‹ Le testament d'un antisémiteChapitre 19 sur 32 · LE BARON REILLE ET LES CATHOLIQUES DU GROS-CAILLOU · texte numérisé non relu

LE BARON REILLE ET LES CATHOLIQUES DU GROS-CAILLOU

Mon voisin du boulevard de Latour-Maubourg. — Trois bâtons de maréchaux dans une famille.— Sous le Seize-Mai.— Le Catholicisme financier. — Un administrateur très occupé. — Le bonapartisme du baron Reille.

Les catholiques influents de mon quartier ne se con- ;entèrent pas de ne donner aucun appui à leur frère tans l'embarras ; ils s’occupèrent activement à l’empêiher de réussir.

Ce fut le baron Reille, président du Conseil de fabrique le Saint-Pierre du Gros-Caillou, qui se chargea d’orgaîiser la campagne con tre moi.

La voiture de l’agent électoral de M. Delagneau staionnait chaque matin à la porte de l’hôtel de M. le baon Reille. Cet agent qui, je crois, ne roule pas sur l’or, >as plus que son candidat, avait subitement pris une oiture au mois. Au moment de cette élection qui atéressait tous les Juifs, personne, d’ailleurs, ne fut aalheureux au Gros-Caillou. Jamais, depuis le casque e Bélisaire, on n’avait vu tant casquer...

Il n’est pas jusqu’à Naquetqui, plus accoutumé à reevoir qu’à donner, n’ait rompu avec ses habitudes et ait voulu contribuer à la campagne ; il aurait prélevé ,000 francs sur les patriotiques bénéfices que lui raporte la poudre sans fumée, et les aurait mis à la disosition de M. Delagneau. Il est vrai que, d’après h Delagneau, cette somme aurait été subtilisée par lermeix et ne serait jamais arrivée à destination, 'ajoute que je n’ai qu’une médiocre confiance dans

ce récit qui rentre dans ces sales débats d’argent donl les Boulangistes ont la spécialité.

Ce qui n’est point douteux, en tout cas, c’est l’active intervention du baron Reille en faveur de mon adversaire.

Remarquez bien, d’abord, qu’en intriguant ainsicontre moi, ce Reille commettait une véritable trahison. Il esl un des chefs du parti bonapartiste, il avait certes le droil d’insister auprès du baron Legoux pour qu’il désignai un autre candidat que moi, mais dès que le baror Legoux, « délégué général de S. A. I. », avait parlé, le baron Reille n’avait qu’à obéir à l’ordre de Son Altesse, C’est ce que fit honnêtement et loyalement le présidenl du comité bonapartiste du Gros-Caillou qui, vivant ur peu à l’écart des événements contemporains, n’avait jamais entendu parler ni de la question sémitique, ni de la France juive , ni de moi ; il me dit : « Du momenl que c’est l’ordre de Son Altesse qui nous est transmis! par son délégué, nous n’avons plus qu’à voter pour vous ; en attendant acceptez une consommation. »

Vous saisissez bien là sur le vif le sans-gêne complet l’égoïsme impudent de tous ces chefs conservateurs Le troupeau des électeurs doit obéir à la consigne et dans le Tarn, le baron Reille trouverait fort mauvais que des électeurs bonapartistes votassent contre lui lui n’est tenu absolument à rien.

On avait vu des soldats tirer sur leurs généraux, i était réservé aux Conservateurs de nous montrer des généraux tirant sur leurs soldats...

C’est un type que mon voisin du boulevard d< Latour-Maubourg, le baron Reille, que j’apprécie seule ment au point de vue de la vie publique. Il est fils di maréchal Reille, il a épousé la petite-fille du marécha Soult, duc de Dalmatie, et il est allié.à la famille d< Massena, duc de Rivoli ; il a par conséquent trois maré chaux dans sa famille et il prend soin de le rappeler er toute occasion.

La fine moustache relevée en croc et portant beau, malgré une désagréable tache au visage, ce petit homme se promène triomphalement dans la vie avec les trophées conquis par trois héros. A le voir si affairé et si content de lui-même, on croirait toujours qu’il arrive de Suisse où il vient de gagner la bataille de Zu- 1 T11 iî court dans le Tarn-et-Garonne pour y ga¬

gner la bataille de Toulouse.

Ces allures un peu trop fanfaronnes n’ont pas été, dans les commencements, sans causer à notre homme quelques désagréments à la Chambre. Plus d’une fois, un collègue mal habitué encore aux ridicules du personnage l’a regardé bien en face en lui disant :

« Qu’est-ce que c’est que ces façons-là? »

Dans ces cas-là, le baron Reille redevient l’homme du Seize-Mai , il balbutie et se contente de répondre i « Ne faites pas attention! Soult se tenait ainsi devant les lignes de Torrès Vedras. »

Quoique plus brave que son fils André Reille, dont la poltronnerie est légendaire, le baron Reille, en effet, ae brilla que d’un éclat modéré pendant la période du 3eize-Mai. En le voyant friser sa moustache, on avait conçu à son sujet de vastes espérances ; on lui confia le poste de sous-secrétaire d’État au ministère de l’Intéùrieur et 1 on se dit : « Fourtou sera l’homme de tête, mais Reille sera l’homme de main. »

Hélas ! si la tête était hantée de terreurs folles, la nain semblait agitée par un tremblement convulsif. Quelques vieux huissiers, qui ont survécu à tout, rient mcore de ces deux timides qui s’effrayaient réciproquement. La venette de Fourtou était une venette de Gascon, bruyante comme une fanfare de victoire; la renette de Reille, pour être moins démonstrative, était lussi intense que celle de l’homme de Riberac; il passait sa vie à demander d’une voix blanche et étranglée )ar 1 émotion si les Républicains lui en voulaient beaucoup.

Il y avait loin de là à la belle intrépidité d’un Morny

LE TESTAMENT d’ïJN ANTISEMITE

jouant la partie du Deux-Décembre avec le flegme souriant d’un dandy ou même au cynisme jovial d'un Constans, menant la campagne anti-boulangiste avec la bonne humeur goguenarde d’un faiseur de grande allure.

On comprend, dans ces conditions, que le pauvre Maréchal, qui avait donné saparole « d’aller jusqu’au bout », se soit arrêté à moitié chemin. Si les Mémoires dont le maréchal de Mac-Mahon a donné, dit-on, communication à quelques amis, sont sincères, on saura la vérité sur ce point et l’ancien président expliquera, sans doute, qu’avec des hommes comme Fourtou et comme Reille, il ait hésité à engager une bataille qui était d’avance un désastre.

Le baron Reille, comme tous les chefs, ne perdit rien à l’aventure. Les petits, les humbles qui s’étaient compromis sur l’affirmation du Maréchal furent jetés sur le pavé et durent chercher à gagner leur vie par tous les moyens ; les femmes des fonctionnaires remerciés retapèrent leurs vieux chapeaux et ravaudèrent leurs robes comme elles purent... Reille et son ami Fourtou se prirent par la main et se firent nommer administrateurs du chemin de fer d’Orléans avec 25,000 francs de traitement.

Le côté administrateur joue, en effet, dans l’existence du baron Reille un rôle au moins aussi considérable que le côté militaire. S’il appartient par scs ancêtres à Victoires et Conquêtes, il revient de droit par lui-même à Y Histoire cle V agiotage dans laquelle Chirac lui a donné une place.

De quoi Reille est-il administrateur? me demanderez-vous. Il est administrateur de tout; il est administrateur du chemin de fer d’Orléans et du chemin de fer de Ceinture, il est président du conseil d’administration des mines de Carmeaux; il est président du conseil d’administration d’Alais ; il est président ou administrateur d'une autre compagnie à Arnette; il

ïst même membre du conseil, d’administration des 3ompes funèbres, mais, cette fois, comme président du Conseil de fabrique de la paroisse du Gros-Caillou, et ’ose même espérer qu’à ce titre il me fera enterrer gratuitement...

C’est Briarée lui-même en un mot, Briarée aux cent )ras. Partout où l’on touche des jetons de présence, mus voyez apparaître le bras de Reille avec une main tu bout pour palper.

Vous entendez d’ici cet homme d’État austère assis à outes les tables et prenant part à tous les festins, s’écriant dans un groupe de députés de la Droite : « Messieurs, voyez-vous, ce qui condamne la République, c’est que c’est le régime des appétits. » Soubeyran ait chorus et murmure pudiquement : « Hélas ! oui, es intérêts matériels ont trop d’importance pour les Républicains, tandis que pour nous... »

Tel qu’il est, le personnage devait avoir pour moi me haine invincible. Il est précisément l’opposé du Caholique tel que je le comprends. C’est par excellence e Catholique mêlé aux affaires financières, s’accommolant très bien du régime social actuel si monstrueux et ;i inique qu’il soit, en bénéficiant tant qu’il peut, vivant jn bonne intelligence avec la Ploutocratie juive et n’afichant des sentiments chrétiens que par une sorte de iose et d’ostentation mondaine.

On se demande, encore une fois, de quel droit ces ^ens-là se permettent de traiter les Républicains d’afamés et de jouisseurs. La comparaison entre eux et es Républicaine serait, au contraire, tout à l’avantage le ces derniers.

On s’explique, à la rigueur, qu’un député pauvre, hargé de famille, n’ayant que son indemnité pour vivre, ;e laisse tenter par une place d’administrateur. Comment e baron Reille, qui est riche à millions, qui a hôtel, châeau, ne comprend-il pas de lui-même qu’il y a incompatililité entre le mandat de député et les fonctions d’adninistrateur de quatre ou cinq compagnies ? Quel

temps peut-il trouver pour s’occuper des affaires d pays ? Quelle indépendance même peut-il avoir ei certaines questions alors qu’il est chargé de tant d’in térêts? Quelle garantie d’impartialité peut offrir, pa exemple, dans le vote d’une loi comme les Convention un homme qui est à la fois administrateur d’une com pagnie de Chemin de fer et député ?

Ceci est l’évidence même et un jury trouverait in contestablement que mon raisonnement est irréfutable Aussi, vous remarquerez avec quel soin je pousse ai jury, avec beaucoup de logique d’ailleurs, car, en défi nitive, c’est l’homme public, le député seul qui est ei cause. Ce que je reproche à ce cumulard éhonté, c’es de vouloir être à la fois représentant du Peuple e administrateur de tant de compagnies.

Mes précautions, il est vrai, sont bien inutiles. S Reille a envie de me faire un procès, il ira trouve Constans avec quelques députés de la Droite experts er ces obliques négociations et le priera d’ordonner ai tribunal correctionnel de se déclarer compétent. Constans, plein d’estime pour moi et de mépris pour eux leur dira avec son air narquois : « Si cela vous fait plai sir, mes enfants, allons-y ! »

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