et enfin (21 janvier 1792) « curé deNeuvUle-la-Liberté. »
cOfitafte de son hUtoite, dans ses démêlés aveel'aàeied eut* de Neuville, dans l'exercice de ses fonctions et enfin dah» le* débute dé «a Vie politique.
Avisai» l'arrivée de Joseph Le Bon à NfemUe, là division cfttî agitait la France entière séparait en déni carips le* habitants dé dette graisse, Les théories politiques et sonates, discutées dans les ville* avec tant de retentissement* frétaient pas une énigme incompréhensible pour les habi* tant* des campagnes : là? comme ailleurs, une? ligne de démarcation s'établissait entre ceux qui voulaient coiisefrVer l'&ncieâ ordre de choses et ceux qui n'aspiraient qu'à le détruire. Mais il était mie question qui, posée de tout tempe ati sein des Sociétés, agitée violemment par la philosophie du XVIII e siècle, exploitée par la Révolution, absorbait toutes les autres : c'était la question religieuse. Malheureusement, r Assemblée constituante avait été assez imprudente pour la faire descendre des hauteurs de la théorie sur le terrain brùl&ti* de la pratique/ Il n'était point de bourgade* Si obscure fttt-ellé, où la Constitution civile du élergé n'eut amené Ube lutte d'nltant plds terrible qile chacun poutait e* devait y prendre part,, et qtiTelte mettait aux. pbiëeS ee qu'il a de plus ardent pour l'attaque et de plus énergique dans la résistance : l'intolérance irréligieuse et lesconscience», — Neuville n'avait point échappé à- cotte agtftettoû à lamelle Sa proximité d'Àtf as rèxpetëait partît Iièrement.
Depuis le 6 août. 17 86, la paroisse de Neuville était administrée par* un ptètfè traiftietit digne dé m noifa : M. Mârttû-Jôfteph té Bd*. ïldèïe à l'Êglteé, il avait tetûàé de prêter un serment que le Chef de l'Église condamnait; dévoué k fiea paroissiens, il résolut, quand le danger approcha, dé hé paa abandonner sôû poste. Set présente était Un sujet de vive satisfaction pour les uns, un prétexte d* irritation pour les autres. Les démocrates devinrent les enr
netnis du curé ; les *mîs 4a curé furent transformé* en Aria* tocrates.
Joseph Le Bod%e présenta à Neuville, un dimanche matin (17 juillet), sans avoir /été annoncé. Il obtint, non sans peine, que le maire, André Sauvage, l ? A€*ompegpftt à Ter glisp et qu'il lui offrit pous son toit une hospitalité provi» soire. Le clerc du village, Joseph-Marie Défaille, ne monta) moins accommodant. Ce brave homme, pénétré de l'impfiiw tance dp ses fonctions, refusa nettement de se compromettre au servie çl'un intrus.
Dans quelle disposition d'esprit Joseph Le Bon prenaibil possession de son nouveau poste? De quelle façon entendaitil exercer pon ministère ? C'est Iui-rinéme qui va nous l'ap* prendre. Le lendemain de son installation, « le 36 jyiltet de l'an IIP* de la Révolution », il écrivit « à MM. les Amis de la Constitution à Beaune » une lettre fort instructive et qui npus montre combien il avait parcouru 0e chemin depuis sa sortie de TOratoire.
« Frères et amis,
« Les épreuve? par lesquelles la Providence m'avait exercé jusqu'ipi me donnaient lieu d'espérer enfin quelques instants de relâche ; plein cje cette espérance trompeuse, je me livrais de tontes les puissances de mon éme au doux plaisir du repos dans le sein de l'amitié ; et voilà qu'une nouvelle tempête m'arrache encore à mes amis et à moi-même. Trois lettres, plus pressantes les unes quç les autres, m'arrivent presque en même temps dans ma solitude du Vernoi ; si je ne pars aussitôt après leur réception, je no dois plus joui? de la raison de ina mère ; Feippressement qu'elle a de mQ voir, ou plutôt son indignation contre mm serment sf eontra ma nomination à tq cure de Neumlle^Vitasse, lui fait perdre la tète ; un seul jour de retard peut me rendre coupable dua grand crime*
a ie pare donc surdeickamp} je regagne wp* «peienno
patrie, dévoré de peine et de regrets ; une seule idée me consolait parfois dans ce voyage funeste ; ma présence allait opérer la guérison d'une personne chérie ^?ar on s'était bien gardé de me faire connaître la véritable cause du mal). J'arrive, je ne trouve plus à la maison que mon père mourant de chagrin, mes frères et sœur éplorés et dans le plus profond abattement; depuis le 24 juin ma mère est enfermée... Et tout ce désordre est l'ouvrage des prêtres!
« Je n'essaierai point, mes chers amis, de vous peindre les divers mouvements dont je fus alors affecté-, je ne pourrais y réussir, et ma sensibilité vous est assez connue. Hélas ! me disais-je, faut-il qu'après avoir travaillé à préserver les autres de la séduction, je n'aie pu en garantir ma famille , et que ma mère soit la victime de ces mêmes hommes dont j'ai démasqué l'hypocrisie avec tant de courage. Dans ma première ardeur, je vole à la retraite de ma mère; malgré ses prétentions, je ne désespère pas, si je peux seulement la voir et lui parler, de faire sur elle une impression heureuse; le P. Spitallier, supérieur de l'Oratoire, m'accompagne ; nous nous sommes partagé les rôles que nous devons jouer; en moins d'un quart-d'heure, la joie peut succéder à la tristesse, et mes parents sont dans l'expectative la plus inquiétante.Vaine et inutile démarche I Les fureurs de ma mère, loin de diminuer, augmentent de jour en jour -, elle est tout à fait inabordable ; lorsqu'elle était encore chez nous, elle brisait tout ce qui se trouvait sous ses mains, ruinait, dévastait la maison et attentait à sa propre vie ainsi qu'à celle de ses enfants. Aujourd'hui, elle joint à ses transports frénétiques des cris perçants et lugubres qui remplissent tout le voisinage.
« Le ciel nous accordera -t-il quelques instants plus propices ? C'est ce que j'ignore. En attendant, tous mes soins se bornent à consoler mon père, lequel n'est point aristocrate, quoiqu'il perde à la Révolution. L'accident survenu à
son épouse semble l'avoir vieilli de dix ans ; il peut à peine se soutenir sur ses jambes et n'entend presque plus rien aux affaires. Mon^etour à Arras le tranquillise un peu, et je n'ai pu me dispenser, à sa sollicitation, d'accepter provisoirement la cure que j'avais d'abord refusée. J'y ai été installé dimanche dernier parmi les bénédictions de mes paroissiens ; mais en vain m'accablent-ils de témoignages d'amitié, mon cœur n'est point à Neuville-Vitasse, il est au. milieu de mes anciens écoliers, au milieu de mes amis de Beaune, de Ciel et des environs; c'est à eux que j'ai promis une fidélité éternelle, et certes je ne me parjurerai jamais. Renouvelez, vénérables frères, je vous en conjure, renouvelez à ces dignes objets de mon attachement l'assurance de mes sentiments à leur égard. Dites à tous les citoyens de votre ville, dont j'ai reçu, dans les dernières élections, une si grande marque de confiance, que leurs intérêts me seront toujours chers et que le 14 juin sera sans cesse présent à ma mémoire. Un jour viendra peut-être, où, délivré de mon nouvel exil, je revolerai parmi vous : Oui, si le ciel me prête vie durant quelques années, je reverrai encore le collège de Beaune, le petit jardin du Yernoi et votre église des Cordeliers. Voilà ce qui me soutient dans la circonstance fâcheuse où je suis. Je vous prie donc très-instamment de conserver mon nom sur la liste de vos associés externes, et si vous désirez y ajouter une de mes qualités, veuillez choisir entre les suivantes : « Joseph Le Bon, professeur de rhétorique à Beaune, en 1789. — Joseph Le Bon, premier vicaire constitutionnel au Vernoi, près Beaune, en 1791. »
« Ne dites rien surtout de ma cure de Neuville-Vitasse ; vous seriez obligés de réformer avant peu. Déjà l'on m'en offre deux autres, et je ne réponds pas que, pour me désennuyer, je n'aille passer quelques mois dans chacune d'elles. Plus de liaison, plus d'attachement; je suis parti d'un point, et jusqu'à ce que j'y sois revenu, je ne serai constant
que dans mq propne inconstance. Heureux, dans mes revers, de mètre autrefois familiarisé avec l'étude, mes papiers et mes livres me débarrassent du poids inecgumode du temps. Je ne les quitte point depuis huit heures du matin, où finit ma messe, jusqu'à sept heures du soir ; alors je fais une pe* tite promenade dans le bois, et la journée est à son terme. Le chirurgien établi dans le village m'évite bien des courses; j'observe, pour cette fois, les canons dans leur entier; on ne m* voit qu'à l'eu tel et dans mes fonctions. Si mon voisin ne l'aviae pas de mourir bientôt, il y a apparence que je son* tirai d'ici sant avoir su 6oq nom.
« Mais ç'çst assez vous entretenir de moi, frères et amis; je vous dérobe un temps précieux que vous devez à la chose publique ; reprenez ^ suite de vps utiles travaux et croyez* moi pour 1a vie, ave© la plus tendre fraternité, votre ami, Joseph I*o Boa \ d
1/ arrivée du curé constitutionnel à Neuville avait ranimé 1# Wwe swlevéô contre le ouré insermenté; le jour même 0« Le Bon confiait « à ses vénérables frères de Beaune » de qusltes bénédietiops, de quels témoignages d'amitié les patriotes de PfeuvillerVitawe l'accablaient, H. Le Bas était paurmivi p*r &*& huée* insultantes : un proeès-verhal fut dreseé par la municipalité; il constate l'esprit de douceur çveç leqv^l M. Le Bas avait tenté de pacifier sa paroisse.
« L'an 1791, te 20 du mois de juillet, à la réquisition du proçftrcw de te cowmune, et sur convocation faite par le Cprpe municipal, nous» maire et officiers municipaux et membres du Conseil général de 1a oommuno, étant réunis an lieu ordinaire des sasemUôea ; sur ce qu'il a été représenté par m membre dudit eonseii et par le procureur général de h CQwnuw que le jour d'hier, 25 de juillet, il avait pente y *vofr de* disputes entre les Habitants do ce lien,* roc***
\s l*mh l* ** dm sq m p*&*> iw 1*6,
sion de l'ancien cnré ; qu'il y avait un nombre de femmes qui avaient bafoué le sieur Le Bas et le nommé Joseph Delville; que le dimanche, 17 de ce mois, sachant qu'il allait être remplacé, ilta engagé ses paroissiens à se souvenir de ce qu'il avait déjà dit, et, après sa messe finie, il a dit qu'il engageait ses paroissiens à ne pas se disputer du mot d'aristocrate et démocrate et d'avoir la crainte de Dieu devant les yeux, pour à quoi parvenir, les dits officiers municipaux et Conseil ont résolu de tenir le présent procès-verbal sur le registre et d'en adresser copie aux administrateurs du district d'Arras pour avoir une règle de conduite le plus tôt possible, afin d'éviter les malheurs qui pourraient survenir. Fait en chambre ordinaire les jour et an que dessus '. »
En attendant la réponse du district, les individus qui se prétendaient troublés consultèrent des praticiens à Arras. Il leur fut répondu « que ce n'était pas aux officiers municipaux à donner à l'ancien curé la permission de dire la messe que lui accordaient les décrets.... $ que pour mettre de l'honnêteté à l'égard de cet ancien curé, M. le curé constitutionnel pourrait lui faire porter un petit billet ou lui faire dire verbalement que, sur le désir qu'avaient témoigné plusieurs habitants d'avoir une seconde messe les dimanches, l'ancien curé pouvait venir la dire à telle heure, de même que les jours ouvrables ».
André Sauvage, désireux d'arriver à la conciliation, goûta cet expédient qui accordait les droits que M. Le Bas tenait du décret du 7 mai 1791, les prétentions des patriotes et les règles de l'honnêteté : il soumit la difficulté à Joseph Le Bon qui lui répondit le 31 juillet :
« Je ne me crois nullement dans le cas d'accorder ou de défendre à M. Le Bas de dire la messe ; cependant, cet ecclésiastique me paraît si honnête homme que je ne peux m'em-
kl i. Archives départementales.
— in —
pêcher d'accéder à sa demande. — J'exhorte mes paroissiens à la paix ; je ne suis venu parmi eux que pour la leur prêcher, et je serais au désespoir s'ils déshonoraient mon ministère par le spectacle de leurs discorde. Qu'ils se souviennent que les opinions sont libres ; que nous n'avons aucun droit sur la croyance de personne ; que la vérité se persuade et ne se commande pas, et qu'enfin il importe peu à FÊtre- Suprême que nous ne nous accordions pas sur les mots, pourvu que nous travaillions tous également à le glorifier par notre conduite. — J'espère aussi que M. Le Bas ne professera point d'autres principes, et que, bien loin de nous damner, comme font ses confrères, il nous laissera pleine et entière liberté, comme nous la lui hissons à lui-même * * »
M. Le Bas, protégé par la loi, toléré par Joseph Le Bon, triompha ainsi de la première tentative qui fut faite pour le forcer à quitter Neuville ; il abandonna le presbytère à son successeur et accepta l'hospitalité de M. Payen et de Joseph Delville 2 . Le Bon n'avait pas une chaise à placer dans la maison curiale ; il se contenta d'en prendre possession solennelle et s'établit comme pensionnaire chez un ami de la Constitution dont il partagea le vivre et le couvert et qu'il nomma plus tard procureur-syndic de la commune.
Fidèle au programme qu'il avait exposé le 25 juillet aux « vénérables frères » de Beaune, Joseph Le Bon passait la
1. Les Suites dune sentence déjuge depaùc, par M. Laroche, de l'Académie d'Arras.
2. Joseph Delville fut emprisonné le 17 ventôse, par ordre de Le Bon. Le 6 messidor, la municipalité de Neuville écrivait à la commission d'épuration des prisons :
c A l'égard de Joseph-Marie Delville, ex-clerc, son entêtement sur les opinion religieuse n'a jamais put que révoltez le patriote. Au moment de J'arivô du curé constitutionelle, qui a été le 17 juillet 1791 (vieux stile) le curé réfractaire a résidé jusqu'au mois de mai 1792 tant chez Payen que Delville ; une partie de meuble du dit réfractaire ont été déposé chez Delville dont il les a déclaré au terme de la loi ». (Arch départ).
pins grande partie de son temps assis près d'un petit bureau placé dans l'angle du cabinet qu'il occupait chez son hôte, et constamment occupé à lire et à écrire. Quand la cloche l'appelait à l'églifb, il prenait soin d'y arriver rigoureusement à l'heure marquée, et ses fonctions exercées, il se hâtait de disparaître. De jour en jour, il expédiait messes et offices avec une célérité plus grande. Que le clerc laïque et l'enfant de chœur manquassent à quelque point important du cérémonial, c'était le moindre de ses soucis : qu'importait à l'Ètre-Suprême ?
Il ne tarda pas à s'apercevoir qu'un très-petit nombre de paroissiens assistaient à sa messe et à ses instructions, et que son catéchisme n'était guère plus fréquenté : c'était autour de M. Le Bas que les fidèles se groupaient ; c'était M. Le Bas qui conservait la confiance et la direction des âmes. On ne laissait dans ses attributions que les cérémonies du culte extérieur. 11 se plaignit inutilement en chaire de cet abandon, et, désireux d'étendre son influence, il tourna du côté des enfants toute sa sollicitude. En ses courses pastorales, il avait, disait-il, remarqué dans sa bonne commune de Neuville beaucoup d'enfants qui n'avaient pas fait leur première communion. Un état de choses aussi regrettable tenait sans doute à la rigidité de l'ancien curé ; plus indulgent, il accueillerait de grand cœur ceux qui se présenteraient avec confiance et surtout sans délai.
Cet appel fut entendu ; Le Bon se montra plein d'aménité : il adressa à son petit troupeau une série d'instructions religieuses, morales et patriotiques, et après quelques semaines d'une préparation sommaire, il annonça au prône que la première communion des enfants de Neuville était fixée au dimanche suivant Mes parents de ces enfants, quelque flattés
1 . M. Dupont, ancien curé de Beaurains , a conservé une prière que Le Bon composa et fit apprendre aux enfants de sa paroisse : « Mon Dieu, je crois en vous ; comment pourrais-je ne pas y croire? Tout
qu'ils fassent dans leur amour-propre, étaient en général des gens de foi ; ils s'inquiétèrent de procédés trop expéditifs en pareille matière. Leur stupéfaction fut portée à son comble lorsqu'ils yirent le curé, le jour même de la solennité, conduire, après vêpres, filles et garçons au cabaret, et sous prétexte qu'ils devaient être fatigués, leur faire servir de la bière dont il paya, il est vrai, très-généreusement la consommation.
Les habitants les plus honorables de Neuville, nécessairement indisposés contre un curé qu'ils regardaient comme un intrus, se tinrent dès lors sur la plus grande réserve. A leur tête se trouvait placée, par ses vertus autant que par sa fortune, la famille Payen , qui occupait une ferme considérable appartenant aux princes de Montmorency. M. Jean Payen avait fait à Le Bon, comme habitant du village, l'accueil voulu par la politesse ; il le tint, en sa, qualité de curé, à une distance désespérante et évita de jamais lui adresser la moindre invitation. Un fait sans portée accrut le mécontentement occasionné par cette froideur. La mairesse de la Vierge devait être remplacée ; Le Bon offrit la chandelle de la mairesse à M m# Jean Payen. « L'accepteras-tu d'un pareil
ce qui m'environne m'annonce votre existence. Si j'élève les yeux vers le ciel pendant un beau jour ou une belle nuit, je ne puis m'empêcher de reconnaître la puissance de votre bras ; si j'abaisse mes regards vers la terre, je demeure saisi d'étonnement à la vue des miracles qui se présentent à mes yeux.
« Si je me considère moi-même, je trouve que je suis un prodige plu9 surprenant encore que tous les autres ; quand je désire marcher, courir, parler ou cbanter, je marche, je cours, je m'assieds, je parle, je chante ; mais je ne sais par quels moyens j'exécute toutes ces choses. Je vois alors que vous seul, 6 mon Dieu, avez disposé tous les ressorts de mes membres et ses différentes opérations.
« Recevez, Seigneur, mes très-humbles actions de grâces pour tant de bonté. Si j'ai été ingrat jusqu'à ce jour, je n'ai péché que par ignorance ; mais dorénavant, Seigneur, mon plus doux plaisir sera de penser à tous vos bienfaits, afin d'en mériter sans cesse de nouveaux ».
— Si —
curé? » demanda M. Payen à sa femme. — « Non, certes, répondit-elle vaillamment. » Et prétextant de son état de grossesse, M mo Payen présenta à Le Bon une excuse que l'usage rendait plausible, mais qu'il considéra comme un refus. Il en garda bon souvenir.
Cependant la Révolution, qui semblait accomplie dans nos institutions transformées, suivait son cours providentiel. Le 30 septembre 1791, l'Assemblée Constituante déclarait que sa mission était finie. Les membres qui la composaient n'étant pas rééligibles, elle fut remplacée, le 4 octobre, par une assemblée composée exclusivement d'hommes nouveaux, ardents, inexpérimentés, qui, sans un moment de halte et en moins d'une année, poursuivant violemment la guerre à la religion, à la noblesse, à la royauté, à l'Europe, allaient livrer la France au plus abominable despotisme dont l'histoire ait gardé le souvenir * .
L'hostilité soulevée contre le clergé tournait à la persécution : le serment civique n'avait été imposé qu'aux ministres du culte exerçant des fonctions salariées par l'État ; la Législative l'exigea de tous les ecclésiastiques à qui la loi, à
1. La province d'Artois avait envoyé à l'assemblée des États généraux MM. Leroux, curé de St-Pol; Bénin, curé d'Hersin-Coupigny, et Boudart, curé de Lacouture, députés du Clergé; — MM. Briois de Beaumetz, premier président du Conseil d'Artois; de Lametb, colonel de cuirassiers; Lesergeant d'Isbergue et le marquis de Croix d'Houcbin , députés de la Noblesse ; — MM. Payen, fermier; Brassart, avocat; Fleury, fermier; Vaillant, conseiller au Conseil d'Artois ; de Bobespierre, avocat; Petit, fermier; Boucher, négociant et Dubuisson, fermier, députés du Tiers.
Le 26 août 1791, les électeurs du Pas-de-Calais, réunis à Arras dans l'église Saint-Géry, nommèrent députés à l'Assemblée législative : Carnot de Feulint, administrateur du département; Haudouart, négociant, président du district de Bapaume; Wallart, d'Auxi-le-Château ; Le Gressier de Bellannoy ; Le Francq, procureur syndic du district de Calais ; François, cultivateur à Bunneville ; Ernest Duquesnoy, de Bouvigny-Boyeffles; Deusy, juge de paix d' Arras; Lazare-Nicolas-Marguerite Carnot (né à Nolay, Côted'Or, le 13 mai 1753), capitaine au corps du génie en garnison à Arras ; Charles Baert et Blanchard. (Arch. dép.).
— attitré d'indemnité, avait garanti une pension. En cas de refus, réputés suspects, ils étaient soumis à la surveillance administrative et à des rigueurs exceptionnelles.
La ville d'Arras, étrangère aux désordres que les passions politiques avaient déjà excités dans d'autres contrées, n'était pas à l'abri de cet esprit irréligieux qui caractérisa partout la Révolution française. Le 7 juillet 1791, le directoire du département ', composé presque intégralement d'hommes honorables qui avaient salué les réformes de 1789 s^ns prévoir et sans vouloir les excès qui les suivirent, avait été contraint par une pression extérieure d'interdire provisoirement au public les oratoires des communautés de femmes 2 , où le clergé inassermenté des paroisses continuait, disait-on, la célébration des offices. La persécution naissante trouvait
1 . L'administration départementale était confiée à une assemblée de trentesix membres composée de deux sections : le Conseil du département et le Directoire. Le Conseil tenait annuellement une session pour fixer les règles de l'administration, ordonner les travaux et les dépenses. — Le Directoire, composé de huit administrateurs élus à la fin de chaque session, restait toute Tannée en activité pour l'expédition des affaires. A chaque administration de département était attaché un procureur-génêral-syndlc. — Une administration analogue régissait les districts et les municipalités.
2. Arras possédait treize communautés de femmes : le Vivier, les Clarisses, les Augustines, les Dames de la Thieuloye, les Louez-Dieu, les Charlottes, Sainte-Agnès, les Filles de la Charité, les Franciscaines de l'Hôtel- Dieu, les Ursulines, la Providence, les Bénédictines de la Paix et les Brigittines ; et neuf communautés d'hommes : Saint-Vaast , les Dominicains, les Récollets, les Carmes chaussés, les Carmes déchaux , les Capucins, les Oratoriens, les Chanoines de la Trinité et les Prêtres de Saint-Lazare, qui dirigeaient le Séminaire.
Il y avait dans la ville et la cité, outre la Cathédrale, onze églises paroissiales : Saint-Nicolas-en-l'Atre , Saint-Nicaise , Saint-Géry, Saint-Jean-en- Ronville, Saint-Nicolas-suMes-Fossés, Saint- Aubert , Saint-Maurice, Saint- Etienne, Sainte -Marie- Madeleine , Sainte-Croix et Notre-Dame-aux- Jardins. De 1791 à 1793, Notre-Dame, Saint-Nicolas- sur-les- Fossés, appelé alors Saint- Géry, Saint-Vaast et Sainte-Croix furent conservés comme paroisses.
De toutes ces églises, la Révolution n'a laissé debout que Saint-Nicolassur-les-Fossés, érigé en Temple de la Raison, aujourd'hui Saint-Jean-Baptiste.
dans le club ses principaux agents. Une société populaire s'était établie, dès le 19 avril 1790, dans l'ancien hôtel du Gouvernement. Cet emplacement n'étant pas assez spacieux, elle avait transféré ses séances dans l'église de Saint-Jeanen-Ronville. A l'imitation du club des Jacobins, elle avait adopté le nom pacifique et légal de Société des amis de la Constitution, et pris cette devise : la Loi et le Roi l . Le 18 juillet, les amis de la Constitution demandèrent au département que les églises des religieux et toutes les chapelles, à l'exception de celle du Calvaire, fussent fermées. Leur pétition signée des noms les plus obscurs était à peine repoussée, que, le 3 septembre, Pierre Porion, évêque du Pas-de-Calais, Spitallier et Badollier, vicaires épiscopaux, Lazare Carnot, Claude-Marie Garnot et. Ernest Duquesnoy, députés élus à la Législative, Augustin Robespierre et Philippe Le Bas 2 , nommés administrateurs du département le 26 août précédent^ Henri Demuliez et un certain nombre d'électeurs sollicitèrent non-seulement la fermeture des oratoires dans les couvents d'hommes, mais un arrêté provisoire qui empêchât les curés inassermentés de résider dans les paroisses où se trouveraient des curés constitutionnels. Le directoire, cette fois, se déclara incompétent et renvoya à la Législative, non sans manifester la crainte que des me-
J. D'après le règlement de la Société des Amis de la Constitution (Bibliothèque de M. Godin, archiviste), tout candidat devait être proposé par un membre, appuyé par deux, et nommé au scrutin. Une fois admis, il prêtait le serment civique. Le président et le secrétaire étaient élus tous les mois. La Société se réunissait le mercredi et le samedi, à quatre heures. L'ordre du jour habituel, discussion de quelque point relatif aux décrets de l'assemblée, était arrêté à l'avance par un comité de dix membres. La Société entretenait une correspondance suivie avec les sociétés semblables. — H. Godin nous a communiqué une instruction de la société populaire sur la Constitution civile du clergé, une autre sur la vente des biens nationaux, composées par H. Spitallier, président.
2. Philippe-François-Joseph Le Bas, né à Fréventen 1760, homme de loi à^aint-Pol.
24 sures générales ne confondissent l'innocent avec le coupable ; se montrant ensuite plus résolu dans la résistance, il rapporta son arrêté du 7 juillet. Les pétitionnaires revinrent à la charge ; il rejeta leurs prétentions et consacra itérativement, par arrêté du 17 septembre, le triomphe momentané de la liberté des cultes*
La majorité des habitants d'Arras applaudit à la fermeté du directoire ; tandis que la société populaire réunissait à peine sur ses pétitions cent cinquante-sept signatures, dixneuf cent huit citoyens, fidèles à la foi de leurs pères, s'adressaient aux officiers municipaux et au département pour obtenir que, parmi les huit églises paroissiales supprimées comme inutiles le 27 mai 1791, on leur en accordât au moins deux, dont ils offraient de payer le loyer. Le district dont le département demanda l'avis, mit les pétitionnaires en demeure d'indiquer, dans le tiers-jour, quel était précisément le culte religieux qu'ils entendaient exercer, et décida que son arrêté serait, à ces fins, signifié à Delestré, arpenteur, Desmazières et Dauchez, hommes de loi. Enfin le département, considérant que les églises supprimées devaient être prochainement vendues , rejeta la demande des pétitionnaires, sauf à eux d'acheter les églises qui seraient à leur convenance. — Nous verrons quelles furent, pour plusieurs, les conséquences de l'exercice de ce droit.
Cependant l'agitation produite par le fanatisme révolutionnaire et imputée naturellement au fanatisme religieux continuait d'avoir à Neuville son retentissement; mais aucun fait ne prouve que Le Bon, pendant les trois premiers mois de son ministère, y ait pris part-d'une manière ouverte. Le curé de St-Vaast d'Arras, Caffin, l'avait nommé son vicaire *, et bien qu'il eût obtenu d'exercer simultanément à Neu-
1. Les registres curiaux de Neuville sont signés, du 30 septembre 1791 au 3 novembre, Joseph Le Bon, vicaire de Saint-Vaastd'Arras, desservant je Neuville.
ville-Vitasse des fonctions qui lui laissaient de grands loisirs et d'ajouter ainsi à son revenu douze cent cinquante livres par an, il songeait à quitter le village pour la ville beaucoup plus qu'à engager de sa personne la lutte contre M. Le Bas. Le 9 octobre, il lui écrivait de nouveau : « Monsieur, mes sentiments ne changent point d'un jour à l'autre ; je vous ai manifesté ma façon de penser, et vous êtes à même de juger des conséquences de mes principes. Je n'ai aucune permission à vous donner, Monsieur, mais la charité qui doit passer avant tout vous fait une loi de rendre à la paroisse de Neuville tous les services possibles dans le cas de nécessité ; et, si ce cas arrivait, je serais le premier à soutenir vos démarches.
« Yous êtes prêtre comme moi, mon cher Monsieur ; la seule différence que je voie entre nous, c'est que j'ai consenti à être fonctionnaire public et que vous avez refusé de l'être.
« Je suis avec fraternité,. Monsieur, Joseph Le Bon, vicaire de Saint-Vaast d'Àrras et desservant de Neuville- Vitasse *. »
Tout à coup, à propos d'une serrure brisée, Joseph Le Bon, s'abandonnant à la colère, fit succéder une véritable déclaration de guerre à l'espèce de neutralité protectrice qu'il affectait de conserver. — Suivons le récit que J. Le Bon en a fait pour sa « justification 2 » :
Dimanche, 30 octobre.
« Un instant avant les vêpres, le clerc entre dans la sacristie pour préparer les ornements nécessaires. Mais à peine touche-t-il la porte de l'armoire, que la serrure se détache et tombe par terre ; le clerc de venir au plus tôt m'avertir ;