ACTK IV. SCÈNE VI
Qui -sur ta lèvre de miel ,
Fleur du ciel, Boit l'amour qui seul fait vivre !
D'où vient donc , quand je te vois .
Que ma voix , Faible , expire en plaintes vaines ; Qu'un feu trouble ma raison,
Doux poison Qui brûle et court dans mes veines?
Une ombre voile mes yeux ;
Jusqu'aux cieux L'àme un instant m'est ravie !
Mon front , comme un lis fauclié .
Dort penché !
C'est la mort! . . . Non . — c'est la vie !
ru coup de tonnerre se fait entendre.)
CÉSAU.
Il levé sa coupe.
Laissons parler les dieux. A Jupiter qui tonne!
Par mon aïeul Hercule ! un tel tracas m'étonne. Quoi ! le givre de mars voile encor les coteaux , Filt Vulcain fait déjà travailler ses marteaux? Lorsque la Canicule est dans toute sa rage, On n'entend point gronder aux cieux pareil orage.
OCTAVE
Laissons l'orage ardent tourbillonner dans l'air ; Que nous importe à nous et la pluie et l'éclair * Moi , je suis de l'avis du poëte Lucrèce : l'aime voir du rivage un navire en détresse; J'aime, quand l'ouraj^an houlexerse les flots,
\ÎL\ i.K lESTA.MKNT DE CÉSAft.
Entendre, sans péril, les cris des matelots, Et contempler de loin le naufrage d'un antre. . . l'n naufrage est si beau (piand ce n'est pas le nôtre !
CÉSAR
( )ctave , n'en déplaise au poëte romain , La nature a fait tendre et bon le cœur humain, Puisqu'elle nous donna les pleurs, don plein de charmes : C'est la meilleure part de nous-mêmes, les larmes!
CLÉOPATRE
César pense autrement qu'Octave: aussi met-il
Toute sa volupté dans son propre péril.
(Test par une tempête encor plus effrayante ,
Que César, affrontant la vague tournoyante.
Sous le vent furieux qui tordait son manteau ,
Descendit l'Anius dans un frêle bateau ,
Et dit au nautonier pâle, invoquant Neptune :
<' Ne crains rien ; tu conduis César et sa fortune ! »
Eh bien! dans cet esquif, pilote aventureux,
César ét-ait plus fier, Octave, et plus heureux
Que vous, dont l'égoïsme, aux doux vins de la Grèce,
Mêle , comme un nectar, les beaux vers de Lucrèce.
ANTOINE
Plus fier, je le croirais; mais plus heureux, non pas.
CLÉOPATRE
\a) danger pour (]ésar eut toujours tant d'appas'
CÉSAR
Non : je Taccueille bien quand .lupitei" ramène; Voilà tout! — Le danger ressemble an phénomène 'Jifon appelle niirago en vos brûlants déseits : .\})prc>chc-l~()ii ? il fiiil , rlisparii dniis les airs.
ACTK IV, SCÈNE ^'1. 1-23
CLÉOPVTÎIE.
Quoi ! César n'a donc point, malgré la date ancienne. Perdu ton souvenir, ô terre égyptienne:^
CÉSAR
Non , par les doux flambeaux des mystères dîsis ! L'Egypte est le pays des fraîches oasis , Belle reine, et j'y pense encore avec envie; Car c'est une oasis au milieu de ma vie!
CLÉOPATRE, à Antoine.
Si l'Egypte vous plaît, je tiens à le savoii-.
Oui : mais c'est avec vous que je voudrais la voir !
CLÉOPATRE , lui tendant la main.
Qui sait? Peut-être un jour la ville d'Alexandre A ses pieds de granit pourra nous voir descendre. ^'antez Rome et le Tibre, orgueil des champs latins ; Vantez l'azur profond des cieux napolitains ! . . . Tout cela ne vaut point ma noble Alexandrie, Ou'un fleuve amoureux presse avec idolâtrie: Mon lac immense et pur, dont l'aile du zéphyr Ose à peine effleurer le tranquille saphir, Oii brillent comme au ciel des millions d'étoiles Que la nuit d'Orient brode à ses riches voiles!
* Je ne vous parle pas de ces Nécropolis
* Où quatorze mille ans dorment ensevelis,
* De ces grandes cités, plus sombres que l'Érèbe ;
* Des énormes débris de Memphis et de Thèbe ,
* Sur qui roule, étendu par le souffle des vents,
* Le sable, épais linceul aux plis toujours mouvants.
* Des mornes Pharaons que m'importe la cendre?
l-2(i i.E TESTAiMENT DE CÉSAH,
* Ce que j'aime, c'est toi , beau rôve d'Alexaiulrc '
* Toi que sa main bâtit de marbre oriental ,
* Pour faire à son colosse un digne piédestal;
* Toi , ville de l'amour, jeune sœur de Ganope ,
* Toi que jalousent Rome, Athène et Parthénope 1 — (^ésar, vous qu'on instant mon palais abrita, Racontez-leur ces nuits sereines du Delta ; Combien de fois tous deux , rêveurs , nous égarâmes Sur le Nil , où plongeaient d'harmonieuses rames , Notre barque aux flancs d'or, au gouvernail d'argent, Que des voiles de soie au doux reflet changeant. Comme un oiseau de pourpre, un beau phénicoptère. Emportaient , rayonnant dans l'ombre et le mystère ! Ah! que d'autres. César, boivent à l'avenir!
Nous, buvons au passé! buvons au souvenir!
Symphonie.
* Anacréon , qu'un vin joyeux t'arrose ! ' Ton front de neige a besoin de la rose...
CÉSAR, l'intciTompant.
* Toujours la Grèce ! Rome a ses Anacréons.
* Romains, chantons aussi les vers que nous créons.
* Change de rhythme, enfant à la voix argentine,
* Et môle aux tiers accords de la lyre latine
* Quelques vers d'un poëte, humble fils d'affranchi,
* Qui, jeune, atteint déjà Lucrèce au front blanchi.
* Amoureux du génie et de la forme antique,
* Il étudie encore Homère dans l'Attique;
* Et parfois la cithare, où prélude sa main.