LE NOMENCLATEUR
Le seiiiueur Junius Brutus !
CLÉOPATRE
Oh! je me sauve!
résar, prenez bien garde à cette béte fauve !
(Elle sort vivement.)
SCÈJNE VIII.
CESAR, BRUÏUS.
BRUTUS
f'ardon! noble César... je vous trouble, je crois.
CÉSAR
Non. Je vous attendais, Brutus, depuis un mois.
A cet excès d'honneur j'étais loin de prétendre. Sans vous importuner, j'ai cru devoir attendre Une invitation formelle pour venir.
70 LE TESTAMENT DE CESAfî.
Le présent vous occupe, et surtout ruvenir : Votre àme a des projets qui mûrissent en elle, Et pour nos entretiens l'heure est trop solennelle.
CÉSAU.
Elle est venue!... Il faut, nous expliquant tous deux. Savoir si nous pouvons dans ces temps hasardeux Soutenir, étayer l'édifice qui tremble ; Au besoin même , un jour, le reconstruire ensemble. Il faut savoir jusqu'où mon vieil attachement Peut désormais compter sur votre dévouement.
BRUTUS
Je t'admire, César! ton amitié m honore :
Sans protestation , sans langage sonore ,
Sans lâche flatterie au maître tout-puissant,
Brutus dit à César : Je suis reconnaissant!
Mais en homme de cœur s'il faut que je m'explique ^
Mon dévouement, César, est pour la république.
CÉSAR
Qui donc jusqu'à présent pour Ihntus a tout lai}.' Est-ce la république, ou César?
BRUTUS
En effet; Cest le malheur des temps, je le sais. Jadis Rome, Seule, récompensait : aujourd'hui, c'est un homme!
CÉSAR
L'école de Zenon , Técole de Brutus ,
Met donc l'ini^^ratitude au nombre des \ertus?
BRUTUS
Non; dis un mot , ma vie est à toi , je l'exhale! Car tu sau\a.s ma vie aux plaines de Pharsale;
At.rK 11. scLNE viii. 7r
lu m'as fait gouverneur de la Gaule, et lu \iens De me nommer préteur!... César, je me souviens. De plus, au consulat ton pouvoir me désigne. Mais pourquoi tant d'honneurs ? C'est que tu m'en crus digne ; C'est qu'en Brutus, avant qu'il te les demandât , l'u vis un citoyen rigide, un bon soldat ! L'àme du citoyen, sais-tu qui l'a trempée? C'est Caton ! — Le soldat , qui l'a fait? c'est Pompée î
CÉSAR
Tu nommes la , Brutus, mes plus grands ennemis.
BRUTUS
Ces deux héros, vaincus par toi, mais non soumis, Ne te haïssaient point , César, je te le jure! (Test la corruption , l'intrigue et le parjure, Qu'ils abhorraient tous deux!... c'est le titre de loi; C'est le trône qui monte au-dessus de la loi!
CÉSAR
(^es dieux Termes, gardiens aveugles des limites, <;es bornes de nos champs, hé quoi! tu les imites? hnpassible granit dans la terre planté.
Tu crois donc que la vie est l'immobilité ? Hegarde, écoute vivre et l'herbe et la broussailie : Tout s'agite, — le temps marche, le sol tressaille; La chaîne du passé tombe, ou nous la brisons ! .\e vois-tu pas monter les vastes horizons; Ouelque chose de grand, qui partout se révole: Et le monde qui meurt, ou qui .se renouvelle?
BRUTUS
,Te vois (pie la pudeur et que la probité. Paies ombres, s'en vont où va la liberté!
Je vois que, chaque jour, dans une route obliqub*
Ton bras ambitieux pousse la république!
Je vois que, ne pouvant, Rome, te secourir,
Caton pour rester libre a bien fait de mourir'.
CÉSAH .
Oh ! le pauvre insensé, qui vient au couchant sombre
Demander la lumière , et qui marche vers l'ombre ;
El qui se croit, rêvant les antiques vertus,
Au siècle des Camille et des Ginciunatus !
Oui, leur siècle était grand, peut-être regi'ettable ;
Oui, la simplicité des habits, de la table.
Cette orge qui bouiilak sur le plat des Toscans,
Ce peu qu'on avait d'or qui reluisait aux camps ,
Annibal sous nos murs plantant sa javehne,
Et nos guerriers debout sur la porte Colline,
Voilà qui défendait au vice d'approcher :
Mais le Nil dans le Tibre est venu s'épancher ! . . .
Et l'or asiatique, aux mains sacerdotales,
A remplacé l'argile étrusque des vestales !
Et le luxe, fondant sur nous comme un vautour,
Venge les nations, et nous dompte à son tour!
La Rome des consuls et de la république
A brisé dès longtemps sa ceinture italique;
Rome a conquis la Grèce, et Carthage , et le Pont;
Rome a conquis l'Espagne et les Gaules ! — Répond ,
Toi qui ne veux pas voir, comme une mer de lave ,
Monter incessamment vers nous le monde esclave!...
Cette ville aux sept monts qu'un dieu même créa ,
Est-ce toujours la fille et d'Albe et de Rhéa,
l.a luatione sévère, ou bien la rourtisanc? '
ACTli II. SCKNK Vlll. T.i
Ville de Mithridate et d'Ariobarzane, • ■. Ville de Ptolémée et ville de Juba, Rome est un composé de tout ce qui tomba ! Home, c'est l'univers... et sa débauche accuse JMarseille, Alexandrie, Athènes, Syracuse, Et Rliode et Sybaris, fécondes en malheurs, Et Tarente lascive , au front chargé de fleurs !
BRUTUS
Puisque tu vois les maux qu'un luxe impur amène , Rends-nous, César, rends-nous la pauvreté romaine; N'ouvre plus le sénat à tous ces affranchis Qui dans nos murs sacrés vinrent , les pieds blanchis! Lorsque du monde entier Rome est la concubine. Moi, tout enfant, nourri de l'olive sabine, Je suis triste et honteux d'avoir au ciel latin , En naissant, respiré l'air du mont Aventin!
CÉSAR
Pour se régénérer parmi les races fortes. Il faut qu'au monde Home ouvre toutes ses portes! Cette Rome d'ailleurs, dont je guide l'essor. N'est plus celle du vieux Papirius Cursor : Avec plus de jeimesse et plus d'intelligence, La Rome de César a bien plus d'exigence ! . . . Ce grand feu qu'alluma l'esclave Spartacus, La popularité de ces nobles Gracchus, Catilina qui veut du monde faire un goriffre , Prouvent qu'il faut guérir l'humanité qui souffre! Eh bien ! ou je m'abuse, ou l'oracle est certain : César est le mortel choisi par le destin , Hrtilus, pour maintenir dans un juste écpiililirc
74 LE rtSTAMlùNT L)K CKSAli.
Les droits de la noblesse et ceux d'un peuple libre.
Aux volontés des dieux César croit obéir :
S'il s'égare, pardonne, au lieu de le haïr!
BRUÏUS.
Moi te haïr! Crois-tu que j'aie en ma poitrine
Un de ces cœurs jaloux que ta gloire chagrine;
Oui voudraient plutôt voir l'empire des Romains
Détruit par Tétranger que sauvé par tes mains ^
Non ! — la guerre, en de^ temps sombres comme les noi res,
Fut moins dure avec toi (|ue la paix avec d'autres;
Et Rome, qui toujours saigne, une plaie au sein,
Ne pourrait se choisir un plus doux médecin !
Mais ces dieux immortels qu'ici ta bouche nomme ,
S'ils firent pour toi plus qu'ils ne font pour un homme ,
Verrais-tu leur faveur daiis Pharsale ou Munda ,
Ces deux chênes sacrés que ton glaive émonda?
Trop souvent le courroux des dieux, frappant nos villes,
Désigne le vainqueur dans les guerres civiles!
Oh! ne confonds jamais , enflé de tes exploits,
(a) Vercingétorix , chef des peuples gaulois,
Pharnace qui frissonne au vent de ton épée ,
Et Juba le Numide, avec le grand Pompée ! . . .
('ar le monde a pu voir, Pompée ayant vécu ,
Les dieux pour le vainqueur, Caton pour le \ aiucii !
CÉSAR
Tu parles de Caton ! Est-ce que je l'outrage ? Non. J'admire et je plains ce héros d'un autre âge ; li]t j'aurais volontiers, moi peu stoïcien, Vvh le sang de mon cœur pour lanimer le sien ! . . . Mais j'ai pensé toujours que cette àme énergiqtio
ACTi: II. SCKNK VIII. 75
N'était que vertueuse, et nianquait de loi^ique. Caton pour quelques-uns voulait la liberté : -
Moi je la \eux pour tous!... je suis l'Humanité!.