QU'IL FAUT LIMITER LE POUVOIR POUR QU'IL SOIT FORT
Tous parlent, et les absolutistes surtout, de la nécessité de fortifier le pouvoir. Il n'y a pas de doute que le pouvoir doit être fort, mais, pour remplir ses fonctions propres et non pour asservir les citoyens. Or le seul moyen de le fortifier est justement de le restreindre à ces fonctions. Plus l'œuvre qu'on lui confie est étendue, moins il a de puissance et de capacité pour l'accomplir, plus sa responsabilité grandit, plus il est affaibli.
Quand les Césars étaient chargés de faire le bonheur du peuple romain, on leur imputait tous les maux qu'on avait à souffrir :
a La cherté des vivres, dit Suétone*, servit en-
* JS'éron, XLV,
core à rendre Néron plus odieux. » Et, à propos de Claude : a Le blé étant devenu rare... il se vit un jour arrêté par la foule, qui l'accablait d'injures\ » Et cela était juste.
L'opposition, dans les pays constitutionnels, s'attaque rarement au souverain; cela vient de ce qu'il est aimé, sans doute, mais il ne faut pas oublier, que, s'il est aimé, cela vient de ce qu'il est en quelque sorte étranger au gouvernement; de ce qu'il a des ministres qui sont responsables; de ce qu'il n'y a aucune raison de s'attaquer à lui ; ainsi ce n'est pas parce qu'on l'aime qu'on ne l'attaque pas, mais parce qu'on n'a pas besoin de l'attaquer qu'on l'aime.
On voit la preuve de cela dans Junius^, qui dit en s'adressant au roi : « We are far from Ihinking you capable of a direct purpose to invade tbose rigbts, etc.. Had it bcen possible for us to entertain a suspicion so dishonourable to your cbaractcr, we should long sinco bave adopled a
ï Claude, XVIK.
- « Nous sommes loin de penser que vous soyez capable de rinlenlioii directe d'attiuiuor ces droits.... S'il avait été possible pour nous d'entretenir un soupçon aussi peu lioiiorable pour votre caractère, il y a longtemps que nous aurions ado])lé un mode de remontrance bien éloigné de riuunilité de la plainte. » Junius, Lettre xxxv.