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CHAPITRE XII

DU CONrORMISME QUI EST UN SIGNE DE LA DECADENCE

Ces populations qui s'amoindrissent en nombre, ou restent slationnaires et dont la vie converge en un seul point, s'amoindrissent aussi en force, en énergie, en caractère, en passion, en goût, en intelligence.

La décadence générale est formée de la foule des décadences particulières, et les signes qui la caractérisent apparaissent dans les individus et les familles comme dans l'ensemble du peuple.

Les faits que je signale étant dépendants de la race, il n'est pas surprenant que les tempéraments eux-mêmes soient affectés.

L'individualité qui, ailleurs, en disparaissant, fait place à l'association et à ses œuvres, ne fait

place ici qu'au confoimisme', ce vice si odieux à Emerson. «La conformilé est leur première pensée, dil Stuarl MilP.»

c< Le danger qui menace la nature humaine, ajoule-l-il, n'est plus l'excès, mais le manque d'impulsions et de goûts personnels.»

c( Le public est plus disposé qu'autrefois à prescrire des règles générales de conduite et à tacher de ramener chacun au type reçu ; et ce type, qu'on l'avoue ou non, est de ne rien désirer vivement. Son idéal de caractère est de n'avoir aucun caractère marqué; on doit mutiler par la compression... toute partie saillante de la nature humaine. »

Dès sa naissance, l'homme disparaît dans une série de cercles concentriques : famille, métier,

1 On voit encore des actes d'héroïsme et des œuvres d'art se produire, puisque c'est par ces voies seulement que ce qui reste de vie peut se manifester; l'art et rhéroïsme subsistent tant que la vie elle-même, dont ils sont les manifestations, subsiste; mais les grandes capacités, qui seules peuvent sauver un pays dans les crises qu'il traverse, en organisant et dirigeant la vie, font défaut; qu'on ne croie pas qu'un peuple, héroïque de niilure', progresse ou se régénère parce qu'il se comporte en héros, cela prouve seulement qu'il vit encore. 11 peut êtie encore artiste, héros, et être en décndence; celle-ci parait, non pas à ce qu'il ne fait plus les œuvres qu'il est dans sa nature de faire, mais à ce que le souffle créateur, le génie manquent à ces œuvres.

"^ 0)1 liberty.

nu CONFORMISME. 271

éducalion, État, qui absorbent son individualité, émousscnt ses contours et ses saillies, l'annibilent en un mot.

Ce phénomène avait déjà été aperçu par Diderot: « Il trouvait Jacques un franc original, ce qui arriverait plus souvent parmi les hommes, si l'éducalion d'abord, le grand usage du monde ne les usaient comme ces pièces d'argent qui, à force de circuler, perdent leur empreinte. » Et Tocqueville* observe que sous l'ancien régime tous les hommes sont semblables les uns aux autres : » « C'est le gouvernement d'un seul qui, à la longue, a toujours pour effet inévitable de rendre les hommes semblables entre eux et mutuellement indifférents à leur sort. »

Ainsi les grandes individualitésdisparaissent une à une et ne sont pas remplacées ; les hommes mêmes, ceux qui représentent le type homme % ne sont plus que des exceptions, la règle générale ne tolère que des molécules.

Il faut le mouvement social, un grand mouvement pour faire naître le génie ; s'il se produit dans le calme plat du despotisme, c'est qu'il a été formé par les tourmentes antérieures de la liberté ;

* U Ancien Régime et la Révolution.

* Voy. M. Lanfrey, Lettres d'Éverard.

l'événemenl le plus considérable du seizième siècle, c'est Montaigne, dont il n'est point fait mention dans les histoires. Les furieuses agitations de cette ' époque expliquent l'éclosion littéraire du siècle suivant, c'était la floraison des germes semés sur ce sol profondément labouré ; le despotisme tend à les étouffer; s'il se prolonge trop, les grands hommes qui avaient honoré son début meurent et il n'en vient plus d'autres, ou s'il en vient, ce sont des satiriques comme Juvénal, qui constatent la décadence, ou comme Aristophane, qui la /ouaillent.

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