DAPHNIS
Souviens-toi, quand du Sort le courroux t'iniportiiiic, E)e conserver une âme égale pour souffrir ; Foiut d'orgueil insolent dans l'heureuse fortune, 0 Dellius!... Tu dois mourir.
Que ta vie ait passé , mélancolique et terne ; Ou que , les jours de fête , en un verger bien clos , Couché sur le gazon, l'amour et le Falern<^ T'aient versé le bonheur à flots ! —
Fais apporter les vins , les parfums , et les rose^ Éphémères, hélas! mais pleines de douceurs! Profite: nattends pas l'âge aux regrets moroses, Et les noirs ciseaux des trois Sieurs!
ANTOINE
Ceci n'est pas forl i^ai.
OCTAVE
C'est triste et mai4nin(pio !
CLÉOPATRE
Platon nuMne n'a rion de plus philosophique.
ANTOINE
("est vieux coiniue Saturne ! . . . On dit que nous devons- ^Mourir un jonr'ou l'autre : eh bien , nous le savons!
aCTAVE.
Un devin nous dirait quand notre heure dernièn; Viendra.
Oui:
CÉSAR
Nous mourrons. Mais de quelle manière?
CLÉOPATRE
L'important , selon moi , c'est de ne pas souffrir.
CÉSAR
Voyons, amis! comment chacun veut-il mourir^
OCTAVE
La vie est un théâtre; et moi , sur ma parole, J'en veux sortir bien tard , ayant joué mon rôle Comme un habile acteur, qui, jusqu'au dénoûment, A vécu, pour mourir dans l'applaudissement.
ANTOINE
Tu veux autant de jours dans ta carrière pleine Qu'on voit de blonds épis ondoyant dans la plaine? C'est mourir par lambeaux, mourir comme un vieillard , Comme un ardent soleil qui meurtdans le brouillard!... Tu n'y songes donc pas, Octave? les années, Sans amour, ne sont plus que des roses fanées ! On crie à Jupiter : v Donne-moi de longs jours! » Heureux ou malheureux, c'est notre vœu toujours. Mais, trompant les ciseaux de la Parque jalouse. Il faut mener le deuil d'un frère ou d'une épouse , Vieillir environné de lugul)res llambeaux , Donner tout ce qu'on aime aux urnes des tombeaux!
AcriE [\, SCÈNE Vi. 1-29
Non. Je veux , jeune encore, un sépulcre à ma taille! Je n'en vois qu'un, ami : c'est le champ de bataille; Je veux , l'épée au poing, d'une armure vêtu , Mourir debout , là même où j'aurai combattu ! Mais non , je veux plutôt, félicité suprême , Expirer dans les bras de la femme que j'aime ! Je veux, quand sur mon front l'ombre viendra peser, Que mon dernier soupir soit un flernior l)aiser!
CLÉOP.VTRE.
Survivre à la beauté, survivre à la jeunesse.
C'est affreux ! Morte, il faut que l'on me reconnaisse :
J'aurais trop de chagrin si la postérité ,
En ouvrant mon cercueil, doutait de ma beauté !
(]omme on doit tout prévoir dansle temps où noussomnies,
Moi, qui suis du pays où les dieux et les hommes
(Jnt fait la mort rapide et le poison subtil ,
Je tiens mon existence en ma main , léger fil !
Et lorsque je voudrai que cette main le coupe,
Je n'aurai qu'à vider ma bague dans ma coupe.
L'œil se ferme, on s'endort, mais plus de rêve ! . . Ou bien
Je dirai , souriante , à quelque Nubien ,
De m'apporter, le soir, au fond d'une corbeille ,
Un aspic, dans les fleurs caché comme une abeille.
ANTOINE , il Cf-aiw.
Ton avis est le seul qu'on n'ait pas entendu ?
CÉSAR
Le trépas le meilleur, c'est le ïuoins attendu ; Celui qui fond sur nous comme loiu'agan tombe. Et qui nous jette encor tout vivants dans la tombe; Celui qui nous arrache aux labeurs du chemin;
Celui (iirau roi César ou promet pour demain !
ANTOINK ET CLÉOrATIîE .
Pour demain !
OCTAVE
Ouoi ! vraiment, craigncz-voiis quelque chose ?
CÉSAIl.
Moi, non, j'espère : heureux l'homme qui se repose! Heureux qui tombe, aux yeux de la postérité, Du haut de sa fortune à l'immortalité !
* Oh ! que la mort me prenne, et dans ses bras m'endorme
* Au milieu des projets immenses que je forme ;
* Quand la force bouillonne encore dans mon sang,
* Quand mon esprit est ferme et mon regard puissant;
* Quand les dieux , las d'avoir sur une seule tête
* Versé tant de rayons sans aucune tempête,
* Vont peut-être changer, me laissant triste et vieux,
* Mon été plein de flamme en hiver pluvieux !
(Tonnerre, éclairs.
Que la mort vienne donc! Antoine, tout à l'heure Tu l'as dit : Plus la vie est longue, i)lus on pleure! — Pompée à Mithridate, hélas! n'a survécu Que pour tomber, le front dans sa toge, et vaincu !
CLÉOPVTRE.
l.a conversation prend des teintes moroses : C'est étrange! parmi les coupes et les roses ! .
CÉSAR
* Kst-ce que vos aïeux les Grecs ne faisaient pas
* Apporter un squelette au milieu des repas * La Crèce fut (oujoiu'S, elle s'en glorifie,
AC/rK IV. SCENK VL I.JI
* Le temple liannoiiieux de la philosophie.
'Kntiv Hvrrh.i.'^
Eh bien:^
15YRRH.V , lui riMUt-ttaiil un hilli-l.
Lisez.
CÉSAR , aprt's avoir iti.
Je ne suis pas de ceux Qui, mollement couchés sur des lits paresseux, Peuvent, o mes amis, dire avec le poëte : « A demain le travail , mais aujourd'hui la l'ôte! « Pour César dictateur, dans le banquet vermeil La nuit est soucieuse, et n'a point de sommeil : Le pilote sur tous doit veiller comme un père! — Je vous quitte, il le faut : pour un moment, j'espèie. Mais comme je pourrais tarder jusqu'au matin ,
A Antoine.)
Je te fais à ma place, ami, roi du festin , Et te donne, s'il plait à notre souveraine, ions les droits de ('ésar.
A Cléopàtre.)
Votre main, belle reine 1
'Il sort ave<' nvrrliaJ
13^ ^.K TKSTAMENT DE CKSAK.
SCÈNK VU.
l.KS MÉMKS, EXCEPTÉ CÉSAH ET BYHRHA. ANTOINE.
(>omme Sennachérib, fils de Salmanazar, Je suis roi !
(A (lléopàtre.)
Vous savez, j'ai les clroils de César?...
OCTAVE
Vous éles uti guerrier des plus fameux , Antoine! Vaillant comme jadis le roi de Macédoine; Va moi, je ne suis rien qu'un chétif écolier Qui des rhéteurs secoue à peine le collier ; Pauvre esclave, affranchi d'hier par la baguette, Et qui tremble toujours qu'un maître ne le guette. Mais , je vous en préviens sans détour et sans art, Dans la succession de mon oncle César, Qui , j'espère, verra naître encor bien des roses, Je vous disputerai , parmi certaines choses , l/influence qu'il a sur l'Egypte aujourd'hui, K\ que je veux avoir sans partage après lui.
ANTOINE
Kh bien 1 nous combattrons : c'est affaire au plus brave ! Kt les dieux , entre nous, décideront. Octave.
CLÉOPATRE
lui attendant . \n\\07. aux lettres de mon nom !
A la reine d'Egypte! à Cléopàtre!