DES DERNIERS EFFETS DU DESPOTISME
droit de telle façon qu'il ne restât autour d'eux que quelques privilégiés bientôt réduits au rôle de courlisans, puis une masse confuse: les esclaves! et si les peuples trop habitués à être menés, se trouvent rendus à eux-mêmes, ils se croient comme abandonnés et perdus, et frustrés de leurs droits à l'heure où on leur rend leurs droits.
Les violations du droit passent inaperçues, et ceux qui les subissent, qui étaient autrefois sacrés, n'excitent plus môme la pitié. On sait, il est vrai, quechez les nations autoritaires, où chacun, au lieu de prétendre à la liberté, ne prétend qu'à jouir de l'autorité pour son compte, les victimes du despotisme sont moins à plaindre , qu'elles agiraient comme lui, et que, suivant la remarque de Hume, « il y a peu de martyrs qui, au sortir du supplice, ne l'imposent volontiers à autrui. » Mais, pour cette raison justement, et à un double titre, c'est un mauvais symptôme chez un peuple quand le martyr y devient ridicnle.
Ainsi le despotisme tue le peu de solidarité qui restait ; il tue aussi les forces mêmes dont il aurait pu faire usage dans son intérêt propre , et qu'il avait pour but, disait-il, de conserver. A des nations guerrières et victorieuses, il apprend à se laisser vaincre; il était là pour l'armée et par elle, il tue
l'armée et le courage comme le reste*, et il tue le patriolisme ; on s'étonne du désarroi, du découragement des soldats et des officiers après Waterloo, aucun ne songe à défendre son chef ni le pays, c'est que le chef avait anéanti l'esprit avec lequel on fait ces choses-là. Voilà comment les invasions s'expliquent.
Quiconque veut commander aux autres cherche à les abrutir. Le despotisme tue donc aussi la prévoyance. Penser au lendemain serait une préoccupation injurieuse pour le despote, ce serait supposer qu'il peut, choir ou môme qu'il peut mourir, et le seul désir, en effet, que la nation ait à entretenir encore, c'est que le maître dont elle ne saurait se passer ail un héritier qui le remplace, quand il ne sera plus; hélas! si le ciel lui refuse cette grâce, elle se retrouvera en possession d'ellemême, sans but, sans loi, sans mœurs, livrée à l'anarchie, et ne sachant que devenir.
Admirable condition d'un peuple qui, pour savoir ce qui lui est réservé, en est réduit à étudier la figure d'un souverain, à interpréter son regard, à voir s'il est joyeux et bien portant, où s'il fait la grimace; d'un peuple qui en est arrivé à ce degré
* Ce livre, je le répète, était écrit avant la guerre actuelle.