‹ Le testament de Jean MeslierChapitre 6 sur 23 · UL · texte numérisé non relu

UL

ncmcnt ilc cause, oi de suite, et sans faite aucune distinction de lems, ni de lieu, ni de personne, il n'y a pas besoin de la direction d\ine intelligence suprême, • pour aller aveuglément ainsi à tort et à travers. Et pour preuve qu'il n'a pas besoin de celte prétendue direction, c'est qu'il ne laisseroit point que d'aller toujours son train de la mémo manière, quand même on suposcroit qu'il n'y auroil point d'inlolligence pour le conduire. D'ailleurs ce seroit faire injure à une intelligence suprême, que de dire qu'elle voudroit conduire si mal ses oeuvres, puisqu'il n'y a point de prudence, point de sagesse et point de justice dans une telle conduite. Ainsi on ne peut pas dire que les choses, qui se iont ou qui arrivent par hasard, soient conduites |iar une souveraine intelligence, et comment pouroit-on dire, qu'elles seroient conduites par une souveraine intelligence, puisqu'on ne voit pas même, que les choses les plus legiecs et les plus constantes . dans leurs mouvemens et dans leurs efféts, soient cour duites par un tel principe? Non certainement on ne le voit point; mais on voit au contraire, qu'elles suivent aveuglément le cours ordinaire, sans savoir où elles vont et sans savoir ce qu'elles font. C'est ainsi, par exemple, que Teau suit naturellement et constamment la pente du lieu, ou elle se trouve; c'est aveuglément qu'elle suit. son cours et quelle mouille tout ce qu'elle rencontre; c'est ainsi que la flamme tend 'toujours à s'élever en haut, c'est aveuglément qu'elle brûle tout ce qu'elle trouve de combustible. C'est ainsi que le soleil et les astres suivent constamment et règlement leur cours ordinaire, c'est aveugléiueut

quUis brillent et qu'ils éclairent tout le inonde de leurs lumières; c'est ainsi que tous les animaux et

que toutes les plantes produisent naturellement^ et suivant les tems et les saisons^ des fruits, qui leur sont convenables^ chacun suivant leur espèce, et ainsi des autres choses nalurellcs. Ou ne ilira pas, que cela se lasse par connoissance et par dessein, de la \mi des choses que je viens de nommer, puisque les choses inanimées se meuvent, sans savoir qu'elles ho meavent et qu'elles agissent, sans savoir qu elles agissent. On ne dira pas non plus que les animaux engendrent et produisent leurs semblables par un principe de connoissance, puisqu'ils ne savent pas comment la moindre partie de leur corps se (orme, et qu elles ne laissent pas que de se former toutes, sans qu'elles y pensent. C'est donc aveuglément, que toutes ces choses se meuvent et c'est aveuglément (|u"olles agissent, quoiqu'elles soient constantes dans leurs mouvemens • et dans leurs effèts, et c'est en même tems la raison, pourquoi il y a des causes naturelles, qui produisent toujours règlement et comme nécessairement les mêmes eliëts, parcequ*elles ont une convention et une liaison naturelle^ et comme nécessaire avec leurs effèls» et des causes contingentes, (jui ne produisent pas toujours règlement les mêmes elTèts, tant parcequ'elles n'ont point de liaison naturelle et nécessaire avec leurs elîéts, que parceque ces sortes (relTéts dépendent souvent (le plusieurs causes^ ou de plusieurs:» circonstances de causes, qui ne se rencontrent pas toujours ensemble dans un même tems, ni dans un même lieu; mais seulement quelqueiois l'ortuitement et par iiaz ikI. Et

comme toutes ces causes se meuvent et qu'elles agissent aussi aveuglément^ les unes que les autres, dans

tout ce iju elles l'ont, c'est ce qui fait, qu'elles inoduiscDt partout leurs eiléts, sans aucune distinction de tems^ ni de lieu, et sans avoir aucun égard au bien ou au mal, qui en peut arriver.

Dire que toutes ces choses soient conduites dans leur mouvement et dans la production de leurs elféts par une intelligence supérieure, c'est une pure illusion et une pure fiction de Fespiil linmaiii, qui n'est fondée sur aucune véritable raison, puisque Ton voit clairement, que tout cela se peut naturellement dire par la seule force mouvante de la matière, qui se meut d'elle-iuéine et qui ai>;it aveuglément partout, sans savoir ce qu'elle fait, ni pourquoi elle le fait, comme le feu dont je viens de parler, qui brûle indifféremment Loul ce qu'il trouve de combustible, sans savoir ce qu'il brûle, et qui durcit la boue el amolit la cire, rougit le fer et noircit la cheminée, sans rien savoir de ce qu'il fait. Ce que je dis ici de la force mouvante de la matière, qui se meut et qui agit aveuglément partout, se voit tous les jours manifestement, et il n*y a personne, qui ne le voie. Mais ce que nos Déicoles et nos Christicoles disenl d'une intelligence suprême, qui conduiroit toutes choses, c'est ce qui ne se voit nullement; ils parlent d'une chose, qu'ils ne voient point, et que personne n'a jamais vûe, ni connue et dont ils ne sauroient donm r aucune preuve sullisante, ce qui fait évidemment voir, qu'il n'y a point d'intelligence suprême, qui gouverne ce monde, ni les choses qui j sont, et par conséqueai qu'il n'y

a aucune Divinité^ qui se fosse suffisamment connottre

aux hommes, ni qui leur fasse suffisamment connoître ses volontés; car s'il y en avoit quelqu une^ elle ne pouvoit manquer, comme je viens de prouver par tous ces argfuroens-ciy de se faire au moins connottre suffisamment aux laimmes par tous ces témoignages indubitables de sa toute-puissance, de sa justice, de sa bonté et de sa sagesse infinies,- qui ne souifriroit pas et ne permettroit pas, qu'il y ait aucun mal^ ni aucun vice, ni aucune injustice, ni aucune misèie, ni aucun dérèglement dans ses créatures; mais qui, après les avoir créées toutes dans un état de perfection, chacun suivant leur nature, les maintiendroit toujours dans le bon ordre, en les gouvernant avec toute sagesse et toute justice, sans les abandonner, comme elles sont, au cajirice du hazard, ni aux luis l'atalcs d'une nécessité aveugle.

Pour répondre à tous ces argumens-ci nos Christicoles ne manqueront pas de persister à dire d^une part, cumme je Tai déjà marque, qUe la beauté, Texcellence. Tordre et la multitude presqulnfinie de tant de si belles et admirables choses, que nous volons daiis le inonde, nous font inanireiîtonient voir quelles ne peuvent avoir été faites, que par une intelligence suprême et par un ouvrier infiniment sage et infini- • ment parfait; et par conséquent qu'elles ne peuvent avoir été faites, que par la louU'-puissancc d'un Dieu infiniment parfait, n'étant pas |)Ossible, diront-ils, que tant de si belles et admirables choses se soient faites d'elles-mêmes, m qu'elles aient cLc laites par un seul

coup de hazard, ou pur uu concours fortuit des seuls

atômeè^ ou parties de la matière. Je ne puis oaTrîr les yeux, dit le fameux Mr. de Fénéion *, Archevêque

do Cambrai, je iic puis, dit-il, ouvrir les yeux, sans admirer 1 iirt qui éciale dans toute la nature, le moindre eoup-d'oeily dit-il, suffit pour apercevoir la main, qui fait tout "f. Toute la nature, dit-il, montre l'art

lutini de son auteur Or je soutiens, dit-il, que

l'univers porte le caractère d*une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens, ajoute-t'-il, que le liazard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées dé raison, ne peut avoir formé ce tout §. Qui croira, continue-tMI, que Tlliade d'Homere, ce poëme si parfail, n'ait jnmais été composé par un efTort d'un génie d'un grand poète, et que les caractères de Faiphabet aient été jettés en confusion, d^m coup de pur hazard, comme un coup de dez ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire, pour d'écrire dans d^s vers pleins d'harmonie et de variété tant de grands événeniens, pour les placer et pour les lier si bien ensemble, pour peindie cbaquc objet avec tout ce qu'il y a de plus gracieux, de plus noble et de plus touchant; enfin pour faire parler cbaquc personne, selon son caractère, d'une manière si naïve et si passionnée? • Qu'on raisonne, et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera, dît-il, à un homme sensé, que I Iliade n'ait point d'autre auteur (jue le bazard. Ciceron ** disoit, que le bazard ne feroit jamais un seul vers, bien loin de faire tout un poème. Pourquoi

• Existence de Dieu. 8. U . t Ibid. S. 4.

$ S. 5. ** Lib. 11. de naU Deor.

doncj oonelut'^t -il, cet homme sensé croiroit-il de Tum?ers> sans donle encore plus meryeilleuK que l'Iliade,

co <|ue s(Hi Uon sens ne lui permettra jamais de croire de ce pocme?

Voici une autre comparaison du même Auteur. Si nous entendions, dit-il *, dans une chambre, derrière un rideau^ un instrument doux et iianuonieux, croirions^nous, dit-il, que le hazard, sans aucune main d^bomme, put a?oir formé cet instrument? Dirions-nous que les cordes il'iiri violon seroiont venues d'ellesmêmes se ranger et se tendre sur un bois, dont les pièces se seroient colées ensemble pour ' former une cavité, avec des ouvertures régulières? Soutiendrionsnous que Tcii chet forme sans art, seroit poussé par le ?ent, pour toucher chaque corde si diversement et avec tant de justesse? Quel esprit raisonnable pouroit douter sérieusement si nne m.) in (riiojiinv> loucheroit cet instrument avec tant d'harmoiue? Ne s'écrieroit-il pas, qu'une main savante le toocfaeroit? Le même Auteur fait plusieurs autres semblables comparaisons, qu'il tire f d'une belle statue, que Ton trouveroit lorméc dans une terre inhabitée, ou d'un beau tableau, où Ton verroit plusieurs personnages représentés. Il aporte ^ aussi Texeinphj d'une Ijelle horloge, ol celui d'une belle maison bien régulièrement et partaitement halie. . Que diroit-on, dit le même Mr. de Cambrai, d'un homme, qui se piqueroit d une Philosophie subtile, et qui, entrant dans uiie maison, souliendroit, qu'elle a été faite par le hazard, et que l'industrie n'y a rien

♦ Ibid. S. 6. t Ibia. S. 7.

§ Lib. il. Ue nat. Deor. 8. ^ Ibid. 8. 72.

mis pour en rendre Tusagc commode aux hommes, à cause qu'il y a des cavernes^ qui ressemblent eç quelque chose à cette maison, et que IVt des hommes n'a jamais creusées? On montreroit, dit-il^ à celui, qui laisunneroit de la sot ie^ toutes les parties de celte maison; ?oïez-vous, lui diroit-oo, cette grande porte de la cour, elle est plus grande que toutes les autres, afin que les cm osscs y puissent entrer. Celte cour est assez spacieuse pour y faire tourner les carosses, avant qu'ils sortent. Cet escalier est composé de marches basses, afin qu'on puisse monter sans effort. Il tourne suivant les aparlemens et les étages, pour lesquels il doit servir. Les fenêtres, ouvertes de distance en distance, éclairent tout le bâtiment. Elles sont vitrées de peur que le vent n'entre avec In lutnicre. On peut les ouvrir, quand on veut, pour respirer un air doux dans la belle saison. Le tout est fait pour défendre tout le bâtiment des injures de l'air. La charpente est jointe eu pointe, alin que la pluie et la neige s'y écoulent facileu^ent des deux côtés, les tuiles portent les unes sur les autres, pour mettre à couvert le bois de la charpente, les divers planchers des étages servent à multiplier les logemens dans un petit espace, en les faisant les uns au-dessus des autres. Les chenu nues sont laites pour allumer du feu en hiver, sans brûler la maison, et pour faire exhaler la lumée, sans la laisser sentir à ceux qui se chauffent. Les apartemens sont distribués de manière, qu'ils ne sont point engagés les uns dans les autres^ aiin que toute une famille nombreuse y puisse loger, sans que les uns aient besoin de passer par les chambres des autres.

et que le logement du Maître soit le principaL On y voit des cuisines^ des offices, des écuries, des remises

de caro.sscs. Les chambres sont garnies de lils pour se coucher, de chaisses pour s'asseoir, de tables [)our écrire el pour nuiDger. Il faut, diroit-on à ce Philosophe, que cet ouvrage ait été conduit par quelque habile architecte; car lout y est agréable, riant, proportioné, commode. Il faut même qu'il y ail eu, sous lui, d'excellens ouvriers. Nullement, repondroit ce Philosophe, vous êtes ingénieux à vous tromper vousmêmes. 11 est vrai que cette maison est riante, agréable, proportionée, commode; mais elle s*est faite d^elleméme avec toutes ses proportions. Le hasard en a a^ semblé les pierres avec ce bel ordre, il a élevé les murs, assemblé et posé la charpente, percé les fenêtres, placé l'escalier. Gardez-vous bien de croire qu'aucune main d liomme y ait ou aucune pai t. Les liOiumes oui seulement prolîlé de cet ouvrage, quand ils Font trouvé fait, parcequMls y remarquent des choses qu'ils savent tourner à leur commodité; mais tout ce qu'ils attribuent au dessein d'un architecte imaginaire^ n'est que; reiTét de leurs inventiops après coup. Cette maison, si régulière et si bien entendue, ne s'est laite que comme . une caverne, et les hommes, la trouvant iiiiie, sv.n s(;ivent, comme ils se serviroient pendant un orage d un antre, qu'ils trouveroient sous un rocher, au milieu d'un désert. Que penseroit-on, dit M', de Cambrai, de ce bisare Philosophe, s il s obstmoit à soutenir sérieusement, que cette maison ne montre aucun art? Quand on lit, dit^il, la fable d'Amphion, qui par un miracle de rharmonic laisoii élever avec ordre el sunelrie

les pierres^ les unes sur les autres^ pour former les morailles de Thébes, on se joue de cette ûction poéliquo; mais celle liclion^ dit-il, n'est pas si incroïabic que celle que 1 homme^ que nous ^uposons^ osseroit défendre. Au moins poaroit-on slmaginer que l'harmonie, qui consiste dans un mouvement local de cerlains corps, ponroil, pîii quelques-unes de ces vertus secrètes^ qu on admire dans la nature^ sans les entendre^ ébranler les pierres avec un certain ordre et une espèce cle cadence, qui leroil quelque régularité dans rédifice. Celte explication ciioque néanmoins et révolte la raison"; dit-il^ mais enfin elle est encore moins extravagante que celle que je viens de mettre dans la bouche d'un IMiilusoplie. Qu'y a-t'-il de plus absurde que de se représenter des pierres^ qui se taillent, qui sortent de la carrière, qui montent les unes sur les aulit s, sans laisser de vuide, qui portent avec elles leur ciment pour leur liaison, , qui saraugent pour distribuer les apartemens, qui reçoivent au-dessus déciles le bois d'une charpente, avec les tuilles, pour mettre Fouvrage à couvert? Les cnlans même qui bégaient encore, dit M^. de Cambrai, riroienti si on leur proposoit sérieusement cette fable.

El voilà, sérieusement aussi, connue li propose' ses exemples et ses comparaisons, d'où il prétend tirer des argumens démonstratifs de T^islence d'une intelligence souverainement parfaite, et d'un ouvrier in- 6nunent sage et loul-puissanl, qui ait créé le 'ciel et la terre et qui ait fait tout ce que nous y volons, et on peut dire, que c'est-là effectivement tout ce qu'il pouvoil el loul ce que nos Déicoles peuvent

produire et proposer de plus fori, pour ie roaintien et pour la défense de leur opinion^ touchant la prétendue

certitude de Pexislcncc d'un Dieu tout-puissant, souverainement parlait. Car pour ce qui est des autres argiimens prétendus démonstratifs, qu'ils pensent tirer de l idée, qu'ils se forment de cçt être souverainement parfait^ et de Tidée que nous avons natuielleuieni de rinfini et autres semblables argumens, ce ne sont certainement que de pures illusions et de purs soptiismes.

Voici comme ils nous les proposent. Il laul, disent** ils attribuer à une chose ce qui est clairement renfermé dans ridée qui nous la représente, c'est 1(3 priiH i[)c générai de toutes les sciences. Or [ existence est clairement renfermée dans l'idée que Ton a de Dieu, c'est-ànlire dans Tidée que Ton a de l'être infiniment [laiTait; donc Dieu qui est le seul être inûniment pariaUj^ existe. Nos nouveaux cartésiens pré* tendent, par ce seul et briéf raisonnement, tirer un argument démonstratif de l'existence de leur Uiou. Pareillement ils prétendent démontrer son existence par ridée, que nous avons naturellement, de Hnflni. l'ai en moi, dit M^ de €ambrai f l'idée de l'inAni. Non seulement, dit-il, j'ai l'idée de l'infini, muis j'ai celle encore d'une perfection inûnio; parfait et bon, c'est la même cb>se, dit-il, la bonté et l'être sont encore la même chose. Etre infiniment bon et pm lait, c'est être infiniment S oîi Tai je prise cette

• KechcTche de la vérité. Tom. é et 4, p. 93.

f Existence de Dieu et de ses Attributs, pag. 379 et 88S.

{ Existence de Dieu et de ses Attributs, pag. 8S3.

idée qui est si fort au-dessus de moi^ qui me surpasse infiniment^ qui m'étonne, qui me £iit disparoitre

à mes propres yeux^ qui me rend l'infini présent? D'où vient-elle? Où l'ai-je prise? Dans le néant. Rien de ce qui est fini ne peut la donner, car le fini ne représente point Finfini^ dont il est infiniment dissemblable. Si nul n'est infini, le liiii^quelque grand qu'il soit, ne peut me donner l^idée du vrai infini, comment est-ce que le néant me la donnerait? 11 est manifeste d'ailleurs^ dit-il *, que je n'ai pu la donner uioi-tnèiue, car je suis iiiii comme toutes les autres choses dont je puis avoir quelque idée, bien loin, dit-il, que je puisse comprendre que j'invente l'infini, s'il n'y en a aucun de vciitable, je ne puis pas même comprendie, qu'un infini réel^ hors de moi, ait pû imprimer en moi, qui suis borné, une image ressemblante à la nature infinie, il faut donc, dit-il, que l'idée de Tinfîni me soit vouuc du dehors, et je suis même bien étonné qu'elle ait pû y entrer : encore une fois, dit-il, d'où me vient-elle, cette merveilleuse représentation de l'infini, qui tient de rinliui-iuèuie et , qui ne ressemble à rien de fini? Elle est en moi, elle est plus que moi, elle me paroit tout et moi rien. Je ne puis Teflacer, continue-t-il, ni robscnrcir, ni la diminuer, ni la coiitredire; elle est en moi, je ne ly ai pas mise, je l'y ai trouvfte^ et je ne l'y ai trouvée qu'à cause qu elle y étoit déjà, avant que je la cherchasse; elle y deintuie invariable, lors-ménie que je n'y pense pas et ^ue je pense à autre chose;

je la retrouve toutes les fois que je la cherche, et elle se présente souvent^ quoique je ne la cherche

pas, elle ne dépend point de moi, c*est moi qui dépend d'elle. Si je m'égare, elle me .rapelle, elle me corrige, *elie redresse mes jugemens, et quoique je Texamine, je ne puis la corriger, ni en douter, ni juger d'elle; c'est elle qui me juge et qui me corrige. Si ce que j'aperçois, continue-t-il, est l'infini présent à mon esprit, cet être infiniment parlait est donc*: si, au contraire, ce n'est qu'une répresentation de l'infini qui s'imprime en moi, cette ressemblance de Tinfini doit être infinie; car le fini, dit-il, ne ressemble en rien à l'iiilini et n'en peut être la vraie représentation. Il &ut donc que ce qui représente véritablement riulim, ait quelque chose d'infini pour lui ressembler et pour le représenter. Cette image de la DiTÎnité-méme sera donc un second Dieu, semblable au prémier en perfections infinies; comment sera-t'-il reçu et contenu dans mon esprit borné? D'ailleurs, ajoute-t'-il, qui aura fait celte représentation infinie do rinfini, pour me la donner? Se sera-t' elle faite d elle-même, 1 image infinie de l'infini? N'auroit-elle ni original sur lequel elle seroit faite, ni cause réelle qui Tait produite? Où en somiaes-nous? Et quel amas d'extravagances! Il faut donc, dil'-il, conclure invinciblement, que c'est l'être infiniment parfait qui se rend présent i mon esprit, quand je le conçois "J*, et puisque je le conçois, il est etc Mais ce qui est étonnant et incompréhensible, c'est que moi, foible, borné, défectueux,

* Existence de Dieu et de aes Attributs, pag. S8S. t Ibid: 388.

je puis le concevoir. Il faut qu'il soit non seulement l'objél de ma pensée^ mais encore la cause qui me fait peoser^ comme ii est la cause qui me fait élre^ et qu'il élève ce qui e»i fini^ à penser à TinGni.

Voilà le vain raisonuenient, que ce fameux Déiehris-* ticole fait^ pour montrer que la connoissance^ que nous avons naHirellemenl de rinfini» ne peut venir en nous que de Finfini-même: c'est-à-dire, selon lui, que Dieu même qui est le seul infini^ et par conséquent que la susdite connoissaoce^ que noiis avons naturellement de rinfiniy est une véritable démonstration de Texistence de Dieu-méme; et à Tégard de la coubequeiice, que j*ai tiré contre Texistence du dit être, des vices, des imperfections et des défauts qui sont dans les choses visibles de ce Hiuiide^, aussi bien que des misères et des maux que souffrent tous les hommes el tous les autres animaux dans la vie^ nos Déicoles et nos Cbristicoles ne manqueront pas de dire, ()ue si lem* Dieu infiniment parfait ne fait pas toujours toutes les créatures dans toute la perfection qui leur conviendroit; que s'il semble qu'il les abandonne à Finconstance el à rincertitude du hazanl, ou aux loix d'une nécessité aveugle; que s'il permet que ses créatures vivantes soîent affligées de maladies et d'infirmités et même de la mort, et s'il permet qu'il y ait toutes sortes de vices et de déreglemens parmi les hommes et qu'ils fassent toutes sortes d'injustices et de mécbancetés; s'il permet que la vérité et Tinnocence soîent souvent oprimées, et s'il permet que des justes, qui le servent fidèlement, soient si souvent accablés de toutes sortes de misères, et que des méchans.

au coatraire^ ci des impies, qui méprisent ses \qix et ses ordonnances el qui le blasphèment tous les jours^ soient dans la prospérité^ dans la joie, dans les honneurs et dans rabondance de tous biens, el en un mot^ s'il permet qu il y ait aucun être ou aucune chose qui soit mauvaise ou mal faite, eh quelque sorte ou manière que ce puisse èlro, ils ne manqueront pas de (lire^ que leur Dieu ne permet tous les maux, qi^'atin d*en tirer quelque plus grand bien, et par conséquent qu il ne faut point, diront-ils, s'étonner s'il les permet, puisqu'il sait les faire tourner à sa plus grande gloire et au plus grand bien de ses créalures-mémes.

Mais il est facile de réfuter cette réponse et d'en faire voir Tineptie, la foiblésse, la vanité et la fausseté. CoiiiJiiençons par la connoissance que nous avons naturellement de rinlini. M^ de Cambrai et ses partisans regardent cette connoissance, comme si elle étoit d'un ordre ou d'une nature supérieure à toutes nos autres connoissances et comme si elle ne pouvoit . nous venir que de Tétre-méme infiniment parfait, c'està-dire de Dieu-méme; encore s'étonnent-ils que Dieu lui-même puisse donner la connoissance de Pinfini à des esprits Hnis et bornés, comme sont tous les esprits humains. Mais certainement la connoissance de l'infini n'est pas plus sui naturelle, ni plus surpi onanle, qu aucune

autre connoissance que nous aïons; c'esl par le même esprit et par la même faculté d'esprit que nous con-

noissons le fini et riiiiini, le matériel et l'iinin;Uériel; c'est par ie même esprit et par le même entendement que nous pensons à nous-mêmes et que nous pensons à Dieu et à toutes autres choses. J*admire à la vérité cette faculté^ ou cette puissance^ que nous avons naturellement de penser^ de voir^ de sentir ou de con-* noitre tout ce que nous faisons; tout ce qui se pré» sente à nous, à nos sens et à notre ent( ndeineiit. Rien ne nous est plus naturel que de voir, que de penser, que de sentir et que de connottre, au moins imparfaitement; tout ce qui se [)réscnte à nous, a nos . beus et à notre entendement, et je ne sais cependant comment je puis former aucune pensée, ni aucune connoissance, et ainsi la moindre de mes pensées et de mes connoissanecs metonne et me surprend, je Ta voue; mais que la connoissance de Tinfini soit plus surnaturelle, ou plus surprenante, et plus difficile à concevoir que la connoissance de ce qui est Uni, c'est ce qui ne se voit nullement, et c'est ce qui est même contraire à ce que nous pouvons tous les jours, chacun de nous, éprouver par nous-mêmes; car il n*y a personne qui ne connoisse et qui ne conçoive facilement rétendue, par exemple, d'une toise, ou, si Ton veut, l'étendue d'une lieuê ou de deux ou trois lieuds. 11 fiuus est aussi facile de couiioître ou concevoir encore une étendue de 1000 lieués ou de 100 mille lieués et enfin une étendue qui n'aurait aucune fin et par conséquent qui seroiC infinie; car si loin que Ton pouroit prétendre y concevoir une lin ou des

bornes^ on conçoit néanmoin3 clairement qu'il y en auroit toujours un au-de-là des dites liornes, et que par

conséquent il y auroit de l'étendue et même une étendue qui ne pouroit avoir de fin^ et qui par conséquent serait infinie.

^ Voilà comme on connott et comme on conçoit naturellement et très-facilement Tinfini en Tétendue. Oh ne sauroit certainement nier que l'esprit ne fasse naturellement et trés-iacilement le progrés du fini à IHnfini; nous connoissons donc aussi naturellement et laciloment Fun que l'autre; et ainsi i.i connoissancn de l'un n'est pas plus surnaturelle, ni plus surprenante, que la connoissance de Tautre, quoiqu'on dise Mr. de Cambrai. Comme nous connoissons naturellement l'infini en étendue^ nous connoissons naturellement aussi rinfini en nombre: il nous est facile de connoitre ou de concevoir un nombre fini d'unités. Commençons par exemple à connoitre 1, *2, 3, 4, etc. nous continuons naturellement à concevoir et à connoitre un plus grand nombre, comme par exemple un 100, 'iOO; un 1000, 2000, 3000. etc.; nous poursuivons encore aubsi naturellement à conçevoir un autre plus grand nombre et enfin nous allons Jusqu'à concevoir un nombre que nous - ne saurions plus nommer et que • nous concevoiib comme infini. Voilà encore comme UL 10

m\i6 coiutoissons que le nombre^ ou la muUilude entière et lolaije des unitéSj va jusqu'à t'iotioi d'une autre manière; car nous conDoissons naturellement l'infinité du teins ou riiifini on duice. Nous commençons, par exemple^ natureiieuieuL à connoitre ou à concevoù* une heure de tems^ un jour^ deux joors> un mois^ deux mois^ on an, "2 ans etc.^ nouÉ continuons avec la même lacililé à concevoir une dizaine^ une vingtaine ou une centaine d'années^ de-là nous allons facilement à concevoir un millier, deux milliers et plusieurs, même centaines de iinllicrs el de millions d années; nous ne saurions encore nous arréter-là^ car si grand nombre de milliers et de millions d'années que nous puissions imaginer, après qu'elles seront passées nous concevons qu'il laul nécessairement encore qu'il y ail du tems^ et même qu'il y ait un tems qui n'aura jamais de fin; car après tel tems que Ton puisse imaginei, il j dura nécessairement toujuuis un après, qui sera toujours un tems el même un tems qui ne poura jamais avoir de fin. Nous connoissons naturellement que Fétre esl, nous ne saurions Fignorer. La raison ualureiie nous laii clairement voir^ qu'il faut nécessairement qu'il ait toujours été^ comme j'ai dit cidevant. Ainsi nous connoissons clairement, qu'il n'a jamais eu de commencement et qu li n aura jamais de fin; c'est ce qui est manifestement connoitre l'infini en durée; et voilà encore comme nous connoissons naturellement Tiiilini en durée, ou rinlinilé du tems; ainsi nous connoissons nalurellemenl I tniini en trois manières, ou qu'il y a trois sortes d'infinis, savoir l'infini en étendue, l'infini en multitude ou on nombre^

et l'infini en lems ou en durée; nous le connoissons^ dis-je^ ainsi très-naturellement et très-facilement.

Cettë connoissance esl comme née en nous^ et elle suit comme nalurcllemenl notre raison^ par où il est iacile de voir Tineptiej» la loiblesse, ou Ja vanité de tous les raisonnemens que fait Mr. de Cambrai sur celte mistérieuse et imaginaire prétendue siirnaluralité^ qu'il ^trouve dans Tidée, et dans la coinioissance que nous avons naturellement de Tinlini. 11 supose en vain et sans fondement^ que l'infmi^ dont il a Tidéc et la conuuiâsance^ doit êue iniini en tous sens^ en toutes manières et en toutes perfections imaginables et même plus qu'imaginables. C'est ce qui le trom- pp, car en se formant ainsi l'idée d'un infini, qui n'est point et qui ne peut être, il se forme Fidée d'un infini qui n'est qu'imaginaire et chimérique. C'est pourquoi aussi' on voit qu'il s'égare et qu'il se peiii, comme il le marque lui-même, dans la vanité de ses pensées; l'idée qu'il se forme de l'infini Tétonne et j'accable^ * son esprit succombe sous tant de majesté f , heureux, dit-il, de baisser les yeux^ ne pouvant soutenir par ses regards l'éclat de sa gloire. Où § en sommes-nous? dit-il^ après plusieurs vains raisonneinoii.^. ICt quel amas d'< xli a\ ^iijaiices! Il faut donc conclure invinciblement, dit-il encore, que c'est l'Etre infiniment parfait qui se rend présent à mon esprit^ quand je le conçois mais ce qui est étonnant et incompréhensible, ajoute-t'-il, c'est que moi, foible, borné, défectueux, je puis le concevoir. Il faut, dit-il,

• ExiaUncc de Dieu, p. 378. f m. § 38Î. ** SS9.

qu il soit^ non seulement Tobjel de ma pensée^ mais encore la cause qui me fait penser* comme il est la cause qui me fait être, et qu'il élève ce qui est fini à penser à Tiolini» Voilà^ poursuit-il, le prodige que je porte toujours au*dedans de moi. Je suis un prodige moi-même, j'embrasse tout et je ne suis rien; je suis rien qui connoil l'iiiliiii; les jiaroles me manquent, ajoute t-il, pour m'admirer et mépriser tout ensemble.

Le plus grand sujèt donc de son étonnement et de son admiration est d'avoir l'idée de Tiulini et de pouvoir le concevoir, quoiqu'il n'ait qu^un esprit .fini et borné, comme s'il n'avoit jamais d'ailleurs rien conçu et qu'il ne dut jamais rien concevoir de plus étendu que son cerveau, et comme s'il n'avoit jamais rien vû et qu'il ne dût jamais rien voir de plus grand que ses yeux. Notre esprit seroit bien borné, si nous ne pouvions rien concevoir de plus étendu que notre cerveau, , et notre vûê pareillement seroit bien courte et bien étroite, si nous ne pouvions rien voir de plus grand que nos yeux. Mais non, heureusement, cela ne va pas ainsi; nous voions tous les jours, et nous voîons même tous les jours avec facilité, un nombre presque infini d'objets, qui sont incuiii|jaiaI)ioment plus grands que nos yeux et tous les jours nous concevons, et nous nous formons tous les jours, avec même facilité, l'idée d'un nombre presque inOni de choses, qui sont incom(uuablement plus étendues que notre cerveau; ce n'est donc pas précisément l'idée ou la. connoissance de l'infini, en tant qu'infini, qui doit tant nous étonner et nous surprendre, puisque cette idée, ou que

ft

celte connoissance^ nous est aussi naturelle et aussi Facile à avoir qu'aucune autre coiiuoissauce; mais c'est plutôt la pensée même qui doit nous étonner et nous surprendre; car nous ne comprenons point, nous ne saurions même euiiij»ie[Rlre, comment nous pouvons former aucune pensée^ ni aucune connoissance, de sorte que la moindre de nos pensées, ou de nos connoissances, nous doit surprendre plus que la plus forte pensée el la plus sublime connuissance que nous puissions avoir.

Mais si nous ne pouvons comprendre comment, ou de quelle manière, la pensée et le sentiment se forment en nous, il semble au moins que nous pouvons concevoir la raison pourquoi nous ne la pouvons com«prcndre, et la raison même pourquoi nous ne devons pas la comprendre, c^est que c'est par la pensée même et par le sentiment que nous sentons et que nous apercevons toutes les autres choses; ainsi nous ne devons point voir, ni connoitre par nos pensées mêmes, ni pas nos sentimens^ ce que c'est de nos pensées^ ni de nos sentimens, et nous ne devons pas voir, ni con« noitre, ou sentir, la manière dont ils se forment en nous. Il nous suffît de savoir et d'être sûr et certain que nous pensons et que nous avons des sentimens^ mais il n'est pas nécessaire que nous sachions la manière, ni coinnienl ils se forment en nous. Je m'imagine qu'il en est en quelque façon de notre esprit^ c'est-à-dire de la puissance et de la faculté que nous avons natuiellement de penser et de sentir, comme de la faculté et de la puissance que nous avons naturellement de voir par les yeux du corps et d'em-

poigner loutes choses par les mains mêmes. De même' aussi nous concevons, nous comprenons el nous empoignons> pour ainsi dire^ toutes choses par notre esprit^ quoique notre esprit ne pui^ s*empoigner^ ni se comprendre, ou se concevoir lui-même: Et de même encore que nous vuiuiis toutes cliosos par nos y<iux, (jiioique nos yeux ne puissent se voir eux-mêmes^ de même aussi nous, voîons tout et nous apercevons tout par nos sentimens, quoique nous ne connoissions poiuti la nature de nos pensées^ ni de nos sentimens.

Mais pourqouî la main, qui empoigne toutes choses, ne siui oit-elle s'empoigner elle-même, si ce n'est parce qu'elle empoigne elle-même toute autre cbose> et qu'elle est elle-même le principe de tout empoignement, si cela se peut dire? Et les yeux, qui voient toutes choses^ et qui ne sauroient néanmoins se voir eux-mêmes^ pourquoi? Si ce n'est parcequ'ils voient eux-mêmes toute autre * chose et qu'ils sont euxmêmes Torgane et le principe de la vue; oui certainement^ c'est pour cette raison qu'ils ne peuvent se voir eux-mêmes, à moins qu'ils ne se regardent dans un miroir; car pour lors ils paroissent comme hors d'cux-mèoieb, et alors ils se peuvent von, mais sans cela ils ne pouroient nullement se voir eux-mêmes, parce quMIs sont, comme j'ai dit, Torgane et le principe de la viic; il en faut nécessairement dire de même de t'esprit de l'homme et de sa pensée; c'est par son esprit et par sa pensée même qu'il pense, qu'il connoit et qu'il aj>erçoit toutes choses; pourquoi donc ne conuoii-ii pas lui-même clairement la nature

de son esprit^ ni la nature de ses pensées et de ses sentimens? si ce n'est parce que 'cW son esprit

même, qui est le premier principe de toutes ses pensées^ de toutes ses connoissances et de tous ses sentimens^ et que c*est par ses pensées et par ses sentimens qu'il connoit et o perçoit toutes choses? «Oui, sans doute, c'en est la raison.

L'esprit donc est l'oeil intérieur de rhomme, c'est par cet oeil qu'il voit et qu'il connoit toutes choses; mais cet oeil ne doit point se voir, ni se connoitre lui*méme^ puisqu'il est le premier principe de toute vûë, de toute connoissance et de tout sentiment. Et comme on no s'éloiino point ((ue les humnnîs no voient point leurs propres yeux, quoiqu'ils voient toutes autres choses par leurs yeux, de même il paroit qu'il ne faut pas tant s^élonner de ce que les hommes ne connoisscnt pas clairement h nature de leur esprit et de leurs pensées, quoique ce soit par leur esprit, par leurs pensées et par leurs sentimens qu'ils conunissent et qu'ils aperçoiveiil toutes nulrcs choses, puisque c'est cet esprit lui-même qui est en eux le prémier principe de toutes leurs pensées, do toutes leurs connoissances et do tous leurs sentimens. Il y a une maxime de morale qui dit, que le principe du mérite ne tombe pas sous le mérite : prindpiim meriti non eadU sub merUo. Il en faut dire de même de la vùë, de la connoissance et du sentiment. El comme nous savons déjà que le principe de la vùë ne tombe pas sous la vûê, nous devons bien penser aussi que le principe du sentiment ne doit pas tomber sous le «sentiment, ni lo principe de la connoissance

sous la connoissance; et il ne faut pas douter^ que ce . ne soit là la raison pourquoi nous connoissons si peu la nature de notre esprit et la nature de nos pensées

et de nos sentimens.

Mais de quelque part que vienne la difficulté que .nous, avons de les connoitre, nous savons tous et nous sommes tous certains que nous pensons nous-mêmes, que nous imaginons, que noui> raisonnonsy que nous avons des idées de plusieurs choses et que nous avoos en nous-mêmes divers sentimens de bien et de rotl, nous n'en fioiivons nullement douter. Nous savons pareiiiemenl que c'est par notre tête et spécialement par notre cerveau que nous pensons^ que nous imaginons et que nous raisonnons, comme nous sa irons que c'est pas nos yeux que nons voïons et que c'est par nos oreilles que nous entendons et que c'est par notre nez que nous flairons les odeurs^ que c'est par notre langue que nous discernons les goûts, les saveurs et que c'est proprement par nos mains que nous touchons^ et enfin que c'est par toutes les parties du corps que nous avons du sentiment. Nous avons toujours 1 expénence de tout cela et nous n'eu saurions douter.

Hais comme nous savons aussi que nous avons souvent ou que nous pourions souvent avoir des idées de plusieurs choses qui ne sont points il est clair et évident que les idées que nou;B pourions avoir de plusieurs choses, que nous j^oiirions nous imaginer et nous représenter dans notre cerveau, ne sont pas toujours des preuves, que ces choses-là soient effectivement comme nous les imaginons* !1 n'y a que les

idées nécessaires^ que noas ne saurions effacer de notre esprit^ qui soient Véritablement une preuve convainquante de Texistence de ces choses, (jue nous concevons.par idées ai dont nous avons telles idées. Nous ne saurions, par exemple, quand nous y faisons réflexions, eftiicor do notre esprit l'idée que nous avons d'une étendue iniîme; cette idée seule que nous en avons, et que nous ne saurions effacer de notre esprit^ est une preuve évidente qu'elle est effectivement et qu'elle est véritablement iuiinie^ comme nous la concevons; car nous ne saurions concevoir que cette étendue soit bornée el qu'elle ne soit pas infinie; parce que, si elle n'étoit pas vériudilenient inlinio, nous y pourions concevoir quelques bornes; et comme nous ne pouvons y concevoir aucunes bornes^ sans concevoir un au-do-là (jui marque toujours de rétendue, c'est une preuve évidente^ qu'il n'y a point de bornes dans l'étendue et par conséquent qu'elle est inQnie. Pareillement quand nous pensons ^ la dorée du tems, ridée (juc nous avons de sa durée ne saut oit s'effacer de notre esprit, nous ne saurions concevoir qu'il n'y ait point de tems, comme nous ne saurions concevoir qu'il n y aiL jioint d'étendue, cette idée seule est donc une preuve évidente que le tems est et non seulement qu'il est, mais aussi qu'il a nécessairement toujours été et qu'il sera nécessairement toujours, et par conséquent qu'il est iniini en durée, et cela est effectivement comme nous le concevons.

De la connoissance que nous avons ' naturellement de ces deux sortes d inlinis, nous passons naturellement encore à la connoissance d'une autre espèce

d'infini, qui est l'infini en nombre et en muUilude^ qui

se trouve nécessairement renfermé dans la totalité de ces deux infinis dont je viens do (jarler. Car dans la totalité de l'étendue, qui est infinie, comme Je viens (Je le démontrer^ nous y trouvons nécessairement et nous y voïons évideiamenl de quoi Ibirc un nombre infini de portions particulières d'éleudue, comme^ par exemple, de quoi y marquer un nombre infini de piés, un nombre infini de toises et un nombre infini de lieues; car on voit évidemment, qu'aucun nombre Uni de liéuês, ni d'aucune autre espèce particulière d'étendue, ne pouroit égaler une étendue infinie, et par conséquent qu'il ne lau(buil pns moins qu'un iiofnbro infini de lieués, pour égaler une étendue inlinie. De même aussi dans la totalité de la durée infinie et successive du tems, nous y trouvons nécessairement et nous y voïous évidemment de quoi faire non seulement un nombre infini de jours^ mais aussi un nombre infini d^années Qt de siècles, car nous volons évidemment aussi (ju uii nombre fini d'années ou de siècles ne pouroit égaler la durée intinio du tems, et par conséquent, qu'il ne faudroit pas moins qu'un nom* bre infini d'années et de siècles pour Tégaler, c'està-dire pour égaler la durée mltme du tems.

Il ne serviroit de rien de dire ici, que dans une étendue infinie, il y auroit nécessairement toujours un plus grand nombre de piés quo de toises et un plus grand nombre de toises que de lieuës. Pareillement -que dans la durée infinie du tems, il y auroit nécessairement aussi toujoui s un plus grand nonjbro do jours que d'années et un plus grand nombre d'auoées que

de siècles^ et par conséquent^ suivant cette doctrine^

il y auroit dos infinis plus j]frands que l'infini même, c'esi-à-dire qu'il y auroit dans 1 étendue un nombre infini de piés plus grand que le nombre infini de toises; et que le nombre infini de toises seroit plus grand (juo le nombre inliiii de lieues qu'il y auroit dans la même étendue. Et pareillement qu'il y auroit dans la durée successive du tems un nombre infini de jours, qui seiuil plus grand que le nombre infini de siècles qu'il y auroit^ ce qui répugne onlierement à la raison^ dira-t -on^ vù que rien ne peut être plus grand que Pinfini. A cela je réponds, que dans une étendue infinie on Irouvcroit toujours véritablement plus de piés que -de toises et plus de toises que de lieuês. Pareillement que dans la durée successive du tems on trouveroit et on comptcroit véritablement toujours plus de jours que d années et plus d années que de siècles; mais comme dans la totalité de l'étendue il y auroit nécessairement une tendue infinie à parcourir et que dans lu totalité de la durée du tems il y auroit une durée infinie à parcourir^ on trouveroit nécessairement toujours dans l étendue à compter sans fin les licuës et les toises aussi bien qu'cf compter les piés; et comme il o*y auroit point plus de lin à compter les uns que les autres^ ils ne seroient donc point plus finis ni plus infinis, les uns que les autres. Pareillement dans la durée successive du tems on trouveroit toujours à compter sans fin les années et les siècles, aussi bien qu'à compter les jours et les* heures; et comme il n'y auroit point de fin à compter ni les u* ni les autres^ ils ue seroienl donc pas plus

finis ni plus infinis^ les uns que les autres et partant

mes raisonnement subsistent thns toute leur Ibrcc.

On dira peul-êlré encore avec Mr. de Cambrai (jue nulle étendue et que nul composé ne peut-être infini, attendu que toute l'étendue et que tout composé ne sont que des amas de plusieurs unités bornées et finies; lesquelles^ toutes ensemble^ ne peuvent former un infîni» d'autant que rien de ce qui est borné et fini ne peut faire rintiiii. Voici sou raisonnement*; ma conclusion, dit-il^ est que tout composé ne peut jamais être infini. Tout ce qui a des parties réelles, qui sont Jiornées et mesurables, ne peut composer que quelque chose de fini. Tout nombre collectif ou successif ne peut jamais élre inflni. Qui dit nombre, dû amas d'unités, réellement distinguées et réciproquement indépendantes les unes des autres, pour exister et n'exister pas. Qui dit amas d'unités réciproquement indépendantes, dit un tout qu'on peut diminuer, et qui par conséquent n'est point iqfini Un tout amoindri n^est point infini. Ce qui est moindre est borné, car ce (jui

est au-dessous de 1 infini, n'est point inlini. Si ce tout est amoindri, il est borné. Comme il n'est amoindri

que par les retranchemens d'une seule unité connue,

il s'en suit clairement. (|u'il n'éioit point infini avant même que cette unité en eut été détachée ; car vous ne pouvez jamais faire Tinfîni d'un composé fini, en lui ajoutant une seule unité fmie §. 11 est certain, dit-il, que le même nombre étoit plus grand avant le retran-

♦ Existence de Dieu, pag.

f Idem, pag. 420.

{ Exiateooe de J)ieu, pag. 4SI. ^

chemeiil d'une unité^ qu'il ne Test après qu'elle est retranchée. Depuis le retranchemeot de cette unité bornée^ le tout n'est point inRni; donc il ne. Tétoît point avant ce retrancheiiitiiL.

Tout ce raisonnement se peut réduire^ ce me semble à deux priocipaux points, le prémier à savoir si un nombre, ou uno iiiultitude telle qu'elle * puisse être d'unités bornées^ finies et indépendantes, les unes des autres, pouroit, ou ne pouroit pas jamais faire un tout inBni. Le second à savoir si un nombre ou un tout, qui seroit composé d'une muUilude infinie d'unités bornées, indépendantes les unes des autres, cesseroit d'être infini par le retranchement de quelques unités bornées, ou s'il ne cesseroit pas d'être infini; car c'est en cela, ce me semble, que consiste la plus grande difficulté de Tobjection ci-dessus proposée. A cela je réponds 1^ Qu'un nombre, ou qu'une multitude infinie d'unités bornées et indé[)endanles, les unes des autres, étant jointes ensemble, feroient nécessairement un tout, qui seroit d'une étendue infinie. En voici la preuve évidcnto; c'est que cha(juo unité do cette multitude infinie d'unités bornées, qm auroit déjà son étendue en elle-même, indépendamment de Tétendue de toute autre unité, qui auroit pareillement son étendue indépendamment de toute autre, ieroil nécessairement Tétendue plus grande, et plus on ajouteroit de semblables unités à ces deux prémiéres, d'autant plus aussi l'étendue au^iuenteroit crt elle augmonteroit nécessairement à proportion de la quantité d unités que Ton y ajouteroit. Or il y auroit une multitude infinie d'unités bornées jointes j|^emble dans un tout, qui seroit composé de

toutes ces unités; donc il seroît véritablement et ac-

tuellemenl d'iino étendue infinie, cl pin conséquent il esl évideiii qu un infini se peul iaire d une oiuiliUide infinie d'unités bornées et. finies; c'est ce que nous concevons tous clairement^ et non seulement nous concevons clairement que l'infini se peut faire d'une multitude infinie d'unités bornées^ mais nous concevons clairement aussi^ qu'il se peut faire et qu'il y a même actuellement dans la total ilé de l'étendue el dans la totalité des nombres des inlinités d'infinis, tous composés d'une multitude infinie d'unités bornées et finies.

En voici manifésteoient la preuve. Il est évident . qu'il y a dans la totalité de l'étendue^ soit que nous y pensions, soit que nous n'y pensions pas une infinité de lignes, ou au moins de quoi faire une infinité de lignes, qui seroient toutes inliiiios, parco qu'elles seroient toutes aussi étendues en longueur que la totalité même de l'étendue, qui est infinie dans toutes • ses dimensions. Or il est évident que, pour que chacune de ces lignes soit infinie en longueur, il faut nécessairement qu'elle soit composée d'une nombre ou d une multitude infinie de parties subordonnées, comme, par exemple, d'un nombre ou d'une multitude infinie d'atémes, qui sont tous iudépendans les uns des autres; car si ces parties, ou ces fttomes-là, D'étoie^Len nom-

bre infini^ il est ë?ideDt qu'ils ne pouroient composer

une ligne iafinie. Comme donc cette ligne est nécessairement infinie^ il faut nécessairement aussi qu'elle soit composée d'un nombre du d'une multitude infinie de ptti lics bornées, et ainsi voila évidemment dans chaque ligne un nombre ou une multitude infime d'atomes et de parties bornées, toutes indépendantes les unes des autres. Or il y a évidemment^ comme j'ai dit, dnns la totalité de Tétendue de quoi faire des infinités de lignes, pareilles à celles dont je viens de pailei , lesquelles seront toutes infinies et lesquelles seront toutes composées d'un nombre ou d'une multitude infmie d'atomes et de parties bornées; donc il y a évidemment, comme j'ai dit, des infinités d'infinis «laïis la totalité de Tétenduc et dans la lotalilc des nombres. 11 ne faut pas s'étonner^ que je dise qu'il y a des infinités d'infinis dans l'étendue et dans les nombres^ [)uisquc tous ceux qui admettent la divisibilité de la liiatiére à riiifini, sont obligés de reconnoitre dans chaque partie de la matière une infmité de parties, sans quoi elle ne pouroit être divisible à l inllni; et s'il y a dans chaque |)artie tic la matière un nombre infini de parties, il faut nécessairement aussi, qu'il y ait des infnités de nombres infinis de parties dans la matière.

Bien loin donc de dire, comme Mr. de Cambrai, que tout composé ne peut jamais être infini et que tout ce qui a des parties bornées et mesurables ne peut composer que quel(|ue chose de fini et que tout nombre collectif ou succcssil ue peut jamais être in- - fini, il faut au contraire, en suivant les plus claires

lumières de la raison^ dire qu'une simple et seule uDÎté^ qui n'auroit point de parties^ ne peut jamais faire Tinfini, [laiee qu'une seule et simple unité, qui n'auroit poinl de [lartiet), n'auroit point d'étendue, et que n'aïant point d'étendue^ ou n'en aïant que trèspeu, il est évident, qu'elle ne pouroit jamais faire l'infini, qui est nécessairement et essentiellement infiniment étendu. Ët si une seule et simple unité, qui n'auroit point de parties, ne peut jamais faire l'infini, il faut nécessairement que Tinfini en étendue, ou en nombre soit composé d un nombre, ou d'une multitude infinie d'unités, ou de parties jointes ensemble. Tout ce raisonnement-ci est clairement évident. Mais Mr. de Cambrai s etoit formé l'idée iniaginaii e et chimérique d'un Dieu tout-puissant, infmimont parfait en toutes sortes de perfections, il falloit bien aussi qu'il se formât l'idée d'un infini imaginaire et chimérique, puiqu'il ne pou voit trouver dans l'idée d aucun véritable infini les perfections imaginaires qu'il vouloit attribuer à son Dieu. Quant à ce qu'il ajoute, qu'en retranchant de tout composé, que ce soit une seule unité, ce composé en seroil nécessairement amoindri et diminué, et par conséquent qu'il n'étoit point infini avant le retranchement de cette unité, * d'autant que l'on ne peut jamais faire l'infini d un composé fini, en lui ajoutant une seule unité finie, et par conséquent encore qu'aucun composé ne peutêtre infini, à cela je réponds, que rien ne peut véritablement et réellement être ajouté à ce qui est véritablement infini, du côté qu'il est infini, et que rien pareillement de réel n'en peut être j^ptranché.

parceque rien ne peut être anéanti; et ainsi la su-

posiliuii lie ce relrancheiueut il'une seule unité d'un composé infini étant une chose impossible^ l'argument ne conclut rien; d autant que d*une suposition im- [iossible il ne peut s'en suivre ({ua des absurdités. Mais comme ce retrancliemeut de quelque unité d'un composé infini se peut faire au moins par la pensée, et que nous pouvons concevoir quelques-unes des susdites unités coajnie retranciiées des autres, ou connue anéanties, je dis en second lieu que, dans le cas même de cette suposition, toute impossible qu'elle soit, ie composé ne laisscroit, pas que d'être toujours infini, au moins du côté que 1 on n'auroit rien retranché ; il seroit à la vérité amoindri et diminué à Tendroit du , retranchement de Tunité, ou des unités que Ton auroit retranchées, mais du reste il demeureroit nécessairement toujours infini. Je dis même qu'aucun retranchement particulier de ses parties, si grand qu'il peut cUe, ne l'empécheroil pas d'être infini: (rautantqu';iiicini retranchement de parties ne peut épuiser rintini et que rinfini ne peut être épuisé par aucun retranchement de ses parties: il s'en suit .évidemment qu*aacun retranchement de ses parties ne pouroit Tempécher d'être toujours infini, au moins, comme j'aidit, du côté qu'il n'y auroit rien de retranché. Il est clair et évident que la cliose uuil ainsi et qu'elle ne pouroit même aller autrement dans une telle suposition. Tout cela se conçoit par des idées claires et nettes, qui mon-w trent évidemment la vérité des choses.

LXXXUL

Mais qui cai-cc qui peut concevoir aiosi, par des idées claires et distinctes^ rinfini imaginaire etchi«* mérique que de Cambrai et tous nos Déicoles nous p!n|iosent à adorer comme un Dieu tout-puissant et infinuuent parfait en toutes sortes de perteclions^ quoiqu'il n'ait cependant aucune perfection visible et sensible^ et qu'il n ait même aucune forme ou figure, ni même aucune partie^ ni aucune éleudue? Personne certainement ne sauroit se former aucunie véritable idée d'un tel infini. Nos Cbristicoles mêmes qiû sont les plus spirituels ne sauroient s*en former aucune véritable idée^ d'où je conclus encore évidemment contr*euz cette autre vérité^ qui est que l'idée, qu'ils se forment de leur Dieu, ne prouve nullement son existence; et il est surprenant que des gens d esprit puissent prétendre invinciblement prouver par-là son existence. Examinons ceb de plus prés.

Voici leur raisoiiiieiueiit et leur argument, qu'ils croient être démonstratifs. 11 faut> disent-ils % attri* buer l'existence de Dieu à une chosOy ce que Ton conçoit clairement être renfenné dans Tidée qui la représente. C'est là le principe général de toutes les sciences; or Texistence actuelle et nécessaire est clairement renfermée dans l'idée de Dieu^ c'est-à-dire dans ridée d'un être infiniment parfait; donc Dieu ou l'être infiniment parfait existe. Nos nouveaux Car-

* Existence de ijieu, pag. 860, 396. Bechercheâ de la véntc. Tom. 11, pag. 91 et 93.

tésiens Déicoies sHmaginent triomfer et croient prouver déroonstrativemeni par cet argument l'eiistence

de leur Dieu. Mais il est coaslant que ce n'est qu'une illusion d!imaginer cela; car il est clair et évident que cet argument ne conclut Texistence d*un Dieu ou d'un être inGniment portail, qu'en tant qu'il supose que cet être^ que l'on conçoit comme inÛiiimeat parfait^ est vérilablelnent quelque chose de réel et non pas seulement quelque chose d'imaginaire; car s'il ne suposoit pas que ce fut vénlabieinont quelque chose de réei^ il seroit ridicule de conclure son existence de cela seul^ qu'on en auroit Tidée. Or il ne s'agit pas ici de suposer seulement que l'être prétendu, que Ton conçoit comme lailniment parfait, est véritablement quelque chose de réel; mais il s'agit de le prouver, puisqu'on le nie^ et comme le susdit argument ne prouve pas que l'être prétendu, que Ton conçoit comme infiniment parfait^ soit véritablement quelque chose de réel^ mais qu'il le supose seulement» au lieu qu'il devruit le prouver, il est manifeste que le susdit argument n'est qu'un pur sophisme^ qui ne prouve rien; et la marque évidente de cela est, que s'il prouvoit quelque cbose^ il seroit aussi facile de prouver par le même argument qu'un liomme infiniment parlait eiisteroit^ qu'un cheval infiniment parfait existeroit, et qu'un oiseau infiniment parfait existeroit^ ou toutes autres choses soinLlables existeroient, parce qu'il est aussi facile d'imaginer un homme infiniment parfait^ un cheval infiniment parfiiit et un oiseau infiniment parfait^ que d'imaginer un autre être infiniment parfait^ et il seroit aussi facile de prouver par le susdit

argument que l'homme infiniment pariiuity que le cheval infiniment parfait ou que roiscau infinimenl pariait existeroit^ comme de prouver qu^un autre être infiniment parfait existeroit, parcequ'il est évident qu'il seroit aussi facile d'apliquer l'argument^ tant au sujèt de l'un qu'au sujèt de l'autre^ et il seroit aussi facile de le dire pour l'un que de le dire pour l'autre. 11 faut attrihuer à une chose ce que l'on conçoit clai"» rement renfermé dans Tidée qui la représente; c e^l le principe général de touteti les sciences; or l'existence nécessaire est clairement renfermée dans l'idée d'un homme infiniment parfait^ dans Fidée d'un cheval inlinimeul parfait et dans l'idée d'un oiseau inliniinenl parfait^ donc l'homme infiniment parfait existe^ donc le cheval infiniment parfait existe, et donc enfin l'oiseau infiniment parfait existe. Toutes ces euusequeiices-la se tirent également du même principe et du même raisonnement^ dont nos Déicoles prétendent se servir pour démontrer l'existence de leur Dieu. Or ne seroit-il pas ridicule de démontrer, ou de prétendre démontrer, par ce beau raisonnement l'existence actuelle d'un homme infiniment parfait, l'existence actuelle d'un cheval inliîmiient parfait, ou Texislence actuelle d ui^ oiseau miuiimeut parfait? Oui certainement, cette prétendue démonstration seroit ridicule, et nos Déicoles eux-mêmes ne manqueroîent pas de se moquer de ceux qui leur proposeroienl une telle démonstration; comment donc prétendent-ils s'en servir pourdémon"> trer l'existence de leur Dieu, puisque cette prétendue démonstration n'est pas moins ndjciile d'un côté que de l'autre; et il est étonnant, comme j'ai dit, que

des gens d'esprit osent seulement proposer un tel

raisonnement.

L'auteur de la recherche de ia vérité, ne pouvant s'empêcher de reconnoitre les absurdités qui s*en suivroient d'un tel raisonnement^ prétend qu'il y a de la différence entre la conclusion^ qu ii tire par cet argument pour l'existence' de Dieu, et les autres pareilles conclusions que l'on en pouroit tirer pour l'existence de tout autre être. Voici comme il s'explique sur ce sujèt: »lï est vrai^ dit-il, que si je faisois un teiar- •gument, on doit attribuer â une chose ce que l'on » conçoit clairement être renfermé dans Tidée qui la » représente. On conçoit clairement l'existence nécesiisaire^ renfermée dansTidée d'un corps infiniment par- »fait, donc un corps infiniment parfait existe. Il est »vrai, dis-je, dit-il, que si je faisois un tel argument, non auroit raison de me répondre qu'il ne conclueroit »pas Texistence actuelle d'un corps infiniment parfait, «mais seulement, remarquez bien, que suiiosé qu'il y »eut un tel corps, il auroit par lui-même son exis- «tencoj dont ia raison, dit-il, est que l'idée d'un corps •infiniment parfait est une fiction de l'esprit, ou plutôt • une idée composée, et ([ui par conséquent peut être nDsiusse ou contradictoire, comme elle lest en eiTét: * »car on ne peut x^lairement concevoir des corps * innOniment parfaits, un être particulier et fini, tel qu'est »le corps, ne pouvant être conçu universel et inilni,

* Mais cet auteur conçoit olsirement qu'un être qui n'auxoit anenne étendue, et qui serait sans corps, sans forme et eans figure, puisse néanmoins être infiniment parfait? Certainement non il ne le conçoit pas et ne l'a jamais conçu.

«Mais l'idée de Dieu^ dit*il^ ou de Tétce en général>

»de Fétre sans restriction^ de l^étre infini^ n'est point ))une (iction de l'esprit, ce n'est point une idée corn- » posée qui enferme quelque contradiction. Il n'y a »rien de plus simple^ quoiqu'elle comprenne toul ce »qui est et tout ce qui peut être. Or cette idée, )»dit-il^ sinijilo et naturelle de l'être, ou de Tinfini, «renferme l'existence nécessaire; car il est évident, «dit-il^ que l'être, je ne dis pas un tel Itre, a son » existence par lui-même, et que 1 être ne peut n être «pas actuellement, étant impossible et contradictoire «que le véritable être soit sans son existence. Pag. 94.'* Examinons un peu ici le raisonnement de cet auteur. La raison, scion lui, pourquoi le susdit argument ne conciueroit pas pour l'existence d'un corps infiniment parfait, comme pour Pexistence d'un Dieu infiniment parfait est, dil-il| parceque Tidée d'un corps intiniment parfait est une fiction' de l'esprit; comme si l'idée d'un autre être que l'on concevroit comme inliiiiuiciit parfait, n'éloit pas autant une fiction de l'esprit que ridée d un corps que Ton concevroit comme infiniment parfait. Certainement l'une et l'autre idées sont ôfçaleuiont des lictious de l'esprit; et ainsi l'argument ne conclut pas plus pour Texistence de l'un, que pour l'existence de l'autre. Et comme il ne con- * dut pas pour l'existence d'un corps que Ton concevroit comme infiniment parlait, ainsi que l'auteur en convient, il ne conclut certainement pas pour Texis^ tence d'un autre être que l'on concevroit comme infiniment piuialt; et si nonobî^taiit cela l'auteur prétend que ridée, que Ton se forme d'un autre être

infiniment parfait n'est pas une fiction de l'esprit^ , c^est à lui et à tous ses adherans de prouver, par des raisons claires et évidentes, la réalité de ce prétendu être infiniment parfait, et. c'est ce qui leur seroit aussi difficile et même aussi impossible de faire, que de prouver Texislence de leur Dieu. Et ainsi tant quHIs no (>i auv( lont- point par de meilleurs argumens et par de meilleures raisons la réalité de ce prétendu être infiniiftent parfait, nous serons toujours également en droit de dire, qu'il n'est qu'imaginaire ot que . l'idée, qu ils s eu forment, a est véritablement qu'une fiction de leur esprit, et par conséquent que leur ar* gument prétendu démonstratif ne conclut rien pour l'existence de leur Oieu, non plus que pour rexisteuce d'un corps que Ton concevroit comme infiniment parfait. L'auteur ajoute, que Tidée d un corps infiniment parfait est une idée composée, et qui par conséquent, dit-il, peut être fausse ou contradictoire, comme elle Test en eflfét; car on ne peut, continue-t -il, concevoir . clairement des corps infiniment parfaits. Mais comment est-ce que f idée qu'ils se forment de leur prétendu être infiniment parlait, seroit plus simple, ou moins composée, que Tidée qu'ils se formeroient d'un corps inliniment parfait; elle ne peut èlre [)lus sim[)lo, ni moins composée, en elle-même, je vei^ due dans sa nature et dans son être d'idée, car, quoique l'on dise assez souvent qu'il y a des pensées plus fines et plus subtiles, ou plus grossières, les unes que les autres, on ne prétend cependant pas dire par-là que les unes soient réellement plus matérielles, ou plus corporelles, que les autres. Toutes les opérations «de

l'àmC; ou de l'esprit^ soDl de même nature de ce côté-là et toutes aussi spirituelles les unes que les autres^ et par conséquent aussi simples en elles-mêmes les unes (jue les autres; cela est sans contredit. Il est donc évident qu'une idée ne peut être dite plus simple et moins composée qu'une autre^ que parce qu'elle ne renferme point en elle-même ridée de plusieurs autres choses, qu'une autre idée reniornioroit. C'est ainsi; par exemple, que Ton dira que l'idée d'une maison sera une idée composée^ parce qu'elle renierme en elle-même l'idée de plusieurs autres choses, comme l'idée de bois ou de pierre dont elle sera bâtie, l*idée d'un toict et des murailles qui la composent et l'idée des portes et des fénêtres, conmie aussi l'idée des entre feux et des chenimées qui y seroient; et même l'idée seule d'un toict sera encore une idée composée, parcequ*elle renferme encore en elle-même l'idée des thuiles, ou des ardoises, l'idée des lattes et des chevrons et l'idée de soupentes qui soutiennent toute la couverture, et au contraire on dira que ridée de rétendun sera une idée simple, parceque ridée de l'étendue ne renferme point d'autre idée que celle de l'étendue.

Pour savoir donc que l'idée d un Dieu, ou d'un être que l'on concevroit connne luiimment ()arfaLt, est plus simple, ou moins composée, que l'idée d'un corps que Ton concevroit aussi comme infiniment jiarfait, il faut voir si l'idée d'un Dieu, ou d'un être inruuiueiil parfait, ne renferme pas en elle-ménio l'idée d'autant de perfections, que l'idée d'un corps infîniment parfait en renfermeroit; car si elle renferme en clic-ménie i idée

d'autant de perfections^ que l*idée d'un corps iaftni- Dient parfait en pouroit renfermer^ il est évident que ces deux idées seront aussi composée Tune que Tautre^ et qu elles seront par conséquent aussi, autaul l'une que l'autre^ des fictions de l'esprit. Or il est clair et évident que Tidée d'un Dieu, ou d'un être infiniment fi iiliut, renferme en elle-même l'idée de toutes les perfections possibles. Car si elle ne renfermoit pas en elle-même Tidée de toutes les perfections possibles, elle ne seroit pas IMdée d'un être infiniment pariait, mais Tidée d'un être qui manqueroit de quelques perfections, et par conséquent qui ne seroit pas infiniment parfait. Or il est évident et clair aussi, que l'idée d'un corps infiniment parfait ne sauroit renfermer en elle-même plus que Tidée de toutes les perfections possibles; donc l'idée d'un Dieu, ou d'un être infiniment parfait, n'est pas plus simple, ni moins composée, que l'idée d'un corps iniinimeut partait et par conséquent elles ne sont toutes deux que des fictions de l'esprit, qui ne prouvent, ni Tune ni l'autre, pour l'existence d'aucun être infiniment parfait.

L'idée d'un corps infiniment parfait, dit le même auteur de la Recherche, est une idée composée, qui . peut être fausse ou contradictoire, comme elle l'est en effét. Je conviens avec lui que cette idée est composée, qu'elle est fausse et qu'il ne peut y avoir de corps infiniment parfait; mais il faut convenir aussi qu'il n'y a point d'autre être qui piasse être infiniment parfait, puisque l'idée d'une infinie perfection n'est qu'une fiction de l'esprit, comme je viens de le marquer. On ne peut, dit-il, concevoir clairement

des corps infiaiinent par&its^ j'eo convieas; mais coDÇoit-on plus clairemeni et plus facilement quel* .

quauUc être infiniment parfait? Point du tout; au contraire il est beaucoup plus facile de concevoir des perfectioDS dans uu corps qui est étendu et qui a des parties^ que dans un être qui n'a ni fonne^ ni figure^ ni parties^ ni étendue aucune. On peut facilement, par exemple^ concevoir de la beauté et de la bonté dans un corps qui est étendu et qui a des parties, mais comment concevoir de la beauté on de la bonté dans un être qui na ni forme, oi figure, m partie^ ni étendue aucune? Certainement cela n'est pas concevable. Comment pouroit-on y concevoir une beauté et une bonté infinie, puisque Ton ne sauioil même y concevoir aucun dégré de beauté^ ni de bonté, sensibles? Ët enfin comment pouroit-on concevoir l'infini dans un être qui n'auroit aucune partie, ni aucune étendue? CerlaLnement, encore un coup, cela ne se peut, cela est contradictoire, cela se détruit et cela répugne même dans les termes.

Un être particulier et fini, tel qu'est le corps, ne peut, dit^il, être conçu universel et infini, cela est vrai; mais il est clair et évident aussi, qu'un être qui n*a point d'étendue, ne peut être conçu universel et . infini; cela, dis-je, est contradictoire, et cela se détruit de soi-même. Mais Tidée de Dieu, dit-on, Tidée de Têtre en général, de Tétre sans restriction, de Tètre infini n'est pas une fiction de 1 esprit, ce n est point une idée composée qui enferme quelque contradiction, il n'y a rien de plus simple, quoiqu'elle comprenne tout ce qui est et tout ce qui peut être. Or, ajoute-

%'^\\, cette idée simple et naturelle de l'être^ ou de l'infini; renferme l'existence nécessaire^ car il est évident, coiilinue-l-if, que l'être, je ne dis pas uû tel être, remarquez bien ceci, a son existence par lui-même^ et qae l'être ne peut n*étre pas actuellement, étant im[)ossible et conUadictoirc que le véritable être soit sans existence.

Tout ce dernier raisonnement de Fauteur est trés- Téritable; mais remarques Fartifice ou labéTàédecet auteur (il faut que je parle ainsi); car il confond ici à dessein, ou par inadvertence, l'être en général, Fétre sans restriction et l'être infini aTec Fêtie infiniment paîiait, et de rexistcncn actuelle et nécessaire de 1(1 re en général et de 1 être infini, il conclut assez subtilement Fexistence actuelle et nécessaire de l'être infiniment parfait, comme si ce n'étoit qu'une même chose de Fun et de l'autre. Si c'est à dessein qu'il fait ce raisonnement .captie|ix et si c'est à dessein qu'il confond ainsi ces deux choses, c'est son artifice qui n'est pas de bonne foi et t|ui ne eonvient pas à un sage philosophe; et si c'est par ioadverlence qu'il les confond ainsi, c'est une trés-grande bévûé et une erreur très-considérable: car il est clair et évident qu'il y a une très-grande dilférence entre l'être en général et infini et l'être infiniment parlait. Qui dit l'être en général et sans restriction, comme dit Fauteur, dit seulement: Fétre qui existe, de quelque manière que ce soit qu'il existe; mais qui dit un être iniiuiment parfait, dit, non seulement un être qui existe, mais il dit nécessairement aussi un être qui a toutes les perfections possibles, et qui les a même dans uu sou-

verain et infini dégré de perfection; cao s'il ne les avoit pas toutes^ ou si^ les aïant toutes^ il ne les avoit pas toutes dans un souverain et infini dégré de perfection^ il est constant^ clair et évident^ qu'il ne seroit pas infiniment parfait^ puisqu^il manqueroit de quelque perfection s'il ne les avoit pas toutes, ou au moins de quelque dégré de perfection, s'il ne les avoit pas toutes dans un souverain et infini dégré de perfection; ainsi il est constant, clair et évident, que l'être en général et sans restriction et que l'être infini n'est pas une seule et même chose avec l'être infiniment parfait; et qui dit être en général et sans restriction et l'être infini, ne dit pas un être infiniment parfait. L'être en général et sans restriction, ou l'être infini, n'est autre chose que la matière ou l'étendue même, suposé que la matière et l'étendue ne soient qu'une même chose, comme nos Cartésiens le prétendent, ce qu'il n'est pas nécessaire d'examiner ici.

Il est constant, clair et évident, que la matière, ou au moins que l'étendue, existe nécessairement, et même qu'elle est infinie; car quand on y pense, il n'est pas possible de concevoir qu'il n'y ait point d'étendue, ni de concevoir qu'il y ait aucune fin à Tétendue, parce qu'en quelqu'endroit que l'on puisse prétendre, lui marquer, ou lui suposer des bornes, on conçoit clairement encore qu'il y a nécessairement un au-delà des dites bornes, et par conséquent qu'il y a de l'étendue et même une étendue infinie, parce qu'en quelqu'endroit qu'on puisse prétendre encore lui poser ou lui suposer des bornes, on concevra clairement encore qu'il y aura nécessairement toujours un au-de-là

des dites faoroes et par conséquent qu^il y aura de rétendue et même encore une étendue infinie qui ira

toujours sans fin. Et ainsi un voit cft on conçoit et on connoit évidemment dans l'idée de la matière^ ou dans ridée de l'étendue^ l'existence actuelle et nécessaire de l'être en général, de l'être sans restriction, et de Téire infini^ comme dit notre auteur^ et il a eu raison de dire que l'idée simple et naturelle de cet être comprend tout ce qui est, et tout ce qui peut être, parce(iuo tout ce qui est, et tout ce qui peut être, n'est etlcctivement que matière ou étendue diversement modifiée/ 11 a eu raison de dire que l'idée de cet être renferme l'existence nécessaire et que cet être a son existence par lui-même, parce qu'il n'est pas possible que le véritable être soit sans existence: mais il n'a pas eu raison de conclure de-là l'existence d'un être infiniment parfait, puisqu'il n'y a aucune liaison nécessaire entre l'idée claire et naturelle d'iine matière, ou d'une étendue, qui est réellement infinie et l'idée chimérique d ua ctic iniuiiment parfait qui ne se trouve nulle part et qui n'auioit pas même de quoi recevoir, ou avoir en lui-même, aucune véritable perfection, puisqu'il n'auroit en luimême aucune forme, ou figure, ni aucune étendue.

On a beau dire, qui dit perfection dit nécessairement quelque bonne, quelque belle qualité et quelque parfaite modification de l'être, et qui dit infini en perfection dit nécessairement infinies, belles, bonnes et parbites modifications d'être; et pour qu'un être soit infiniment parfait, il faut nécessairement qu il ait en lui-même infinies sortes de très-belles, de très-

"bonnes et de très-parfaites modifications, cela est clair et évident. Pareillemeot, qui dit modificalioo d'être^ dit nécessairement quelque manière d'être» et par consé*quent, qui dit diverses et infinies sortes de perfections^ dit en même teros diverses et infinies sortes de modifications, c'est-à-dire diverses et infinies sorles de manière d'être.

Or comment concevoir et comment pouroit-il y avoir diverses et infinies sortes de modifications, cest-àdire diverses et infinies sortes de manières d'être infiniment bonnes, infiniment belles et infiniiiK ni parfaites dans un être qui n'auroit aucune forme, ai figure et qui n'auroit même aucune partie, ni aucune étendue? Gela ne se peut nullement, cela est manifestement ridicule et absurde, et parlant il est clair et évident que l'idée que nos Déicoles se forment d^un être infiniment parlait qui n'a ni forme^ ni figure, ni partie, ni étendue aucune, n'est qu uiie iiluc vaine et clumérique et par conséquent que c'èst uue illusion en eux de prétendre de démontrer l'existence d'un Dieu par Tidée chimérique qu'ils se forment d'un être iniiniment parfait.

Et c'est encore une autpe illusion en eux de s'imaginer, comme ils font, que l'être en général et sans, restriction soient ia même chose t[u'un être infiniment parfait, puisqu'il est évident que la matière, ou l'étendue, ne sont point d'êtres infiniment parfaits, quoiqu'ils soient l'être en général et l'être sans restriction et sans bornes, et ainsi c'est encore une erreur en eux de vouloir conclure, comme ils font, l'existence d'un être infiniment parbit, de l'existence d'un être qui

est seulement infini en étendue. Et ceci peut servir en même tems à fiiire voir la foiblesse et la vanité

du raisonnement que M^. de Cambrai fait sur ce sujèt; voici ce qu'il en dit: Je trouve^ dit-il^ * que l'être qui seroit par lui-même^ seroit dans la suprême perfection. Ce qui a Têtre par lui-même est étemel et iinmLi:il)le; car il porte toujours également dans son propre iond la cause et la nécessité de son existence f • Il est par lui-même toat ce qu'il peut être» et il ne peut jamais être moins que ce qu'il est. Etre ainsi; dit-il, c'est exister au suprême dégré de Tétre^ et par conséquent, dit-il^ au suprême dégré de vérité et de perfection

H trouve que 1 être, qui seroit par lui-même, seroit dans la suprême perfection, il se trompe maniiestement en cela, puisqu'il est évident que toute matière et que toute étendue qui sont par elles-mêmes ce qu elles soiit^ ne sont pas néanmoins dans la suprême perfection: La matière, par exemple, qui fait une grénouille, qui fait une mouche, ou qui fait un vers de terre, est par elle-même, cependant il est clair et évident qu'elle n'est point actuellement dans la suprême perfection, c'est-à-dire dans la plus parfaite modification, parce qu'elle pouroit recevoir plusieurs autres modifications qui seroient plus parfaites, au muais selon notre manière de juger des choses, car c'est ainn que je l'entends et non autrement. De sorte que si on prétcndoit me soutenir que toutes les luodifications de l'être seroient également parfaites en elles-mêmes,

* Existence de Dieu, pag. 370. f S71. § o21.

et que la modiiication de l'être, c'est-à-dire de la matière, seroit, par exemple, aussi parfaite dans la bouê que dans la clarté du soleil et qu'elle seroit aussi parfaite dans une puante cliuio^ne que dans un beau corps vivant, plein de vigueur et de santé. Je ne prendrois pas seulement la peine de disputer contre, car coiiîine je sais que la matière est indilîérente à luules sortes de oiodilications possibles, il se peut bien faire que toutes modifications lui sont également convenables, et par conséquent qu'elles seroîent aussi également parfaites en elles-aiènies, et qu'il n'y a (jue notre jugement, ou notre opinion, qui nous fait trouver [)lus de beauté ou de perfections dans les unes que dans les autres. Et si dans ce cas-là nos Déicoles prétendoient que chaque être divoi sèment modifié seroit dans la suprême perfection de Tétre, ils feroient donc de chaque être diversement modifié un Dieu qui seroit dans la suprême perfection : ce seroit une belle doctrine!

Ce qui a Pétre par soi-même, dit Mr. de Cambrai,

e^L éternel et imniualile, Il est vrai que ce qui a rétre par soi-même est éternel; mais il nest pas vrai que ce qui a l'être par soi-même soit immuable. L'étendue et la matière, si ce sont deui choses différentes, ont également Tune et l'autre l'être par ellemême, comme je lai si-devant démontré. 11 est vrai que l'étendue est immuable, parce qu elle est toujours la même en toutes sortes d'end loits; mais il est évident que la matière n'ost pas immuable, puisqu'elle se meut actuellement et qu'elle change à tous momens de modifications et de forme, et c'est peut-être

là une raison pourquoi on pouroit bien penser^ que la

matière et l'étendue ne sont pas précisément une même chose^ comme nos (kutésieiis le prcteiidcnt.

La raison pourquoi Mr. de Cambrai prétend, qu'un être qui seroit par lui-même, seroit immuable aussi lucii qu'éternel, c'est, dit-il, parcequ'il porte toujours dans son propre fond la cause et la nécessité de son existence. Cette raison prouve bien qu'il seroit éternel et qu'il ne pouroit jatnais être anéanti; mais elle ne prouve nullement (|u'il seroit* immuable : car de ce qu'un être seroit éternel et qu'il ne pouroil être anéanti^ il ne s'en suit pas de^là qu'il soit, ni qu'il doive être, iuiinuahle, cuniuie il paroit manifestement dans la matière, qui est par elle-même étemelle, qui ne peut être anéantie et qui cependant n'est pas immuable; puisqu'elle se meut et qu'elle change, comme on le voit tous les jours, de modifications et de formes.

L'Etre, qui est par lui-même, continue-t'-il, est par lui-même tout ce qu'il peut être, et il ne peut jamais être ni plus ni moins, que ce qu'il est. Cela est vrai dans un sens, et n'est pas vrai dans un autre. Ce qui est par lui-même, est par lui-même subslanciellement et réellement, quant à 1 Être, tout ce qu'il peut être; il ne sauroit être ni plus ni moins Être qu'il n'est. La matière, par exemple, qui est l'Etre en ' général, ne sauroit être m plus ni moins matière qu'elle n'est. L étendue pareillement, qui est encore dans sa totalité - l'Être en général, ne sauroit être daiis sa totalité ni plus ni moins étendue qu'elle n'est; elle est actuellement tout ce qu'elle peut être. Cela

est vrai tians ce scns-là, mais il iresL [las moins vrai, que l'ËUre en général soit toujours «ictueiiemeot tout ce qu'il peut étre^ par raport à sa forme et à sa modification, c^esUà-dire, par raport é sa manière d'élre, parcequ li ira pus aclueliement toutes les manières d'être, qu'il peut avoir, «puisqu'il peut véritablement changer de manière d'être et être tantôt d'une ma« niére, tantôt d'une .miio. Cela esl évident dans la matière, qui quoiqu eile ne puisse être m plus ni moins matière, qu'elle n'est en elle-même, n'a pas néanmoins toujours actuellement toutes les manières détre quelle peut avoir, et il n'est }>as même pos* sible, qu'elle les ail jamais toutes ensemble, puisqu'il y a plusieurs manières d'être, qui dont incompatibles ensemble, et qui se détruisent nécessairement les unes les autres.

Etre ainsi, dit Mr. de Cambrai, c'est-à-dire être par soi-même, et être par soi-même tout ce que l'on peut être, c'est, dit-il, exister au suprême dégré de l'être, et par conséquent, conclut-il, au suprême dégré de vérité et de perfection. Cette conclusion est mani lestement fausse. Toute matière est actuellement par elle-même au supréuie dégré d'être, c'est-à-dire qu'elle ne saurott être plus matière qu'elle n'est, ni exister plus véritablenjcnt qu'elle n'existe, paiceqirelle existe actuellement autant qu'elle peut exister, et qu elle est actuellement autant matière qu'elle peut jamais l'êCre, et cependant toute matière n'est pas au suprême dégré de perfection, puisqu'il est évident que cette matière n'a pas toutes les perfections possibles, et qu elle ne saurait même les avoir actuellement lou*

tes eosembte^ ni même aucune d'elles dans un dégré infini de perfection; et par conséquent il n^est pas frai de dire, que ce qui existe par soi*iDéme^ et que ce qui existe au suprême dégré d'être» soit pour cela au supi'éme dégré de perfection. Et c*est une illusion à Mr. de Cambiiii^ aussi l)ieii» qu'à l'autour * de la Recherche de la vérité, de s'ima^iaer» comuie ils font, que le suprême dégré de perfection et que l'être in-* fini soient la même chose que Têtre infiniment parfait; c'est, dis-je^ une illusion à eux de s uiiaginer cela, et c'est manifestement une erreur en eux de conclure, comme ils font, Texistence d'un Dieu infiniment ijai l.iii de l'existence d'un Utro, qui seroit au suprême dégré de l'élre, et qui seroit seulement infini en étendue. Cependant tous leurs raisonnemens ne roulent presque que sur cette erreur et sur cette illusion, et par ainsi il est facile de voir la foiblesse et la vanité de<»tous leurs raisonnemens.

Passons au plus fort de tous leurs argumens, ou au moins à celui qui paroU le plus fort, car dans le fond il ue me paroît pas plus fort que les autres. Cet argument est celui qu'ils tirent» comme j'ai dit» de la grandeur, de rexcellence, de la beauté, de l'ordre, de la régularité, de la disposition et de la liaison admirable» qu'ils trouvent dans toutes les choses de la nature. Je ne puis, dit Mr. de Cambrai f à ce sujet, je ne puis ouvin' les yeux, sans a<liuiier l'art, qui éclate dans toute la nature; le moindre coup-d'oeil» dit-il» suffît pour apercevoir la main^ qui fait tout. Et

* Reoherchea, Tcm. S. pag. 394. f Existence de Dieu. jwff. l.

le grand Mirmadolin St. Paul dit, que les choses visibles de ce monde rendent visible aux hommes ce

qu'il y a d'invisible en Dieu^ savoir sa puissance éternelle et sa divinité^ en sorte que ceux, qui ne le çonnoissent points ou qui ne le glorifient point comme ils doivent, sont sans extuse *. Ainsi tous nos Déicoles prélcndeut, qu'il a fallu nécessairement un Esprit tout divin, c'est-à-dire un Esprit tout-puissant^ infiniment bon et infiniment sage, pour faire tant de si admirables productions, qui surpassent iniininicnt tout le génie et toute la force des plus beaux esprits du monde. Us prétendent qil^ toute la nature montre' Tart infini de son auteur, et que toat l'univers porte en lui-même le sceau et le caractère d une cause inliniment puissante et industrieuse^ n'étant pas possible, suivant leur sentiment, que le seul hasard ou le seul concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, aient pu produire tant de si belles et admirables choses. C'est ce qu'ils confirment par les exemples que j'ai reportées ci-dessus, et qu'ils prennent de la structure d une belle maison, d'une • belle horloge, d'un beau tableau, et de la composition et impression d'un beau livre, qui parle savamment de quantité de choses, et plusieurs autres semblables exemples, que Ton pouroit raporter. Et comme on sait parfaitement qu'une belle maison, qu'un beau tableau, qu'une belle horloge et que la composition et l'impression d'un beau et savant livre ne se peuvent nul^ lement faire toutes seules, et qu'il faut nécessairement

*■ iLom. l. 20.

des ouvriers adroits et ingéDÎeiix pour les faire si bien*

et .si régulièi cïiient, et qu'il seroit ridicule et ubsurde d'nttribuci leur composition^ ou leur construction^ au seul hazard^ ou au seul concours de quelques causes aveugles et privées de raison^ de méme^ disent nos Déicoles, la structure admirable de tout ce monde-ci dén^ontre évidemment rexistence de l'ouvrier qui Va fait, étant aussi impossible qu'il se soit fait lui-même, ou qu'il ait seulement été fait par le concours de quelques causes aveugles, comme il est impossible qu'une belle maison, qu'un beau tableau, qu'une belle horloge^ ou qu'un beau et savant livre se soient faits eux-mêmes, ou qu'ils aient seulement été faits par quelque cause aveugle et privée de raison; et comme il seroit tellement ridicule de dire, que tous ces beaux et admirables ouvrages de Pindustrie des hommes se soient faits d'eux-mêmes, ou qu'ils n auroient été faits que par le concours fortuit de quelque cause aveugle, autant nos Déicoles prétendent-ils, qu'il est ridicule de vouloir attribuer seulement à des causes aveugles et privées de raison et d'entendement la formation, l'ordre et l'arrangement de tant de si beaux et si admirables ouvrages, que nous voîons dans la nature.

Voïons donc si cela est effectivement comme nos Déicoles le prétendent j car si cela est, comme ils le disent, il faut nécessairement leur donner gain de cause; mais si cela n'est pas, il faut aussi qu'ils reconiioissent leur erreur et leur illusion en cela Pour bien juger de la nature et de l'origine de tous ces beaux et admirables ouvrages, ou, si vous voulez, de toutes ces belles et admirables productions, que nous

Toîons dans la nature, il faut seulement connofitre au

vrai leurs principales causes, qui sont au nombre de trois:

i^. Savoir leur cause substancielle, je veux dire la cause foncière de leur Etre, c'est-à-dire ce dont elles

sont faites toutes, sans avoir aucun égard à leur ionne ou à leur manière d'être.

Leur cause formelle^ c*est-à-dire ce que c'est précisément qui les fait spécifiquement, ou spécialement, tous être de telle ou de telle sorte de manière^ qu'ils sont.

3?. Leur cause efficiente, c'est-à-dire la cause ac»

tive ou agissante qui les forme, qui les f)lace et qui les range tous, tels qu'ils ^nt. li n eu faut point davantage pour voir clairement si tous ces beaux et admirables ouvrages de la nature viennent nécessairement de la main toute-puissante d'un Dieu et d'une intelligence souverainement parfaite, ou s'ils peuvent venir seulement de (juelque cause aveugle et privée de raison.

Examinons ceci.

Premièrement, pour ce qui est de leur cause sub-

stancielle et foncière de leur Etre; chacun convient, et nos Déicoles mêmes conviennent, que cest la matière^ qui est leur cause substancielte et leur Etre substanciel; car comme ils sont tous matériels et corporels, il faut bien que ce soit la matière même, qui soit le Ibnd de leur Etre et de leur substance; en un mot ils sont matière et la matière même, personne n'en doute. Or la matière ne peut jamais avoir été créée, ui iormèe tie rien, par aucune cause que ce soit.

comme je Tai ci-devant trés-ciairement démontré. Ces démonstrations se voient à la page 346 du Tome ii et suivantes. Il n*est f)as nécessaire et il seroit trop long de les raporter ici. Gela donc su posé, il est déjà clair et évident^ que tous ces beaux et admirables ouvrages de la nature ne peuvent, quant à leur substance et leur Etre substanciel, avoir été créés et formés de rien, par aucune cause que ce soit. Et s'ils ne peuvent avoir été créés et formés de rien^ par aucune cause que ce soit, certainement leur existence ou leur Etre subslaneie! ne démontre et ne prouve nullement la nécessité de rexisteuce d un* Créateur.

3^. Leur cause formelle et spécifique, je veux dire ce (jui l'ait précisément, spécifiquement ou spécialement qu'ils sont tous d'une telle ou telle espèce d'être, ou d'une telle ou telle sorte de manière d'être, n'est autre chose que la configuration, ou la modification interne et externe, do toutes les parties mêmes de la matière (|ui les compose, qui se joignent, qui se lient, qui s'unissent, et se modifient en infinies sortes et manières dans tous les différens êtres que nous voîons, ou que nous ne vuions pas. 11 est constant^ clair et évident, qu'il ne faut rien autre chose que cette diverse configuration, modification et liaison des parties de la matière, pour faire et former tous ces beaux et admirables ouvrages que nous voîons dans la nature. De sorte que quand ce seroit même un ouvrier tout- puis* sant qui les formcroit exprès, il ne les formeront que par cette diverse configuration, liaison et modification des parties de la matière. Et de mémo que les plus beaux ouvrages de Tart et de Tindustrie humaine ne

se font que par le moïen de la forme, de l'arrangement «et de la liaison que les ouvriers donnent aux matériaux^ dont ils se servent pourfaire leurs ouvrages, de même tou^ les plus beaux cl les plus pariaits ouvrages de la nature ne se font que par configuration, liaison et modification des parties de la matière. Et comme nous voïons Ions los jours, que les ouvriers font, par exemple, d'une même masse d'étain, de plâtre ou de cire, des ouvrages de grandeur et de figure d^hom- • mes, de bêles, d'oiseaux clc. et toules sortes de vases, comme plats, cuillères, assiettes, pots el toutes autres choses semblables, par la seule et différente forme, figure et liaison qu'ils donnent à leur matière, de même aussi tous les plus beaux el les plus parfaits et les plus admirables ouvrages <Ie la nature ne se font, comme j'ai dit, que par les différentes configurations, liaisons nt inodilications des [)arties de la matière. De sorte que tout ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable et de plus parfait dans la nature n'ajoute rien de réel à la matière, que cette diverse configuraLion, liaison, couibinaisoii el uiodifîcatiou de ses parties. Car pour ce qui est de ces prétendues formes substancielles et accidentelles, dont parlent quelques philosoj»h<'s péripaléliciens et qu il^ disent être vérilablement des êtres particuliers qui sont éduitset comme engendrés de la puissance de la matière, ce ne sont que des chimères qui ne méritent pas seulement d'être rêlulées, el nos Cartésiens ont bien rai- . son de les rejetter entièrement, comme ils font. Cela étant, il est encore érident que toutes les beautés et que toules les perrections que nous voïoiis dans les

ouvrages de la nature^ n'étant véritablement que de seules modifications de la matière, ne démontrent et

ne piouvent nullement la néccs^silé de rexistence d'un • Créateur,

Reste à examiner la troisième cause, qui est la cause

elïicionle de toutes ces beautés et de toutes ces admirables perfections que nous voions fians les ouvrages de la nature. Que faut-il à un être pour agir? Après 7 avoir bien pensé je trouve qu'il faut néces* sairemenl et qu'il suffit en même lems qu i! se meuve ou qu'il ail, du mouvement^ car on conçoit clairement que tant qu*un être est dans un entier et parfait repos, il nVsl pas possible qu*il agisse : idem mamns idem semper facit idem. Suivant la maxime véritable que j'ai déjà ci-devant citée, une chose qui demeure • toujours dans le même état ne peut-être que toujours de même. L'être donc, tant qu'il demeure dans un parfait repos, est toujours dans un parfait repos et par conséquent ne fait rien, mais du moment qu'il commence à se mouvoir, il ciuiiinence à a<^ir et est en action, et plus ou moins qu'il se meut, plus ou moins aussi il est en action. S'il se meut foiblement ou languissamment, il agit foiblement et languissammént; s'il se meut avec lorce et violence^ il agit avec force et violence; s'il se meut avec connoissance et liberté, il agit avec connoissance et avec liberté; s'il se meut aveuglement et nécessairement, il agit aveuglement et uéce^ssairemenl ; s'il se meut régiément et régulièrcduent, il agit régiément et régulièrement; et si au contraire il se meut irrégulièrement et sans règle, il agit masi ineguiieicuient et déréglément ; en un mot^

loute action suit naturellement et néceosairement la nature du rooufement de Tétre qui se meut. Tout

cela est clair et évident. El comme (l ;nl leurs tons ces divers mouvemens, dont je viens de pai'icr^ se peuvent encore modifier en infinies sortes de manières^ et que tous les êtres qui sont en mouvement et qui sont les plus petites parties de la matière^ 8C peuvent mêler, ne combiner^ se joindre» s^unir, s'allier^ s'accrocher et se lier ensemble, ou se heurter les uns les autres et se séparer, s'écarter, se disperser les uns des auM'es en iitiinies sortes et manières, il est encore clair et évident, que tous ces différons êtres, c'està-dire que toutes ces diverses parties de fa matière, toutes aveugles qu'elles sont, doivent, par leurs divers mouvemens et leurs diverses combinaisons et liaisons et modifications, produire comme naturellement et nécessairement infinies sortes de ditrérens effèts, les uns beaux ou laids et d'autres médiocrement beaux ou laids, les uns bons ou mauvais et d'autres indiflié-' rens, les uns petits, les autres «rjands el d'autres de toutes sortes de grandeur et de figure, les uns durs et les autres mois, les uns fluides et liquides, les autres secs et arides, les uns clairs et luisans, ou lumineux el les autres sombres ou obscures, les uns légers et subtils et les autres pésans et massifs, les uns d'une figure et les autres d'une autre, les uns d'une couleur cL les autres d'une autre, les uns animés et les autres manimés, cl enfin toutes les difierentes parties de la matière, quoiqu'aveugles, doivent, comme naturellement et comme nécessairement, produire par leius divers mouvemeos ou assemblages, el

par leors diverses unions, combinaisons ot modifications, produire infinies sortes d'ouvrages et d'eflèts de toutes

séries de e^randeur et de toutes sortes de figure, de toutes sortes de couleurs et de toutes sortes de qualités et d'espèces et c'est ainsi ce que nous voîons tout clâiroment dans le monde. Il est clair aussi et évident que tous ces dilTérens ellels, ou ouvrages que nous voîons dans la nature, se font par le mouvement de la matière et par les divers assemblages et unions de SOS |^>iirlies; car il n*esl pas possible qu'une infinité d'êtres et de parties^ (|iril y a dans la matière, puissent toujours se mouvoir en infinies sortes de manières sans se rencontrer, sans s'entremêler, sans se joindre, :>aiis se lier et san» s'acioclier en quelque manière les uns avec les autres, et par conséquent sans * faire et sans produire tous ces beaux ou laids, tous ces grands et tous ces petits, et enfin tous ces admirables ouvrages que nous voions dans la nature; de sorte que quand ils ne seroient pas tous tels qu'ils sont présentement, ils seroient de quelque autre manière équivalente à cciie où nous les voîons maintenant. Et comme toutes ces parties de la matière, qui se sont jointes et liées aveuglément ensemble par leur mouvement et par leur rencontre turtuito, se peuvent encore par leur mouvement naturel et par le mouvement des autres parties de la matière, qui les choquent et qui les ébranlent à tous moniens> se détacher et se séparer les unes des autres, il s'en suit nécessairement de-là que tous les ouvrages, qui sont composés de ces parties de la matière qui se sont jointes et liées ou arrêtées ensemble, se peuvent naturellement

dissoudre^ d'autant que toutes les parties de la matière qui les composent^ peuvent se détacher et se

séparer enticrenient les unes des autres^ cuaiiiie elles étoient auparavant leur union.

Laquelle désunion ou dissolution des parties^ unies dans un ouvrage ou dans un composé, se fait plus ou moins facilement^ ou plutôt^ ou piutard, selon qu'elles sont plus ou moins fortement unies ensemble, ou selon qu^ellés sont plus ou moins fortement ébranlées par celles qui les environnent; et c'est ce qui cause naturellement les infirmités, les maladies, la vieillesse et la mort même dans les corps qui sont vivans, et h pouriture ou la corruption dans ceux qui n'ont point de vie; et c'est encore ce qui se fait et ce qui arrive manifestement tous les jours dans les ouvrages de la nature, de sorte qu'on ne sauroif rien nier de tout ce que je viens de diie. Cela i laiit il est visible que tous les ouvrages de la nature^ même les plus beaux, les plus parfaits et les plus admirables, ne dépendent dans leur formation et dans leur dissolution que du mouvement de la matière, et de i'uuioo oude la dosunion de ses parties. Et comme ce mouvement de la matière ne peut venir que de la matière même, ainsi que je l'ai ci-devanl démontré pag 381, du Tome 11, et que la susdite union ou désunion des parties de la matière n*est qu'une suite naturelle de son mouvement du mouvement régulier ou irrégulier de ses (parties, il s'en suit que la formation mémo de tous ces beaux et admirables ouvrages de la nature ne démontre et ne prouve nullement la nécessité de l'existence d'un ouvrier iniinimeui 6agc, comme nos Uéicoles le pré-

tendenlj et par conséquenl ne démontre ot ne prouve

nulleoicnt Texistence d un Dieu inGniment parbit.

Mais^ diront nos Déicoles^ il faut nécessairement au

moins que le mouveiiient de la iiiatiére et que le mouvement de toutes- ses parties soit conduit^ réglé et dirigé par une souveraine toute-puissance et par une suprême intelligence^ n'étant nullement possible que tant de si beaux ouvrages^ m réguliéremeut et si industrieusement liàtis et composés^ se soient faits et rangés^ comme ils sont, par le seul mouvement aveugle et assemblage fortuit < des parties d'une matière aveugle et privée de raison.

A cela je réponds: i^. qu^étant évident qu'il y a toujours une infinité de parties dans la matière qui sont en mouvement et qui se meuvent en tous sens par des mouvemens particuliers et irréguiiers^ en même tems qu^elles sont èmportées par un mouvement général de toute la masse d'un certain volume, ou d'une certaine étendue considérable de matière^ qui aura été contrainte de se mouvoir en ligne circulaire, n'aient pu, comme j'ai déjà remai (]u6, continuer son mouvement en ligne droite, à raison que tout ce qu'il y a d'étendue est plein d'une semblable matière^ qui n'auroit pû se retirer ailleurs pour faire place à l'autre, il n'est pas possible» que toute cette multitude de parlies mues ainsi, sans qu'elles se soient mêlées et sans que

plusieurs d'enlr'elle» se aoieai rencontrées, se soient jointes, se soient liées, et se soient arrêtées et attachées ensen)ble en plusieurs sortes de tiKinières, les unes avec les autres^ et niaient ainsi commencé à composer tous ces diflérens ouvrages, que nous volons dans la nature, lesquels ont pû ensuite se perfec^ lionner et se forlilier par la cuiiliiiuuUuii des mêmes mouvemens, qui ont commencé à les produire, étant certain que les choses se perfectionnent et se fortifient par la coiU mua lion des nièiiies mou veine ii s, qui oui commencé à les faire naître, particulièrement lorsque ce sont des mouvemens réguliers, qui ont commencé à les faire naître. Car il faut remarquer, qu'y aïant plusieurs sortes de mouvemens' dans la matière, il y en a qui sont réguliers, et qui se font toujours règlement de la même sorte et manière, et d'autres qui sont irrçguliers cl qui ne se suivent pa^ règlement, desquelles sortes de mouvemens on peut dire, qu^il y en a des uns et des autres dans toutes les. espèces d'êtres ou de composés, qu'il y a dans la nature. Les mouvemens irreguliers de la matière ne produisent pas toujours règlement les mémeS efféts, ou ne les produisent pas toujours de même façon, mais tantùl d une façon et tantôt d'une autre; et comme ces sortes de mouvemens sont irréguliers ou peuvent être îrrèguliers en infinies sortes de manières, ce qui fait qu'il y a tant de vices, tant de déliiuts, tant de dèiecUiûsités et tant d'imperièctiuns dans la plupart des ouvrages de la nature, et que Ton y voit aussi si souvent des choses monstrueuse et difformes, et d'auties qui arrivent encore contre le cours ordinaire

de la nature. Mais les mouvemens réguliers des parties de la matière produisent réglenœnt leurs efi&ts ordinaires; car quand les parties de la matière se sont

une fois comme fraïé quelques eheinins dans certains endroits, qui les déterminent à se modifier d'une telle ou telle manière, elles tendent d*elles-mémes à continuer leurs mouvemens de la même maïuùro [liir ces endroits-là^ et à s*y modiiier de la même manière ; et ainsi elles produisent règlement dans ces endroits-là et dans ces occasions-là les mêmes effèts, sans qu'il soit pour cela besoin daucune autre puissance pour les mouvoir, ni d'aucune autre intelligence pour les (Conduire dans leurs mouvemens* Si bien que lorsqu'elles se rencontrent, ou qu'elles se trouvent ioituilement dans ces sortes d'endroits et d'occasions-là, elles ne sauroient même . actuellement se détourner de leurs routes ordinaires, ni se modifler autrement qu'elles ne doivent, à moins qu'il n'y ait [oi tuitement quelque empéchemeut dans leurs i outes, qui les.empéchent de continuer ' leur chemin de la même manière, et qui les empêchent de s'y modifier, comme elles auroienl du faire, suivant leui précédente détermination; car alors elles se trouvent contraintes de prendre quelques détours dans leurs courses ou quelques autres modiiications dans leurs assemblages. Ce qui cause nécessairement ensuite quel(|ues défauts, quelques superfluités, quelques difformités ou au moins quelque chose d'extraordinaire dans les ouvia<;es qu'elles composent.

V^oici des exemples naturels de ceci. L'eau, par ' exemple, suivant Ja disposition et modification naturelle de ses parties, est déterminée pr elle-même à couler

toujours vers la pente du lieu où elle se trouve. S'il n'y a point plus de pente d'un côté que de Tautre elle demeure comme immobile dans son propre lieu, quoique toutes ses parties soient toujours dans une continuelle agitation les unes à .l'égard des autres, suposé qu'elle ne soit pas gélée. Mais s'il y a du penchant à droite ou à gaudje, c'est-à-dire d*un côté ou d'un autre, aussitôt elle coule ou s'étend du côté du penchant, sans qu'il soit besoin pour cela d'aucune intelligence. Et si c'est Teau d'une fontaine, d'une rivière ou d'un ruisseau qui coule ordinairement, elle ne manque jamais non plus de couler toujours vers le bas, et a force de couler par les mêmes endroits^ elle se fait ou se forme iialui elloment et aveuglément, depuis sa source jusqu'à sa tin, une espèce de chemin et de canal, qu'elle suit toujours règlement et constamment depuis sa buurrc jns(|u'à sa lin, à moins qu'il ne survienne fortuitement dans son lit ou canal quelque empêchement, comme quelque amas fortuit de bois, de pierre ou de terre, qui pouroient y tomber par quelques ravages oxUuurdinaires ou autrejuenl, et boucher par ce moïen son chemin ordinaire, ce qui' l'obligeroit alors de prendre son cours par un autre endroit, et même par l'endroit le plus commode et le plus facile, uu elle ne nianqueroit pas encore de se faire ou de se former un nouveau chemin ou un nouveau canal, qu'elle suivroit encore règlement et constamment, tant qu il ne lui surviendroit point de tels empêchemws, et tout cela se feroit sans qu'il soiX besoin, comme j'ai dit, d'aucune intelligence pour la conduire dans sa course.

Oigitized by

Pareillement c'esl nalurelleroent et aveuglément que

tous les cur[js pesans tombent directement en bas, et que le feu et la fumée montent directement en baut^ tant qu'ils ne trouvent point d'empêchement dans ce iiiouvenjent rjui leur esl naturel; et ils n'ont pas besoin d*intelligeiice^ ni de raison, pour conduire et diriger ainsi leur mouvement. Pareillement encore c'est naturellement et aveuglément que les vapeurs et exhalaisons sortent de la terre par la chaleur du soleil. C'est naturellement et aveuglément qu'elles forment des brouillards, qui s'élèvent en l'air jusqu'à une certaine hauteur, où elles forment des nuées et des nuages de toutes sortes de figures îrréguiiéres* C'est naturellement et aveuglément que ces nuées suivent toujours également le mouvement des vents, et (pi'elles retombent ensuite sur la terre en pluïe^ en gréle^ en neige etc. 11 est constant et évident que toutes ces sortes de choses n'ont pas besoin d'intelligence^ ni de raison, pour suivre règlement, comme elles font, leurs mouvemens naturels. 11 est clair et évident, pour peu que l'on y fasse attention, que c'est de même du mouvement de toutes les parties de la iiiaLicre, qm corn-, posent tous les plus beaux et les plus parfaits ouvrages de la nature; car toutes ces parties-là s'étant, ' comme j'ai dit, nécessairement fraîées comme de certains chemins, et setaut nécessairement modiGé do quelque manière dans tous les ouvrages qu'elles composent, elles suivent par après naturellement, réglénient et aveuglément les clKïiuiiis ou les traces, ([u'elles se sont fraîées dans chaque ouvrage, et elles s'y modifient par conséqueiit réglément et aveuglément aussi UL 13

CD la luaniére qu elles doivent s^y aiodiûer^ suivant la détermiDalion actuelle, où elles se trouvent dans chaque sujét ou dans chaque compose qu'elles forment, à moins qu'il ne s'y' trouve d'ailleurs quelque eaipecbement qui leur fasse prendre quelques autres chemins, ou quelques modifications particulières; car pour lors elles ne produiroient pas régûlièrement leurs etTèls ordinaires, mais les produiroient autrement et pouroient même en certaines rencontres les produire d'une nature toule diverse.

C est ce qui se voit mauiteslement tous les joui's dans toutes les productions de la nature,, et notamment dans la production des plantes, dans la production des nnimaux et même dans lu production naturelle du corps huiuam, qui pa^ pour le plus partait ouvrage de la nature. Car il est certain, que toutes les plantes, de quelque espèce qu'elles soient, et que tous les animaux, de quelque espèce qu'ils soient, et que les hommes mêmes ne produisent ordinairement leurs semblables, que par la raison que je viens de marquer, c'est-à-dire parceque certaines parties de la matière setant, comme j'ai dit, fraïées certains chemins dans certains endroits et en certaines rencontres, ou far la disposition du tems, du lieu et de quelques autres circonstances, elles se sont trouvées déterminées à s'assembler, à se joindre et à se modifier de telle ou telle manière; toutes les fois que semblables parties de matière se trouvent en pnreilles situations, en pareilles circonstances de tems et de lieu, elles se trouvent pareillement déterminées à suivre toujours le même cours cl à se modifier de la même manière, et

par conséquent à produire les mêmes efISts, au moins, cpuiaie j'ai dit, lorsqu'il ne survient poiiil d'obstacles^ qui empêchent les parties de la matière de suivre lears cours ^irdinairey et qui les oblige de prendre une autre détermiiiaLioii, comme feroil par exemple une boule^ que i on jelteroit devani sol, laquelle continueroii toujours son mouvement en ligne droite, suivant sa première détermination, si elle ne rencontrait point d^obstacles pour Ten détourner, mais qui se détourne aussitèt à droite ou à gauche lorsqu'elle rencontre quelque obstacle, ou qui même retourne droit en arrière, si robhlacle, qu'elle rencontre, lui l'ait [irendre cette nouvelle détermination. Cela dépend de quelques particularités qu'il n'est pas nécessaire de remarquer ici.

Or quelques portions de matière, aîant pris fortui- . teiuent certain cours, et s'état»t pour lors Iraïés certains chemins dans la première génération de chaque espèce de plantes et dans la première génération de chaque espèce d'animaux, et s'étant, dans les circonstances où elles étoient trouvées, déterminées à s'assembler, à se joindre et à se modifier d'une telle ou telle manière, il s'ensuit que toutes les fois que les parties de la matière se trouvent en pareilles reucoiitres et en pareilles circonstances, elles sont pareille^* ment déterminées à suivre les mêmes routes, comme Tean d'urt luissoau (jui suit son canal; et en suivant tes mêmes routes elles se trouvent aussi déterminées à s'assembler, à se joindre et à se modifier toujours de la même manière, et par conséquent aussi à produire également les mêmes eflets, soit dans les plantes^

soit dans les animaux^ de quelque espèce que soient

les uns et les autres. Et c'est justement ce qui fait^

que toutes sortes d'herbes ou de plantes, et que toutes sortes d'animaux^ et même les hommes engendrent et produisent ordinairement et réglément • leurs semblables en espèce^ si ce nest lorsqu'ils se trouvent Ibrtuitement (juel(|ues obstacles dans les cor[)s des parties de ia matière, qui les empêchent pour lors de se modifier, comme elles auroient dû faire, et comme elles auroient fait suivant leur première détermination, ou si ce n^est que leur nombre ou que leur mouvement soit trop loibleji et ne soit pas suffisant pour en venir jusqu'à une entière et parfaite modification, ou enfui si ce n'est lorscpie leur nombre seroit trop grand, ou c{uc leur mouvement seroit trop rapide ou trop déréglé, car alors leurs productions demeureroient imparfaite^ et défectueuses, ou seroient monstrueuses et dilTormes.

Que cela soit ainsi, cela se voit manifestement d'un côté dans toutes les défectuosités et àam toutes les

difformités, qui se trouvent dans les pruiJuctions naturelles; car il est constant, que toutes ces défectuosités et que toutes ces difformités-là ne viennent que des causes et des raisons, que je viens de marquer. Et d'un autre côté cela se voit aussi dans la matière, qui est la même pour la formation, pour la production et pour la nourriture de toutes les plantes et de tous les animaux, sans en excepter même les hommes, qui sont faitS; produis, nourris et engendrés de même matière, que toute autre chose, laquelle matière ne fait que se modilier diversement dans toutes sortes de sujèts. En voici quelques exemplaires clairs, naturels et

incontestables. La môoie hirbe^ par exemple^ ou le même foin^ la même avoine on le même grain^ qui sert de

nourrituic au\ chevaux, aux boeufs, aux clièvros etc., se change et se modifie dans tous les chevaux^ qui en mangent, en la chair et substance de cheval, et même une partie de toute cette nourriture se change et se modiiic de telle sorte, dans certaines parties de leur corps, qu'elle peut servir et sert actuellement de semence pour la génération et production de plusieurs autres semblables chevaux; parceque tout ce qu'ils mangent et qui leur sert de nourriture, se trouve par la digestion, qui s'en fait dans leur corps, actuellement déterminé à se changer et à se modifier ainsi eu leur chair et substance et non autrement. Dans les boeufs ou vaches la même herbe et nourriture se change et se modifié en la chair et substance de boeufs ou de vaches; et même une partie de toute cette nourriture se change et se modifie de telle sorte dans certaines parties des taureaux et des vaches, qu'elle peut ser* vir aussi et sert actuellement de semence poiii la génération et production de plusieuis autres semblables bêtes, parceque, comme je viens de dire, leur nourriture se trouve par la digestion, qui s'en fait dans leur corps, actuellement déterminé à se changer et é se modifier ainsi en leur chair et substance; et non autrement dans les chèvres et dans les autres animaux, c'est la [ii<hne chose. La matière de la nourriture, qu'ils mangent, se change et se modifie actuellement en .leur chair et substance, et même une partie de cette nourriture se change et se modifie de telle sorte en certaines parties de leui* coriis, qu'elle peut

servir ot sert actucHemeul de seiueace pour engeadrer et produire plusieurs autres sembiables animaux* Pareillement la matière du même pain et de la Diéine viande, que les hommes, que les singes, que les chiens et que les rats et souris mangent, se change et se modifie naturellement dans les rats et souris et dans les oise.iu.v, qui los mangent, en leur cliair et substances; dans les chicus, dans les chats et dans tous les autres animaux et insectes indifféremment, tels qu^ils puissent être qui la mangent, se change et se modifie inditlércmment en la chair et substance de tous ceux qui la mangent, parcequ elle se trouve alors dans chacun d'eux actuellement déterminée à se changer et à se modilier ainsi en leur chair et subslauce, et non autrement. C'est évidemment la même chose dans les hommes ; le pain, la viande et tous les fruits qu'ils mangent, comme aussi toutes les liqueurs qu'ils boivent, se chanpfent et se modifient par la digestion, qui se fait en eux, en leur chair el substance, et même, suivant ce que je viens déjà de dire, une par* tie de leur nourriture se change et se modilie naturellement dans certaines parties de leur corps en une semence prolifique, qui peut servir, et qui sert actuellement tous les jours, à la génération et à la production de plusieuis autres semblables huiumes, et tout cela se fait en eux comme dans tous les autres animaux, parceque, comme j'ai dit, la matière se trouve pour lors dans chacun d'eux déterminée à se changer et à se modifier ainsi en leur chair et substance, et même en une semence, qui serve à produire d'autres semblables, pourvu, comme j'ai dit, qu'il n'y ait point

d'obsUcles^ <|ui empêchent la malière de suivre sa première détermination, H qui l'obligent d^en prendre

une ailre; car pour lors elle ne prodiiiroit pas l'elTèt, quelle auroit dû proiiuire et qu'elle auroit produit; maïs elle le produtroil autrement» ou en produiroit toul-à-fait un autre, suivant la détcrminalion nouvelle, qu'elle auroit été obligée de prendre.

Nous voîons encore tout clairement des exemples de celi , dans le cours ordinaire de la nature, et principalement dans les plantes ou arbres, sur les hiaiicbes desquelles on met des f^reffes de différente na* ture; car chaque greffe de différente nature fait changer dans ces arbres-là la première détermination de la malière, lui l'ail prendre une nouvelle (léternunaUon. et une nouvelle modification, et fait règlement pro« duiro  ces arbres^^là d*autres fruits, que ceux qu^ils auroient produits, s'ils n'oussont pas été greffés.

On sait que le même suc de la terre, qui engendre et qui produit toutes sortes de plantes et tou* tes sortes d'arbres, c'est le même suc, ou la même sève, qui les nourit tous et qui, en se changeant et se modiGant diversement dans chacun d eux, leur fait produire règlement à tous des feuilles, des fleurs, des fruits, et dans ces fruits des germes convenables à leur nature^ parceque le suc, entrant par les fibres des racines de toutes les dites herbes ou plantes, il se trouve déterminé par l:r disposition et [wir la n)odification des dits libres et racines à s'y modifier d'une manière convenable à la nature de chaque herbe et de chaque plante, et par conséquent à pousser et pro<^ duire aussi sur chacune d'elles des boutons^ dos fouil-

les, des fleurs, dos li iuts, et dans ces fruits de^ germes ou semences cooveDables à leur nature. .Cdpen* dant que Ton greffe quelques-unes de ces planles-là, que IVm *^i'effe par exemple 5 ou 6 dos piiiiupalos branches d^un pomier sauvage, ou 5 ou 0 prin(i[)ale8 branches d'un poirier sauvage, ou S ou 6 prinôpales branches d'un cérisier sauvage; que l'on mette sur ce poirier 5 ou 6 greffes de liiiléreiiles espèces d3 poires, et que Ton mette sur ce pomier 5 ou 6 greffes . de différentes espèces de pommes; chaque espèce de grelles ne ni.mquera pas de produire ses feuilles, ses fleurs et ses fruits convenables à son espèce, et non pas convenables à la nature ou à Tespéce du coips de Tnrbre, parceque le suc, ou la sève, qui monte dans le corps de l'arbre, et qui, dans cet endroit, est déterminée à produire seulement quelques fruits sauvages, venant à passer dans les branches, qui sont greffées, change aussitôt sa détermination et prend nécessairemeut uuc toute nouvelle modification, pour produire des feuilles, des fleurs et des fruits, et même des germes ou des semences convenables à la natore et à l'espèce de chaque greffe. Si bien qu'un seul arbre, qu'un seul pommier par exemple, qu'un seul poirier et qu'un seul cérisier pouront, par ce roolen, produire et porter règlement autant de différentes espèces de fruits, qu'ils auront de branches diversement greffées. Tout ce que je viens de dire montre évidemment, que toutes ces productions-là et que tous ces changemens-là, qui se font dans la nature, ne se font que par le mouvement de la matière et par les différentes modifications et configurations de ces par-

lies, qui sont certainement toutes des causes nécessaires et fortuites^ mêlées ensemble^ et toutes des causer afeuglés el entiéremeot privées de raison. Donc tous les ouvrages et toutes les productions de la nature se font vérifablement par des causes nécessaires et fortuites^ et par des causes aveugles et privées de raison^ et ainsi ces ouvrages-là et ces productions-là ne démontrent et ne prouvent nullement l'existence d'une souveraine lalelligence^ ni par conséqueiU l existence d'un Dieu, qui les ait formé comme nous les volons. ,

Quoique cette démonstration soit claire etévidente»

elle le paroîlra néanmoins peut-être encore plus par la réponse que nous allons faire aux exemples ci-dessus allégués d'une belle maison, d*un beau tableau, d'une belle horloge et de la composition et impression d^un beau et savant livre, qm ne peuvent avoir été faits, comme ils sont, sans que quelques habiles et ingénieux ouvriers y aient mis la main. J'avoue que ces choses, alléguées pour exemple, ne peuvent effectivement s'être faites elles-mêmes, ni avoir élc laites par des causes aveugles et privées de raison; j'avoue même qu'il seroit. ridicule de le dire ou même de le penser. Mais que ce soit de même des ouvrages de la nature, comme des ouvrages de Tart bumaio, et que les productions de la nature ne puissent avoir été faites que ,par la

luule-puissance et la souveraine inlelligonce d'un cire infinimeiil pariait^ je me absulumeiit cette consetjucnce; et la raison claire et évidente de cela est, qu'il y a une trés-grande différence entre les oumges de la nature et les ouvrages de l'art, et par conséquent entre les productions do la nature et les pioductions de Tart. Les ouvrages de la nature se font avec des matériaux qui se forment et qui se façonnent eux-mêmes par le mouvement qui leur e^t. propre et naturel; ils se font avec des matériaux qui s'assemblent, qui se rangent, qui se lient et qui è'unissent eux-mêmes les uns avec les autres, suivant les diverses renconlK s et les diverses déterminations où ils se trouvent, et par conséquent peuvent faire et former plusieurs ouvrages par leurs divers assemblables, par leurs diverses unions et par leurs diverses uiodilications. Mais les ouvrages de l'art ne se font qu'avec des matériaux, qui n'ont d'euxmêmes aucun mouvemeni et qui par conséquent ne sauroient faire d'eux-mêmes aucun ouvrage ré^julier et bien fait^ comme une belle maison, un beau tableau, une belle horloge ou l'impression d'un beau livre. G*est pourquoi il seroit ridicule de dire ou de penser que des caracleres d'impression et que de l'encre et des feuilles de papiers, qui n'ont aucun mouvement en eux-mêmes, se soient assemblés, se soient joints et rangés si bien ensemble, qu'ils aient l'ail la composi* tioii et 1 inifiression d'un livre. Cela, dis-je, seroit ridicule à dire et à penser.

Pareillement il seroit ridicule de dire et de penser que les bois et les picres, i|ui composent une maison, se soient façonnés, assemblés, rangés et attachés d'eux**

iiièiîics ensemble pour bâtir une inaisoii^ puisque tous ces Qiâlci laux-ia n'ont en eux-méaies aucun mouvement, il eo est de même d'un tableau^ d'une borloge ei de toutes sortes d'ou?rages de Tart. Il seroit ridicule de dire et iJe penser qu'ils se soient faits et rorniés euxmêmes^ puisque les matériaux^ dont ils sont làits^ n'ont d'eux*mémes aucun mouvement. Y aîant donc une si grande différence entre les ouvrages de Fart et les ouvrages de la nature, il ne faut pas s'étonner si les uns se forment et se façonnent d'eux-mêmes et que les 9i]tr^ ne peuvent faire la même chose, puisque les iiialeiiaux qui cniii[)Osent los uns, sont loti jours d'eux-mêmes eu mouvement et en action et que les matériaux des autres n'y sont jamais, à moins qu'on ne les y mette. Et il ne faut pas non plus s'étonner de cela, que de voir que des corps vivans se meuvent, et que des corps morts ne bougent; il seroit surprénant de voir tout d'un coup des corps morts se mettre en mouvement, s'assembler et se joindre d'eux-mêmes les uns avec les autres, tantôt d'une façon et tantôt d'une autre, de même il seroit surprenant de voir des pierres et des pièces de bois, qui n'ont point de vie ni de mouvraient, se rouler d'elles-mêmes les unes auprès des autres, puis se mettre et se ranger industrieusement les unes sur les autres, cela, dis-je, seroit surprenant, parce que ces sortes de choses n'ont d'ellesmêmes aucun mouvement. Mais on ne s'étonne pas que des corps vivans se remuent, ni qu'en se remuant ils s'aprochent ou se reculent les uns des autres; et lorsqu'ils s'ajiiochent, on ne s'élonne pas qu'ils s'assemblent^ qu'ils se joignent et qu'ils demeurent quelque

tams les uns auprès des aulres^ et qu'ensuite ils se séparent d-eux-méiues les uns des autres. On ne s^étonne pas^ dis-je, de cela^ parccque c'est ce que font ordinairement les corps qui sont en aiouvement; et ainsi les plus petites parties de la matière, qui sont les vrais matériaux dont tous les ouvrages de la nature sont composés, aïant toutes d^elles-raêmes la force de se mouvoir en tous sens, comme je Tai cidevant démontré^ il est clair et évident qu'elles peuvent par la diversité de leurs mouvemens se combiner, s'allier, se joindre, s^unir et se modifier en infinies sortes de manières^ et il est même impossible qu'elles ne le fassent point, soit d une façon, soit de l'autre, vù la multitude infinie de telles parties dans la matière qui sont en continuel mouvement. Il ne faut donc point s'étonner s'il y en a effectivement tant qui se joignent, qui s'allient et qui s'unissent ensemble et qui se njodiiicnt en tant de différentes manières et par conséquent il ne font point s'étonner si elles composent et produisent d'elles-mêmes tant de différons ouvrages dans la iiaLurc, puisque la production de tous ces différens ouvrages nest qu'une suite naturelle de leurs mouvemens. Il ne faut pas s^étonner non plus que tous ces ouvrages se soient placés cl rangés d'eux-mêmes dans Tordre et dans la situation où ils sont, puisque les loix-mcmes du mouvement toutes' aveugles qu'elles sont, obligent chaque chose (le se ranger et de se placer nux endroits qui leur conviennent, suivant la disposition nu la constitution de leur nature ; et bien loin qu'il soit ridicule de dire, que les ouvrages de la nature se soient pu

faire et ranger d'eux-mêmes^ comme ils sont^ par la force et par les loix naturelles do mouyement, il est

au contraire ridicule à nos Déicoles de faire en ceci comparaison des ouvrages de la nature avec les ouvrages de l'art. Il est ridicule à eux de vouloir raisonner en ceci des uns comme des autres et il leur est ridicule de vouloir tirer même conséquence et même conclusion des uns comme des autres, puisqu'il y a une si grande différence et une si grande disparité eiilr'eux.

C'est pourquoi aussi les plus sensés d'entre nos Déicoles ne sauroient s'empêcher de reconnottre euxmêmes l'évidence de la vérité des principes sur lesquels je raisonne. Voici comme 1 auteur de la Uectiercbe de la Vérité * s explique sur ce sujét: » Après navotr fait remarquer que pour bien juger des choses »il faut les considérer avec attention et sans préocvcupation^ et que pour raisonner sans craiote de se j» tromper il est nécessaire de conserver toujours l'évi- »dence dans ses perceptions et de ne raisonner que »sur des idées claires et sur leurs ra ports claiieincnt •connus, si Ton considère donc, dit-il, avec atten- »tion l'étendue, on conçoit sans peine qu'une partie »peuL-etrc séparée d'une autre, c'est-à-dire que l'on » conçoit sans peine le mouvement local et que ce i»mouvéâient local produit une figure dans Pun ou dans •l'autre des corps, qui sont mus; le plus sim[ilc des •mouvemens et celui qui se présente le premier à •rin^agination, est le mouvement en ligne droite. Su-

• Recherche de Ma Vérité. T. 2. pag. 344.

t II eopose que Tétendue el la matièxe ne mt qu'une même chose»

»poâé donc qu'il y ait quelque pavûc de i'élcrulue qui use meofe par un mouvement en ligne droite, il est » nécessaire que celle qui se trouve dans le lieu, où «cette pKMuiére étendue va se rendre, se meuvo cirjiculaii-ement pour prendre la place que i autre quille; »et ainsi qu'il se fasse un mouvement circulaire. Ët »^ Von conçoit une infinité de mouvements en ligne «droite^ dans une iuiinilé de semblables parties de » cette étendue immense que nous considérons, il est I» nécessaire que tous ces corps^ s^empéchant les nm •les autres, conspirent tous par ^ leur mutuelle action »et réaction^ je veux dire par la mutuelle commuoincation de tous leurs mouvemens particuliers, à se » mouvoir par un mouvement circulaire. Celte prémiére » considération, dit-il, des^ raporls les plus simples de »nos idées, nous fait déjà reconnoitre la nécessité des » tourbillons de Mr. Descartes, que leur nombre sera «d'autant plus grand, que les iiionvcmons en ligne droite »de tuules les parties de retendue, aïant été plus con- )»lraires les uns aux autres, ils auront eu plus de diffincultés a conspirer en un même mouvement.... Et »que de tous ces louibilluns ceuv-là seront les plus » grands, où il y aura plus de parties qui auront con* nspiré au même mouvement et dont les parties auront »eu plus de force pour continuer leurs mouvemens

. »eu ligne droite * Comme li n'y a que le mou-

tvement en ligne droite qui soit simple, il faut d'abord nconsidérer ce mouvement comme celui selon lequel » tous les corps tendent sans cesse à se mouvoir, puis-

* Bedierelie, p. 846.

«que Dieu, dit-il, agit tous les jours seloa les voies ulea plus simples, et qu'en eflet les corps ne se meu* »vent circulairement que parce qu'ils trouvent des

vopositions cuuUnuelles de leur mouvenient direct. •Ainsi tous les corps, n'étant pas d'une égale graniideur» et ceux qui sont les plus grands aîant plus ))de force à continuer leur mouvement en ligne droite nque les autres, on conçoit iaciiement que les plus •petits de tous les corps doivent être vers le centre »du tourbillon et les plus grands vers la circonférence, » puisque les lignes l'on conçoit être décrites par nies mouveœens des corps, qui sont, vers la circonfé* j»rence, aprocbent plus de la droite que celles que dé- » cri vent les corps qui sont vers le centre. Si Ton 1» pense de nouveau que chaque partie de cette matière •n'a pA se mouvoir d'abord et trouver sans cesse •quelque oposition à son mouvement, sans Tarondir «et sans ruuipre ses angles, on reco!iiioîir;i Iaciiement •que toute cette étendue ne sera composée^que de deux • •sortes de corps: de boules rondes, qui tournent sans » cesse sur leur centre en plusieurs façons différcnles, (\uï, outre leurs mouvemens particuliers, sont encore •emportés par le mouvement du tourbillon et d'une •matière très-fluide et très-agitée *, qui aura été en-

* Les OurtMent font un 8«* élément d^une manière groeBiète, qalli disent avoii été fomée de la matière la plus sitbtile, dont plosienn parties ont été en 'certains endroits obligées de s'attacher et de sa lier ensemble, et mdoie de se durcir en forme de cronte. Et comme les parties de la matière, dont ce élément se tronve composé, sont de tontes sortes de figures, n fant pareillement anssi que leur 8"** élément soit revûta d*uue infinité de formes et de figures différeutcâ.

»gendrée par le froissement des boules^ dont on fient »de parler, laquelle, outre le mouTeroent circulaire

«commun à toutes les parties du louihillon, aura en- »core un mouvement particulier en ligne presque » droite, du centre du tourbillon vers la circonférence, »par les intervalles des boules, qui leur laisse le pas-» »sage libre; de sorte que leur mouvement sera en ligne «spirale. Cette matière fluide, que Mr. Uescartes apelle nie premier élément, étant divisée en des parties beauwcoup plus pcliles, et qui oui l»eaucouj) moins de 1» force pour continuer leur mouvement en ligne droite, »que les boules ou le deuxième élément, il est évident, »dit-il^ que ce premier élément doit être dans le cen-* »tre du louibiiion et dans les intervalles, qui sont neutre les parties du second, et que les parties du •second doivent remplir le reste du tourbillon, et «aproclier de sa circonférence à proportion de la gros- »seur ou de la force, qu'elles ont pour continuer leur » mouvement en ligne droite.

»Pour la figure de tous les tourbillons on ne peut » douter, dil-il *, par les ciioses que Ton vient de »dire, que l'éloignement d'un pôle à Tautre ne soit ubien plus petit, queia ligne qui traverse Féquateur. »Et Si 011 cousifièie que les louibillons s'environnent «les uns les autres et se pressent inégalement, on «verra encore clairement que leur équateur est une » ligne courte et irréguliére, et qui peut aprocher de wlel^se.

«Voilà, dit-il, les choses, qui se présentent natu<-

• ïom. S. 349.

Oigitized by

•rellement à l'esprit^ lorsque Ton considère avec atttteDtion ce qui doit arriver aux parties de Tétendue

»qui teniioiil sans cesse «î se mouvoir en ligne droite, •c'est-à-dire par le plus simple de tous les mouveninens; et si on veut^ ajoute-t'-il^ suposer une chose »qui àcinble Irès-digne de la sagesse et de la puisjisance de Dieix, savoir qu'il a formé tout d'un coup » toutes choses^ comme elles se seroient rangées avec nie temsy selon les voies les plus simples etqu*illes «conserve aussi par les mêiiies loix naturelles, et faire •aussi aplication de nos pensées avec les choses que »nous voîons» nous pourions Juger que le soleil est »le centre du tourbillon, que la lumière corporelle, » qu'il répaiid de tous cotés, n'est autre chose que •reflet continuel de petites boules qui tendent à s'éloig- »ner du centre du tourbillon et que cette lumière doit )>se coiiiimiiiicjuer en un instant par des espaces im- •menses^ parce que tout étant pleiu de ces boules, •on ne peut en presser une qu'on ne presse toutes •les autres qui lui sont oposées. Nous devons donc j» penser, dit-il, qu il y a plusieurs tourbillons sein- •blables à celui que nous venons de décrire en peu •de paroles; que les centres de ces tourbillons sont »los étoiles, lesquelles sont comme autant de soleils, •que les tourbillons s'environnent les uu6 les autres •et qu'ils sont ajustés de telle manière, qu'ils se •nuisent le moins qu'il se peut dans leurs mouvemens, vuiais que les choses n'ont pu en venir-là, que les •plus foibles des bourbillons n'aient été entraînés et •comme engloutis par les plus fprts.

ni 14

Sigi

»Si Too peasQ qu'un seul tourbillon, * par sa granndeur et par sa force et par sa situation avaotageuse, »peut ruiner peu a peu, enveloper et entraîner enfin

» plusieurs tourbillons et des tourbillons mêmes (fui »en auroient surmonté quelques autres, il sera néces- »saire que les planètes qui se seront faites dans les «centres de ces tourbillons, étant entrées dans le grand »toujbiUou qui les aura vaincues, s'jf metieot eu équi- » libre avec un égal volume de la matière dans la- »quelle elles nagent, de sorte que si ces planètes sont «inégales en solidité^ elles seront dans une distance » inégale du centre du tourbillon dans lequel elles » nageront; et s'il se trouve que deux planètes aient »à-peu-près la même force pour continuer leur mou* «veulent en ligne droite, ou qu upe planète entraîne •dans son petit tourbillon une ou plusieurs autres plus • petites planètes qu*elle aura* vaincues, selon notre «manière do concevoir la l'ormatron des choses, alors j»ces petites planètes tourneront autour de la plus •grandie, et la plus grande sur sqp centre, et toutes •ces planètes seront emportées par le mouvement du » grand tourbiliou dans une distance presque égale de »son centre.

aNous sommes obligés, dit-il f, en suivant les lu-

nmiéres de la raison, d'arranger ainsi les parties qui •composent le monde que nous imaginons se former •par les voies les plus simples; car tout ce que Ton •vient de dire n*est apulé que sur Tidée que Ton a

• Pag. 840. t Pag. S41.

— an —

»de rélendoe, dont on a sopoaé que les parties ten- »dent à se oioovMr par le mouvement le plus simple^ •qui est le mouvement en ligne droite. Et lorsque »nous exauuiions par le» efféts si nous ne nous semâmes pas trompés, en voulant expliquer les choses par » leurs causes^ nous sommes comme surpris de voir »que les phénooiénes des corps célestes s accommo- »dent parfaitement avec ce que Ton vient de dire; •car nous volons que toutes les planètes, qui sont au »miliou d'un petit tourbillon, tournent sur leur propre » centre comme le soleil^ qu^eiies nagent toutes dans j»le tourbillon du soleil et autour du soleil, que les •plus petites ou les moins solides sont les plus pro- »ches du soleil, et les plus solides les plus éloignés, net qu'il y en a aussi, comme les comètes^ qui ne » peuvent demeurer dans le tourbillon du soleil... Si ïiVon veut examiner la iialuLu des corps (lui sont ici »biis, il faut, dit-il % se représenter d abord que le »prémier élément, étant composé d'un nombre infini »de figures différentes, les corps qui en auront été nformés par Tassemblage des parties de cet élément, «seront de plusieurs sortes. 11 ; en aura dont les «parties seront branchues, d'autres dont elles seront » longues, d'autres dont elles seront comme rondes, nnmis irrégulières en toutes façons. Si leurs parties «branchues sont assez grosses, ils seront durs, mais «flexibles et sans ressorts comme l'or. Si leurs parties )>i>oiit nmins grosses, ils seront niols ou flui«les, comme «les gommes, les graisses, les huiles. iMais si leurs

• Png. 354.

» parties sont aulremeat délicates^ iU seront semblanbles à Tair. Si les parties longues des autres corps »sont grosses et infléxibles^ ils seront piquans, in* » corruptibles et faciles à dissoudi e comme les sels. uSi ces mêmes parties sont flexibles^ ils seront in- »sipides comme les eaux. S'ils ont des parties grosïisières et irrcgulieres en toutes façons, ils seront sein- Mblables à la terre et aux pierres. Enfin il y aura »des corps de plusieurs différentes natures^ et il n'y «en aura pas deux qui soient entièrement semblables. «Ces figures ne se combineront jamais de la même n manière dans deux différons corps.

•Quelque 6gure qu'aient «ces corps» s'ils ont des «corps assez gi.unls pour laisser passer le second éle- }»ment en tout seiis^ ils seront transparens comme nTair^ Teau^ le verre; et quelque figure qu'aient ces ncorps, si le prémier élément cq environne entière** «ment quelques (jarties et les agite assez forts et assez npromtement, pour repousser le second élément de •tous côtés» ils seront lumineux comme la flamme. ))Si ces corps repoussent tout le second élément qui »les cboque^ ils seront trés-blancs» s'ils le reçoivent »sans le repousser^ ils seront très-noirs et enfin s'ils »le repoussent» en le modifiant diversement^ ils paroi- «tront de différentes couleurs.

•Pour leur situation les plus pésans ou les moins •légers» c'est-à-dire ceux qui auront moins de force »pour continuer leur mouvement en ligne droite, senront les plus procbes du centre comme les métaux; •la terre, Teau, l'air en seront plus éloignés, et tous •les corps garderont la situation ou nous les voîons»

» parce qu'ils doivent s'être placés d'autant plus loin

• du centre de la terre qu'ils auront plus de raouve- »ment. Et si Ton veut savoir la raison pourquoi vers nies centres des tourbillons^ les corps grossiers août «pésans et qu'ils sont légers Jorsqu'ib en sont éloi- »gnés, ou iloil penser que les corps grossiers reçoi- »ve,nt leur mouvement de la matière subtile qui les nenvironne et dans*laquelle ils nagent. Or cette mantîére subtile * se meut actuellement en ligne circunlaire^ et tend seulement a se mouvoir en ligne droite^ net elle communique aux corps grossiers^ qu'elle transjftporte dans son cours^ ce mouvement circulaire^ sans ^ wleur coiniDuniquer son elloi t jiûur s'éloigner en ligne «droite^ qu autant que cet eilorl e^l une âiuite du mou- »vement quelle leur communique; mais parceque la a matière subtile qui est vers le centre du tonrbilbn »a beaucoup plus de mou veinent qu'elle n'en emploie »à circuler^ qu'elle ne communique aux corps gros- »siers qu'elle entraine que son mouvement circulaire DCt commun à toutes les parties, et que si les corps «grossiers a voient d ailleurs plus de mouvemens que »celui qui est commun au tourbillon^ ils le perdroient «bientôt en le communiquant aux petits corps qu'ils ren- » contrent, il est évident, dit-il, que les corps gros- »siers vers le centre du tourbillon n'ont point tant nde mouvement què la matière dans laquelle ils na- Dgent, dont chaque partie se meut en plusieurs façons » différentes, outre leur mouvement circulaire etcom- »mun. Mais si les corps grossiers ont moins de mou-

Pag. 366. •

jivemens^ ils font certainement moins d'edorts pour «aller en ligne droite^ et s'ils font moins d*efforts^ ils

»sont obliges de céder à cenx qui en font davantage net par conséquent de se raprochcr vei s le centre du atourbillon^ c'est-à-dire, qu'ils sont, d'autant plus pé- »88ns qu'ils sont plus solides. Bbis lorsque les corps «grossiers sont fort éloiî?nés du centre du tourbillon, ») comme le mouvement de la matière subtile 'est alors »fort grand;^ à cause qu'elle emploie presque tout son » mouvement à tourner autour du centime du tourbiU »loo> les corps ont d'autant plus de mouvemens qu'ils usoDt pfus solides, puisqu'ils vont de |a même vitesse »de la matière subtile dans laquelle ils nagent, ainsi ^ wils ont plus de iorce pour coiiliiiiicr leur iuouvenienl )>en ligne droite. De sorte que les corps grossiers, «dans une certaine distance du centre du tourbillon^ «sont d'autant plus légers qu'ils sont plus solides, wDescurtes % dit-il, sa voit que pour bien comprendre nia nature des choses^ il les lalloit considérer dans «leur origine et dans leur Naissance; qu'il falioittouwjours commencer par celles qui sont les plus sim- »ples et aller d'abord aux principes; qu'il ne iailoil «pas se mettre en peine si Dieu avoit formé toutes •choses peu-é«-peu par les voîes les plus simples ou •s'il les avoit établies tout d*un coup; mais de quel- )>ques manières que Dieu les eut formées, pour les iibien connoitre il falloit les considérer d'abord dans «leurs principes et prendre garde seulement dans la «suite si ce que Ton avoit pensé saccordoit avec ce

« Fag. S60.

»que Diea auroit fait. Il savott que les loix deiana-

»tiire, pur lesquelles Dieu conserve tous ses ouvrages ndaiis Tordre el dans la situation où ils subsisleot^ usont les roéines que celles par lesquelles il a pû •les formes et les arranger, car il est évident, dit-»il, »a Lous ceux (|ui considèrent les choses avec atlenviioù, que si Dieu navoit arrangé tout d'un coup tourtes choses de ia manière qu'elles se seroieni aran* »|ée8 par le tems, tout Perdre des choses se renver- »S5roit, puisque les loix de la conser vation seroient nctntraires à celles de la créaiioil. Si toutes choses 1» demeurent dans Tordre comme nous les volons, c'est ^»cf' que les loix du mQjivement, qui les conservent odans cet ordre, eussent été capables de les j mettre. »Ei si Dieu^ dit-il % les avoit mis dans un ordre «différent de celui où elles se fussent mises par les »loix du îTiouvement, toutes choses se rcnverséroient «et se luettroieui par la force de pes loix dans Tordre »oii nous les voions présentement.*^

Suivant la doctrine de cet Auteur, que je viens de ' raporter assez au long et qui est celle de tous les

Cartésiens, qui sont les plus sensés d enti e tuus les Philosophes, il est clair et évident que la formation

de tout cet univers et que la production de tous les ouvrages de la nature cl même leur ordre^ leur arrangement^ leur situation «t tout ce qu'il y a de plus beau^ de plus parfait en eux a pâ se faire^ comme j'ai dit, par les seules forces de la nature, c'est-àdire par la seule force mouvante des parties de la matière diversement configurées^ diversement combi* nées, diversement muées, diversement liées et diver* sèment modiOées les unes avec les autres. Car l«s Philosophes tout Déicoles et Cfaristicoles qu'ils soit, ne voient pas quMI soit nécessaire d'aucune aiire chose que cela, ni par consé(|uent d'aucune intdligence pour produire tous les elléts dont je viens de# parler^ puisqu'ils disent expressément que si Dieu ne les avoit pas arrangés tout d'un coup comme ils sont^ qu'ils s'y seroienl arrangés avec le tems par la force du mouvement. Et non seulement ils disent qu'ils se seroient arrangés ainsi avec le tems par la force et par les loix du nionvenienl, mais ils disent encore formellement, que si Dieu les avoit mis dans un ordre différent de celui ou ils se fussent mis par ces loix du mouvement^ que toutes choses se renverserdient^ el se niettroient par la force de ces loix dans Tordre ou nous les voîons présentement. Il est donc manifeste^ suivant cette doctrine de nos fameux Cartésiens Déicoles et Christicoles, que la production, que l'ordre et que l'arraugemenl, si admirable que Ton voudra, de tous les ouvrages de la nature^ ne démontrent et ne « prouvent nullement l'existence d'une Intelligence sou* verainement pai laite, et pas const-quenl qu'ils ne peuvent démontrer^ ni prouver l'existence d'un Dieu tout-

Oigitized by

puissant; qu*en tant que ce serait lui qui aurait créé la matiëra et qui lui aurait donné un mouvement.

LXXXVU.

Or j'îïi démontré ci-devant que la. matière Jie peut avoir été créée, ei quelle ne peut avoir que d'ellemême son mouvement; donc il faut nécessairement conclure, qu'il n'y a rien dans toute la nature^ qui (]('M!ionlre, ni qui proiivo rKxislence d'un Dieu toulpuissant et iniiaiment parfait, et par conséquent il faut dire, qu'il n'y en a véritablement points et que tons les ouvrages de la nature ne sont laits, et ne se font encore tous les jours, que par les seules loix naturelles et aveugles du mouvement, qui se trouve dans les parties de h matière, dont ils sont composés. Mais comment l'auteu^ de la reclieicho de la vérité a-t'-il pu dire, que si ce Dieu n'avait arrangé tout d'un coup toutes choses de la manière qu'elles se seraient arrangées avec le tems, tout Tordre des choses se renverseroit et que s il les a voit mises dans ^ un ordre diflérent de celui, où elles se fussent mises par les loix du mouvement, qu^elles se renverseraient toutes et qu'elles se mettroient par la force de ces loix dans Tordre, où nous les volons préscntemenL Car cet auteur se contredit ici et se confond manifestement lui-même; car quoiqu'il prétende que la matière n'a pù d elle-même avoir aucun mouvement.

et que tout ce qu'elle en a lui vient nécessairement de Dieu, prëmier Auteur du mouvement^ il ne pouvoit

pas dire qu'aucunes choses se seroient arrangées d'ellesmêmes avec le tems, ni qu'aucunes choses se renverseroienty si Dieu les avoit mises dans un ordre différeiii de celui, où elles se fussent mises par les loix du mouvement, il ne pouvoit pas même dirc^ qu'il y auroit eu aucunes autres loix du mouvement^ que celles que Dieu auroit établies^ ni que les loix du mouvement auroienl eu la force de mettre toutes choses dans l'ordre^ où nous les voïons présentement; car il est clair et évident, que des choses ne sauroient s'anan^er d'elles-mêmes dans un autre ordre que celui ou Dieu les auroil uiises^ si elles u a voient d'ellesmêmes aucun mouvement, et même si le mouvement quelles anroient d'elles-mêmes n'étoit plus fort que celui que Dieu leur auroit voulu donner. Puis donc qu'il reconnoil que toutes choses se seroient , arrangées d'elles-mêmes avec le tems dans Tordre où elles sont^ et que si Dieu les avoit mises dans un autre , ordre, elles se seroient renversées, et (j^'elles se seroient mises par la force des loix de leur mouvement dans l'ordre oii nous les voïons présentement, il fout donc qu'il reconnoisse aussi que la matière auroit eu d'eile-uiéme la force de se mouvoir^ et que les loix naturelles de son mouvement auroient même été plus fortes que celles du mouvement qu'elles pouroient avoir reçu <le Dieu, puisque les loix naturelles de .son mouvement auroient eu la torce de renverser toutes choses et de les mettre dans un autre état, que celui où Dieu les auroit mises. Cela étant il est visible

Oigitized by

que cet Auteur se contredit * en cela^ et fait mani-

feslenjent voir contre son propre sentiment, que la matière a d'elle-niéine son mouvement^ en quoi il se trouve^ comme sans y penser, obligé de reconnoitre et d'avoaer lui-même la vérité, qu'il tftche de combattre; c'est certainement la force de la vérité même, qui tait cela. S] bien que Ton pouroit dans cette occasîon-ci croire, que la vérité combattue pouroit se glorifier de tirer son salut de ses propres ennemis et de ceux-là même qui la iiaïssenl; c'est-à-dire de ceux-là même qui la nient et qui la combattent, f salutem ex inimids noairis et de manu omnium qui aderunt nos. Ce qui lait manifestement voir, comme j'ai dit, que tous les ouvrages de la oalure ne se sont faits d'abord et ne se font encore tous les jours, que • par les loix naturelles et aveugles du mouvement des parties de la matière Junt ils sont composés, et par conséquent qu'il n'y a rien dans la nature qui demeure, ni qui prouve l'existence d'un Dieu toutpuissant et iiiliiiiment parfait. C'est en vain qu'ils disent, que les choses visibles de ce monde portent en elles-mêmes le sceau et le caractère d'une sagesse toute divine,

* Fidi iniqnitatem et cotUradictioriem in civitcUe, Pdalni 54: 10,

t Lnct 1. 71,

Et ce qui confirme d'autaot plus cette vérité, ce . sont, comme j'ai déjà marqué, les imperfections, les défectuosités et les diflbrmités qui se trouvent si souvent dans les ouvrages de la nature, et particulièrement les vices et les méchancetés qui se trou** Teot si souvent dans les hommes et dans les bétes, et la niLiltilude d'infirmités, de douleurs et de maux qui les allligent et qui les tourmentent si souvent dans la vie, et enfin la mort douloureuse et languissante qui leur est inévitable. Car il n^esf nullement croïable qu'un si excellent ouvrier, que seroit un Dieu tout-puissant, infiniment bon, inûniment sage et infiniment parfait, auroit jamais voulu faire, ni laisser • dans ses ouvrages aucune imperfection, aucune défectuusilé, ni aucune difformité. Cela seroit trop con^ traire et trop oposé à sa nature bienfaisante. Pareillement il xï^esi nullement à croire, qui] auroit voulu laisser ou souifrir qu'il y ail aucun vice, ni aucune méchanceté dans les bommes, ni dans les bétes, ni qu'il auroit voulu les assujétir à tant de maux et à tant d'infirmités^, qui les rendent si misérables dans la vie, parceque cela seroit pareillement trop contraire et trop oposé à son infinie bonté et é sa souveraine sagesse, qui ne pouroit se démentir en souffrant aucun mal, ni aucun vice dans ses ouvrages.

PuFs donc que l'on voit manifestement et très-souvent des imperfections, des défectuosités et des difformités dans les* ouvrages de la nature, et que Ton

voit manifestement et très-souvent quantité de vices et

de méchancetés dans les liommes et dans les bêtes, et que l'on voit manifeslenieat encore, qu'ils sont les uns et les autres assujétis à une infinité de maux et dUnOrmités, quj les rendent misérables dans la vie, c'est encore une démonstration claire et évidente, qu'ils ne sont point les ouvrages d'un Etre infiniment parfait, mais seulement les ouvrages de quelques eau* ses aveugles et défectueuses, comme sont les diverses parties de la matière, dont ils sont composés, leurs diverses flgures, leurs divers mouvemens, leurs di«* verses combinaisons, leurs divers assemblages et leurs diverses nioiiilications. Tout évident que cela soit, nos idolâtres Déicoles sont si prévenus et si infatués, nonseulement de Texistence, mais aussi de la bonté et de la sagesse infinie de leur Dieu, que nonobstant cela (tant ils sont ingénieux à se tromper et à s'aveugler eux-mêmes), ils s'imaginent et veulent absolument se persuader que non-seulement les imperfections, les défectuosités et les difibrmités, qui se Lrou- * vent dans les ouvrages de la nature, mais aussi que les plus grands vices, que les plus grandes méchancetés et que les plus grands maux, qui se volent dans le monde, sont même des ellèts particuliers de sa bonté et de sa sagesse infinie, qui est telle, suivant leur dire, qu'il a mieux aimé tirer le bien du mal, que de ne pas permettre cju'îl y ait aucun mal. C estce que du expressément leur grand Miimadolin St. . Augustin: * Dieu, dit-il,* est si bon et si sage, qu'il

* Aog. EusienUa DeL ,

a jugé plus à propos de tirer le bien du mal, que de ne pas permettre qu'il y ait aucun mal. Melius enim, dit-ii, judicavit de malis bona facere, quanhnuUa nulla esse permiltere.

Mr. de Cambrai passe légèrement sur cet article . et il voudroit bien méra» qu'on n'en parlât point; et c*esi sans doute^ parce qu'il sentoit bien, qu'il n'avoit pas de bomies raisons à dire sur ce sujét; car s'il en avoit eu^ il n'aiiroit pas manqué de les étaler et de les faire amplement valoir dans son livre de l'Existence de Dieu *. Que l'homme admire (Jonc, ditil ù cette occasion, ce qu'il entend (c*est-à-dir.e ce qu'il voit de beau et de bon dans la natuf^) et qu'il se taise^ dit-il, sur ce qu'il n'entend point (c'est-àdire sur les vices et sur les imperfections, que l'on y voit), mais après tout, dit-il, les vrais défauts même de cet ouvragé (c'est-à-dire du monde) ne sont que des imperfections que Dieu y i\ laissé, pour nous avertir qu'il L'avoit tiré du néaot. Il n'y a rien dans rUnîvers^ ajoute-t'-il, qui ne porte et qui ne doive porter également ces deux caractères si oposés; d'un côté le sceau de Touvrier sur son ouvrage, de l'autre côté la marque du néant, d'où il est tiré et où il peut retomber à toute heure. C'est, dit-il, un mélange incompréhensible do hassesse et de ijfrandeuj , de fragilité dans la matière et d'art dans In façon... Les défauté qu'on y trouve, viennent de la volonté libre et déréglée de l'hoïnme, qui les prodoit par son dé* règlement ou de celle de Dieu, toujours sainte et

^ • Fénélon De l'Eiiëeiioe de Dieu. pag.

toujours juste, qui veut tantôt puim les hommos infidèles 6i tantôt exercer |>ar les méchaos ies bons, qu'il veut perfectionner *.

Ce (jui revient justoment au langaj^e ordinuirc des esprits simples et crédules^ qui disent el qui croient bonnementi que les maux e^ les afflictions de cette ▼ie sont des faveurs du ciel, et que Dieu les leur envoie pour les hunnlier, pour les châtier miséricordieuseraent de leurs vices ou pour les exercer et éprouver leur vertu, comme on a coutume d'éprouver Tor dans. lu fournaise^ a6n de les rendre par ce moîen d'autant plus dignes des récompenses du ciel, et qu'enfin Dieu me permettroit jamais aucun mal, si ce n'é* toit pour en tirer quelque plus grand bien. Ne pensez i'iis, (lit leur grand Mirmadolin S. Augustin, que les médians soient inutilement au monde, el que Dieu n'en fasse rien de bon, car s'il les laisse vivre, • cVst, dit-il, ou afin qu'ils se corrigent, ou afin qu'ils exercent ia patience des bons. Ne putelisy dit-il, gro~ t08 esse malos in hoc mundo et nihil boni 4e Mis agere Deum. Omnis malus mil îdeo vivU ut eorriga' tur, nul ideo vivit, ul per illum bonus exercealur, Ne voilà t'-il pas une raison bien subtile et bien décisive? f Nos iniquités même, disent nos pieux Christicoles, relèvent la justice de Dieu, nos vices et nos ' ^ mt'clianc«'tés rendent d'autant j>ius j econmiandables sa bonté, sa patience et sa miséricorde j>nvers nous; nos mensonges font que la vérité de Dieu éclate davantage pour sa gloire. S'il n'y avoit point eu de ty-

* JM. pag. S94. t BMi* 3. 6» |

rans, disent-ils^ Jésus-Christ n'auroit pas eu tant de si glorieux martyrs; s'il n'y avoit point eu de démons à combaltÉ^e^ il n^y auroit point eu de ?ictoires^ ni de couromit! a |Hélendre. Si les hommes n'avoieal aucun mal a souffrir dans la vie^ ils y seroient trop heureux et contens, et ne voudroient jamais la quit* ter. SHI n'y avoit rien pour les humilier, ils seroient trop orgueilleux et superbes. Si Dieu ne puuissuit jamais les hommes en ce monde-ci^ ils croiroient qu'il n'y auroit point de Providence divine, et s'il les punissoit toujours, ils s'imagineroient qu'il n'y auroit plus rien à craindre^ ni à espérer eu 1 autre vie, mais en punissant quelques-uns comme il fait, il fait voir sa Providence divine^ et ne punissant pas toujours les vices, comme eu ne récompeiksaiil pas toujours la vertu en ce monde-ci^ il fait entendre aux hommes, qu'il y a des récompenses et des cbfttimens en l'autre. Enfln, disent nos Christicoles, si la verlu n'avoit rien à combattre contre les vices, ni contre les méchans, elle ne triompheroit jamais, et ainsi elle n'auroit pas tant de gloire, ni tant de mérite qu'elle en a. Ce u'est que par de telles ou autres semblables vaines et frivoles raisons, ce n est que par de tels m autres semblables vains et frivoles raisonne- Oiens, que nos superstitieux Déicoles et Christicoles se persuadent et voudioieut persuader aux autres que tous les défaits, qui se trouvent dans les ouvrages de la nature, que tous les vices et (|ue toutes les luechancelés des tiummes, et «^enéraleaienl (jue tous les maux^ qm se voient dans le monde, ne sont uulleiment contraires^ ni oposés à la bonté, ni à la justice

non plus qu'à la sagesse iofinie d'un Dieu tout^puissant qui sait, quand il lui plait, tourner le mal en bien^ et qui en eilct ne permet tous les défauts^ tous les vices et toutes les méchancetés et tous les autres maux, qui se voient dans le monde, qu'afln d^en tirer 4uelque [An» grand bien, soit pour la manifestation de sa gioue^ soit pour le plus grand bien et pour le plus grand- bonheur de ses créatures; et par conséquent, disent-ils, on ne peut et on ne doit tiror de-là aucune conséquence contre la vérité de 1 existence d'un Dieu Créateur tout^puissant, infiniment bon et infiniment sage.

. Voilà à peu prés tout ce que nos superstitieux Déicoles sauroieot dire pour tâcher de sauver et de mettre é couvert la prétendue bonté et sagesse infinie de leur Dieu^ qui à toujours laissé^ qui laisse et qui souffre encore tous les jours qu'il y ait tant de maux^ tant de défauts^ tant de vices et tant de méchance^ tés dans le monde. Des prédicateurs qui voudrotent éxercer leur zèle et faire paroitre leur élo(|uonce par quelques beaux discours sur ce sujét^ pouroient à Tavanture alléguer et foire valoir ces sortes de raisons et pouroîent par-là contenter des peuples ignorans qui les écouteroient, et qui ne regardent que superficiellement les choses^ sans les aprofondir. Mais que des Philosophes^ que des Théologiens et des Docteurs qui paileiiL et qui raisonnent en Philosophes et on Docteurs et qui doivent aprpfondir les choses et ne rien avancer^ ni soutenir que sur de bonnes et solides raisons^ s'amusent à conter de telles sornettes et prétendent par des raisons si vames et si frivoles i

in. 15

répondre suffisamment à un argument qui .les presse et qui les serre de si prés, ils mériteroient plutôt 'd'être raillés que d être sérieusement réfutés. Mais il faut néanniams faire voir la vanité et la foibleiïse de cette réponse* Car i^. s*il ne servoit qu'à dire que c'est pour tirer ces prétendus plus grands biens que Dieu auroit laissé tant de défauts et d'iin|inrfeclions dans les ouvrages de la nature et que c'est pour tirer quelques plus grands biens, qu'il soufifre et qu'il permet qu'il y ait tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés dans le monde, ce prétexte est tout facile à alléguer. S'il étoit véritablement bien fondé, il n'y aoroit rien de plus facile à concevoir que cotte raison, car on conçoit facileuient qu'il est de la sagesse et de la prudeoce humaines de soulfrir et de . permettre quelque léger tnal pour en éviter quelque plus pfrand ou pour en tirer quelque plus grand bien. Ët ainsi Mr. de Cambrai n'auroit eu que faire de dire, comme il a fait à l'occasion des défauts, des vices et des maux qui sont dans le monde, que c'est un mélange iiicoiiipréhensible de bassesse et de grandeur^ puisque ce n est pas un mislére incompréhensible que de vouloir faire ou de vouloir souffrir quelques légers petits maux pour en éviter de plus grands ou pour en tirer de plus grands biens. iMais en cela même qu'il dit que le monde est un mélange incompréhensible de bassesse et de graudeur, il fait aulanl li injures que d'honneur à son auteur puisqu'il TaccuSe en cela d'avoir fait des bassesses aussi bien que des grandeurs, c'est-à-dire d'avoir fait des cho* ses méprisables aussi bien que des choses estimables.

Or il oe convieoi ntillement à un être tou^puissant et infiniment parfait de faire des bassesses parmi les

grandeur s, c'est-à-dire de la ire des choses méprisables avec des ciiQ;^s estimables. Et ainsi ce que Monsr. de Cambrai trouvé de plus grand et de plus admirable dans la nature, n'étant^ selon lui^ qu*un mélange iucoiiijirelieiisible de grandeur et de bassesse, ne prouve nullement lexistence d'un Dieu tout-puissant infiniment bon et infiniment sage.

2^. Quand nos Clirislicoles disent que Dieu no soullre ou qu*il De permet tous les défauts^ tous les v>ces^ toutes les méchancetés et tous les autres maux qui se f^Henl dans le opuonde^ qu'afin d*en tirer quelques plus grands biens, il faut qu'ils entendent par ces prétendus plus grands biens quelques plus grande biens corporels ou temporels^ comme sont les biens de ce moifde, suit les biens du corps, soit les biens de iame ou de res.prit, ou qu'ils entendent les prétendus biens d'une autre ?ie; et sajiis doute qu'ils ' entendent les uns «t les autres^ suivant leur sentiment, les plus estimables et les plus considorables. A Fégard des prétendus plus grands biens spirituels de la grâce ou de ces jirétendus plus grands biens d'une autre vie, c'est une pure illusion de dire ou de penser qu'un Dieu iniimmeul bon, iniiniinent sage voudroit pour cela laisser des défauts et des difformités dans ses ouvragés ou qu'il voudroit pour cela permettre et souffrir qu'il y ait tant de vices, tant de méchancetés et tant d'autres ma usl dans le monde. C'est, dis^je^ une illusion de s'imaginer cela^ non seulement parce qu'il n'y a véritablement aucuns de ces prétendus

biens spirituels de grâces divines^ ni aucune autre m que celle-ci^ mais aussi^ quand il y aurait toutes sor«>

tes (le ces prétendus biens spirituels de la grâce d'un Dieu (ce qui seroit à prouver et non à suposer) et qu'il y auroit ?éritablement des biens éternels, après cette vie^ ce ne seroit nullement une raison^ ni un motif à un Dieu tout-puissant^ infiniment sage^ de vouloir pour cela laisser tant d'imperfections, tant de défectuosités et tant de difformités dans ses ouvrages ; et ce ne seroit nullement une raison, ni un motif en lui de vouloir pour cela permettre et soulfrir qu'il y ait tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés dans le monde^ attendu que tous ces maux, tous ces défauts, tous ces vices et toutes ces mechancetés*là n'ont d'eux-mêmes aucun raporl à ces prétendus biens spirituels de la grâce, ni à ces^ prétendus biens éternels dune autre vie. Ils ne sont nullement nécessaires pour cela, et ne sauroient d'eux-mêmes contribuer en rien à la production ni à Tacquisition de ces prétendus biens; au contraire les imperfections et les défauts et particulièrement les vices et les méchancetés des hommes seroient plùlèt des obstacles et des empéchemens à ces sortes de biens, puisqu'il est évident que ceux qui ont des imperfections et des déiauts sont moins digues de mérite, de faveur et de considération que ceux qui sont parfaits, et que ceux qui sont vicieux et médians sont plus dignes de cbâtimens que de récompenses.

Et à Tégard des justes et des gens de biens, ou des innocens qui souffrent patiemment et constamment les maux et les alUictions de la vie, j'avoue qu ils

Oigitized by

80Dt très-louables en ceb, qu'ifs sont difi^es de compassion, et qu'ils niériteroient bien de recevoir la . récompense de leur vertu. Mais dire qu uu Dieu loutpuissant^ infiniment bon et inlininlent sage voudroit leur en?oier ces maux et ces afflictions-lâ sous prétexte d'un plus Itu ii, sous prf^texte d'exercer leur patience et de vouloir les purUier et les perfectioner dans la vertu, pour les rendre ensuite d'autant plus heureux et d'autant plus glorieux dans le ciel^ c^est, dis-je, encore un coup une illusion^ non seulement par la raison que je viens de dire, mais parce • qu'un tel prétexte de ces prétendus plus grands biens nVsl (ju une liclion de Tespril liuniain, qui est in^^énieuse à se tromper lui-méiue quand, il veut. El pour preuve évidente de cela est qu'ails ne sauroient donner aucunes preuves de ce qu'ils disent, et qu'il leur seroit nussi facile, (à nos Dcicoles et à nos Cliristicoles) il leur seroit, dis-je, aussi facile d'alléguer à faux prétexte, comme de l'alléguer avec vérité; et qu'il pomoil, ce faux prétexte, être aussi facilement allégué par des trompeurs, par des moqueurs et par des imposteurs, comme par des personnes de probité, qui diroient vrai ou qui croiroient dire vrai. Or une raison que Ton peut égah iuent alléguer à faux comme une vérité et qui peut-être aussi facilement alléguée par des trompeurs, par des moqueurs et par des imposteurs, comme par des gens de probité et de bonne foi, n est d'aucun poids, ni d'aucune considération et ne peut nullement servir de preuve, ni de témoignage de vérité; par conséquent c'est une illusion à nos Déicoles de croire suilisainment répondre à un argu-

ment qui les presse^ par une si vdirie raisoti qui n'est fondée que sur leur imagination et qui n'est véritablement qu*an6. vaine fiction de leur esprit. Ils font en quoique façon, en parlant ainsi.de leur Dieu, c6 que iont quelques fois certaines gens, qui, voiaut qu'ils ne peuvent venir à bout dé ce qu'ils voudroient bien faire,, font semblant de ne vouloir pas le faire, ou qui ne pouvant eniji(*clier ce qu'ils voutiiuiiMil bien pouvoir empêcher, font semblant d'y consentir^ et de ne pas vouloir Tempécher, et disent pour couvrir leur foiblesse et leur in)[)nissance, que c'est qu'ils le veulent bien ainsi et qu'ils le veulent pour telle ou telle raison qu'il leur plaît d'alléguer. Nos Déicoles font, dis-je, en quelque façon la même chose en faveur de leur Dieu. Ils ne sauroienl ahsoliiinenl nier que les défauts et que les difformités, qui se trouvent dans des ouvrages, ne soient des marques évidentes de TinsufiBsance ou de l'imperfection de l'ouvrier qui les a fait; ils ne sauroient nier absolument que les maux et que les afflictions ne soient contraires au bien de la nature; ils ne sauroient nier absolument que les vices et les méchancetés des hommes ne soient contraires à la véritable sagesse et à la véritable bonté; ils ne sauraient nier non plus qu'il n'y ait souvent plusieurs défauts et plusieurs dilTormités dans les ouvrages de la nature; lis ne sauroient nier qu'il n'y ait quantité de maux et d'afflictions dans le monde, qui rendent Ifes hommes misérables et malheureux dans la vie; et enhu ils ne sauioient nier qu'il n*y ail quantité de vices el de méchancetés parmi les honuues. Ce seroit affaire à un Maître tout>»puissant, infiniment bon et

infiniment sage de rendre tous ses ouvrages parfaits, d*empécher toutes sortes de maux^ toutes sortes de

vices et de méchnncclés, ot à procurer toutes sortes de biens et de félicités à ses créatures, la raison naturelle nous l'ait évidemment voir cela.

Mais nos Déicoles, voîant que leur prétendu Dieu ne se met nullement en devoir de rendre tous sei> ouvrages parfaits, qu^jl ne se met nullement en devoir d'empêcher les maux, ni même d*empécher les vices et les inéchiincetés des hommes, qu'il y a lieu de tirer une conséquence que ce prétendu Dieu toutpuissant n'est point, ils ont été réduits à cette extrémité, que d^étre obligés d'avoir recours à une si foible raison que celle que je réfute ici, |)our tâcher de défendre leur opinion et pour tâcher de mettre en même tems à couvert la foiblesse et Timpuissance de leur Dieu, sons ce vaifi prétexte, que c'est pour un plus grnnd bien spirituel ou corporel présent ou avenir qu'il laisse des défauts dans ses ouvrages, et qa*il souffre qu*il y ail tant de maux^ tant de vices et tant de méchanc-elés dans le nioude. Ils font bien , (jour mieux couvrir l'erreur et la fausseté de ce qu'ils avancent et pour se mieux tromper eux-mêmes, de dire que c'est pour quelques plus pfrands biens spirituels ou corporels, présens ou à venir que bieu permet et souffre qu'il y ait tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés dans le monde; car slls ne disoient qtio pour quehpirs plus grands biens présens dans celle vie, l'erreur el la fausseté de leur dire seroit lro[) grossière et trop manifeste; puisque Ton voit cl qu'ils voient eux-mêmes manifestement tous

les jours quantité de maux^ quantité de vices et quan*

tlié de méchancelés^ dont ils ne sauroient dire, qu'il en vienne dans ce monde«ci aucun véritable bien cor* pore! ou spirituel^ et par conséquent leur dire se trouve manifesleiuenl faux à cet égiird. Reste donc à snvoir s'il en vient toujours quelques plus grands biens spirituels ou corporels dans l'autre monde. Or y onl^ils été voir pour en savoir des nouvelles? Qui leur a dit que cela étoit ainsi? Quelle expérience eu ont-ils? Quelles preuves en ont-ils? Certainement aucunes^ li ce n'est celles qu'ils prétendent tirer de leur foi, qai n'est qu'une eroiiince aveugle de choses, (|u'ils ne voient points que personne n a jamais vues et que personne ne verra jamais. Or un dire^ une réponse, me opinion, qui n'est fondée que sur une telle croîance, n'est fondée sur rien^ n'est d'aucun poids^ ni d aucune considération ; par conséquent c'est manifestement une erreur et une illusion à nos Déicoles et à nos Chris** licoles de dire, comme ils font, que Dieu ne permettroil jamais aucun mal, si ce n'étoit pour en tir«r quelque plus grand bien dans ce monde ou dans l'autfe.

D'ailleurs quoique d'un mal il en arrive elFeclirement quelque lois quelque plus grand bien cl qu'il soit vrai de dire qu'il est de la prudence et d« la sagesse des liommes de faire ou de laisser faire quelque niomdio niLil, |i(>ur en éviter quelque plusprand, ou pour procurer quelque plus grand bien, il ce s'en suit pas de-là que l'on puisse dire la même chose d'un Dieu tout-puissant; c'est une erreur et jne illusion de s'imaginer cela; et la raison é vidante de ' cela est que les hommes, n'étant pas tout-'puîssans

pour faire tout ce qu'ils voudroient^ il arrive assez souvent qu'ils ne sauroîent empêcher certains plus

graiul> maux sans en faire ou sans en suulîi ii quelque moindre. En un môt ils se trouvent assez souvent dans la nécessité de faire ce qu'ils voudroient bien d'aillours ne pas faire, ou dans l'iuipossibililé de l'aire ce qu'ils voudroieot bien pouvoir faire dans ces sortes de cas. Les hommes sont obligés de plier sous les lois de la nécessité en se conformant aux 'teros et aux lieux ; et on ne doute point qu'il ne soit plus à propos dans ces occasions-là de faire ou de laisser faire et de souffrir quelque moindre mal^ afin d'en éviU'i de pliis grands, ou afin de proiuier quelques plus grands biens. C est pour celte raison^ par exemple^ que des pères et des mères se trouvent asses souvent obligés de châtier rudement leurs enftns^ afin de les corriger et de les rendre plus sages ^ et plus obéissans. C^est par cette raison que des magistrats se trouvent souvent obligés de punir sévèrement des coupables, pour donner roxoniple aux autres. C'est pour celte raison que des blessés se font quelquefois couper un bras ou une jambe^ pour sauver la vie du corps, et une infinité d'autres semblables cas dans lesquels les hommes se trouvent obligés de faire, ou de laisser faire et soutTrir ce qu'ils ne voudroient point d'ailleurs faire ni souffrir, s'ils pouvoient tout ce qu'ils voudroient et comme ils le voudroient.

Mais ce n*e$t pas de même d un Dieu que Ton dit, que Ton supose être tout-puissant; car s'il étoit effectivement tout-puissant, comme on le dit, il pouroit raciicment faire toutes sortes de biens et empêcher

toutes sortes de maux^ et ne pouroit jamais se trouver^ comme les hommes foibles et mortels, dans cette

fâcheuse nécessité de faire ou de soullnr aucun mal, pour faire a^cun bien, ni pour éviter aucun plus grand mal^ de sorte qu'il pouroit librement et facilement faire toutes sortes de biens, sans qu*il soit pour cela obligé de faire, ni de permettre ou souffrir aucun mah Et pareillement il pouroit trés-facileroent empêcher entièrement toutes sortes de vices et toutes sortes de ni;jux, sans relard el sans diminution d'aucun bien; il n'auroit qu'à vouiou* et tout se fcroit selon le bon plaisir de sa volonté. Si donc il ne fait pas tont le bien, qu'il seroit convenable de faire à toutes ses créatuif's, et s'il n'empêche pas loujuuis le mal, qui pouroit leur nuire, il faut nécessairement que ce soit ou parce qu'il ne veut, ou parce qu'il ne peut. Si c'est parce qu'il ne veut, il nVsl <loiic pas iniiniment bon, comme on le veut suposer, puisqu'il ne veut pas toutes sortes de biens, car un Etre, qui seroit inlintment bon et infiniment sage, ne manque* roit jamais de bonne volonté, el ainieroil nécessairement toujours à faire le bien. Et si c'est, parce qu'il ne peut qu'il ne fait pas toujours le bien, et qu'il n'empêche pas toujours le mal, il n'est donc pas toul-puissant, comme on le dii, parceque rien ne peut être impossible à celui qui seroit tout-puissant

Il ne serviroit de rien de dire ici, que les hommes fort souvent ne méritent pas, que Dieu leur fiisse tout le bien qu il pouroit el qu'il désireroit leur faire, et qu'au contraire ils méritent souvent qu'il les châtie pour les maux el par les afflictions, qu'il leur eu-

voie, afin de les rendre plus sa^es et plus vertueux.

11 lie serviioit do rien, dîs-je, de dire cela^ parceqiie, suivant la doctrine même de nos Déicoles et de nos Christicoles, les hommes ne peuvent av^ d'autres vertus, ni d^autres mérites que ceux, que Dieu leur donne par sa pure grâce et miséricorde. Ils ne peuvent non plus faire aucun bien, ni éviter aucun mal, • ni s'abstenir d^aucun vice, ni d'aucune mauvaise ac* tion, qu'autaiil que ce même Dieu leur en donne la grâce et la Torce; do sorte que tout ce qu'il y a de bien ou de bon dans les hommes sont, suivant leur doctrine, de purs dons, de Dieu. Témoin ce qui est marqué dans leur concile de Treute, où il est expressément marqué^ que la bonté de Dieu est si grande envers les hommes, qu'il veut même que ses purs dons leur servent de mérite *. Tanta est erga hominés Dei bonilas, ut eorum velit esse mérita, quae sunt ipiius dona* Ët dans une de leurs oraisons f publi- % qoes ils disent, Deus de eajm munere venit ut tihi a {idelibus tins digne et laudahililer serviatur. Et ailleurs Deus a quo cuncla bona procedunt. Et ailleurs Deus a quo saneta desideria reeta ceneiUa et justa sunt opéra. Et [»lusieurs autres semblables endroits, qui iont luanifestement entendre que non-seulement toutes sortes de biens, toutes sortes de vertus et toutes sortes de mérites viennent de Dieu; mais aussi que toutes les honnes pensées, que tous les bons désirs, que toutes les bonnes aliections et que toutes les bonnes oeuvres, que font les hommes, viennent de sa pure grâce.

* besa. 6 Cftp. IS. f ÛoiniD U. post Pent. •

D'oii il s'en suit évidemment, suivant leurs principes^ que si Dieu leur donnoit toujours la grâce et là

force d'éviter le mal, ils ne méritoroiont jamais aucuns cbàlimens, et que s'il leur doonSil toujours toutes les vertus et tous les mérites, qui leur seroient nécessaires, ils mériteroient toutes sortes de grâces et de bénédictions. Et s'il arriver au contraire que les hommes ne fassenir pas tous le bien, qu'il leur seroit convenable de faire, et quMIs ne s'abstiennent pas toujours du mal, dont ils devroicnl s'abstenir; et que pour ce sujet ils se rendent plutôt dignes des chàtimens de Dieu, que ie, son amitié et de sa grace^ c'est certainement plutôt la faute de Dieu même, que non pas celle des hommes, puisqu'ils ne sauroient faire le bien, que Dieu ne feroit pas en eux et qu'ils ne sauroient éviter le mal, qu'il ne leur donneroit pas la force d'éviter; ils pouroicnt mémo lui reprocher et lui dire avec le Prophète Isaïe, qu'il seroit lui-même la cause de tous leurs vices et de tous leurs égare*mens, et ils pouroient lui dire aussi bien que ce Prophète: Pourquoi Seigneur nous avez-vous fait aller contre vos commandemens; vous avez durci nos coeurs, afin que nous n'aîons aucune crainte de vous Quare errare nos fecisti, Domine! de viis tuis: indurasti cor nostrum ne timeremus le. Ainsi il est ridicule à nos Déicoles et à nos Gbristicoles de dire, comme ils font, que Dieu ne fait pas aux hommes tout le bien, qu'il pouroiL leur faire, sous prétexte qu'ils ne mériteroient pas qu'il le leur fasse. Et il est pareiile-

♦ laaïc 63. 17.

ment ridicule à eux de dire, qu'il leur envoie des

maux et des aOlictions, sous prétende qu'ils mériteroienl ses chalimens; puisqu'ils ne poutoient avoir d^autres vertus, ni d'autres mérites, que^ ceux qu^il leur donneroit.

D'où je reviens à mon argument et je dis, que si Dieu ne donne pas toujours» aux hommes les dons de sa grâce pour leur faire pratiquer la vertu, afin de mériter ses faveurs et ses récompenses, ou pour les empêcher et les préserver de mal iaire^ alin de ne point mériter ses disgrâces et ses chàtimens;. c'est, ou parcequ^il ne veut pas, ou parcequMI ne peut pas toujours les leur donner. Si c'est parcequ'il ne veut pas toujours les leur donner, il n est certainement pas infiniment bon, puisqu'il manque de bonté à leur égard; parce qu'un Etre qui seroit infiniment bon se plairoit toujours à bien faire, et même à faire du mieux quil pouroit. Ainsi les hommes,, aiant néees^ sairement besoin du don de ses graees pour bien vi-^ vre et pour bien pratiquer la vertu, il ne les laisseroit pas manquer de ses grâces. Ët si cVst parcequ'il ne peut pas toujours le leur donner, il n^est certainement pas donc lout-puissant, puisqu il ne pouL pas toujours bien faire, ni toujours empêcher le mal, Ët s'il n'est pas infiniment bon, ni tout-puissant, on né peut pas dire^ qu'il soit véritablement Dieu.

Par où il est facile de voir que loisque nos Déicoles disent, que les hommes ne méritent pas que Dieu leur fasse tout le bien, qu'il pouroit leur faire et qu'ils méritent nii contraire, qu'il leur envoie des maux et des al&ictious pour les punir de ieprs mé-

cbancetés> ce it est encore qu'un vain (irétexte^ qu'ils allégueni pour tâcher de couvrir la foiblesse et l'iaipuissaoce de leur Dieu, et pour entretenir les peuples i|^norans dans leur ignortince. iMais ce qu'il y aui oit de particulier dans une telle conduite d'un l'aire infiniment parfait, serolt son adresse de savoir si lieureusement tirer ainsi les plus grands biens des plus grands maux et des plus grands défauts, qu'il voudroit laisser dans ses créatures, aussi bien que des plus grands vices et des plus grandes méchancetés, qu'il voudioiL laisser dans les hommes. Car ce seroit déjà une assez étrange iM>nté et une assez étonnante sagesse dans un Dieu de vouloir, par un principe de bonté et de sagesse, bire souffrir tant de peines et tant de maux aux hommes, et de vouloir permettre qu'il y ait tant de si grands et tant de si détestables • maux, aussi bien que tant de si grandes et si abominables niéchaucelés, qu'il y a dans touL J13 monde. Seroit-il à croire, ou méoie seulement à peitser qu'une bonté et qu'une sagesse divine voudroit tendre au Yéritabie et plus solide bien par des voies si contraires au bien même, et qu'elle voudroit établir le bien par ia destruction du bien même? I^si-il àcroiie, ou seulement à penser, qu'elle voudroit sanctifier et perlectiùiiiiei' ses eréalurcs par les dctiiuls, par les vices et par les imperfections même! Qu'elle voudroit les rendre bons par la méchanceté même! Qu'eUe i<oudroit les rendre plus sages, par ia folie même ! Qu'elle voudroit les rendre clairvoïans par l'aveuglement mémeî Qu'elle voudroit les faire vicieuses pom* les rendre vertueuses, et qu'elle voudroit enfin Jes rendre Jieu-

relises ga les faisant vérilablemenl malheureuses! C'est coînme si on disoit qa'un habile el ingénieux ou?rier^ qui auroit fait quantité irexcellens ouvrages voudroît les laisser gâter ou les laisser déchirer^ sous prétexte de les rendre plus beaux et plus parfaits, quoique l'on ne vit jamaLs que cela les rendit plus beaux/ ni' plus parfaits. C'»*8t conuiio si on disoit qu'un ijun et ss^e prince voudruit laisser oprimer ou faire pilier en toutes manières ses sujéts et ses peuples^ sons prétexte de rendre son Rolaume plus florissant, et ses peuples plus riches et plus heureux, quoiqu'on ne voïe jamais qu'ils en deviennent plus heureux, ni plus florissants. C^est, comme si on disoit, qu'un sage et prudent médecin voudroit laisser empoisonner ou lauc empoisonner ses malades et laisser venir la gangrène dans leurs plaies^ sous prétexte de tes mieux guérir et de leur rendre une meilleure santé; quoiqu*on ne vit jamais qu'il en guérit aucun pnr cette sorte de voie. C'est comme si on disoit qu'un sage Philosophe voudrait faire faire des folies et des extravagances à ses Disciples, sous prétexte de les rendre plus sages, quoique l'on ne les vit jamais devenir plus sages par ce moîen-là. EuGn c'est, comme si on disoit, qu'un parfaitement bon père de famille voudroit laisser aller ses enfans à toutes sortes de vices el de méchancetés, et les laisser se battre, se déchirer et s'égorger les uns les autres, sous prétexte de vouloir leur faire plus de bien et les rendre plus heureux, quoiqu'on les vit toujours misérables et malheureux.

Et comme il seroil tout-à-fait ridicule de dire, que ce seroit pour un plus grand bien qu'un pére de b-

mille voudroit laisser faire ainsi^ qu'il seroiu ridicule de dire, que ce seroit pour un plus grand bien qu*un médecin voudroit laissoi ainsi eiii|)oisonner ou faire empoisonner ses malades^ el laisse venir la gangrène dans leurs plaies; qu*il seroit ridicule de dire, que ce seroit pour un plus grand bien qu*un Prince voudroit laisser opriaier et faire pillei ise^ ptuples; et qu enlin il seroit ridicule de dire, que ce seroit pour embellir et pour perfectionner des excellens ouvrages, qu*un habile et ingénieux ouvrier voudroit les faire gâter et les faire déchirer; de luénie aussi et à plus forte raison il est ridicule à nos Déicoles et à nos Christicoles de dire^ comme ils font^ que ce seroit pour un plus grand bien, qu un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit permettre et soufirir, qu'il y ait dans le monde tant de si effroïables maux et tant de si abominables méchancetés, qui tendent évidemment à la ruine et à la destruction générale de tout le bien, plutôt qu'à rétablissement d'aucune bonne chose.

Mais encore comment peuvent*il$ dire^ que leur Dieu veuille permettre pour un bien et soullnr, qu'il y ait tant de si grands maux el tant de si grandes méchancetés, puisqu'ils conviennent tous de cette maxime de leur morale, (jui dit, qu'il ne faut jamais faire de mal pour qu il en arrive un bien. Non sunt facienda mala ni eveniarU bona. S'il u'est pas convenable, ni à propos de faire aucun mal (c'est-à-dire aucun péché) pour qu il en arrive aucun bien, pourquoi donc pensent-ils, que leur Dieu voudroit permettre et soutlrir, que tant de maux se fassent et que tant de crimes et de péchés se commettent, afin qu'il en arrive du

bien? Seroit-ce par ce qu'étant ie Souverain et Haitre et Seigneur de tentes choses, il lui seroit permis de

faire luul ce qu'il voudroit? Ou parce qu'étant infiniment bon et infiniment sage, il 'seroit plus convenable à son infinie bonté et à son infinie sagesse de faire le mal ou de souffrir ((ue le mnl se fasse |>oui eu liier quelque bieu^ qu'il ne seroil convenable à aucune créature de le faire ou de le souflrir pour une pareille fin, ou pour un pareil motif? H est, ou il seroit ridicule d'avoir seulement cette jiensée. Ainsi on peut dire, que c'est un paradoxe ridicule et absurde de dire, que c'est pour un bien qu^un Dieu infiniment bon el infiniment sage voudroit permettre et soulli'ir qu'il y ait tant de maux et tant de méchancetés dans le monde* Ce seroit un paradoxe qui seroit encore inouï, si nos fanatiques Christicoles et notamment les Prêtres ne se rétoient imaginé pour couvrir la foiblesse et l'impuissance de leur Dieu et pour entretenir en même tems les peuples dans l'erreur, dont ils tirent leur profit et toute leur subsistance.

Mais comme on ne peut nier qu'il ne soit quelquefois à propos de faire quelque mal pour en tirer quelque bien, il s'agit particulièrement de savoir dans quelles occasions et dans quelles circonstances cela se peut légitimement et prude tn ment faire. Or je 'trouve que cela ne se peut légitimement et prudemment faire (jue dans deux, sortes de circonstances, encore faut-il qu'elles soient toujours accompagnées Tune de Tautre. La prémiére est^ lorsque le bien que Ton prétend tirer du mal est plus utile^ plus avantageux, plus nécessaire que le mal^ que [ ou feroit^ ue UL 16

seroil nuisible ei dommageable; car il est constant . que si le bien que Iod préteodroit tirer du mal n'étoit pas plus considérable que le mal que Ton feroit^ il n'y aiiroit ni prudence^ ni sagessi; à le taire, et ce seroit même une folie de le taire, si le bien que ron prétendroit en tirer iie devoit pas être si grand que le mal que Ton feroit pour Favoir.

La seconde ciicouslauee^ ou condition requise, pour pouvoir légitimement et prudemment faire quelque mal pour en tirer quelque bien, est qu'il soit absoluiiit^iit nécessaire de l'aire ce mal poui avoir le bien que l'on prétend en tirer, car si ion pou voit avoir ee bien, ou faire ce bien que Ton prétend, sans qu'il soit nécessaire de faire pour cela aucun mal, il est constant encore que se seroit très mal fait pour lors de vouloii' faire, ou de vouloir souÛî^ir que Ton Oaisse aucun mal, sous prétexte d^en tirer un tel bien.

Or quoique les hommes puissent se trouver assez souvent dans Toccasion, ou même dans la nécessité de foire, ou de laisser faire quelque mal pour en tirer quelque plus grand bien, ou pour éviter quelque plus grand mal, et que [lour cette raison ils soient excusables de laue quelque mal pour en tirer quelque plus grand bien, ou pour éviter quelque plus grand mal, cependant îl est sûr que Dieu, qui seroil tout* ^ puissant, ne pouroil jauiais se trouver dans aucune occasion, ni dans aucune ^nécessité où il soit obligé de faire ou de laisser faire aucun mal pour en tirer quelque bien, parce t|u'élant toul-puissant, cuiiune on le supose^ il peut toujours, en tout tems et en tous lieux^ sans peine et sans diliiculté aucune faire toutes

sortes de biens, sans qu'il lui soit besoin de faire, ai de laisser faire pour cela aucun mal. C'est pourquoi

il nVsl point du tout à croire, tu a ptinseï qu'un être inlimineot bon et mtinimeut sage, qui seroit toutpuissant, Toudroit jamais laisser faire aucun mal, sous préteite d'en yonloir tirer quelque bien, parcequece ne seroit point pour lors iaire mal ou laisser l'aire mal pour en tirer un bien, mais ce seroit plutôt faire le mal ou laisser faire le mal pour le mal même, ce qui ne peut nullement convenir à un être infiniment parfait, comme on le voit évidemment, pour peu que l'on y fasse attention. Que si nonobstant cela nos pieux Christicoles veulent soutenir que leur prétendue bonté et saf^esse divine ne permet et ne sou lire aucun mal, qu afin d'en tuer quelque bien et même quelque plus grand bien, (car c'est ainsi qu'il faut l'entendre) pourquoi donc prient-ils tant et si instamment cette prétendue divine bonté et cette prétendue divine sagesse de les préserver de tous maux et de les en délivrer aussitôt qu'ils sont frapés et qu'ils sont affligés de quelques-uns de ces maux? Pourquoi, dans les dangers et dans les périls où ils se trouvent, reclament-ils tant le secours de leur Dieu? Pourquoi Tinvoquent-ils tant dans leurs afflictions? Pourquoi même »e chagrinent-ils et s'iuipalientent-ils tant en euxmêmes dans les adversités qui leur arrivent, et non seulement dans les adversités particulières, mais aussi dans les calamités publi([ues, comme sont les guerres et les lamines? Pourquoi font-ils dans ces occasions-là tant de voeux, tant de processions et tant de prières particulières et publiques pour en être délivrés? Ont**

lis peur que leur Dieu ne (ire quelques trop grands biens pour eux fie ces maux-là et de ces afflîctions-làP

On n'entend tlans ces ocçasions-là que de ju. uses et tristes invocations de Dieu et des saints; on crie partout des kyrie eleison et des Christe eleison, des mtserere nobis et des ora pro nobis^ c'est-à-dire des seigneurs aïez piiié de nous, et des saints priez pour nous. On leur entend dire des exurge, quare obdor-' mis Dominey exurge Dominey adjnva nos et libéra nos propter nomen tnum. C'est-à-dire: lévez-vous, Seigneur, ne vous endormez point, pourquoi dormez-vous? Léves-vous, venez à notre secours et délivrez nous pour Tamour de votre saint nom. C'est pour la même raison aussi qu'ils invoquent si dévotement tous leurs Mirinadolins Santons, les uns après les autres, en leur disant St. N. N. priez pour nous. St. N. N. priez pour nous etc. Pourquoi toutes ces [uouses et dévotieuses invocations de leur Dieu et de ses Saints et de ses Saintes? Pourquoi toutes ces dévotieuses promenades de processions? Pourquoi tons ces voeux, toutes ces pneres, tous ces jeunes austères et toutes ces* rigoureuses pénitences publiques et particulières? Pourquoi tous ces cris, tous ces gémissemens, toutes ces clameurs et tontes ces tristes lament.idons qu'ils font dans leurs adversités et dans leurs alllictions? Si ce sept véritablement des biens et même de plus grands biens, que leur Dien vent leur communiquer par le moïcn des maux et des adversités qu'il leur envoie, ils n'ont que faire de vouloir le détourner par leurs prières d^une si bonne volonté qu'il auroit pour eux, ils n ont que dire de tant apréhender des maux qui

doivent leur procurer plus de bien que de mal^ et

ils n'aiiroient quo faire de s'en aflligrr ni de s'en chagriner lorsqu ils leur viennent, puisqu'ils prétendent que ce sont de plus grands biens qui leur Viennent ou qui doivent leur venir par ce moîen**là.

I n malade par exemple^ qui se verroit en danger . • de mourir, ou qui se sentiroil iourutenler de longues et de violentes douleurs, n'apréhenderoit guères la piqûre d'une saignée, s'il savoit qu'il ne tint qu'à ce mal pour être entieienienl guéri, il courroit même volontiers au<-devant du médecin, pour le prier de lui faire ce plaisir. Pareillement un pauvre mendiant ne s'afilrgeroil niillomenl de se voir dépouiller de tous ses méchans habits, ni mémo des meilleurs qu'il auroit, s*il savoit, que ce fut pour le revêtir aussitôt de plus beaux et de meilleurs habits que les siens; au contraire il s en rejouiroil. 11 ne s alUigeroit pas non plus de voir mettre le feu à sa méchante cabane de maison, s'il savoit que cé fut pour le mettre aussitôt en possession d'une belle maisun j au (contraire il s'en réjouiroil. Voilà justement ce que tous nos Chrislicoles devroient faire dans tous les maux , et dans toutes les afflictions qui leur arrivent: car puisqu'ils sont persuadés que leur Dieu veut leur faire, par ce moïen-là, plus de bien que de mal, ils n'ont point de sujet de craindre, ni de suj'ét de s'en plaindre lorsqu'ils leur arrivent; an coiiuaiio ils aui oient plus de sujet de s en réjoun et d un rendre même à leur Dieu des louanges et des actions de grâces, comme s'ils en recevoient des bienfaits. Et c*est entièrement ce que leur Christ vouloit persuader ù ses Apôtres et à ses

Disciples^ lorsqu'il leur diàoit, que bienheureux sont les pauvres^ que bienbeareux sont ceux qui pleurent, que bienheureux soni ceux qui ont faim et qui ont soif et

que bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la justice, ol lors(|u'il leur disoit^ qu'ils dévoient se réjouir et être dans la joie lorsqu'ils recemient des injures et de mauvais traiteniens pour Tamour de lui. Vous serez bienheureux, leur di<ûil-il, lorsqu'à mon sujét on TOUS aura fait des affronts et que Ton aura dit faussement toutes sortes de mal contre vous; vous devez vous on réjouir, riisoit-il, et eu étic lavis de joie^ parce(|u une •grande récompense vous attend dans le ciel Gaudete et exuUate quoniam merces vesirja eopiosa es! in coelis, C*est pourquoi aussi ses premiers Disciples, se fiant à ses paroles et croiaiildejà voir ces prétendues si grandes et. si belles récompenses^ qu'il leur promettoit dans le ciel, se réjouissoient efl'ectivement dans leurs souffrances et dans les oprobres qu'ils rece voient pour l'amour de son nom j ibant gimi&iUes a cùMpedu constlii quoniam digni habUi 9unt pro nmine Jesu eantutneliam jmii. C^est pourquoi aussi ils exhortoient leurs compagnons à soutl'rir avec joïe toutes les peines et toutes les afflictions de cettevie, leur faisant entendre, que suivant la parole de leur maitre c'étoit par beaucoup d'afflictions et de traverses qu'il falloit entrer dans le Roîaume du ciel,

comme il est marqué dans leurs livres §. Quoniatn. per tmUas tribulatùmes opartei nos inlrare in reg^

num Dei.

• Maitli. 6: IS. f Afii. 6: 41. § AcL li: 28.

Oigitized by

Mes Frères^ leur disoit un d^entre ces prémiers disciples^ regiirdez comme un ^>ujct d'une très-grande

joie les diverses afflictions qui vous surviennent, sacbânt que l'épreuve de votre foi produit la patience et que la perrectioii de vos oeuvres se trouve dans la patience^ afin que vous sofez parfaits et accomplis sans que lieii vous manque % omne gaudium exisUmate, fralreê! cum in terUalianes varias inddeiis scientes, etc. Et leur grand S. Paul disoit généreusement: nous lie perdons poiiiL cuuiage dans nos souffrances, parce que .nous savons que les aiUictions courtes et passagères, que nous soufirons dans cette vie, produisent la durée éternelle d'une gloire incomparable "i", id enim, dit-il, ffuod in praesenti est mommUaneum et ieve tribulatimis nostrae supra modum in sublimitate aetemum ghriae pondus operatur in nobis. Mais comme nos Uéicolcs ne sont [)Uis guéres dans ces pieux seulimens*là et qu'il paroit même assez manifestement par leur conduite ordinaire qu'ils sont dans des sentimens si contraires, et qu'ils font manifestement beaucou(> plus d'étal des biens de la vie présente que des prétendus biens futurs, et qu'ils font beaucoup plus d état des biens corporels et sensibles, que de ces prétendus biens spirituels de la grâce, c'est une marque visible et assurée qu'ils ne s'arrêtent plus guères eux-mêmes à tout ce quHIs disent de la toute-puissance, de la bonté et de la sagesse de leur Dieu, et qu'ils ne font ^^uères d'état de ces prétendus plus grands biens qu'ils sauroient

• Jacobi 1:2. i 2 (Jot. ix 17.

tirer des maux qu'il leur envoieroit^ ou qu il leur laisseroit faire par la méchanceté des hommes.

Ainsi c'est roaDifestement une erreur et une iUasion à eux de dire que ce soit pour un plus graiid bien que leur Dieu peruiette et souffre qu'il y ait tant de maux et de méchancetés dans le monde. Et pour confirmation de cela c*est que si c*étoit pour on plus grand bien qu'il les permit et qu'il les souffrit^ il n'auroit que faire lui-même de se fâcher^ ni de se mettre si fort en colère^ comme disent nos Christicolcs^ contre les vicioux el contre ceux qui font le ' mal. Car pourquoi s'en facheroil-il et se mettroit-il si fort en colère contre des méchans; puisqu'il pouroit se seryir et qu'il se serviroit méme^ suivant la doctrine de nos Ghrislicoles^ des plus grandes méchancetés et des plus grands maux qu'ils sauroient faire, pour en tirer les plus grands biens. Certainement on ne voit pas bien poui-quoi il devroit tant s'en fâcher, dans la suposition que 1 on fait qu'il voudroit, par sa bonté et sa sagesse infinie, en tirer des plus grands biens. Et suivant ce que disent nos Christicoles, il n'y a cepondant rien qui déplaise tant à leur Dieu que le péché, que le vice et que la méchanceté des hommes, il n'y a rien qui excite plus sa colère, son indignation et sa fureur que les détestables crimes que les hommes commettent par leurs tnécbancetés. Leurs Ecritures sont pleines de témoignages qui nous marquent sa colère et son indignation contre les péchcDrs. Et ainsi c'est donc- sans raison ol s.ms fondement que nos Déicoles parlent, lorsqu'ils disent que leur Dieu ne permettroit et ne souflTriroit jamais

qu'il y eut aucun mal^ si ce n'étoit pour en tirer

quelque p^rand bien.

Mais voïons un peu plus particulièrement quels sont les prétendus plus grands bieas^ qu'ils s'imagiueul que leur Dieu a l'adresse de savoir si heureusement et si Lli.'irilableuieiit tirer des plus grands maux. Ecoutons-les là-dessus et voïons s^il n'y auroil pas lieu d'achever de les confondre. Il est certain^ disent ces Messieurs, que Dieu gouverne et conduit toutes choses avec une souveraine puissance et sagesse, en sorte qu'il n'y a |)ersonne qui puisse dire qu'il tasse aucune chose en vain, non pas même ce qu'il y aurait de plus mauvais et de plus méchant, parceque Dieu se sert, selon eux, des choses-mêmes qui seroienl les plus mauvaises pour la manifestation de sa gloire, de sa puissance et de sa justice. Car de même, disent^ ils, que cest parliculi/Moment dans un tems de maladies contagieuses qu'un habile médecin fait paraître sa science, son adresse et sa capacité, en guérissant habilement ses malades, de même aussi, disent nos Déicoles, C'est la grandeur et la multitude des maux, des vices et des méchancetés des hommes .qui fait éclater la bonté, la miséricorde et la justice de Dieu. Notre injustiee, dit le grand St. Paul * relève la justice de Dieu et notre mensonge, dit-il^ Fait que la vérité de Dieu éclate davantage pour sa gloire. C'est pourquoi. Lien qu'il [juisse empêcher la malice des hommes, cependant il no veut point Tempécher, jugeant plus à . prapos de tirer du bien du mal qu'il permet^ que de

* Rom. 3. 5. 7.

ne point permettre quHl y en ait. C'est par la malice des méchansy disent-ils, que Dieu exerce la vertu des

buiis: car s'il n'y avoit poiiil de méchaiis [lom affliger et pour exercer les justes, on ne conuoitroit pas 'si bien la beauté et le mérite de leur vertu, et ils n^anroient point lieu de souffrir avec patience; ils n'auroient point non plus de si grandes, ni de si glorieuses récompenses dans le ciel, s'ils n'y avoient point de tyrans pour persécuter les fidèles, il n*y a uroit point eu do si généreux et de si glorieux martyrs tjui ont SI généreusement souffert la mort pour la foi de Jésiis-Gbrist. S'il n'y avoit point eu de Démons pour tenter et solliciter les hommes au mal, il n'y auroîent point eu d'ennemis invisibles à combattre, et n'y aîant point d'ennemis à combattre, il n'y auroit point de victoires à remporter sur eux et par conséquent point de couronnes, ni de récompenses à préloiulre. S'il n'y avoit point eu de maux et d'afflictions dans la vie, les hommes seroient trop superbes et trop orgueilleux; les misères servent à les humilier. S'il n'y avoient point de vices, ni de méchancetés, on ne connoitroit pas si bien la beauté, ni le mérite de toutes les vertus. Les contraires ne paroissent jamais avec tant d'éclat, que lorsqu'ils sont oposés les uns aux autres. 11 en est, dira-t'-ou, de même de la beauté et du mérite de toutes les vertus; elles ne paroissent jamais avec tant d'éclat, que lorsqu'elles sontoposées aux vices qui leur sont contraires. Et c'est ainsi, disent nos Christicoies, que Dieu sait admirablement tirer le bien du mal qu'il permet.

Mais qui ne veit que c'est encore-là une pure il-

lusion? Quoi! abandonner les justes, à i'insotenee et é la fureur des mécbans, pour exercer leur vertu et

leur patience^ affliger ies liuiuaies de peste, de maladie, de guerre .et de famine et de tous les maux qui sont dans la vie, pour exercer la vertu et la patience des justes, pour humilier les superbes et pour faire rentrer les pécheurs dans des sentiniens de pénitence; livrer les hommes aux attaques et aux tentations des Démons qui les solliciteroient sans cesse à toutes sortes de péchés et de méchancetés, comme pensent nos Lhristicoles, atin qu'aianl au-dedans et au-dehors des ennemis visibles et invisibles à combattre^ ils aient la gloire de les vaincre, et enfin rendre les hommes . misérables et uialheureux sur la terre^ sous prétexte de vouloir par-là les mèner et les conduire à une plus grande perfection, et leur faire mériter par-là une plus i^rande récompense dans le ciel, c'est, ditesvousi Mrs. les Christicoles, une sagesse particulière en Dieu; ce sont, dites-vous, des effèts particuliers de sa bonté et de sa miséricorde; et ce sonf-là les biens et les plus grands biens qu'il sait tirer de tous les maux qu'il permet et de toutes les méchancetés qu'il laisse faire. Dites plutôt que c'est une erreur et une folie en vous d'avoir seulement de telles pensées. Dites plutôt que c'est une folie, une toiblesse et une ignorance en votre Dieu de permettre et de laisser faire tant de si grands et de si détestables maux, pour en tirer de Si viuns et de si foibles biens que ceux que vous . prétendez quil en tire; car ce seroît permettre une infinité de maux, pour n'en tirer que fort peu de biens; ce seroit permettre des maux très-réels et effectifs

pour n'en tirer que des biens feux et imaginaires; en un mot c'est leur ôter les Téritables «t solides

bi(Mis et les roiidre véi ilablement incilheureux dans la vie, pour les repaitre vainement de Tidée seule d^une plus grande perfection et d^un plus grand bien qui ne sont qu'imaginaires; car dans le fond qu'est ce que sont tous ces prétendus biens que l'on veut que Dieu tire des maux? Ce ne sont certainement que trèspetits et trés-foibles biens et qui ne sont même le plus souvent que des biens imaginaires, comme je viens de dire. Si Dieu se plait dans les justes, faut-ii qu'il les laisse ou qu'il les fasse tiranniquement exercer leur vertu par la malice des méchans? S'il veut " les purilier et les perfectioner davantage dans la vertu, * faut-il qu'il les fasse misérablement languir et gémir dans les souffrances? S'il veut que les hommes soient sages et vertueux, s'il veut qu'ils soient doux et humbles, charitables, bienfaisans et obéissans à ses ioix, faut-ii qu'il les frape si rudement et qu'il les afflige - •par toutes *sorles de maux, plutôt que de leur donner bénlgnement l'esprit de bonté et de sagesse? El enfin s'il veut les rendre éternellement bienheureux dans le ciel, faut-il qu'il les rende misérables et malheureux sur la terre? Quelle lolie d avoir seulement ces pensées-là? Si un Dieu tout-puissant, infiniment bon, et infiniment sage avoit des biens à faire ^ux hommes, il faut croire (|u'il les leur feroit d'une manière qui • seroit digne de lui, et par conséquent qu'il les leur feroit sans leur faira bu sans leur laisser faire aucun

* Si JlageUat occidat semel, et non dt poenia innœenium ridetU; difloit lo boa homme Job. 9: 28.

mai: ii n'y a que hnipuissance^ ou le défaut de bontés qui puisse empêcher de faire le bien sans mal.

Mais voïons si ces prétendus biens spirituels, tels qu^ils soïentj se trouvent toujours à la suite des nfiaux^ des vices et des afflictions qui arrivent dans la vie. Les hommes en prolilenl-ils toujours si bien, qu'ils en devienuenl toujours plus sages et plus vertueux? Sont-ils toujours humbles et patiens dans leurs souffrances et dans leurs adversités? Les justes mêmes se saïUilient-ils et se purifient-ils toujours de plus en plus? A force d'être misérables et malheureux, bénissent-ils toujours la main qui les frape? Les justes ' même perse véreiit-ils toujours dans leur vertu, au milieu iie:;> tentations cl des occasions du péché? Ah! qu'il s'en faut beaucoup. Le nombre de ceux qui succombent dans les tentations, qui s^im patientent dans les douleurs et qui se perdent dans la misère des aftlictioQS du monde^ est^ selon nos Cbristicoles mémes^ beaucoup plus grand que le nombre de ceux qui s'y santifieiit ou qui y conûrment leur innocence. Pourun, peut-être, qui demeurera ferme dans sa vertu et qui sera patient dans les souffrances et dans les afflictions, il y en aura mille qui s'impatienteront, qui muudirua|. leur lortune et qui succomberont sous le poids de leurs misères et de leurs afflictions. Ue-là ' vient que nos Cbristicoles disent eux-mêmes, après leiH' divin Chu si, qu'il y en a beaucoup d'apellés, iiiâis qui! y eu a peu d'élus^ mulU enim sunt vocûti, ' paud vero efecli. C'est-à-dire qn il y en a peu de ,

• Mfttt SO: IS.

sauvés el beaucoup de reprouvés. Bien loin donc qu'un bien et qu'un plus grand bien se trouve toujoiu\s à la suite d'un mal^ on voit plus souvent au contraire qu'un mal en attire un aulre^ qu'un petit mal en àttire un- plus grand, et qu'un mal enfin en attire plusieurs autres, * abissus abissum invoeaL Cela se voit tous les jours par expérience en une infinité de rencontres. 11 est donc évidemment faux de dire^ comme disent nos Cbristicoles^ que Dieu ne permet le mal que pour en tirer quelque plus fs^and bien.

Mais pour faire voir encore plus évidemment la fausseté de cette doctrine, prenons les choses dans leurs sources, et même suivant ce que nos Cbristicoles eux-mêmes nous disent de leur origine. Ils disent que tout le genre humain et tous les bommes descendent d*un seul prémier homme et li'une seule prémière ferome^ que Dieu auroit créés dans un état d'innocence et de sainteté; qu'il les créa exeuils de toutes sortes de maladies, d'infirmités et même de la mort, et qu'il les mit dans un lieu de délices et de félicités; là où ils auroient toujours vécu, eux et leur postérité^ dans une [parfaite béatitude naturelle, s'ils eussent toujours été obéissans à Dieu. Mais ces pté^ ffliers Parens du genre humain, aîant, disent nos Cbristicoles, liansgressé ufi commandement de Dieu, en mangeant dans un jardin d'un l'ruit qu'il leur avoit défendu de manger, ils furent, en punition de cette désobéissance, incontinent chassés de ce lieu de délices et de féUcités où ils étoieut, et furent eu même tems,

• BhOih 41 (42): 7.

eux ei leurs desceodaDs, assujétis oon seulemeoi à toutes les peines et à toutes les misères de cette vie^

mais encore a une réprobalioii rt une damnation éternelle^ qui consiste à soulirir après celle vie> dans les lieux infernaux, des supiices et des tourmens plus griefs et plus effroîables que tous les maux que l'on puisse imaginer dans cette vie.

Si cela est^ comme ils disent, voilà certainement le plus grand malheur qui pouroit arriver aux hommes, d'être si tôt et si malheureusement tombés^ par la faute d uu iieul, d uu état si parfait et si heureux dans un état si malheureux et si plein de toutes sortes de 'misères. Tous les maux donc et toutes les misères de la vie ne viennent, suivaiU ce dire de nos Christicoles, que de la faute de ce prémier homme qui mangea indiscrètement du fruit que Dieu lui avoit ^ défendu. Dieu voulut sans doute le permettre; étant tout-puissant, comme on dit qu'il est^ il auroit hien sçû lempècher et auroit pù, s'il eut voulu, maintenir et conserver toujours tous les hommes dans l'état d'innocence et de perfei tion ou il les auioit créés, et par ce moien les rendre à tout jamais heureux et contons; et ne Taiant point voulu ainsi, il a donc permis h faute et la désobéissance de ce prémier homme. Cette désobéissance a été le prémier mal et le prémier péché du monde, au moins pour les hommes; et aîant permis ce prémier mal et ce prémier péché, ça donc été, suivant la doctrine de nos Christicoles, pour un bien et même pour un plus grand bien que Dieu l'auroit permis; puisqu'il nepermettoit

aucun mal^ si ce n'étoit pour en tirer quelque plus grand bien.

Or dites-nous, Mrs. les Christîcoles, quel est ce plus grand bien que voire Dieu auroit tiré de celte prémiére faute et de ce prémier mal? Où est-il, ce plus grand bien? Montrez-le-nous, afin que nous le puibâions voir^ afin que nous puissions voir celte uiei ' veille de la grandeur^ de la bontés de la sagesse et de la toute-puissance de votre Dieu. Si ce prétendu plus «^rand bien se t rou voit du côté des homnfies, ils devroient certaineaienl élro inainlenanl dans un élal .plus parfait, plus saint et plus heureux que celui où ils étoient avant cette préniière faute et avant ce premier mal, puisque Dieu rrauroil permis ^ce premier mal que pour un plus grand bien. Si ce plus grand bien se trouve du côté des hommes, ils doivent s'en trouver mieux et être dans un meilleur élal qu'ils n'étoient auparavant, et c'est en eûel ce que marque expressément votre grand Âpôtre S. Paul, dans son Epitre aux Romains. Dieu, dit-il, rélève l'aniour qu'il nous porte, en ce que^ dans le tems auquel nous étions encore pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous; maintenaqt donc que nous sommes justifiez par son sang. Dieu nous [uéservera plutôt de sa colère par Jèsus-Ghrisl car si lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliez avec lui par son fils mourant, à plus forte raison, dit-il, étant remis en grâce, nous serons sauvez par lui-méme-vivant. . •

* Eum. 5 : 8.

Toutefois, dit'-ily il n'est pas de la grâce coonroe du

péché; par ce que si plusieurs sonl niorls par le péché d'uD seul tiofome, la grâce nédamoins s'est répandue beaucoup plus abondammeot sur plusieurs par la grâce d'un homme qui est Jésus-Christ. Et il n^est pas du don de Dieu comme du péché qui est venu d'un seul homme; car la condamnation est procédée d'un seul péchéi au lieu que la grâce nous justifie après plusieurs péchés. Que si par un seul homme, continuet -il, un péché fait régner la mort, à plus forte raison ceux sur qui la grâce, le don et la justice sont ré* pandus avec profusion, régneront ddns la vie par un seul homme, qui est Jésus-Christ. Comme donc, poursuit-ii, par le péché d'un seul homme la condamuation est tombée sur tous les hommes, ainsi la justice d'un seul * communique à tous les hommes la justice de la vie^ cor comme plusieurs oni été faits pécheurs par la desobéissance d'un seul, ainsi par Tobéissance d'un seul plusieurs seront rendus justes. Or la loi, dit-ii, est survenue pour multiplier le péché; mais où il y a une abondance de péchés, il y a, dit-il, une plus grande abondance de grâces tifti abundanfU delictum superabundavit gratiff.

Suivant donc ce que du cet Apdire et suivant la doctrine de nos Christicoles, il est manifeste que la condition du genre humain devroit être maintenant beaucoup meilleure, plus parfaite ut plus heureuse qu'elle u'auroit été dans sa prémière Création. Car puisque, suivant leur doctrine. Dieu n'auroit permis

* Botn. 5: 19.

HL

t Koin. 6: 90,

le prémier mal que pour en tirer soa plus grand bien et que, suivant le dire de cet Apôtre, que je viens

iU) !iiporlor, hi »»u il y auroit'eu abondance de péché, il y aurott eu aussi une plus grauile abondance de grace^ il s'en suit manifestement que tout le genre humain, étant tombé dans ce prémier mal et dansée prémier inallieur que Dieu n'auroil permis que pour un plus grand bien^ il devroit en valoir beaucoup mieux qu'auparavant^ et devroit^ suivant les paroles de cet Apôlre, avoir reçu une pins grande abondance de dous^ de grâces el de bieuiaits. Et connue avant ce prémier mal et ce prémier malheur^ les hommes étoient déjà, suivant la doctrine de nos Christicoles, dans un état heureux quant au corps et quant à l'ame^ qu'ils étoient esfems de toutes sortes de maladies et d'infirmités, et même de la mort, qu'ils étoient dans un état d'innocence parla ilc, et qu'ils auiun nl toujours heureusement jouis de tous les plaisirs et de tous les contentemens de la vie dans un Paradis terrestre, c'est-à-dire dans un lieu de félicité et de délices, il s'en suit manifestement, qu'après celte première fautOj qu'après ce premier péché et ce prémier malheur, que Dieu n'auroit permis que pour un plus grand bien, il auroit du, en liiaiiL un pUis grand bien de cette laule, les mettre dans un état plus heureux et plus parfait que celui où ii les auroit d'abord eu créés. Cela suit évidemment des Principes de nos Christicoles cl de la doctrine de leur grand Apolre S. Paul.

Cependant cela ne se trouve nullement. On ne voit

iiullouiciil 4ue la condition des hommes soit devenue

en aucune manière^ ni meilleure^ ni plus heureuse, ni

plus paiiaite; mais on voit au contraire de tous cotés dans le monde, comme ua débordemcul de vices et de méchancetés et coiomé un déluge de maux, de maladies, d*in6rmités et de calamités, qui rendent la plupart des hommes misérables et malheureux sur la terre. Il est donc manifestement faux de dire que Dieu tireroit toujours quelque plus grand bien du mal qu'il permeltoil. Vil c'est manifestement une erreur et une illusion à nos Chrislicoles de dire, qu'il ne permettroit jamais aucun mal, si ce n'étoit pour en tirer quelque plus pfrand bien. Et bien loin qu'ils aient lieu de due qu il aut uil liié (|uclque plus grand bien de ce prémier mai, ou de cette prémiére faute des hommes, ils auroient au contraire beaucoup plus'sujét de dire qu'il en auroit tiré tous les phis ^jands maux et que de la aïoiudre faute des homtnes, qui ne toit certainement qu'un trés-iéger et très-petit mal, il en auroit voulu tirer tous les plus grands et tous les plus détestables maux, puisqu'ils disent eux-iuèaies que tous les maux et toutes les misères de cotte vie, et que tous les vices et que toutes les méchancetés des hommes et même que tous les snpiices éleiriels d'un enfer ne sont que des suites malheureuses de celte prémiére faute des hommes. Et comme cette faute, telle qu'on la supose avoir été, n^auroit néanmoins .été en elle-mcMue (ju'une laule bien légère et morne une faute (|ui n'auroit pas seulement du mériter son coup d'étriviéres, comme j'ai dit ci-devant. Dieu auroit donc su et auroit eu l'adresse et la sagesse de vouloir tirer du plus pelil mal tous les plus grands, tous les

plus détestables et lous les. plus effroîables maux que l'on pouroît s'imaginer. Jugez si cela se peut dire

d*un Dieu, ou d'un «"lie, qui seroil inlitiiiu«'nl bon, infuiimenl sage et intiuiuient parfait ; cortainemeot ceia répugne trop, cela est trop absurde. Il est donc constant ot évident que ce prétendu plus grand bien (jue Dieu auroit sù lit et de ce prcuucr mal^ ne se trouve nullement du côté des hommes.

J aperçois néanmoins ce que nos Christicoles veulent ffilciulrc par ce prrU ijtlu plus i;i;iiul hicn, qu'ils veu- IciH que Dieu ait tiré de cotte prémiére faute des hommes. Ils veulent dire que Dieu Va permise^ et qu'il a permis en même tems la disgrâce, le malheur et la [>erle de tout le genre humain, alin de réparer plus avantageusement cette faute par le bénélice de sa grâce et afln de racheter plus miséricordieusement les hommes par les mérites infinis de la mort de son divin fils Jésus-Christ^ qui^ s'étant fait homme pour sauver les hommes du malheur de ce péché et de la dam* nation éternelle, les a réconciliés à Dieu son Pére par rellusion de son précieux sang, en portant luimême la peine de leurs péchés et en satisfaisant dignement pour eui à la justice divine, qui auroit été grièvement offensée par leurs ()échés, laquelle rédemption étant, comme disent nos Christicoles, un bienfait incomparablement plus grand que celui de la première création des hommes, il s'en suit, suivant leur dire, que Dieu auroit véritableuienl changé le mal en bien et qu'il en auroit même véritablement tiré un plus grand bien que n'étoit celui de la préaiière création. Et c'est pour cela au^bi, comme j'ai

déjà remarqué, que leur grand Mirmadolin S. Paul

dit que Dieu a relevé i'amour qu'il porloit aux homaies, en ce que, dans ie leujs qu'ils éloiont encore pécheurs, il leur a donné son fils Jésus-Cbrist pour les sauver, etc. Et que là où il y a une abondance de péchés, il y a aussi une plus grande nboiiHance de grâces, ce qui marque évidemment que ce prétendu plus grand bien devroit non seulement se trouver, mais qu'il se trouveroil effectivement aussi du côté des iiommes, puisqu liâ en auroienl dù recevoir une plus grande abondance de grâces et de bienfaits.

Va c'est cuiiloi mémenl à cette belle et spécieuse doctrine que nos Prêtres disent tous les jours dévotiensement dans leurs prétendus saints sacrifices de Messe, que Dieu a créé la dignité de la nature humaine d'une manière durable, mais qu'il Ta réparée d'une manière qui est encore bien plus admirable: Seigneur, disent-ils, comme en parlant dévotement à leur Dieu, lorsqu'ils versent un peu d'oau avec le vin dans le calice, Seigneur qui avez admirablement créé la dignité de la nature humaine et qui Pavez encore bien plus admirablement réformée, faites par ce mistérieux mélange de l'eau et du vin, que nous suions participans A^la divinité de ceiuiqui, étant votre divin fils Jésus-Christ, notre Seigneur, a bien daigné vouloir se faire [larticipant (\v noire hummilé Deus qui Uumanae substanliae dignilalem inirabUiler condidisU et mirabilius reformasH, da nobis, etc. C*est pour cette raison qu'ils chantent encore, dans leur préface de la Messe de leur tems de Pâques: qui tnortem

nostram moriendo destruxU et vUam murgendo reparavit. C'est-à-dire qui (Jésus-Gbrîst), en mourant, a

détruit notre moi l et, en rossiiscitanl, a rép«iré notre vie^ ce qui marque encore bien évidemment que ce prétendu plus grand bien, que Dieu auroît voulu tirer de la faute du prémier homme et de la chute et perdition supo:$ée de tout le genre humain, devroit se trouver et se trouveroit effectivement du côté des hommes^ puisque leur nature défectueuse seroit, comme ils disent, plus heureusenieni et plus admirablement réparée qu'elle n'auroit été créée et qu^elle participeroit même en quelque façon à la divinité; ce qui est comme sMIs disoient, que leur Dieu auroit voulu plus gialifier et plus favoriser les hommes après qu'ils auroient eu mal fait^ qu'il ne les auroit gratiliés s'ils eussent toujours continué de bien faire, et s'ils eussent loujours. demeuré obéissans à ses commandemens; ce qui est conmie s'ils disoient, qu'il auroit voulu les rendre d'autant plus heureux et plus parfaits, qu'ils auroient moins mérité de Tétre. Ce qui seroit manifestement vouluu favoriser le vice plutôt que la vertu et vouloir récompenser le vice plutôt que le punir. Et sur ce fondement on pouroit dire encore maintenant que les méchans soroioiil quolcjues jours à venir les mieux venus auprès de Dieu et (jue même les Diables et tous les réprouvés^ qui souffrent maintenant, comme disent nos Christicoles, de si cruels et si ef- Iroïables suplices dans les enfers, seroient quelques jours les plus heureux. Dieu n'aîant, suivant le principe, permis leurs méchancetés et leur réprobation présente que pour un plus grand bien, c'esl-â-dire

pour les mieux recuiupenser et pour les rendre plus parfaits et plus heureux dans la suite.

Je ne pense pas que des personnes de bon sens et qui seroient tanl soil peu éclairées puissent jamais entrer dans ces sentimens-là; c'est donc en vain et sans aucun fondement que nos Christicoles suposent (ju un Dieu ne permeltroil jamais aucun mal, si ce netoil pour en tirer quelque plus grand bien.

Mais ce qui fait voir d'autant plus Isi vanité de cette suposition et la fausseté de ce prétendu plus grand bion, qu'ils veulful quo Dieu ait Hié de cette préniiére l'aute des hommes^ en leur donnant un divin Rédempteur qui les auroit délivrés du péché, qui les auroit récoiicilié avec Dieu, (|ui leur auroit cumuiuniqué une plus grande abondance de graces> et qui auroit rétablis et remis la nature humaine dans un meilleur état et dans une meilleure condition qu'elle n'éloit au[»aravant cette prétendue première l'aute des hommes, c'est que l'on ne voit et que Tonnesauroit même voir, ni montrer, aucune marque, ni aucune apa«" renc(; réelle el vérifalde de celte prétendue rédemption et réparation des hommes; on ne sauroit voir, ni donner^ aucune marque de cette prétendue réconciliation des hommes avec Dieu; on ne sauroit voir, ni donner, aucune marque réelle de cette prête lulue [ilus grande abondance de grâces; el enfin on ne sauroit voir, ni montrer, dans les hommes aucune marque réelle de ce prétendu si heureux et si admirable rétablissement de la nature humaine. On déûe tous les Déicoies et tous les Christicoles d'en pouvoir donner ou montrer aucune aparence réelle et sensible; mais on Toit au

contraire et on voit évidemment tous les jours que la nature humaine est toujours aussi pleioe de /oiblesse et d'infirmités qu'elle ait jamais été, on voit tous les jours évideiunient que les lioiiimes sont toujours aussi pleins de vices et de méchancetés qu'ils aîent jamais été, et Ton voit tons les jours évidemruent qu'ils sont toujours aussi misérables et aussi malheureux qu'ils aîent jamais été.

Où trouverez-vous donc, Mrs. les Ghristicolesi cette prétendue Rédemption et réparation des hommes? Où trouverez-vous cette prétendue plus grande abondance de grâces? Où trouverez-vous cette prétendue divine réparation, cette prétendue divine réformation et ce prétendu si admirable rétablissement de la nature humaine? Tout cela n'est qu'imaginaire chez- vous; vous ne sauriez donner aucune preuve, ni même aucune marque réelle et sensible de ce que vous dîtes. C'est ce qui doit achever de vous cou tondre. Car vous laites manifestement voir par-là que tout ce que vous . dites en cela, ne sont que des fictions de votre esprit et des imaginations creuses, auxquelles, pour ajouter foi, il faut être aussi sot et aussi fols que vous. Je vois bien encore que vous ne manquerez pas de dire qu'il ne faut pas demander, ni chercher, aucune preuve, ni aucuntî iiinique sensible d'une rédemption qui est purement spuituelle, telle qu est la rédemption des hommes faite par le divin fils de Dieu, Jésus-Christ, qu'il ne faut pareillement demander, ni chercher des preuves visibles et sensibles d'une plus grande abondance de grâces, qui sont purement toutes spirituelles, tels que sont les dons *et les grâces du S. Es-

phi; et qu'edfln il d6 faut point demander, ni chercher aucune preuve, ni aucune marque visible et sensible

d'une réparation ou d'une réloi miition toute spirituelle, comme est collo de la nature humaine faite par Jésus- Christ^ vrai Dieu et vrai homme; mais il faut sur ces sortes de choses, direz-vous, s'en tenir purement et simplement à ce que la foi nous enseigne sur cesujét; je le vois bien^ dis-je, et vous ne sauriez dire autre chose.

Mais vous re( (iuiioissez donc, Mrs. les Cliristicoles, que tous ces prétendus plus grands biens^ que votre Dieu auroit voulu tirer du prémier mal ou du prémier péché des hommes, ne sont que des biens spirituels et invisibles qui ne tombent sur aucun sens corporels, ni même sous les lumières naturelles de la raison humaine; et vous voudriez que Toi^ vous crut en cela sur votre seule parole et seulement sur ce qu'on vous en a dit. Reconnoissez plutôt vous-mêmes que vous n'avez pas raison d'exiger une telle' croiance. Reconnoissez plutôt que l'on vous a trompez, que vous vous trompez-vous même et que tous ces prétendus plus grands biens, auxquels vous donnez le nom de biens spirituels, ne sont dans le fonds que des biens ima«> ginaires et dos illusions. Car, puisque vous ne sauriez rien voir ni sentir, ni moutrer rien de réel et de sensible, il s'en suit quMls ne sont qu'imaginaires; et c'est une grande folie de vouloir prendre des biens purement imaginai'res pour des biens réels et véritables; et il n'apartient proprement qu'à des vi-' sionaires et à des fanatiques de prendre de telles illusions pour des vérités réelles.

Cela étante il est évident que ce prétendu plus grand bien, que Dieu auroit tiré du prémier péché des hommes, ne se trouveroit nullement du cùté des hommes mêmes. Si vous dites que ce prétendu plus grand bien se trouveroit du côté de Dieu, il feudroit donc qu'il fut devenu, après cette faute, plus sage, par exemple, plus [>iiiiait ou plus heureux qu il n'éloil auparavant; et en cela il auroit dû en être bien aise plutôt que de s^en fâcher^ et auroit dû en recompenser ceux qui Tauroient comnriise plutôt que de les punir et piulôL que de les chasser, comme il auroit ^ fait^ de ce pal'adis terrestre, ou il les auroit mis. Ou s'il n*en étoit pas devenu plus sage, ni plus parfait en lui-même, il faudroit au m ii s qu'il ail pris plaisir à voir tomber ainsi les hommes par leur iaute, et qu^il prenne encore maintenant plaisir à les voir méchans et à les voir misérables et malheureux, comme ils sont, et que ce plaisir soit le plus giand bien qu'il auroit voulu tirer de cette première faute. Et c'est néanmoins ce que vous n'oseriez dire, Mrs. les Chrislicoles, (iiioiqu'il semble que votre Dieu ait pris quelque plaisir à se railler de la sotise de ce prétcndu^ prémier homme, lorsqu'il dit par raillerie ces paroles piquantes: Voilà en6n Adam, qui est devenu comme un de nous, sacliant le bien et le mal; de peur, ajouta-t'-il, qu'il ne mange aussi du fruit de vie et qu'il ne vive éternellement, chassons-le de ce paradis et qu'il mange son pain à la sueur de son visage *. ' Ecce Adam quasi ums ex nob^s (acim est, sciens 60-

• Genèse 3: 32.

ntHit el malum, etc. Vous ne direz pas non plus que ce prétendu plus «^n and bien se trouve du côté des autres

crôaluies; car il soroit ridicule de dire que le ciel ou la terre par exemple^ ou quelqu 'autre être parti* culier^ comme les Anges par exemple, en soient de* venus [)lu.s i^nands, plus parfaits ni plus heureux; si . ce n'est que vous disiez, comiue quelques-uns de vous,, que les Démons en ont eu de la joie, et que ce soit là le plus grand bien que votre Dieu auroit voulu tirer de celle préuiière Faute dMdaui. Je ne crois pas néanmoins que vous oseriez dire telles cboses.

Mais vous direz peut-être, qu'il permet et qu'il a permis tous ces maux, tous ces vices et toutes ces méchancetés qui régnent dauis le monde pour une plus grande manifestation de sa gloire et de sa puissance^ de sa justice, de sa bonté et de sa miséricorde ; car de même, du ( z- vous, que c'est particulièrement dans un tems de maladies contagieuses qu'uu habile Médecin fait paroitre son adresse, sa science et sa capacité, en guérissant babilemenl tous ses malades, et que c'est particulièrement en condamnant les coupables et en punissant les coupables qu un juge intégre fait paroitre sa justice, de même aussi, direz-vous, c'est particulièrement dans la tolérance des vices et des méchancetés des hommes que Dieu fait paroitre sa patience et sa longanimité, c'est particulièrement dans' la conversion des pécheurs véritablement pénitens qu'il fait paroitre sa bouté et sa miséricorde et c'est particulièrement dans la punition- des pécheurs iin[)énitens qu'il fait éclater sa puissance et sa justice, vouiaiil a cet égard iaire paroitre les richesses

de sa grandeur sar les vases de miséricorde, c'est- % à-dire sur les justes qu'il a préparés ou prédestinés pour la gloire; et voulant d'un autre côté inoutrer sa colère et sa puissance sur les vases de colère^ c està-difQ sur les médians qu'il a préparés pour la perdition^ comme dit le grand Apôtre St. Paul *. Et e'ési, direz-vous, au moins ainsi pour la plus grande manifestation de sa gloire, de sa puissance et de sa justice que Dieu permet tous les maux» tous les vices et toutes les méchancetés liu monde, et c'est-là, direz vous^ le plus grand bien qu'il en tire; et par conséquent, direz-vous encore, ce n'est point en vain qu'il permet le mal, puisqu'il en sait tirer un grand bien^ qui est au moins la |)lus gtandc inanifeslation de sa gloire, de sa puissance et de sa justice.

Mais cette réponse ne doit pas moins vous confondre que les précédentes; car quoiqu'il soit glorieux et louable à un habile Médecin de (aire paroitre sa * science et sa capacité dans un tems de maladies contagieuses, en guérissant habilement les malades, et que ce soit dans un tems de maladies contagieuses qu'il doive faire paroitre s<i suliisance; et qu'il soit glorieux à un Prince de faire paroitre sa puissance contre des ennemis qui viendroient pour ravager ses Etats; et qu'il seroit glorieux et louable à un jujj^e de rendre la> justice à un chacun, et que ce soit particulièrement dans la punition des coupables et des médians qu'il doive exercer sa justice; il ne s'ensuit pas néanuioms de-là qu'il soit de même gloneux et

* Ilom. 9: 22.

louable à ud Dieu tout-puissant^ iafiaiinent bon et infiniment sage d'affliger misérablement les hommes de

toutes sortes de maux et de misères, aliii d'exercer leur patience et d'avoir pitié d'eux. 11 ne s'en suit pas de-lé qu'il soit glorieux et louable a un Dieu tout-puissant^ infiniment bon et infiniment sage de laisser faire aux luécliaiis toutes sortes de oiaux et de méchancetés, pour exercer ensuite sa puissance contr'eux et pour avoir le plaisir de les punir ou de tes rendre éternellement niallieuieux.

Que diriez* vous d'uu Prince ou d'un Monarque, qui voudroit faire ravager ses Etats ou les Etats de ses « voisins, sous prétexte de vouloir faire paroitre la force de sa puissance? Que diriez-vous d'un Médecin, qui voudroit faire venir des maladies contagieuses parmi les hommes, sous prétexte de vouloir montrer sa science et son adiess(î à les i^^uérir? Que diriez-vous d'un juge, qui voudroit faire commettre des crimes et faire sévèrement punir ceux qui 4es commettroient, sous prétexte de vouloir faire paroitre ta rigueur de sa justice dans la punition des coupables? Vous diriez sans doute d'un tel juge qu'il seroit non seulement injuste, mais qu^il seroit même encore cruel et méchant, puisqu'il se plairoit à faire comraellre des crimes et a taire ainsi des coupables pour avoir le plaisir de les faire rigoureusement punir. Vous blAmeriez entièrement un Prince qui feroit ravager ses Etats et les Etats de ses voisins, sous prétexte de faire paroitre sa puissance et la force de ses armées. Vous blâmeriez entièrement tous ceux et celles qui voudroient foire misérahlement languir cl gcniir de pauvi es malheureux^

sous prétexte d^avoir pitié et cempassioD d'eux, et % eâfin vous blâmeriez des médecins qui voudroient faire

venir des maux el des maladies contji^neuses aux hommes, sous prélexlc d exercer et de latre ()aroitre leur science à les guérir Vous blâmeriez, dis-je» tous ces gens-là, vous les condamneriez et vous les regarderiez lous comme des gens odieux et détestables. Comment donc pouvez- vous dire que votre Dieu et qtt*un Dieu infiniment bon et infiniment sage feroit la iiièiiio chose, c'cst-à-diro qu'il permeUroit et qu*il souffriroit dans le monde toutes sortes de maux, tou-* tes sortes de vices et toutes sortes de méchancetés, pour la plus* grande manifestation de sa gloire^ dé sa puissance et de sa justice, puisque rien n'est ^ contraire, ni si oposé à une infinie bonté et à une infinie perfection que tous les maux, que tous les vices et qne toutes tes méchancelés qui sont dans le monde! Quelle gloire, quel honneur ou quel plaisif pouroit revenir à up Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait de voir et de laisser tant de créatures misérables et malheureuses sur la terre? Quelle gloire, quel honneur ou quel plaisir pouroit revenir à un Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment parbit de voir et de soulTrir qu'il y ail tant de vices et tant de méchancetés parmi les iiummes? Quelle gloire, quel honneur ou quel plaisir poucoit revenir à un Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait

* fc^t-il quelqu'un, dit le Sr. de MonlagiiC, qui Ucsiic êuc iual;ule, pour voir sou Médecin? Et ne faudroil-il pas fouetter un McJcciu qui nous désiruroit la peste, pour mettre sou art eu pratique? tissai

^ de punir éternellement des coupables^ c'est-à-dire, de faire éteraellenient brûler dans les flammes affroîables tant de milliers et tant de milliers de millions d'Anges et d'bommeâ qui seroient mallieureusemunt réprouvés dans les enfers et cela souvent pour très-peu de choses, comme pour un vain et léger plaisir d*un moment, pour un regard, pour un désir, ou seulement pour une pensée qu'ils apellent déshonnétes et spécialement pour une si légère faute, que celle que le prémier homme auioit commise, en mangeant seulement de quelque liuil dans un jardin? Si flagellât, oeddal semelf disoit Job, et non de foenk homimm rideaL Chose vaine et IKvoIel Quelle gloire, dis-je, quel lionneur ou quel plaisir cela [xiuioit-il faire a un Dieu? Cruelle et détestable seroit cette gloire^ cruelle et détestable seroit cet honneur, cruel et détestable seroit ce. plaisir, cruelle et détestable seroit celle justice, qui puuu'oit si se^eieiueat et si impitOKibleuient jusqu'à de si légères fautes. Vous êtes fols^ Mrs. les Christicoles, vous êtes fols d'avoir seulement de telles pensées. Ne seroit-ce |uis au contraire un bien plus grand bien et un bien plus digne sujét de gloire, d'honneur et de plaisir à un Dieu tout-puissant et infiniment parfait de rendre toutes ses créatures entièrement heureuses et pariuile^i^ Oui certainement ce seroit pour lui un bien plus grand et un bien plus digne sujèt de gloire, d'honneur et de plaisir.

Ne dites donc pas, Mrs. les Cliristicoles, qu'un Dieu infiniment parfait voudroit permettre et souffrir tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés pour la plus glande manifestation de sa gloire, de sa jus-

iice, de sa puissance et de sa miséricorde, puisque toutes ces prétendues divines vertus paroitroient beaucoup ]>lus ^glorieusement, plus heureuseraenl et plus avaolageuseuient dans le bien, que uoii pas dans le mai, Jii que dans ta punition du mal.

Cessez d^abuser les peuples par les vaines craintes et par les vaines espéraiicos, aussi bien que par les fausses idées que vous leur donnez de la grandeur, de la puissance, de la bonté, de la sagesse et de la justice inlinie d'un l)iou qui n'est point, qui n'a jamais été et qui ne sera jamais. Toutes les preuves que j'en ai données jusqu'ici sont claires et évidentes; elles sont démonstratives autant qu*il y en peut avoir, et par conséqueiil elles nous font manifestement voir la vanité et la fausseté de toutes les Divinités et de toutes les Religions du monde; et il n'en faut pas davantage pour confondre tous nos superstitieux Déicoles et nos Chrislicoles.

Mais comme je n*ai pas encore suffisamment, ni assez particulièrement réfuté l'erreur où ils sont, et dans laquelle ils entretiennent vainement les peuples touchant la nature de rame, qu'ils disent étie spirituelle et immortelle, il faut que je fasse plus particulièrement voir ici la fausseté de cette opinion, ce qui poura servir en même tems d'une imilième démonstration de la vanité et de la fausseté des dites Religions.

Page 1