CES SOCIETES MODERNES
c< Jo l'ai dit cent fois, écrit Ciialoaubriand, o[ je le répéterai encore, la vieille société se meurt, »
La réalisation de la justice est l'idéal nouveau que poursuivent et que poursuivront les sociétés modernes qui naissent ou qui, si elles sont déjà nées, sont animées de l'esprit nouveau qui leur assure la vie dans l'avenir.
Cette recherche est proprement ce qui les différencie des sociétés du passé, qui ne s'étaient pas donné le même but et qui même, dans leur généralité du moins, le connaissaient à peine.
Cette différence de but s'explique par une différence radicale de nature.
Les sociétés antiques appartenaient uniquement
à l'art, à l'héroïsme, à ces choses qui ne peuvent être que l'œuvre de l'individu isolé faisant acte de valeur propre et établissant de la sorte sa supériorité ^
Ces sociétés étaient donc aristocratiques, artistiques et guerrières.
Les sociétés modernes reconnaissent l'existence des droits inhérents à l'individu mais proclament en même temps l'égalité de ces droits chez chaque individu, et, cette égalité élevant le niveau de la masse, l'importance de l'individu augmente relativement à l'ensemble de la société où il vit et envers qui ces droits sont reconnus et diminue relativement aux autres individus, de telle façon qu'aucun d'eux ne prime beaucoup ses semblables.
' Il n'y a pas incompatibilité entre l'esprit artistique et l'héroïsme; ce sont deux caractères d'une même race, et il ne faut pas sY'tonner de voir un peuple d'artistes devenir tout à coup un peuple de héros, conserver cependant son premier caractère, tout en revêtant le second, et marcher à des combats superbes, gaiement et comme un baladin ; l'héroïsme, de même que l'esprit artistique, est un fruit de cette faculté qui s'appelle le ijoùt et qui engendre, avec la crainte du ridicule, l'amour delà distinction, le désir d'être beau.
Dans la dernière guerre, toute la partie de la société française qui représente le plus spcci.dement l'ancien monde est aussi celle qui a déployé le plus d'héroïsme individuel; elle a obéi à ses instincts en jetant ses derniers feux dans des luttes où l'héroïsme ne. pouvait rien.
DES SOCIÉT S MODERNES. Il
« Si j'avais, dit M. Lanfrey ^, à donner la délinition du grand combat où se jouent, en ce moment, les destinées de l'humanité, je l'appellerais la lutte du nombre contre l'individualité, si toutefois on peut encore appeler lutte la faible résistance que l'individualité expirante oppose à son ennemi partout vainqueur. »
Dans les temps barbares et dans les sociétés antiques, les nations^ suivent toutes les individualités qui s'imposent ou que le hasard leur présente. «A mesure que les lumières font des progrès, dit B. Constant, la réflexion aperçoit entre les individus une égalité opposée à toute suprématie exclusive. »
Les sociétés modernes sont donc égalitaires uu démocratiques.
Mais, comme elles cherchent dans le travail la juste satisfaction de leurs besoins de quelque ordre qu'ils soient, et comme le travail ne vit que de sécurité et de paix, elles sont aussi industrielles et commerciales, et par conséquent pacifiques.
« Nous sommes arrivés à l'époque du commerce, ditB. Constant^ époque qui doit nécessairement
* M. Lanfrey, Lettres d'Everurd, p. 259.
2 B. Conslant, de IT surpation, Polit, constitution., l.l\, p. l'J'J.
5 Id., de TEsprit de conquête, t. II, p. 140.
VI I.E TLSTAMIiM D'UN LATIN.
remplacer celle de la guerre. » Monlesquieu observe,dit-il encore^, que « les politiques modernes ne parlent que de commerce, de richesse, etc. ; il attribue cette différence à la république et à la monarchie; il fiuit l'attribuera l'esprit opposé des temps anciens et des temps modernes. »
Le commerce, c'est l'échange; or celui qui serait le plus fort ne songerait pas à échanger, n'y consentirait pas ; le commerce suppose donc l'égalité de peuple à peuple et d'homme à homme, et l'on voit, en effet, que les sociétés commerciales se rapprochent toujours davantage de la pure démocratie'\
Mais, tandis que les sociétés antiques, oii l'individu pouvait quelque chose parce qu'il employait son activité à des œuvres de sa compétence, avaient leur expression dans l'individualité, les sociétés modernes, chez qui l'individu est amoindri, impuissant, incapable, dans son isolement, soit de faire les œuvres industrielles, soit de résister au despotisme, réunissent les efforts de leurs membres et ont pour expression principale l'association. Au j)ointde vue moderne une société supérieure sera celle où le niveau de la collectivité sera plus élevé
' De la Ijibcrk' clos anciens, l. 11, p. 551.]
- Voy. Melbourne coin [mrc à Sijdnctj, en Anslialie.
lits SUCItTtS MdDLliNtS. 15
cl OÙ celle collcclivilc, jouissant de luiilc .-«a jniissance, l'exercera par l'associalioii.
Les sociétés modernes cherchent dune, en vetlu de leur caractère, à réaliser Injustice, au sein de Ja démocratie industrielle et pacifique, par l'égalité absolue dans le droit et la plus grande possible dans le bien-être; pour cette réalisation, une clius^e leur est nécessaire avant toni : la Liberté.