LIVRE TROISIÈME
« Dixit Dominas... Ecce ego ponam Jérusalem super liminare crapulæ omnibus populis in circuitu. »
Et erit, in die ilia, ponam Jérusalem lapidera oneris cunctis populis.
(Zacharie, ch. xn, v. 2 et 3.)
^possibilité de faire sortir les Français actuels de leur apathie
- Les reunions publiques. — Le Conseil municipal et les souscriptions irréductibles. — Les Français ne sont pas pessimistes.
- La conception qu’ils ont de la vie. - Dégénérescence complété du sens moral. — Les idées nouvelles sur le vol et la
prostitution. Osiris Iffla ou le Bienfaiteur de l’Humanité.
Le culte des grands hommes. — L’enthousiasme de Mm« Adam.
- Ce que la Cour d’appel de Bordeaux pensait de ce Dieu égvntien. - Il y a vingt ans. - Le président Toutée et le Bal des Vaches.-- Un coin de province. — Maës et son ami Le Senne 7 diminution des naissances. — La Mort aux gosses. — Les deux pèlerinages. - Indifférence devant les catastrophes financières. — Les actionnaires de Panama. — Le silence les journaux. - Henri Rochefort. - Le Patriarche de l’escroïuerie. — Le rapport de M. Monchicourt. — Des chiffres fan tas- Uques. — Les gogos ont toujours confiance. — La banaue M ace- Ber nard et le Clergé. — Les Placers de la Haute Italie .
- La publicité du Gaulois. — La mort dans le péché. — La Magistrature. — L’affaire des Métaux. — L’avocat-général Sarrut ■t le président Calary. — Laveissière et Cornet. — Un dîner de
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magistrats. — L’implacabilité envers les humbles. — Un homr tué pour une fleur. — Une fête à Boulogne. — Un Gode spéc pour les Juifs. — Mary Raynaud et Rodrigues. — Le marqi de Salaberry et Naquet. — « Cela va tout de meme. » — servilité des Académies.— L’élection de Bischoffsheim. J. mandarin de lettres — Lavisse et le bon Dieu. — Le Lettré; la Bergère. — Une visite à l’Impératrice d Allemagne. : mariage Hugo-Daudet.
Il serait inexact d’attribuer uniquement au manqi d’argent la lenteur avec laquelle s est développé 1 Ansémitisme. Sans doute le manque d’argent nous a prii du conpours de la Presse, qui est nécessaire a l hetii actuelle pour remuer l’opinion. Mais le Boulangisme eu l’argent, par conséquent il a eu la Presse. En réal! combien d’hommes aurait-il pu mettre sur pied à . moment donné ?
Pour bien se rendre compte de l’état des esprits i faut avoir assisté à des réunions boulangistes, av entendu des orateurs comme Laguerre, Déroulée Mille voye, les avoir vus chaque soir remuant 1er auditeurs comme avec une pique de fer rougir au f i dénonçant des infamies qui n étaient que trop réelL flétrissant, avec une ardente éloquence, des tripota;: et des scandales dont la preuve était facile à fai: Chaque soir ils rappelaient au peuple que sa volo. avait été brutalement méconnue, que le suffrage v. versel avait été outragé dans l’élection de Joffrin;] invitaient les assistants à venir protester sur la place! la Concorde, et tous ceux qui étaient là s’écriaiei « Oui, oui, nous irons tous ! »
Il devait se passer des choses énormes sur cette pi: de la Concorde. Et cependant, le jour de la valida] de Joffrin, je n’ai guère vu passer, autour du vieil c< lisque de Ramsès, que des omnibus, des voitures: toutes sortes et des piétons inoffensifs.
Dans ce pays, jadis si susceptible pour tout ce ; touche aux trafics d’argent, jamais opposition n’eut i plate-forme comparable à ce coup des souscripti
'réductibles, accompli à la veille même des élections îunicipales. Il n’y avait pas à ce sujet la moindre hésiition : les mandataires du peuple, si sévères pour la orruption de l'Empire, avaient honteusement abusé de îur mandat et s’étaient entendus avec des banquiers our voler le public. * *
On a raconté cela sur tous les tons ; on a répandu à rofusion une brochure fort bien faite : Les Scandales t les tripotages de V Hôtel-de-Ville. — Paris aux gioteurs. Pour sa part, la Ligue antisémitique, qui est )in d’être riche, a pris et distribué pas mal d’exemlaires. ’ • •
Les Parisiens ont réélu la plupart des conseillers muicipaux convaincus d’avoir trempé dans ces malproretés. Ils les ont réélus très librement, avec des urnes ?ès surveillées par des représentants de tous les partis, ar des gens de comités experts dans toutes les roueries lectorales et qu’on ne met pas facilement dedans.
Tout vient se briser contre une indifférence absolue, ontre une sorte d’ataraxie, d’impassibilité générale, ui n’est point l’ataraxie stoïque dont parle Proudhon, lais plutôt une inertie maladive, une prostration sur iquelle rien n’agit.
Les physiologistes connaissent bien ces phases passaères où le cœur est inexcitable. L’organe où l’humaité puise sa flamme a soudain des moments de repos, 'hébétude, de torpeur après lesquels il reprend son foneonnement.
A l’heure actuelle, malheureusement, ce n’est plus ar saccades, c’est toujours que le cœur ne répond plus
1 ax excitants. Et comme ce bourdon, qui rythme nos "tères, nos expansions et nos violences, dépend luitême du cerveau, c’est toujours au cerveau qu’il faut îercher la cause des défaillances et des sommeils.
i II y a eu trop d’efforts ce dernier siècle, trop de hâte ‘épidante, trop de connaissances fragmentaires, disersées, illusoires. Il semble que l’on ait vécu dans un aléidoscope. Obligée de s’appliquer à la fois aux théo-
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ries sociales, aux découvertes de la science, aux essors des lettrés, la vision papillote et fatigue. Il faudrait ce regard à facettes des insectes, cet œil-mosaïque dû peut-être à des morcellements infinis de choses, pour comprendre tant de mouvements heurtés, tant de couleurs criardes.
Gomment s étonner alors que la lassitude saisisse ces entendements secoués, non plus la saine lassitude du travail, où se puisent des forces nouvelles, mais la dépression atonique où l’on a l’illusion de la vigueur ?
La Mort gagnele monde par l’insensibilité, par l’anesthésie. Cette anesthésie sociale, que l’on appelle l’ataraxie, envahit les masses, comme sa sœur envahit les êtres. Elle débute d’ici, de là, par plaques qui se rejoignent et couvrent bientôt le corps tout entier. Certaines régions intermédiaires jouissent d’une fausse excitation que l’on retrouve avant tous les désastres. Celui qu’attend la congestion bâtit des projets bienheureux. Nous autres, au bord du gouffre, nous affirmons le Progrès indéfini, une ère joyeuse et libre. Au fond, nous ne croyons même pas à Demain, et nous nous ec occupons très peu.
On a donné bien des noms à cet état particulier, que chacun constate. Weiss a parlé d’une maladie des moelles, d’un affaiblissement du vis vivendi; d’autres d’insensibilité volitive, d’aboulie, d’impuissance de le volonté.
Personne, en tout cas, ne conteste la dégénérescence de cette race qui eut jadis une si débordante vitalité.
Il faut ajouter, cependant, que cette dépression intellectuelle, que les Français avouent eux-mêmes, ne se traduit pas chez eux par le Pessimisme.
Le Pessimisme est particulier aux natures supérieures. Dès qu on touche aux profondeurs de l’être, qu on se penche sur 1 énigme du monde, qu’on s’unit de cœur à la souffrance de ceux qui nous entourent, il esl impossible de ne pas éprouver une impression d’anxiéte
t d’amertume devant l’impénétrabilité de cet impasble univers, qui s’obstine à ne pas répondre à nos injrrogations, à ne rien nous révéler de ses secrets... es frivoles rient jusqu’à la mort; les esprits moins :gers, ceux qui réfléchissent sur les spectacles que la ie déroule devant eux et qui s’irritent de ce qu’elle iur cache, ne peuvent se défendre de la tristesse qui se égage de tout... Cor sapientium ubi tristitia...
Les Français modernes n’ont rien de tout cela. Les •oublantes théories de Schopenhauer (1) comme les elles désespérances de Tolstoï, vastes et désolées )mme des steppes, les laissent parfaitement indiflemts. Intellectuellement, c’est trop fort pour eux, trop ;endu d’horizon, trop intense de pensée ; cela les oligerait à trop de méditation.
La conception que les Français contemporains ont de . vie n’a d’analogue dans aucun temps, elle est tout fait particulière à notre époque. Notons tout d’abord ae si la vie moderne s’est compliquée au point de vue ss faux besoins et des raffinements du bien-être, elle est singulièrement simplifiée au point de vue moral ; )mme une espèce de Peau de chagrin, elle se rétrécit >us les jours sous ce rapport.
Si elle avait toujours le ciel comme finalité et comme ut, la vie jadis était, même au point de vue terrestre, îose importante et sérieuse; elle se rattachait par des icines solides à des traditions de familles habitant deais des siècles sur un même coin de terre, elle se prongeait par-delà le tombeau par le désir qu’avaient les us pauvres de laisser d’eux un bon souvenir, de guer aux leurs de beaux exemples à suivre, un hérige d’honneur à garder à leur tour.
(I) Voir sur Schopenhauer et le Pessimisme un très remarquable ticle de M. Ferdinand Brunetière dans la Revue des Beux ondes du 1er novembre 1890.
A lire aussi, à un autre point de vue, une curieuse étude du •cteur Delon : Pessimisme et Socialisme. ( Revue socialiste, nombre et décembre 1890.)
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Tout cela a été élagrié peu à peu, et l’on a mis ce q restait en viager. Pour les privilégiés, pour les fils d’ei richis, la vie est une occasion de faire la fête ; pour le déshérités du sort, pour les forçats du travail, elle e un douloureux et monotone trimage, afin d’arriver manger à peu près régulièrement et à mourir à 1 hop tal. Pour les représentants des classes moyennes, poi ceux qui donnent l’idée la plus juste du pays, pour le bien doués, les bien portants, les bien armés, c’est ur bagarre dans laquelle on est tombé on ne sait commen et au milieu de laquelle il faut tâcher de se débrouilf et de se faire jour à coups de poing.
Il y a évidemment des touches cassées dans la cia vie humain, des notes qui ne rendent plus. On ignore ég; lement la Gaieté franche des ancêtres et la tendre, poétique Mélancolie. On ne sait plus ce que c’est qi le Bonheur, ce présent des Dieux à quelques privilégié ce Bonheur qui avait un caractère presque sacré et don: Bonald disait : « Je salue le Bonheur parce qu’il e rare. » On peut dire même, qu’à part peut-être chez que ques mères qui ont perdu leurs enfants, on ne conna plus la Douleur, j’entends la Douleur religieuse et grav d’autrefois. C’est fini et des enthousiasmes ardents des généreuses angoisses d’un cœur déchiré parle Dout
Il existe seulement des satisfactions et des embêt ments, des chances et des guignons qui dépende] presque tous de circonstances matérielles. Tout ce rentre plus dans l’ordre des accidents, des faits diver des catastrophes, que dans l’ordre des sentiments, 1 lame n’en est affectée que très indirectement par h dérangements et les troubles que l’être physique 6 éprouve dans les habitudes et le train ordinaire de sa viji
L’homme du Passé, en un mot, avait de nobles moti pour vivre ; l’homme d’aujourd’hui a seulement que ques prétextes plausibles pour ne pas se tuer et accor plir jusqu’au bout sa corvée.
Cette corvée, le Français contemporain la subit av( un certain entrain, qui est un don qui lui reste de 1-