‹ Le testament de Jean MeslierChapitre 8 sur 23 · IS · texte numérisé non relu

IS

Le plas petit ou le plus grand des corps, que l'oo

puisse concevoir, n'a point la force de se remuer; ot non-seuieuieot les corps^ dit- il, ne peuvent riea taire quoique ce soit, les esprits les plus nobles sont dans une semblable impuissance, ils ne peuvent rien connoilre, dit-il, si Dieu ne les éclaire, ils^ ne peuvent rien sentir, si Dieu ne les modifie, ils ne sont capa^ Mes de vouloir, que pareeque Dieu les agite \ Ce ne sont pas eux, qui se meuvent vers le bien, c'est Dieu qui les meut et ils ne peuvent que ce que Dieu leur fait faire.

La première de toutes nos connoissances, dit le même auteur, est rexislence do notre àme, toutes nos pensées en sont des démonstrations incontestables; car il n'y a rien de plus évident que ce qui pense acluollement est actuellement quelque chose... Mais s^il est facile de reconnoître l'existence de son Ame, il n'est pas également facile d'en connoifre l'essence et la nature. Si on veut bien savoir ce qu'elle est, il faut surtout bien prendre garde de ne la point confondre f avec les choses, auxquelles elle est unie. Il ne faut pas prendre son àme pour son corps, ni pour du sang, ni pour des esprits animaux, m (iour du feu, ni pour une inlinilé d'autres choses, pour lesquelles les Philosophes l'ont prise. 11 ne faut croire (le Tàme que ce qu'on ne sauroil sempécher d'en croire, et dont on est pleinement convaincu par le

* Toni. 331 et 332. (L'Auteur confond lui-même l'être SYec let manières d'ctit , c'est ce qui le trompe; l'être demeure toiyours, maii les manières d'être cfaangfent presque tonjouia.)

t pag. m.

sentiment intérieur, qu ou a de soi-même ; car autrement on se iromperoit.

Les impies, dît ce même Auteur, doivent sans doute se mettre foi t on peine de savoir si leur ùme est mortelle^ couiine ils le pensent, ou si elle est immortelle^ comme la foi et la raison nous l'aprennent. G^est là une chose de la dernière conséquence pour

eux D'où vient donc, dit-il, qu'il? ne le savent

"pas ou qu'ils en demeurent en doute? Car enlin estce une chose si difficile à connoitre que la différence qu'il y a entre l'ame et le corps *, entre ce qui pense et ce qui est élendu, et que ces deux Etres iiunt tout oposés? Faut-il aporter une si grande attention d'esprit pour voir qu'une pensée n'est pas une chose ronde ou quarrée? Que letendue n'est capable que de différentes figures et de diilérens mouvements et non pas de pensées et de raisonnemens? Et ainsi ce qui pense et ce qui est étendu sont des choses toutes différentes? Cependant cela seul, dii-il, sullit pour démontrer que l'ame est immortelle et qu'elle ne peut périr, quand même le corps seroit anéanti. Les corps peuvent bien se corrompre, pju ce qu'ils sont étendus, et Qu'ils ont des parties qui se peuvent diviser 'j' niais si l'esprit n'est point étendu^ il ne sera .pas divisi«* Lie, et s'il n'est pas divisible il faudra demeurer d'accord, qu'en ce sens, il ne sera pas corruptible.

Mais comment, dit cet Auteur, pouroit*on s'imaginer que l'esprit fut étendu et divisible? On peut, dit-il, par une ligne droite couper un quai ré en deux

* Itûd. p. 16, f Seoherelie de U vérité, Tom. 2. p. 17.

triangles, en deux painllelogrames, ^ en deux injpeim,

mais par quelle ligne, dit-i), peut-on concevoir, qu'un pbiair, qu'une douleur, qu'un désir se puisse couper?

Et qu'elle figure résulteroit de cette division?

L'Esprit n'est donc point élendu ni divisible, et par conséquent il est immortel et incorruptible de sa nature Car enfin^ dit-il % la question de l'immortalité de l'ame est une des questions les plus faciles à résoudre, lorsque, sans écouter son miag^inalion, Ton cooMdére avec attention d'esprit Tidée claire el distincte de rétenduOy et le report qu'elle peut a?oir avec la pensée — *f* Il est donc clair, dit-il, que la pensée n étant point la modiiication de l'étendue^ notre ame nest point anéaiUie, quand même on suposeroit que la mort anéanliroil le corps.

Les cartésiens, dit encore le même Auteur, ne pensent pas que les bétes sentent de la douleur et du plaisir^ qu'elles aiment ou haïssent aucime chose; parcequ'ils n^admeltent rien que de matériel dans les bêles, et qu'ils ne pensent {*as que les senliuions, ni les passions, boient des propriétés de la matière, telle qu'elle puisse être. Quelques Péripatéticiens au conliaire pensent que la nialière est capable de .soiihmcns et de passions, lorsqu'elle est, disent-ils, subtilisée, que les bétes peuvent sentir par le moien des esprits animaux, c'est-à-dire par le moîen d'une matière extrémemenl agitée, subtile et délicate et que Famé même n'est capable de sentiment et de passions qu'à cause qu'elle est unie à cette matière. Ainsi pour

• Ibid. p. IS et 19. t P*

résoudre la question, si les bétes ont une ame, il faut rentrer en soi-même et considérer avec toute

ratlenlion dont on est capable, Tidée que Ton a de la niatiérf^ Et si Ton conçoit que de la matière figurée d'une telle manière, comme en quarré, en rond, en OTdly sent de la douleur, du plaisir, de la chaleur,

de la couleur, du son elc , ou ptîut assurer que

rame des bétes, toute matérielle qu'elle soit, est capable de sentir. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, car il ne faut assurer, dit-ii, que ce que Ion conçoit. De mémo si Ton conçoit que de la matière extrêmement agitée de bas en haut, de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique, soit un iuuour, une joïp, une tristesse etc. *, on peut dire que les bélcs ont toutes les mêmes pas» sions que nous. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas le dire, à moins, dit-il, que l'on ne veuille parler sans savoir ce que Ton dit. Mais je pense pouvoir assurer, dit-il, qu'on ne croira jamais qu'aucun mouvement de matière puisse être un amour ou unejoïe, pourvu que l un y pense sérieusement. Il y a contradiction, disent les cartésiens, de dire qu'une ame ou une substance qui pense, qui sent ou qui désire etc. soit matérielle.

L*ame, dit le laèiiic Auteur, est si aveugle, qu'elle se méconnoit elle-même et qu'elle ne voit pas que ses propres sensations lui aparliennent. Elle est si intimement unie à son corps, et elle est devenue si

• Je suis certain d'ctre aïoi-rnOmi' une substance qui pense, qui désire, qai sent et qui raisouDc. Je suis ceruiu aussi d'être une substaacc matérielle dooc etc.

charnelle depuis le péclié^ dit-il, qu'elle lui attribue beaucoup de choses^ qui n'apartiennent qu'à elle-même^ et quVile ne se distingue presque plus d'avec lui« Desorte * qu'elle ne lui attribue pas seulement tous les scntimens dont nous parlons à présent, mais aussi la force d'imaginer^ et même quelquefois la puissance de raisonner; car il y a on grand nombre de Philosophes assez stupides et assez grossiers pour croire que Pâme n'étoit que la plus déliée et la plus subtile partie du corps. Dans les animaux il n'y a ni Intelli<Tence ni amr, comme on reiitcud ordinairement, ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir; ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connoissent rien; et s'ils agissent avec adresse et d'une manière qui marque intelligence, c'est, dit cet Auteur, f que Dieu, les aîanl fait pour les conserver, if a conformé leur corps de telle façon qu'ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire? Autrement il (audroit dire qu'il y a plus d'intelligence dans les plus petits de tous les animaux, ou même dans une seule graine que dans le plus spirituel des hommes, car i! est constant qu'il y a plus de dilTérenles parties et qu'il y produit plus de mouvemens réglés, que nous ne sommes ca[)ables d cu connoitre.

Je ne crois pas, dit encore le même Auteur, ^ qu on puisse douter, après y avoir pensée sérieusement, que

• Recherclie de la vérité. Tom. 1, pag. 94. t Beohercbe àt U Târité, ïom. II, pag. 419. { Ibîd. Tom. l, pag. S47.

l'essence de l'esprit no consiste que dans la pensée^

de mémo que Tessence de la matière ne consiste que dans 1 elendue^ et que selon les didérentes modifications de la pensée^ l'esprit est tantôt voulant^ tantôt, imaginant, ou enfin qu'il a plusieurs formes particulières; de même que selon les difff^rentes modifications de l'étendue^ la lualiére est tantôt de Teau, tantôt du bois, tantôt du feu, ou qu'elle â une infinité

d'autres formes particulières Je ne crois pas aussi,

dit-il^ qu'il soit possible de concevoir un esprit qui ne pense point, quoiqu'il soit fort facile d'en conce- ▼oir un qui ne sente points qui n'imagine point et même qui ne veuille point; do tnème qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qui ne soit point étendue, quoiqu'il soit très-facile d'en concevoir une qui ne soit ni terre^ ni métal, ni quarrée^ ni ronde, et qui même ne soit point «n mouvement; d'où il faut conclure, que comme il se peut faire qu'il y ait de la matière qui ne soit ni terre, ni métal, ni quarrée, ni ronde, ni môme en mouvement, il se peut faire aussi qu'un esprit ne sente ni froid^ ni chaud, ni joie, ni tristesse, n'imagine rien ; de sorte que toutes ces choses ne lui sont point essentielles La pensée toute seule est donc l'essence de l'espnt, ainsi que l'étenduQ toute seule est l'essence de la matière Mais comme le mouvement n'est pas de

l'essence de la matière; puisqu'il supose de l'étendue; ainsi il n'est pas de l'essence de l'esprit de vouloir, puisque le vouloir supose la perception. La pensée toute seule est donc proprement ce qui constitue Fessence de l'esprit et leb diiiéreales manières de pen-

ser, comme sentir et imaf^iner ne sont que les modiiicaiions dont il est capable el dont il n'est pas toujours modifié; mais vouloir est une propriété qui .raccompagne toujours, quoiqu'il soil, dit-il, uni à un corps^ ou qu'il en soit séparé, laquelle cependant ne lui est pas essentielle puisqu'elle supose la pen*-

Si on veut, dit-il, ajouter quoique idée claire el distincte au mot de vie, on peut dire que la vie de t*àme est la connoissance de la vérité et Taroour du bien, ou plutôt que sa pensée est sa vie; et qije la vie du corps consiste dans la circulalioa du sang et dans le juste tempérament des humeurs^ ou plutdt que la vie du corps est îe mouvement de ses parties j)ropres jiour sa conservaLioh 7. Et alors les idées attachées au mot de vie étant claires et distinctes^ il sera assez évident, dit-il, 1^. que l'âme ne peut communiquer la vie an corps; 2**. qu'elle ne peut lui donner la vie par laquelle il se nourrit, croit etc., puisqu'elle ne sait pas même ce qu'il faut faire pour digérer ce que Ton mange; 5^ qu'elle ne peut le faire sentir, puisque la matière est incapable de sentiment etc.

Les traces du cerveau sont liées les unes aux autres,

et elles sont suivies du mouvement des esprits animaux. Les traces réveillées dans le c;,erveau réveillent les idées dans l'esprit, et des mouvemens excités dans les esprits animaux excitent des passions dans la vo-

* Seeherohe de la vérité, Tom. 1, ptg. 84S. f lUd. Tom. S, pag. 4SI.

loDté *; dés que Tàme reçoit quelques nouvelles idées^ il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces^ et

dés que les objets pioduisent de nouvelles traces tlaiis le cerveau, Taine reçoit de nouvelles idées; non, dit TAuteur, qu'elle considère ces traces, puisqu'elle n'en a aucune connoissanco, non que ces traces renferment ces idées, puisqu elles n y ont aucun ra port; non euiiu qu'elle reçoive ces idées de ces traces; car comme nous Texpliquerons ailleurs, dit-il "f, il n'est pas concevable que î psjjrit reçoive (|iielque chose du cuips, et qu'il devienne plus éclairé qu'il n'est en se tour- , nant vers lui, ainsi que disent les Philosophes, qui veulent que ce soit par convertion aux fantômes ou aux traces du cerveau, converstonem ad phantas^ nuUa, que l'esprit aperçoive toutes choses. De même que l'âme veut que le bras soit meu, quoiqu'elle ne sache jjas seulement ce qu'il faut imie afin qu'il soit meu, le bras est meu; et dès que les esprits animaux sont agités, l'âme se trouve émeue, quoiqu'elle ne sache pas seulement s'il y a des esprits animaux dans son corps, il y dit-il, de la liaison entre les idées et les émotions de Tâme, comme aussi de la liaison entre les idées et les traces et de la liaison deâ traces, les unes avec les autres. Par exemple il y a une liaison naturelle et qui ne dépend point de notre volonté, entre les traces que produisent un arbre ou une montagne que nous voîons, et les idées d'arbres ou de montagnes, entre les traces que produù>eQl dans

* Bedieiehe de la rénié. Ton. l, pag* 8SS. t Ibid. pftg. 324.

notre cerveau k& cris d'un homme ou d'un animal qui souffre et que nous entendons se plaindre^ entre l'air du visage d*un homme qui nous menace ou qui nous craint, et les idées de douleurs, de l'orces, de foiblesses^ et même entre les sentimens de compas* sîon, de crainte et de courage qui se produisent nalurelleiuent en nous *.

Lu puissance de l'âme sur le corps, dit Mr. de Cambrai f est non seulement souveraine^ mais encore aveugle. Le paîsan le plus ignorant, dit-il § sait aussi Lieu iiiouvuii .^011 corps, que le Piiilosophe ic mieux instruit de 1 anatomie. L'esprit du paîsan commande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons qu'il ne connoil pas, et dont il n'a jamais ouï parler. Sans pouvoir les distinguer et sans savoir où iU sont, il les trouve, il s'adresse précisément à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les autres. Un danseur de corde ne fait que vouloir, ol à l'instant les esprits coulent avec impétuosité tantôt dans de certains nerfs, tantôt en d'antres; tous ses nerfs se tendent ou se relacliont à propos. Demandez-lui qui sont ceux qu'il a mis en tnouvemens et par où il a commencé à les ébranler, il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire. Il ignore profondeinonL ce qu U a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine. Le joueur de luth qui connoit parfaitement toutes les cordes de son instrument, qui les voit de ses yeux^ qui les touche Tune après Tautre de ses

* Becherehe de la vérité, Tom. 1, pag. SS6>

I Exis. de Dieu, f 4Ï, 156 et suiv. § 949. '

doigts^ s'y méprend. Mais Tâme qui gouverne la maehine du corps humain en meut tous les ressorts à

propos sans les voir, sans les discerner, sans en sa- Toîr ni la Cgure^ ni la situation, ni la force et elle ne s'y mécompte pas. Quel prodige^ dit^il^ mon esprit commande à ce qu'il ne connoit pns et quMI ne peut voir, à ce qu'il ne connoit point et qui est incapable de connoissance .et il est infailliblement obéi. Que d'aveuglement! Que de puissance! L'aveuglement est dans riiomnie, niais la puissance de qui est-elle? À qui l'attribuerons nous, si ce n'est â celui, dit-il, qui voit ce que Thomme ne voit point et qui fait en lut ce qui le surpasse.

Mon âme, dit-il, a beau vouloir remuer les corps qui l'environnent et qu'elle connoit très-distinctement, aucun ne se remue; elle n'a aucun pouvoir pour cbraulor le moindre alôrôe par sa volonté*. La pensée de l'hoiume n'a aucun empire sur les corps "j^. Ce même esprit qui voit sans cesse l'inAni, et dans la rèi^He de Tinfini toutes les choses finies, ignore aussi à riniini tous les objets qui l'environnent. Il s'ignore profondément lui-même, il marche comme à tâtons dans un abyme de ténèbres. Il ne sait ce qu'il est, ni coiiiiiiiiiit il est attaché a un corps, m comment il a tant d'empire sur tous les ressorts de ce corps qu'il ne connoit point. Il ignore ses propres pensées et ses propres volontés. Il ne sait avec certitude ni ce qu'il croit, ni ce qu'il veut. Souvent il

• Exisl. de Dien, p. 174, 949.

t i »&3, pag. 179.

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s'imagine croire et vouloir ce qu'il u*a ni cru, ni voulu. Il se trompe, et ce qu'il a de meilleur c*e8t

de le rp( oiinoilre *. Il est même si naturel de croire, dit le même Mr. de Cdmbrai, que la matière ne peut penser, que tous les hommes sans prévention ne peuvent s'empêcher de rire, (|uand on leur soutient que les béies ne sont que de pures macbiues, parce qu'ils ne sauroient concevoir que de pures machines puissent avoir les connoissances qu'ils prétendent apercevoir dans les bétes; de là vient, dit-il, que

les anciens mêmes qui ne connoissent rien de réel qui ne fut corps, vouloient néanmoins que Tàme de rhomme fut d'un 5"® élément, ou d*une espèce de quintessence sans nom.

xa.

11 est visible par tous ces raisonnemens-là que la raison pourquoi les Cartésiens ne veulent pas reconnoilre que la matière soit capable de penser, de sentir, de désirer et de vouloir, d'aimer et de haïr etc. est, par ce quils s'imaginent que si la pensée et la connoissance, le sentiment et la volonté, Famour et la haine, la tristesse et la joïe et toutes autres sortes de pensées de Ta me n 'étoient que des modifications de la matière, elles seroient nécessairement des

♦ § 48, pag. 147.

choses éteoduës eo longueur, largeur ei en profoodeur, aussi bien que la matière; qu^etles seroieol nécessairement des clioses rondes on quarrées, comme ils disent, et qu elles pomoleut, comme la matière même, se diviser, se fendre ou se couper en plusieurs semblables ou dissemblables parties.

Or il est clair el évident que quand la matière seroit capable de penser el de sentir^ de désirer et de vouloir, d'aimer et de hair, d'avoir de la joîe ou de la tristesse etc., il ne s'ensuivroit pas de-là que ces sortes de niodiGca lions de ia matière seroienl des choses étenduês en longueur, en largeur et en profondeur, et par conséquent qu'il ne s'ensuivroit pas de-la tjue les |)ensées, que les désirs et que les volontés ou les autres allèclions de l'ame seroient des choses rondes ou quarrées, comme ils disent, ni qu'elles pouroient, comme la matière même, se diviser et se fendre ou se couper en plusieurs semblables ou dissemblables parties. Il est même ridicule de simaginer que telle chose s'en suivroit. En voici évidemment 1) preuve. Il est clair et évident que le niouvemenl, par exemple, estuumoil'' ou uue modiiication de la majliére, aussi bien que rétendue sauroitl^étre; or il est évident que le mouvement en lui-même n'est pas une chose ronde ou (juariée; car quoiqu'il puisse aller en rond, en. quarré, en oval, on ne dit pas pour cela que le mouvement soit une chose ronde, q narrée ou ovale, ni que ce soit une chose que Von puisse mesurer a pots el à pintes, ni que Ton puisse péser au poids et à la balance; et ce n'est pas une chose que Ton puisse fendre ni couper en plusieurs

partiefi; donc toatea les modifications de la matière ne sont pas nécessairement des choses rondes ou

quarrées, ni des choses que l'on puisse toujours diviser, fendre ou couper par parties.

Pareillement la vie et la mort^ la beauté et. la laideur, la Sciiité et la maladie, la force et la i'oiblesse des corps vivun^ ne sont que des modes uu des modifications de la matière, aussi bien que de l'étendue; or il est évident que ni la vie, ni* la mort^ ni la beauté, ui la laideur, ni la force, ni la foiblesse, ni la santé, ni la maladie des corp» vivans, ne sont pas des choses étendués en longueur, en largeur et en prolundeur; ce ne sont pas non plus des choses rondes ou quanecs, ni que 1 on puisse fendre ou diviser par pièces; ce ne sont pas des choses que Ton puisse mesurer à l'aulne ou péser au poids ni â la balance ; quoiqu elles ne soient néaiiiiioins (jue des niodilicalions de la matière. Âinsi toutes les modifications de la matière ne sont pas pour cela toujours des choses rondes ou (juarrées; et il seroit même ridicule de dire pour cela que la beauté et la laideur, que la force et la foiblesse, que la santé et la maladie des corps vivans dussent être des choses rondes ou quarrées, et qu'elles dussent pouvoir se Tendre et se divi.^ei par parties, sous prétexte qu'elles sont des . modiiicatious de la matière.

Pareillement les sons, les odeurs, les goùls uu les saveurs ne sont point des ciioses rondes ou quai rées; et il seroit ridicule de dire qu'elles dussent être rondes ou quarrées, parce qu'elles sont des modifications de ia matière. Pareilleuieut les vices et les vertus

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ne sont que des modiiications de la matière; car la ?ertQ dans les hommes n'est rien autre chose qu'une bonne^ qu'une bclle^ honnête et louable manière d'agir et de se comporter; au contraire le vice dans les hommes n'est autre chose qu'une mauvaise et qu'une laide et blâmable manière d'agir et de se comporter. Toutes lesquelles bonnes ou mauvaises niiinières d'agir et de se comporter dans la vie, sont visiblement dans les hommes, qui sont composés de matière, et par conséquent on ne peut pas dire que les vices et les vertus ne soient pas des modiûcalions de lu matière.

Cependant il ne s en suit pas de-là que les vertus et les vices soient des choses que l'on puisse diviser, fendre ou couper en plusieurs paiLics, comme on couperoit la matière; et il seroit même ridicule de dire ou de s'imaginer que telles choses dussent s'en suivre d'un tel principe. Donc à part et par conséquence pareille, quand nos pensées et nos connoi^sances, nos désirs et nos volontés, quand nos sentimens et nos affections, nos amitiés et nos haines, nos plaisirs et nos douleurs, nos joïes et nos tristesses, en un mot quand tous nos sentimcns et toutes nos passions ne seroient que des modifications de la matière, il ne s'en suivrait nullement, que ce seroient ni que ce devrnit ni être [)0ur cela des choses rondes ou quarrées, m que ce seraient pour cela des choses que l'on pouroit, comme ils disent, fendre ou couper par pièces ou par morceaux; au contraire il est ridicule à nos Cartésiens de s'imaginer que telles choses s'en suivroient.

Tournons autrement, si l'on veut ce rai8onnement*ci.

IIL 19

La raison pourquoi les Cartésiens ne veulent pasreconnoitre que la matière soit cîi| table de penser, de

sentir, de désirer, de vouloir, d'aimer et do liaïr etc., c'est parcequ'ilâ ne peuvent se persuader qu'une vo*> ionté, qu'une pensée^ qu'un désir^ qu'un amour^ qu'une haine, qu'une joîe, qu'une tristesse, ni aucune autre aiîection uu [passion, puissent être des iuodilicatiuns de la matière; et ils ne se peuvent persuader que ces sortes de choses puissent être des modi6cations de la matière, pnrcoqiie ce no sont point, disent-ils, des choses étcfidues comme la mâticrc et que ce ne sont pas des choses qui puissent être divisées^ fendués ou coupées par pièces et par morceaux. Or celte raison n'empêche pas que la pensée, que la connoissancey que le sentuuent, que la volonté^ que le désir^ que l'amour^ que la haine^ que la joie^ que la tristesse et que toutes les autres affections ou passions de lame ne puissent être des modiiica tiens de la matière; donc cette raison ne prouve rien pour la spiritualité de l'ame, comme nos Cartésiens le prétendent, et ils suiil mêmes aussi ndiculos de prétendre démontrer par-là la spiritualité de l ame, comme ils le font^ lorsqu'ils prétendent démontrer Texistence d'un être- infiniment parfoit par l'idée qu'ils en ont. Car de même que l'idée que l'on a d'une chose ne prouve nullement, que celle chose soit comme on se l'imagine, de même aussi ce que Ton apelle la spiritnalité des pensées, des désirs, des volontés, des aliéclions et des passions de lame^ qui ne sont point des choses étendués^ qui ne sont point des choses rondes ou quarrées et qui ne peuvent se fendra ou

se couper par pièces ou par morceaux, ne prouvent nullement qu*elles ne soient point des modifications

de la matière. La raison évidente de cela est que toutes les modifications de b matière m doivent pas avoir toutes les propriétés de la matière; et il est même impossible qu'elles les aîent toutes. Le propre de la matière est^ par exemfile^ d être étendue en.ioagueur^ en largeur et en profondeur; mais il ne s'en suit pas de-là que toutes les modifications de la matière puissent ou doivent être étendues en langueur, . en largeur et en profondeur; il seroit même ridicule de le prétendre. Le propre de la matière est de pou- Toir avoir tontes sortes de figures, toutes sortes de muuveiaens; mais il ne s'en suit pas de-la que toutes les modifications de la matière puissent ou doivent avoir toutes sortes de figures, toutes sortes de mouvements; il seroit même ridicule de le prétendre. Le propre de la ^ matière est de pouvoir être divisée, fendue ou coupée en long ou en travers et en toutes sortes de biais; mais il ne s'ensuit pas de-là que toutes les modifications de la matière puissent ou doivent être capables d'être divisées, fendues ou coupées en long et en travers et en toutes sortes de biais; il seroit même ridicule de le prétendre. De même encore le propre de la matière est de pouvoir être mesurée au pié, par exemple, à Taulne ou à la toise, comme aussi de pouvoir Tôtre au cartel, au pot ou à la pinte; mus il ne s eu suit pas do-là non plus que toutes les moditications de la matière puissent ou doivent être capables d'être mesurées ainsi au pié, à l'aulne, ou à la toise, ou d'être mesurée au cartel, au

pot ou la pinte; il seroit même ridicule de le pré-* fendre. Enfln le [>ropre de Itf matière est de pouvoir

être pesée au poids ou à la balance, uiais il ne s'ensuit pas de-là que toutes les modifications de la matière^ ni même que toutes sortes de matières puissent ou doivent être actuellement capables detre pesées au poids ou a la balance et il seroit ridicule de le prétendre. Donc il est ridicule à nos Cartésiens de prétendre que nos pensées, que nos raisonnemens, que nos connoissances, <jue nos désirs et nos volontés et que les scntimens que nous avons de plaisir ou de douleur^ d'amour ou de haine^ de joîe ou de tristesse etc. ne soient [)as des modifîcations de la matière, sous prétexte que ces sortes de modifications de noire ame ne sont point étendues en longueur^ en largeur et en profondeur et sous prétexte qu'elles ne sont ni rondes, ni quarrées et qu olles ne peuvent être divisées ou coupées en pièces et en morceaux ; il est^ • dis-je^ ridicule à eux de prétendre cela, puisqu'il ir*est pas possible que toutes les modifications de la matière aient actuellement toutes ces propriétés.

Voici des exemples qui confirment ce raisonnement-ci. Le mouvement» comme j'ai dit, et le vent^ par exemple, ne sont certainement que des modifications ou agitations de la matière; cependant il est constant que le mouvement et que le vent ne sont point des choses rondes ou quarréas, ni d'aucune autre figure; ils ne peuvent être mesurés à pots, ni à pintes, ni à cartel, ils ne peuvent être pésés au poids, ni à la balance; donc toutes les modifications de la matière ne peuvent pas toujours avoir toutes lespio-

priétés de la matière. Pareillement il est certain,

clair et évident que ce que nous apellons la' vie ou la inort^ la beauté ou la laideur^ la loi ce ou la foiblesse^ la saoté ou la maladie» ne sont que des modiBcatioDB de la matière, dont le corps est composé; cependant il est constaiil (jue ces sortes de choses ne sont ni rondes» ni quarrées, ni d'aucune autre figure; elles ne peuvent se fendre» ni couper en quartiers, comme la matière; elles ne peuvent se mesurer à 1 aulne^ ni à la toise, ni à pots» ni à pintes, et ne peuvent nullement se péser au poids ni à la balance. Il seroît ridicule de parler, par exemple, d^une aulne ou d'une toise do vio ou de sniit';; il seroil ridicule de parler d'un pot ou d'une pinte de santé et de force etc. Il seroit ridicule de parler d'une livre ou de deux ou trois livres de maladie» de fièvre ou de pleurésie; aussi bien que de deux ou trois livres de santé et de force etc. Donc toutes )es modifications de^ la matière ne peuvent toujours avoir toutes les propriétés de la niatièrc. Pareillemenl lc% vices et les vertus que nous votons tout visiblement dans les hommes» ne sont» comme j'ai dit» que des modifications de la matière; parceqiie les vertus et les vices ne consistent que daiis certaines bonnes ou mauvaises dispositions ou manières d'agir ou de vivre» de se conduipe et de se comporter dans la vie, qui sont certainement des dispositions et des manières d'a«(ir, qui icgardenl le corps aussi bien (|ue l'esprit» et par conséquent qui sont autant des modifications du corps que des modifications de Tesprit. Cependant il est constant que les vices cl que les vertus des hommes

ne sont point ie$ choses rondes ou quarrées, ni autrement fit^urécs; ce ne sont point des choses (jui se puissent tendre ou couper en diverses parties, ce ne sont point des choses qui se puissent mesurer à Taulne ou â la toise^ ce ne sont point des choses . qui se puissent peser au [)oids ni à la balance; et il seroit ndicule de demauder si les vices et les vertus seroient des choses rondes ou quarrées; il seroit ridicule de demander si on les peut fendre, ou couiter^ ou diviser en plusieurs parties; et il seroit ridicule de penser qu'on les puisse mesurer à l'aulne ou à la toise^ ou qu'on les puisse péser au poids et à la halance; donc il est constant, clair et évident que toutes, les modifications de la matière ne doivent, pas être des choses rondes ou quarrées et qu'elles ne doivent pas toujours être des choses que l'on puisse fendre ou roupf r en pièces. Et quoujue l'on ne pursse pas précisément dire que certains tels ou tels mouvemens de matière en ligne droite, oblique ou circo- Ifire, spirale, parabolique ou elliptique, comme disent nos Cartésiens^ fassent un amour, une haine, un désir^ une joie, une tristesse ou quelqu'autre ailéction ou passion de Tame, il ne s'en suit pas de-lé que ces sortes de senlimens ou affections de lame ne soient pas des modilicalions de la matière.

Enfin ce que nous apellons le bruit, le son, la lumière, Podeur, la saveur, la chaleur, la froideur, ou la fermentation ne sont coi laiucmont de la part des choses mêmes que des modes ou des modilicalions de la matière. Le sommeil> par exemple encore, n'est Irés-certaineuient aussi qu'une modilicalion de la ma-

tiére. iNos Cartésiens demandeut-iis pour cela si le sommeil est quelque chose de rond ou de quarré et si on conçoit quil se puisse fendre ou couper en pièces et quelle ligure résulleroit do celle division? Ils se feroieol bien moquer d eux. Ils auroient. à l'avanture autant de raison de demander de quelle couleur seroît le sommeil, de quelle couleur seroit une pensée^ un désir^ uue joîe^ une tristesse. Les

fols! à quoi pensent-ils? Ne voienl-ils pas? et

cependant il est visible que ces sortes de choses ne sont ni rondes, ni quarrées, ni <i aucune autre figure. Il est visible qu elles ne sauroient se fendre, ni se diviser par pièces et par morceaux. Et enfin il est visible qu'elles ne sauroient se mesurer ni se péser en aucune manière ; donc encore un coup il est constant^ clair et évident que toutes les modifications de la matière ne doivent pas toujours avoir actuellement toutes les propriétés de la matière, qu'elles ne doivent pas toujours être rondes ou q narrées^ et qu'elles ne doivent pas toujours être divisibles au conteau ou à la hache et ne doivent pas toujours être mesurables à l'aulne ou à la lois(*, ni pésablos nu [)oids ou à la balance; par conséquent il est clair et évident que nos Cartésiens n'ont pas raison de dire que les pensées, que les désirs et que les volontés et les sensations de Tame ne sont point des modifications de la matière^ sous ps^texte qu elles ne sont ni rondes^ ni quarréesy ni d'aucune autre figure. Et ainsi leur prétendue déinonstralioii de la spiritualité de i'ame, qu'ils apuîoienL sur ce raisonnement, se trouve manifestement vaine et ridicule.

De celle prétendue spirilualilé de rame, si bien démontrée suivant leur sens^ ils croient iégitimement tirer une conséquence évidente pour son immortalité. Voici comme ils raisonnent. Ce qui est siuntuel n'a point d étendue^ ce qui n'a point d'étendue n'a point de parties qui puissent se diviser et se séparer les unes des autres; ce qui n'a point de parties qui se puissent diviser et se séparer les unes des autres, ne peut se corrompre (car ce n'est que par la désunion et séparation des parties que les corps se corrompent); ce qui ne peut se corrompre ne peut périr ni cesser d'être^ ce qui ne peut pénr ni cesser d'être, demeure toujours dans son même état> et par conséquent l'ame étant spirituelle, suivant la prétendue démonstration, elle n'a point d'étendue^ n'aïaut point d'étendue elle n'a point de parties qui se puissent diviser ni sépares les unes des autres, n'aîant point de 'parties qui puissent se diviser ni se séparer les unes des autres, elle ne peut se corrompre, ne pouvant se corrompre, elle demeure toujours dans son même état; et par conséquent ils trouvent ainsi qu'elle est immortelle. Voilà comme ils prétendent démontrer l'immortalité de leur ame.

Hais comme tout ce raisonnement n'est fondé que sur une fausse suposition et sur une vaine et ridicule prétendue démonsUalion de spiritualité, il est facile de voir, que cet argument ne peut rien conclure et qu'il n'est d'aucune force.' Mais comment nos cartésiens peuvent-ils dire que Tame seroit quelque cbose de spirituel et d'immortel, puisqu'ils recomioiàseut et qu'il faut nécessairement qu'ils reconnoissent qu'elle est capable de divers changemens et de diverses mo-

dificalions^ et qu'elle est même actuellement sujètes

à divers chanp^emens, à diverses modifications et même à diverses inlirmiiés. Us devioieiit plutôt par cette raison dire qu^elle n'est pas spirituelle ni immortelle^ car ce qui est capable de divers changemens et de diverses modifications ne peut pas être une chose (c'est-àdire un Etre ou une substance) spinlueile et immortelle.

i^. Il ne peut pas être une chose immortelle: en voici la raison évidente. Ce qui est capable de divers cliangemens et de diverses luodiiicalions est capable • de diverses altérations; ce qui est capable de diverses altérations est capable de corruption; ce qui est capable de corruption, n csl pas incorrupuhle; ce qui n'est pas incorruptible n'est pas immortel^ cela est clair et évident. Or nos cartésiens reconnoissent que *rame est capable de divers changemens et de diverses modifications; ils reconnoissent ménic^ qu'elle y est actuellement sujète^ car ils disent et ils conviennent que toutes nos pensées» que toutes nos connoissances, que toutes nos seiis iLnins et que toutes nos perceptions^ nos désirs et nos volontés sont des modifications de notre ame; et ainsi notre ame étant de leur propre aveu sujéte à divers changemens et à diverses modifications^ il faut qu'ils reconnoissent quelle est sujéte à diverses altérations^ qui sont des principes de corruption et par conséquent quelle n*esl point in* corruptible, ni immortelle, coaiiiin ils le prétendent. C'est pour cela que leur grand S. Augustin * dit qu uue volonté qui varie dans ses résolutions, de quelque façon

* Ang. Confess. Liv. iS, Ch. II.

que ce soit, ne peut être immortelle dans sa durée: et ainsi l'ame étant sujéte à divers changemens et à diverses

modificaliuns elle ne peut être immortelle dans sa durée.

2^ L'ame étant, de Taveu même de nos Cartésiens^ sujéte, comme je viens de dire, à divers changemens et à diverses modifications, elle ne peut pas être spirituelle au sens qu ils 1 entendent^ par ce qu'une chose qui n*a point d'étendue ni de parties aucunes ne peut changer de manière d^étre, et ne peut mémè avoir aucune manière d'être; qui ne peut changer de manière d'être, et qui ne peut même avoir aucune manière d'être ne peut être sujet à divers changemens, ni avoir diverses modifications. Or l'ame, suivant le dire de nus Cartésiens, n auroit aucune étendue ni aucune partie: donc elle ne pouroit changer de manière d'être et ne pouroit même avoir aucune manière d'être donc elle Fie pouroit être sujéte à aucun ( hnngement, ni avoir diverses modiûcatîons; ou si eiie peut changer de manière d'être et être sujéte à divers changemens et à diverses modifications, il faut qu*elle ait de Téten* due el qu'elle ait des parties; et si elle a de l'étendue et des parties, elle ne peut être spirituelle au sens que nos Cartésiens l'entendent. Tout cela se suit évidemment.

Us ne peuvent concevoir, disent-ils, que de la matière liguréè en quarré, en rond, en oval etc. •

sente de la douleur, du plaisir, de la joie, de la tristesse, de la chaleur, de la couleur, de Todeur, du son etc. Ils devroienl plulùl dire qu'ils ne conçoivent pas que la matière tellement ou tellement disposée fasse de la douleur, de la chaleur, du plaisir etc. car ce n'est pas précisément la maliérc qui

est la douleur, le plaisir, la joie^la tristesse etc. ; mais c'est ce qui fait dans un corps vivant lé sentiment de douleur, de plaisir, de joïe, de tristeiise.... etc. par ^es diverses modifications. Ils ne peuvent, dis^-je, concevoir cela; et pour cette seule raison ils ne veulent pas que ces sentimens*là soient des modifications de la matière. Mais conçoivent-ils plutôt^ ou conçoivent-ils mieux qu'un Etre qui n'auroit point d'étendue ni de parties aucunes, puisse avoir quelque manière d'être et avoir plusieurs diverses manières d'être? Conçoivent-ils plutôt ou cunçoivent-ils qu un Etre qui n'auroit point d'étendue ni de parties aucunes, puisse voir, connoitre, penser et raisonner sur loules choses? Conçoivent-ils plutôt ou plus facilement qu'un Etre qui n'auroil point d étendue ni de parties ' aucunes puisse voir et contempler le ciel et la terre et compter les uns après les autres tous les objèts qu'il verroit à travers de la masse grossière du corps, où il scroit enfermé comme dans un sombre cachot? Conçoivent-ils plus facilement qu'un Etre qui n'auroit point d'étepdue ni de parties aucunes puisse avoir du plaisir et de la joïe^ de la douleur et de la tristesse? Qui est-ce qui seroit capable de donner du plaisir & de la joie à un Etre de cette nature? Oui est-ce qui seroit capable de lui causer de la douleur, de la crainte et de la tristesse? La joie même, ou la tristesse, pouroit-elle trouver un siège dans un tel Etre? Ceitainement nos Cartésiens disent et reçoivent en cela des choses qui sont mille et mille fois plus inconcevables .que celles qu'ils rejettent, sous prétexte de ne les pouvoir concevoir.

Car quoiqu'il soit dilûciie de concevoir que telles ou telles modifications de la matière nous fassent avoir telles ou telles pensées, telles ou telles sensations, il faut néanmoins et nécessaircnieiit reeonnoitre que c'est par telles ou telles modiiications de la matière que nous avons telles ou telles pensées ou telles ou telles sensations. Nos Cartésiens eux-mêmes n'en sauroienl disconvenir. Qu'ont*ils besoin donc de recourir pour cela à un Etre imaginaire, ou à un Être qui n'est rien, et dont, quand il soroit même quoique chose de réel, comme ils se riina«^inont, il seroit toujours impossible de concevoir la nature et d'en avoir aucune véritable idée^ impossible de concevoir sa manière d'agir et de penser; impossible de concevoir sa liaison avec le corps et impossible de concevoir comment telles ou telles, modifications de matière pouroient exciter en lui telles ou telles pensées et telles ou telles sensations, sans qu'il ait aucune connoissanco de ces sortes de modiiications de la matière? 11 n'y a qu'une seule dilBculté à expliquer^ en suposant, comme je fais, que les seules modifications de la matière font toutes nos pensées et toutes nos sensations et toutes nos connoissances; mais en suposant le contraire on trouvera quantité de difficultés insurmontables.

Il ne faut pas s'étonner, comme j'ai déjà remarqué, si nous ne connoissons pas clairement' comment telle ou telle modification de matière nous fait avoir telle ou telle pensée, ou telle ou telle sensation, parceque ces sortes de modi(ications>là étant en nous le prémior principe de vie et le prémier principe de con» noissance et de sentiment^ elles sont en nous par la

constitution naturelle de notre corps^ pour nous &ire sentir et connoitre toutes choses connoissables et sensibles tjui sont hors de nous, et non pas [)our se faire sentir ni connoitre dirccteuicnt et immédialetuent elles-mêmes; semblables en cela à la constitution naturelle de nos yeux^ qui sont en nous^ non pour se régarder ni pour se voir eux-iaénies^ mais pour nous faire Toir tout ce qui est hors de nous. C'est pour cela aussi que nous voîons effectivement par nos yeux toutes les choses visibles .qui sont hors de nous, quoique nous ne puissions voir nous-mêmes nos propres yeux^ ni aucunes des parties dont ils sont composés^ et la raison évidente de cela csl^ parce que le principe de la vue ne doit pas lomber sou^ la vue. Ët par la même raison il faut dire aussi que le principe du sentiment ne doit pas tomber sous le sentiment, et que le principe de la connoissance ne doit pas tomber sous la connoissance. Ët il ne faut point douter que ce ne soit là Ja raison pourquoi nous ne connoissons pas clairement la nature de notre esprit, ni la nature de nos pensées, ni de nos sensations, quoiqu'elles ne soient dans le fond que des modifications de la matière, dont nous sommes com- [)Osés. Il est vrai eepoïKlarit que nous pouvons voir nos yeux^ même lorsque nous nou^ regardons dans un miroir^ parceque le miroir nous représente pour lors notre visage et nos yeux, comm^ s'ils étoient hors de nous-mêmes ou éloignés de nous-mêmes; mais comme il n'y a point de miroir qui puisse de même nous répresenter notre ame^ ni aucune de ses mqdiiications et que nous n'en pouvons rien voir non

plus dans les autres hommes, c'est ce qui fait que nous ne pouvons pas bien les connoitre immédiatement par elles-mêmes, quoique nous les sentions im-

uiédia le me lit par elles-mêmes.

- Ët ce qui confirme la vérité de ce dernier raisonnement, c'est le sentiment naturel, certain et assuré que nous avons toujours de nous-mêmes; car nous couuoissons certainement par notre sentiment que c'est nous-mêmes qui pensons, nous-mêmes qui voulons^ nous-mêmes qui désirons, nous-mêmes qui sentons' tantôt du plaisH- et tantôt de la douleur, et qui avons tantôt de la joie et tantôt de la tristesse. De plus nous connoissons et nous sentons certainement par nous-mêmes que c'est par notre tête et spécialement par notre cerveau que noub pensons, que nous vou-

Ions, que nous connoissons et que nous raisonnons

etc. comme c'est par nos yeux que nous volons, que c'est par nos oreilles que nous entendons et que c'est par notre bouche que nous parlons et que nous discernons les saveurs et les goûts, que c'est par nos mains que nous louchons, que c'est par nos piés que nous marchons et que c'est par toutes les parties de notre corps que nous sentons du plaisir ou de la douleur, nous ne saurions douter d'aucune de ces choses: or nous ne vuioiis, nous ne senloiis et nous ne connoissons certainement rien qui ne soit matière. Otez nos yeux, que verrons-nous? Rien. Otez nos oreilles, qu'entendrons-nous? Rien. Otez nos mains^ que toucheronsnous? Rien; si ce n'est fort imparlailement par les autres parties du dorps. Otes notre léte et notre cerveau, que penserons-nous? Que connoitrons-nous?

Kien. Enfin otez notre corps et tous nos membres^ . que sentirons-nous? Où sera notre vie? Où serons nos pensées et nos connoissances? Où serons nos coiitentomens, nos plaisirs, nos joies? Où serons nos chagrins^ nos douleurs et nos déplaisirs? et où seronsnous nous-mêmes ? Certainement nulle part. Et il est impossible dans cette saposition de concevoir, que nous [nu.sùioiis dans cet état encore avoir aucune pensée^ aucune connoissance et aucun sentiment. Donc il est constant^ certain et assuré que quoique nos pensées^ que nos connoissances et que nos sensations ne soient ni rondes^ ni quarrées, ni divisibles en longueur et en largeur, elles ne sont néanmoins que* des modifications de la matière; et par conséquent que noUe atue n'est que ce qu'il y a eu en nous de matière plus' subtile et plus agitée que l'autre plus grossière matière, qui compose les membres et les parties visibles de notre corps. Et ainsi il est clair et évident, pour peu d'attention qu'on y fasse^ que notre ame n'est ni spirituelle, ni immortelle, comme nos Cartésiens Fentendent. Et si on demandoit ce que devient cette matière agitée et subule dans le- moment de la mort, on peut dire sans hésiter quelle *se dissipe et se dissout incontinent dans Tair comme une légère vapeur et une légère exhalaison, ou à peu près comme la llanane d'une chandelle qui séleml insensiblement d'elle-même et faute de matière combustible pour l'entretenir Car j'estime qu'il seroit

* Nooft sommes, dit le Sr. de Montagne, bakis de deux pièces prineipsles èssenttelles, desquelles la séparation e'est la mort et la niine de notre être. (Essai de Montagne) pag. 487. Les deux prin-^

trop ridicule de dire^ comme plusieurs anciens phi* losopbes se sont imaginés^ (|ue Pâme passoit pour lors

toute entière d'un cutps dans uu aulre. L'invention de laquelle opinion on a coutume d'attribuer au fameux Pythagore, philosophe samien^ lequel disoit^ dit-on, qu'il se souvonoit fort bien d'avoir été autrefois une ieaime, nommée Aspasie^ fameuse courtisane de Milet^ puis qu'il devint jeune garçon qui servoit de femme au Tiran Samos^ ensuite qu'il reprit naissance dans Craies, philosophe cynique, après cela qu'il fut un lloi^ puis un médecin^ eniiuite un satrape, puis un cheval, un geai, une grénouilie, un coq. Pareillement qu'il se souvcnoit d'avoir été Aethaliste, fils de Mercure, puis qu'il seroit rené en Euphorbe, où il fut, dit-il, tué au siège de Troie; d*Euphorbe quMI devint Hermotime; d'Hermotime qu'il devint pa» une autre naissance Pyrrhus, et qu'après la mort de celui-ci il devint Pythagoie après toutes ces diverses métamorphoses. S'il est vrai que ce philosophe * ait dit et cru telles choses, j'ose bien dire qu'il étoit au moins en cela plus fou que sage, et qu'il n'auroit guéres mérité le nom de Philosophe.

Voici encore une marque et une preuve Irés-sensible et très-convaincante que liotre ame est matérielle et mortelle comme notre corps, cest qu'elle se fortifie et s'affoiblit à mesure que notre corps se fortifie et s'aflbiblit, ce qui ne scroit certainement pas

cipales pièces de notre Etre ne sont antres que cette matière subtile

et agitée qui nous donne la vie et cette matière grossière qui forme

les particb de notre corps.

* Lacien, Tom. 2.

si elle étoit une substance spirituelle et immortelle; car si elle étoit telle sa force et sa puissance ne dé-

peodroienl nulieaicnt de la disposition ou coii^lilulion du corps^ et comme elle en dépend entièrement^ c'est une preuve très-sensible, très-convaincante et trèsévidente, qu'elle nVst ni spiriluelle^ ni immortelle; c'est ce qui a donné lieu à un Poêle de nos jours de parler ainsi sur ce sujèt:

Enfin lorsque le ooipa baisse.

Qui des ans alors sous le poids s'abaisse» . Sent avef lui dans le même tems

L'esprit s'affoiblir sous le poids des ans» Peu du premier ordre, rt qnr: la oatare Se plut à fonser d'ar^ilr plui* pure, Conservent, quand l'âge a leur poil blsiicht De i'hyver des ans, l'esprit affomchi; Le reste paitri d'argile grossière Tout entier vieiUit avec la matière.

Et n*a poor parMge en un oorps cassé, Qu*ane raison trouble, un esprit glaod.

Journal historique du mois de Mars 1708.

XGU.

Voici comme les anciens Poètes en parlent.

Vis animi pariter crcscit cam corpore toto? * Naa si Untopere est aoirai nmtata potest&s, Pnu i' rtn, «i immortalis natnra animai f. OmQÎs ut actamm eicidi-rit retiueutia reram.

Constat et m curpiiâ uaaceutiboB iosiuiutur, Non, ut opinor, idab ietbo juii loogior errai:

On super anteaclsm aSiilBai meminim Srgg oorpoteum natniaia aatmi chs

nequimna, est» {

Hss vwligîa g^stsmm fsnim alla tmwnwsf CSorpum quoaisaft tdii, tetn qna laboial»

• Losnee lib. S. 7«r «t 76». f iUd. 010. |Ibi«i.m

5oe

An

Ignoratnr cnim qn»e «it natara animai • \ Nata Bit, un contra nascentibos insinaetur, | £t aimai intereat nobisciuu morte dirempta» ; f FiMlm gigni panter enm corpore» et ima Creacere wntiiniit» puiterqne

•* .... vifl animî, atqnc animai" Contnrbatur, et....divisa seorsum Disjeciatur eodem Ulo distracta veneiis.

Qain etiam norbti ia inoorporn ftvivienrik 8wpe aaiiMii, àeauM enhn» definqna fttar ; Interdamqoa gnvi lethargo fertor in altnm. Qnippe etênia BiorUle aeterno jongere et

uoa I

tf fCoQsentirc, putarc et fongi matua posse, i

L4ifMr^iii«Me pu- \

Desipere est; quid

tudam Mt.

O pitff ■& Ht aliqaw tà eoelum nanc

ire pntnnJiini est, Sabiimes animai, itcrumque ad tarda rt- verti. Virg. Aeneid. Ub. 6. pag. 789.

An tenebras oreî visât, vastasque An pceadet aliaa dif iniUu inaimiei

.M* Menton itaii^ cotpiit nt OmiiiMi» ek»M» mofi et

.... Via morbi distracta pcr artos ff Turbat agens animam......

simol Mfo Cm» Utmék

Aut magis inter se difijuuctum discrepitan«|oe, <i^uam mortale quod est immoitaUatqae perenni Jmutui, in eoiisilio «wvu tolenn ^noéBmf

CofponF qoM hit miitrit jtm dû» etpidtP

n\\ esl certain/' dit le judicieux Montagne que

»nolre apréhention, noLie jugoment et les facultés de «notre âme en général souffirent seioi) les mouvemens itet les altérations du corps; lesquelles altérations ))Sont couLimielles. N*avon8-nou8 pas, dit-il, Tesprit »plus éveiilé, la mémoire plus promte, le tiiscours •plus vif en santé qu'en maladie? La joie et ia gaieté j>ne nous fonl-cllês pas recevoir les sujets, qui se pré-

• Xik 1. llfw t m 8. 4M. f ift^ iba 4M.

tt IWd. «1. fl Ibid. 464. *** IWd. 4M, ftf Lan. iUd. 804. m ftt. de Mtntie. 584» lib. S. Ch. IS.

•sentent à notre âme d*un tout autre visage que le » chagrin et la mélancolie?.... L^air même et la sé- »rénité du ciel, dit-il, nous aportent quelque muta- »tioni comme dit ce vers en Ciceron:

'Taies saut homiouni mentes, quall pater ipee «Joppiter atieiifera iostravit lampade terras.

«Ce 'ne sont pas seulement, continue-tMl, les fié-

Mvres, les breuvages ri les grands accidens, qui ren- » versent notre jugeaient : les moindres choses du monde »le tourne virent; et ne Taut pas douter, encoreque »nous ne le senlioiis pas, que si la lièvre conutinue, peut atterrer notre àaie, que la tierce n'y aporte «quelque altération, selon sa mesure et proportion. »Si l'apoplexie assoupit et éteint tout-à-fait la vû6 «de notre intelligence, il ne faut pas douter que le »morfondement ne Téblouisse/' Cela étant véritablement ainsi, comme personne n'en peut douter, c'est comme j'ai dit, une preuve très-sensible, trés-convaincante et très-évidente, que l ûme n'est pas spirituelle et immortelle, comme les Cartésiens le prétendent et que les superstitieux Déicoles voudroient nous le persuader.

Mais remarquons encore un peu plus particulièrement ce qtf Ws disent de la nature de cette âme. L'essence de l'esprit, dit l'auteur de la Recherche de la vérité, ne consiste que dans la pensée^ de même que l'essence de la matière ne consiste que dans l'étendue. Ou lie peut, dit-il, concevoir un Esprit, qui ne pense pas; la pensée toute seule est donc, dit-ii. Tessence de Tesprit. il n'est pas^ ajoute-t'-il^ de Tes-

sence de Tesprit de tooloir^ puisque le vouloir supose

la perception; la pensée toute seule est donr, repétet'-il^ pioprement ce qui constitue l'essence de 1 es» prit; et si on veut^ ajoute-t'-il encore^ attacher quelque idée claire et distincte au mot de vie, on peut dire que la vie de Tàme est la connoissance de la vérité^ et Tamour du bien^ ou plutôt que sa pensée est sa vie^ et que la vie du corps consiste dans la circulaliuii du sau^ et dans le juste tempérament des humeurs*

Comment cet Auteur peut-il dire, que toute l'es*

sence de Fâme ou de l'esprit ne consiste que dans la pensée? Cela ne peut être même, puisque la pen«sée. n'est qu'une action, ou une modification passagère de l'âme ou de Tesprit, elle ne peut faire l'essence de l ame ou de l'esprit, car c'est l'âme ou Tesprit qui fait, qui Ibrme ou qui conçoit ses propres pensées; donc ce n'est point sa pensée, qui fait son essence. L'olïèt ou raction d'une cause ne peut iVnre Tessence de cette cause; or la pensée est l eiiét ou l'action de Tâme ou de l'esprit, car la pensée est une action vitale de Tème; donc cette action vitale de l'âme ne peut faire l'essence de l ame même. Cela est évident. D'ailleurs si c'est la pensée seule, qui fait la vie et l'essence de Tâme et de l'e^prit^ il n'est donc pas vnii fîire que l'àme est une substance, ni qu'elle est immortelle; car il est clair et évident par nous*méme, que la pensée n'est qu'une action vitale de l'âme et non pas une substance, et il seroit ridicule de dire qu'une pensée seroit immortelle, puisque souvent elle ne dure qu'un moment; l'auteur s'ima-

gineroit-il de dire^ que toutes les pensées des hommes lussent des substances, et qu'ellos [Muirroient subsister toutes seules hors de leurs têtes et voltiger dans l'air, comme font les mouches? Il seroit beau de voir soi tir de la léle de tous les hommes de ces sortes d'essains de pensées; on en verroit certainement incomparablement plus que l'on ne voit d'es* sains de mouches en Tair, et pour peu qu'elles seroient sombres en elles-mêmes, elles obscurciroient entièrement Tair et nous èteroient entièrement la clarté du soleil. Quelle folie d'avoir de telles pensées. D'ailleurs encore si c'est la pensée seule, qui fiiit la vie et Tessence de Tàme et de Tesprit^ il faut do.nc que l'âme et l'esprit soient sans vie et sans essence, lorsqu'ils ne pensenf pas, et qu'ils n'ont actuellement aucune connoissance de la vérité^ ni aucun amour du bien, et par conséquent qu'ils ne soient rien, lorsqu'ils ne pensent pas; parceque rien de vivant ne peut être sans ce qui fait sa vie et son essence. Et ainsi l'Ame et Tesprit étant sans la pensée, qui fait sa vie et son essence, ils seroient sans vie et sans essence, et par consétjuent ils ne seroient rien du tout; ce qui seroit ridicule de dire et de penser.

Mais, disent nos Cartésiens, il n'est pas possible de concevoir un esprit, qui ne pense pas. Cela est manifestement faux suivant mêmes leurs principes; car ils ne diront pas, ce me semble, que des personnes qui dorment d'un doux, tranquile et profond sommeil, soient durant tout le tems de ce doux sommeil sans Ame, et que leur àme soit pour lor^ anéantie et qu'elle* reprenne naissance, quand ils se réveil-

lent. Ils ne diront pas cela, dis-je> car ils se feroient trop moquer d'eui. Or ceux qui dorment ainsi d'un

doux, lianqnile et profond sommeil, ne pensent pour lors à rien el n'ont aucune pensée^ et non pas même de ce qu'ils ont de plus cher; donc on peut xonce** voir un esprit qui ne pense pas, mais on peut même en concevoir des milliers de millions^ qui ne pensent paS; parce qu^on peut €once?oir des milliers de mil» lions de personnes, qui dorment d'un doox^ tranquile et profond sommeil.

Si nos Cartésiens soutiennent^ qu ii n'y a si doux, si tranquile et si profond sommeil, qui puisse nous ôler t'iiliérement toutes les pensées de Pâme, chacun de nous peut les démentir par sa propre expérience; car nous savons que quand nous avons dormi d*un doux, paisible et profond sommeil nous n'avons pensé à rien et que nous n'avons pas même pensé à nousmêmes, ni à ce que nous pourions avoif de plus cher. S'ils disent^ que c'est que nous ne nous en 'souvenons pas lorsque nous sommes éveillés, c'est sans fondement qu'ils le disent, et ils ne s'en souviennent pas mieux que iious. Et s'ils ne s'en souviennent pas eux-mêmes, ils parlent en cela sans savoir ce quils disent et par conséquent ils nç méritent pas qu on les écoute en cela. Mais à* quoi, par exemple, pouroil perfser Tâme spirituelle et immortelle d*un enfant qui est encore dans le ventre de sa mère? bille ne pouroit penser qu'à ce qu'elle connoitroit déjà, or elle ne connoit encore rien. (lar, suivant la maxime des Philosophes, il n'y a rien dans lentendemenl qui nait auparavant paesé dans les

8eii8\ Or rien n'a encore passé dans les sens de cet

^ enfant^ il n'a jamais rien vu, ni oui, il n'a jamais rien goûtée ni touclié, ni rien senli; donc il n'a encore aucnne pensée^ ni aucune connoissance dans l'entendement^ et par conséquent il ne pense encore à rien; et s'il ne pense encore à rien, et qu^il ait véritablement une Ame spirituelle et immortelle, il est clair et évident que l'essence de cette ftme ne consisteroit pas dans sa pensée, comme nos Cartésiens le prétendent.

De plus si la pensée est la vie de l'âme, et que la circulation du sang et le juste tempérament des humeurs soit la vie du corps, comme disent nos Cartésienà, nous avons donc chacun de nous deux diffé* rentes sortes de vie en nous, savoir celle de l'âme et celle du corps, ce qui est maniieslement faux; car nous sentons éridemment par nous-mêmes que nous n'avons qu'une seule et même vie et que ce que nous apellons notre âme et notre corps ne sont tous les deux ensemble qu'une même vie et qu un seul vivant ' et non pas deux vies et deux vivans, et il est ridicule à nos Cartésiens de vouloir distinguer aiiisi deux sortes de vies et de vivans, et il est ridicule à nos Cartésiens de vouloir distinguer ainsi deux sortes de vies et deux dilE&rens principes de vies dans une même

* Toute Gonnoînanee, dit Montagne, s'aobemine en nous par les aensj oe sont nos maitres, La acienoe commeDoe par eux et se résout en eu .... quiconque, dit- il» me peut pousser à oontredire les sens, U me tient à la gorge et ne peut me foire reonler pins en arrière. Les sens sont le oommenoement et la fin de Thanuiine eonnoissance: mvefUes primo ab êenaOna este crwUm notUiam vtrL Ess, de Mon* tagne, pag. 5S0.

personae. Et Gomme ils recoDRoiasent que la circulation du sang et le juste tempérament des humeurs font la vie du corps et toui^ ^es mouvemens, il est ridicule et superflu À eux de vouloir imaginer et forger Inutilement un autre principe de vie» dont nous n avons aucun besoin^ puisque ie seul principe qu ils reconnoissent de la vie du corps nous suflit^ aussi bien qu'à tous les autres animaux, pour &ire toutes 1^ lonctioiis et tous les exercices de li vie. Or nos Cartésiens conviennent que ce seul principe de la vie du corps suffit a tous les autres animaux^ pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de leur vie: donc ils doivent reconnoître aussi qu'il sulBt aux hommes pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de leur vie^ et s^il leur suffit c'est manifestement une erreur et une illusion à nos Cartésiens de dire que notre âme est spirituelle et immortelle, et c'est encore une plus grande illusion en eut de croire invinciblement démontrer cftte prétendue spiritualité et cette prétendue imuiortaiiLé par de si toibies et si ridicules raisonnemeus que sont ceux, dont ils se servent pour ce sujét.

C'est ce que je vais encore nianifestenient faire voir par ce raisonnement-ci. Si notre âme étoit une substance spirituelle et intelligente» c'est-à-dire que connoissante et capable de sentiment par elle-même, et si elle étoit véritablement distinguée de sa matière, elle connoilroit et sentiroit immédiatement et certainement par elle-même qu'elle seroit véritablement une substance spirituelle distinguée de la matière, comme nous connoissons et que nous sentons immédiatement

et certaioement par aous-mémes que uous sommes substances corporelles: car nous n^avons certainement pas besoin que rien autre chose que nous-mêmes Douiit fasse sentir et couuoilre cerlainenient que uous sommes tels. Il en seroît certainement de même de Tâme, si elle étoit véritablement une substance spiri* tuelle et sauroil Irès-facilcmetit et Uèd-cerlainement se distinguer elle-même de la matière^ comme nous savons nous distinguer nous-mêmes de tout ce qui n'est pas nous. Or il est certain que Vdine ne se connoit pas^ et qu^elle ne se sent pas certainement être une substance spirituelle ^ car si elle se connoissoit et se senloit certainement être telie^ personne ne pouroit douter de sa spiritualité^, parce que chacun de nous Gonnoitroit et sentiroit par lui-même qu'elle seroit effectivemeiit telle. Or personne ne connoit et ne sent certainement cela: donc Tâmc n*est pas une substance ^spirituelle^ comme nos Cartésiens l'entendent

De plus si 1 àme étoit véritablement une substance spirituelle, connoissante^ seni>ible et entièrement distinguée de la matière^ elle se connoitroit elle-même avant de connoftre la matière^ elle se distingueroit facilemeul de la matière^ et il lui seroit même impossible de no pas se distinguer de la matière; car étant) comme elle est^ renfei*mée de toutes parts dans la niatière, elle ne jiouroit manquer de s'y sentir enfermée^ comme nous sentons^ par exemple^ nous-mêmes que nous sommes enfermés dans, nos habits, lorsque nous sommes vêtus, et que nous nous sentons enve^ lopés de drapâ et de couvertures^ lorsque nous sommes

couchés dans un Ut. Et étant la dite âme dans un corps humain^ elle s'y trouveroit enfermée, comme on

homme se Iroiiveroit enfermé dntis une chambre où il seroitj ou comme un Prisonnier dans une prison. Cefai étant il est clair et éWdent que l'âme se distingueroit et ne poiiroil pas même manquer de se distinguer ausâi laciiemeut de la matière, que nous nous . distinguons nous-mêmes de nos habits, lorsque nous sommes vêtus, ou que nous nous distinguons des draps et des couverturels, lorsque nous soiiuiies cuuchés dans un lit. Elle ne pouroit manquer de se distinguer de la matière aussi facilement que nous nous distinguons nous-mêmes d'une chambre, dans laquelle nous serions enfermés; et enfin elle sauroit aussi facilement se distinguer elle-même de la matière qu'un prisonnier sauroit se distinguer des murailles de sa prison. Or il est constant et chacun sent bien par sa propre eipérience que l'âme ne sauroit ainsi se distinguer de la matière oà elle est enfermée. Les Cartésiens eux-mêmes ne sauroient en discoii venir, car ils disent, comme j'ai marqué ci-devant, que l'âme est si aveugle qu'elle se méconnoit elle-même et qu*elle ne voit pas que ces propres sensations hii apartiennent. Elle est, disent-ils, si intimement unie au corps et elle est devenue si charnelle depuis le péché, qu'elle ne se distingue presque plus de son corps, de sorte qu'elle ne lui attribue pas seulement toutes ses sensations, mais aussi sa force d'imaginer et quelquefois même la puissance de raisonner? » L'esprit de Tbomme, »dil Mr. de Cambrai, qui voil sans cesse tous les «objets qui i environnent, s'ignore profondément lui-

•même; il marche comme à tâtons dans un abyme de » ténèbres; il ne sait ce qoHI est, ni comment il est

wattachô à un corps, ni comment il a tant d'empire »sur les ressorts de ce corps qu'il ne connoit points »il ignore ses propres pensées et ses propres ?oion- »tés etc." Cela étant il est tout clair et évident que râme n'est pas une substance spirituelle, intelligente et sensible par elle-même et qu'elle n'est pas une substance distinguée de la matière, ni d'une autre na-* lure que la matière, par ce que, comme je viens de dire, si elle étoit véritablement telle, elle ne pouroit manquer de connottre et de sentir elle-même qu'elle seroil une substance spirituelle. Elle se coniioitroit mieux elle-même qu'elle ne connoitroit la matière; il n'est même pas concevable comment^elle pouroit connoitre la matière; et enGn, suposé qu'elle pût connoîlre la matière, elle sauroit aussi cerlaiDement se distinguer de la matière que des prisonniers savent se distinguer des murailles de leurs prisons* Et ainsi l'âme ne pouvant se connoitre elle-même et ne pouvant même se distinguer elle-même de la matière où elle est renfermée, c'est une preuve certaine, claire et évidente qu'elle n'est pas telle que les Cartésiens la disent.

Venons à ce qu'ils disent de la nature et de la condition des bêtes. Ils ne veulent pas reconnoitre

que les bétes aient aucune connoissance, ni aucun sentiment de douleur et de plaisir, ni qu'elles aiment ou qu'elles baissent aucune chose. Dans les animaux

il n'y a, disent-ils, ni intelligence, ni âme comme on l'entend ordinairement; ils mangent sans plaisir.

ils crieat sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils

ne désirent rien^ ils ne craignent rien etc. et la seule raison qu ils en donnent^ cest parcequ'ils ne peuvent pas concevoir que de la matière figurée d'uoe telle ou telle manière, comme en quarré, en rond, en (>v;il ou anlremont, soit do la douleur, du plaisif, de la cbaieur, du troid, de la couleur, de Todeur^ du son etc. et qu'ils ne peuvent concevoir que de la matière extrêmement subtilisée et agitée de bas en haut et de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique soit un amoor, une haine, une joie, une tristesse etc. Si on conçoit, disent-ils, que de la matière figurée d'une telle manière, comme en quarré, en rond, en o?aI soit de la douleur ou do plaisir, de la chaleur, du froid, de la couleur, de Todeur, du son etc., on peut assurer que Tame des bétes, toute matérielle qu elle est, est capable de sentir, si on ne le conçoit pas, il 'ne faut pas le dire; car il ne faut assurer que ce que l'on conçoit. De même, ajoutent-ils, si Ton conçoit que de la matière extrêmement agitée de haut en bas* et de bas en haut, en ligne circulaire, oblique ou spirale il sort un amour, une haine, une joie, une tristesse etc., on peut dire que les bétes ont les mêmes passions que nous. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, à moins (jue l'on ne veuille parler sans savoir ce qu'on dit.

Et ainsi la seule raison pour quoi ils ne veulent point reconnoitre que les bétes aient de la connoissance et du sentiment, c'est parcequ'ils ne conçoivent pas qu'aucune modification de matière puisse faire aucune connoissance^ ni aucun sentiment. Mais

concoivent-ils mieux ^ ces Messieurs, et conçoivent-ils eux-niènies qu'aucune mudiiication de matière puisse causer et former dans un esprit ou dans une substance

. spirituelle aucune pensée, aucune connoissance ou aucun sentiment de douleur et de plaisir? Car ils disent que ie^ .diverses rnodificatioûs et cbangeniens du corps excitent dans l'àme diverses pensées et diverses sensations: »Ies moindres choses, disent-ils, peuvent pro- »duire de grands [nouveniens dans les iibres délicats »dtt cerveau^ et elles excitent, par une suite nécesiisaire, des sentimens violons dansFAme;** c'est, dissent-ils, dans un certain tempérament de la grosseur »et de l'agitation des esprits animaux avec les Gbres s du cerveau que consiste la force de l'esprit. Le »niou veinent, par exemple, qui cause la douleur, ne i»ditrère assez souvent que très-peu de celui qui cause nie chatouillement f. Il n^est pas nécessaire qu'il y •ait de différence essentielle entre ces deux mouveumens; mais il est nécessaire quil y ait une diflié- •rence essentielle entre le chatouillement et la douleur

, «que ces deux mouvemens causent dans l'Ame, parcewque 1 ébranlement des iibres, qui accompagne le cha- » louillement^ témoigne à TAme la bonne constitution » de son corps; mais le mouvement qui accompagne «la douleur^ étant plus violent et étant capable de » nuire au corps^ TAme, disent^ils, doit être avertie »par quelques sensations désagréables^ afin qu'elle y M prenne garde §. Les traces du cerveau^ disent-ils^

* Reeherche de la vârité, Ton. I« p. S 10.

t Ibid. p. 86. § Ibid. p. 882.

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»sont liées les unes avec les autresi elles sont suivies tdu mouvement des esprits animatix» et les traces

ïiréveilléf s dans lo cerveau réveillent des idées dans

• respni^ et des mouvemens eicités dans les esprits

•animaux excitent des passions dans la volonté

» toute l'alliance de l'esprit et du corps, continuentnils^ consiste dans une correspondance mutuelle et » naturelle des pensées de Tàme et des traces du cer- »veau, comme aussi de l*émotion de Tàme et des nmouvcmens des esprits anmiaux ; dés que Tâme % » ajoutent-ils^ reçoit quelques nouvelles idées, il s'im- » prime dans le cerveau de nouvelles traces^ et dés »que les objets [»iuiluisent de nouvelles traces, Tàme » reçoit de nouvelles idées; non qu'elle considère ces

• traces, puisqu'elle n'en a aucune connoissance, non «que ces traces renferment ces idées^ puisqu'elles n'y »ont aucun raport, non enfin qu'elle reçoive ces idées »de ces traces, puisqu'il n'est pas concevable que •resprit reçoive quelque chose du corps et qu'il de- •vienne plutôt éclairé et se tournant vers lui f. De

• même, continuent-ils, dès que Tàme veut que le •bras se meuve, quoi qu'elle ne sache pas seulement »ce qu'il faut faire afin qu'il soil aiù, le bras est mù, •et dès que les esprits animaux sont agités, l'âme se •trouve émue, quoiqu'elle ne sache pas seulement, »s'il y a dans son corps des esprits animaux, parce** »qu il y a une liaison entre les traces du cerveau et •les mouvemens des esprits, et une liaison entre les

• idées et les émotions de TAme, et que toutes les •passions en dépendent.

* Becheraha de U wénU, Tom* I, pog. S84. f I^^L p. 824.

— 5ia —

»Si moD esprit" dit le méoie auteur de la recherché^ »a élé frapé de l*idée de Dieu^ en même tems

«que mon cerveau a élé frapé de la vûé de ces Irois * ncaractères J. A. 0. ou du sou de ce même mot^ il » suffira que les traces^ que ces caractères ou leur son »auront produit, se réveillent, afin que je pense à «Dieu; et je ne pourai penser à Dieu qu U ne se pro- - •duise dans mon cerveau quelques traces confuses de «ces caractères, des sons ou de quelques autres cho- «ses^ lesquelles auront accompagnés les pensées que »j*aurois eues de Dieu. Car le cerveau^ dit-il^ n'étant •jamais sans traces, il a toujours celles, qui ont ra- »port à ce que nous pensons.

«Ensuite il dit qu'il y a une raison naturelle et »qui ne dépend point de notre volonté entre les traces* «que produit un arbre ou une montagne que nous »voîons^ et les idées d'arbre et de montagne; entre ties traces que produisent dans notre cerveau les cris

• d'un homme ou d un animal qui souffre et que nous «entendons se plaindre^ iair du visage d'un homme •qui nous menace ou qui nous craint^ et les idées »de douleur, de force, de folblesse, et même entre

• les sentimens de compassion, de crainte et de cou-

• rage qui se produisent en nous. Les liaisons natu- •relles*, ajoute-il, sont les plus fortes de toutes, elles •sont semblables généralemenl dajis tous les bornâmes, elles sont absoluuient nécessaires à la conser- •vation de la vie; ainsi elles ne dépendent point de •la volonté des hommes/'

* Beobetdie de la vérité^ Tod. 1> pag. SS7.

il esi dooc constant et indubitable par tous ces témoignages que je viens de raporter, que les Cartésiens reconnoissont eux-mêmes que les diverses modifications et ciiangemens du corps emtent dans Vkme diverses peosées el diverses sensations, et ils recon-* noissent même, suivant leur propre dire^ que ces diverses modilîcalions el changemens du corps excitent et réveillent naturellement dans Tàme diverses pensées et diverses sensations, et qu^il y a une liaison naturelle entre ees diverses niu<lilicalions el changemens du corps et les pensées et les sensations qu'ils excitent et qu'ils réveillent dans Tàme. Or je leur demanderois volontiers maintenant, s'ils conçoivent bien qu'une modification de matière puisse naturellement causer et former dans un esprit, c'est-à-dire dans une substance spirituelle, ou plutAt dans un être ima-» ginaire, aucunes pensées ou aucunes sensations. Quel report ou quelle liaison naturelle y-a-t'il entre une modification de matière et un être imaginaire, on si vous voulez un être spirituel, qui n'a ni [larLie ni étendue aucune? Je leur demandf i nis volontiers s'ils conçoivent bien que diverses modifications de matière doivent naturellement produire dans un être, qui n'a point d'étendue, c*est-à-dire dans un être qui n*est rien, diverses pensées et diverses sensations* Qnel raport et quelle liaison y-a-t -il de Tun à l'autre on des unes aux autres? Car dans le Ibnd il n'y a point de diilérence entre un esprit, comme ils l'entendent, et un être qui n'est qu'imaginaire et qui n'est rien, comme je l'ai suffisannnont démontré ci-devant. Mais quand on suposeroit même que Tesprit seroit quelque

chose de réel, comme ils le prétendent; conçoiventils bien que les modifications de matière puissent natureliemeiil produire des pensées et des sensations dans un tel étre^ c'est-à-dire dans an être qai n'auroit aucunes parties^ ni aucune étendue et qui n^auroit aucune foruie^ ni figure? Quel raport et quelle liaison peut-il y avoir entre des moditications de matière et des êtres d^une telle nature? Il ne peut y en avoir aucune. Conçoiv< nf-ils bieii (jue les moindres choses, qui [)roduiroieiil de grands mouvemens dans les fibres délicats du cerveau, eiciteroient par une suite nécessaire des sentimens violens dans Tâme. Couçoivent-iis bien qu un certain tempérament de la grosseur ou de la délicatesse des esprits animaux, et qu'on certain tempérament de leur agitation avec les libres du cerveau l'ont naturellement la force ou la foiblesse de Tesprit? Conçoivent-ils bien que certains mouvemens de la matière peuvent naturellement causer du plaisir ou de la joïe, de la douleur et de la tristesse dans un étre^ qui n'a ni corps, ni parties, qui n'a ni forme, ni figure, ni étendue aucune? Conçoivent-ils bien que des traces réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit; et que des mouvemens ézcités dans les esprits animaux excitent des passions dans la volonté, et même dans la volonté d'un Etre, qui n'a, comme je viens de dire, ni forme, ni figure, ni corps, ni parties, ni aucune étendue? Conçoivent-ils bien qu'un juste tempérament d'humeui , qui lait la vie et la santé du corps, comme ils disent, soit quelque chose de rond, de quarré, ou de figure triangulaire ou octogone? Enfin pour finir,

conçoivQDt-ils bien que Talliaoce d'un tel être avec le corps consisie dans une correspondance naturelle

et mutuelle des pensées de l'âme et des traces du cerveau, comme aussi dans une correspoudance natu* relie et mutuelle des émotions de Tâme et du mou* ▼ement des esprits animaux; quoique Fâme n^ait aucune conuoissance de ces traces, ui aucune couiioissaDce des esprits animaux? Conçoivent-ils bien tout cela, Mrs. les Cartésiens? S'ils le conçoivent^ qu'ils nous aprennent un peu cette merveille, et s'ils ne le conçoivent pas^ ils ne doivent certainement pas le dire, à moins qu'ils ne veuillent, suivant leur dire, parler eux-mêmes sans savoir ce qu ils disent.

Mais comment conçevroient-ils des choses, qui sont en même tems si impossibles, si ridicules et si absurdes? Ils ne sauroient même dire, qu^ils les conçoiveal, puisqu ils reconnoissent- et qu'ils avouent euxmêmes d*un autre cèté, que i>ràme * est si aveugle, «quelle se méconnoit elle-même et qu'elle ne voit ©que ses propres sensations lui aparliennent", et qu'ils disent » quelle ne se distingue presque plus d'avec le ncorps^ auquel elle attribue ses propres pensées et »ses propres sensations et qu'ils disent encoi o »(jue » l'esprit, qui voit tous les objèts qui Tenvironuent «s'ignore profondément lui<-méme, qu'il ne marche wqu à tâtons dans un abyme de ténèbres, qu'il ne «sait ce qu il est, ni comment il est attaché au corps, «ni comment il a tant d'empire sur tous les ressorts

* BecUerche de la vérité. Xom. 1. p. 94, f Enistenoe ét Dieu. p. L79.

nde ce corps^ qo*ii ne oounoit point el qu'il ignore

»ses propres pensées et ses propres volontés."

ils ne peuvent donc pas dire^ qiiils conçoivent ce qu'ils diaent^ quand ils parlent^ comme ils font, de la nature de l*àme, de sa liaison avec le corps et de la correspondance nalurelle et mutuelle, qu'il y a enlre les diverses opérations de Tàme et les divers mouve** mens et modifications de la matière. Et s'ils ne conçoiveiil pas ce qu'ils disent en cela, ils ne doivent [)as le, dire, à moins qu'ils ne veulent, comme j'ai déjà dit, parler eux-mêmes sans savoir ce qu'ils disent.

"Mais pourquoi encore veulent-ils plutôt parler ainsi, sans savoir ce quils disent, que de recoopoître que la matière seule soit capable de connoissance et de sentiment dans les hommes et dans les bétes, ou plutôt suit capable de donner, de (brmer ou de causer et produire de la connoissance et du sentiment dans les bêtes, sous prétexte, qu'ils ne conçoivent pascomment cela puisse se faire? C'est sans aucun londement et sans aucune bonne raison, qu'ils le veulent ainsi. Car dans le sentiment de ceux, qui disent que le seul mouvement de la matière avec ses diverses modilications suilit pour donner de la connoissance et du sentiment aux hommes el aux bêtes, il n'y a, comme j'ai dit, qu'une difficulté qui arrête, qui est de savoir ou de concevoir comment de seuls mouvemens et de seules modifications des parties de la matière peuvent donner ou exciter de la connoissance et du sentiment dans les hommes et dans les bétes, laquelle diiliculté vient sans dqute^ comme jai dit aussi, de ce que ces sortes de mouvemens et de mo-

difications sont dans nous le premier principe de toutes nos coiinuissatjces et de toutes nos sensalions^ et que pour cette raison nous ne pouvons et ne devons pas même voir ou concevoir^ comment ils produisent en nous nos connoissances et nos sentimens; d*autanl, comme j'ai dit, que de même que nous voions tous les jours que les principes de la vâê ne tombent point et ne peuvent tomber sous la vue, de même aussi que nous devons bien nous persuader que le principe de la connoissance et du sentiment ne peut et ne doit tomber sous la connoissance, ni sous le sentiment^ et par conséquent que nous devons ignorer comment les mouvemens et les modifications internes de la matière, dont nous sommes composés^ produisent en nous nos connois^ancos et nos sentimens, et nous ne devons pas même nous étonner davantage de notre ignorance et de notre impuissance en cela, puisqu'elle iloit nnturellemont être telle; car ce seioit eu quelque façon comme si on s'étonnoit de ce qu'un homme fort et robuste, qui porteroit facilement de gros et pésans fardeaux sur ses épaules et sur sou dos, ne pouroil se porter iui-uiéme sur ses épaules, ni sur son dos, ou comme si on s'étonnoit de ce qu'un homme de bon apétit, qui avaleroit facilement de friands moicfaux, ne pouroil lui-même avaler sa langue; comme si ons'étonnoit de ce que Toeil qui voit tout, ne sauroit se voir lui-mâme; ou enfin comme si on s'élonnoit de cr qu'une main, qui sait empoigner facilement toutes choses, ne sauroit s'empoigner elle-même; il est visible que ces sortes d'étonnemens seroient ridicules, et on se moqueroit de

ceux, qui s'étonneroient d'une telle impuissance. U

en ^eiod inrailliblcment de niéine de l'étonneuïenl, où Douâ sommes au sujét des aioiiilicatioas internes de notre corps et de nos sensations ou perceptions. Si c'étoient des choses extérieures et visibles^ comme celles dont je viens de parler^ il seroil ridicule de s'étonner de notre ignorance là-dessus, et il seroit peut-être même ridicule de vouloir comprendre et concevoir ce que nous ignorons là-dessus^ parcequc l'on verroit clairement qu'il ne faudroit pas s'étonner d'une telle ignorance, et qu'il seroit impossible de concevoir ce que nous en ignorons.

Mais quoique nous ignorions comment cela se fait, nous sommes néanmoins certains et assurés, que c'est immédiatement par le moïen de ces mouvemens el de ces modiiicalions-ià que nous pensons, que nous sentons et que nous apercevons toutes choses; et que sans ces mouvemens et ces modifications-là nous ne serions imlieuienl capables davoir aucune [xiiisée, ni aucun sentiment. D'ailleurs nous sentons intérieurement et très-certainement, que c'est par notre cerveau que nous pensons, et que c'esl par notre chair que nous sentons, comme c'est par nos yeux que nous . volons, et par nos mains que nous touchons. Et ainsi nous devons nécessairement dine, que c'est précisément dans ces sortes de mouveuiens el de modiUcations internes de notre chair et de notre cerveau, que consistent toutes nos pensées, toutes nos connoissances, toutes nus sensations. Et ce qui conlirnie d'autant plus cette vérité, est que nos connoissances et nos sensations suivent la constitution naturelle de notre

corps^ et qu'elles sont d'autaot plus ou moins claires

el parfaites^ et d'autant plus ou moins libres, qu'elles procèdent d'une plus ou d'une moins bonne et parfaite disposition et constitution interne ou eïteroe de notre corps. Et si c'est précisément dans ces sortes de nnouveiiiens et de motiiii cations internes de la matière^ qui est en nous et qui agit en nous, que consistent nos connoissances et nos sensations, il s'en suit évidemment^ que tous les animaux sont cajiables de connoissance et de sentimens aussi bien que nous^ puisque nous voîons manifestement, qu'ils sont cooune nous composés de chair, dos^ de sang et de veines, de nerfs et de libres semblables aux nôtres, puisqu'ils ont comme nous tous les organes de la ?ie et du sentiment, et même un cerveau, qui est l'organe de la connoissance, qu ils montrent évideinuieat par toutes leurs actions et par toutes leurs manières d'agir, qu'ils ont de la connoissance et du sentiment Ainsi c'est en vain que nos Cartésiens disent, qu'il ne sont pomt capables de connoissance et de sentiment, sous prétexte, qu'ils ne couQoivent pas que de la matière figurée on modifiée d^one telle ou telle manière, comme en quarré, en rond, en oval de, soit de la douleur, du plaisir, de Ja chaleur, de Todeur, du son etc., sous prétexte, qu'ils ne conçoivent pas que de la matière, agitée de bas en haut ou de haut en bas, on Yi^ue circulaire, spirale, oblique, parabolique ou elliptique, soit un amour, une haine, une joîe, une tristesse etc., puisqu'il est constant et indubitable, suivant même leurs principes, que par les divers niouvemens et par les diverses modifications de la matière, qui se for*

ment en nous, se forment aussi tontes nos connois« sances et toutes nos sensattons^ et qu'il y a même

dans nous une liaison et une correspondance naturelle et mutueliei cooune disent nos Cartésiens, entre les susdits mottvemens et les susdites modifications de la matière et les connoissances et les sensations que nous avons, il est clair, constant et mdubitable^ que semblables mouvemens et semblables modifications de matière se peuvent faire, et peuvent par conséquent aussi former de semblables connoissances et de semblables sensations, et il se peut faire, qu'il y ait dans les mêmes bêtes une semblable liaison et une sembla h le correspondance naturelle et mutuelle entre les divers mouvemens et modifications de leur corps, et les connoissances et les sensations^ qu'elles peuvent avoir, puisqu'une telle liaison et correspondance de mouvemens et de sensations, de modifications et de connoissances n'est pas plus difficile d*un cAté que de l'autre, et qu^elle peut se trouver aussi fiicilement dans les hèles que dans les hommes; et cela étant, comme on n'en peut douter, après y avoir bien pensé, c'est une erreur et une illusion à nos Cartésiens de croire, (jue les bétes ne sont pas capables de connoissance m de sentiment, et il est ridicule à eux de demander à cette occasion, si on conçoit que de la matière figurée d'une telle ou tejle manière, comme en quarré^ en rond ou en ovai etc., soit de la doulein*, du plaisir, de la chaleur, de l'odeur, du soa et de la couleur, et si on conçoit que de la matière agitée de bas en haut ou de haut en bas, en ligne directe, circulaire et oblique, soit un amour, une haine.

une joïe, une tristesse et ils scot^ dis-je, ridicules de

demander cela et de s'imaginer que la résoluliou de cette dilliculté dépende de-là, puisque ce n'est pas dans une étendue mesurable, ni dans aucune figure particulière de la matière^ que consiste la pensée, lê désir, la crainte, la volonté, le raisonnement etc., mais qu'il consiste seulement dans le mou?ement, dans la modification interne de la matière, dont les corps vivans sont cnm|i(isés, sans avoir aucun égard à leur étendue mesurable, ni à la figure extérieure, qu'ils pouroient avoir. De la même manière que le juste tempérament des hommes, qui de l'aveu mùinc de nos Cartésiens, fait la vie, la force et la santé du corps vivant, consiste non dans aucune certaine figure, ni dans aucune certaine étendue particulière de la matière, mais dans certains mouvemens et dans certaines modifications de la matière, sans avoir aucun égard à rétendue, ni à la figure, qu'elle pouroit avoir.

Nos Cartésiens affectent encore ici de confondre mal à propos les choses, c'est ce que j'ai déjà remarqué qu'ils faisoient, à Toccasion de la prétendue existence de leur Dieu; car pour démontrer comme ils le préteudeot qu'il existe, ils affectent de contbndre un infini en étendue, en nombre et en durée, qui existe véritablement, avec un prétendu être infiniment parlait qui .n'est point, et de Texistence évidente de Tun, ils s'imaginent conclure invinciblement Texistence de l'autre, en quoi j'ai dit qu'ils tomboient uiaiiifestement dans l'erreur et dans rillusion. Les voici qu'ils font encore de même à l'occasion des bêtes, qu'ils veulent priver entièrement de toutes con-

noissances et de tous sentimens; car pour démontrer,

comme ils le prétendent^ qu'elles n'en ont point du toutj ils ailectenl de confondre l'étendue de Télendue mesurable de la matière, et^'sa flgure extérieure, avec les mouvemens et les modifications internes^ qu'elle a dans les corps vivans; et par ce qu ils démontrent suffisamment qu'aucune étendue mesurable de matière, et qu'aucune de ses figures extérieures ne peuvent faire aucune pensée, ni aucune sensation dans les lioiiimes, ni dans tes bétes, ils s'imaginent démontrer aussi, que n'y aîant que de la matière dans les bétes, elles ne peuvent avoir aucune connoissance, ni aucun sentiment. Mais c est encore en cela même que consiste leur erreur et leur illusion, puisque ce n'est point dans aucune étendue mesurable, ni dans aucune figure extérieure de la matière, que consistent les connoissances et les sentimens des hommes et des bétes, mais dans les divers mouvemens et dans les diverses niodifications internes, qu'elle a dans les hommes et dans les bétes.

Ce qui fait une très-grande différence de Tun à l'autre, car on peut bien dire tjue la pcîusûc et les sentunens étant dans des corps vivans, ils sont par conséquent dans une matière qui est étendue et figurée; mais il ne s'en suit pas de-là que la pensée ou les sentimens dussent être pour cela des choses étendues en longueur, ni en largeur ou en profondeur, ni qu'ils dussent être pour cela des choses rondes ou quarrées, comme disent nos Cartésiens, car la pensée et le sentiment sont également dans un petit homme, par exemple, comme dans un plus grand. La grandeur

mesurable du corps vivant^ ni sa figure extérieure oe foDt rien en cela. Pareillement on peut bien dire, que les pensées et que les sensations des corps vivons se iûDt par les mouvcmens et par les modilicu lions internes de la matière dont ils sont composés; mais il ne s'en suit pas de-là que ces sortes de mouvemens se fassent nécessairement de haut en bas ou de bas en haut, ni qu'ils se fassent nécessairement en ligne directe ou oblique^ en ligne circulaire ou spirale^ parabolique ou elliptique, ni que des mouvemens de bas en haut^ ou de baut en bas, en ligne circulaire ou oblique fassent toujours quelques pensées ou quelques sensations; celd^ dis-je, ne s'ensuit pas de la suposition de notre thèse, et il seroit 4ttéme ridicule de s'imaginer que telle chose dût s'en suivre; et ainsi c'est en vain que Mrs. les Cartésiens demandent si on conçoit que de la matière ligurée en rond, en quarré, en oval etc. peut jamais faire une pensée, an désir, une volonté etc. ; et si Ton conçoit qu'une matière agitée de bas en haut ou de haut en bas, ou qui se meut eu ligne circulaire, ou oblique,' ou parabolique etc. peut faire un amour^ une haine, un plaisu, une joio, une' douleur ou une tristesse etc.; c'est, dis-je, en vain qu'ils demandent cela, puisque nos pensées et que nos sensations ne dépendent point de ces particularités-là de la matière, et qu'elles ne se font point parce que la matière est figurée en rond, ou en quarréé etc., ni précisément par ce qu'elle se meut de bas en haut ou de haut en bas, ni par ce qu'elle se meut de gauche à droite ou de droite à gauche ; mais bien, comme j'ai dit, par ce qu'elle a dans

les corps vÎYans certains moaTemens et certaines modifications et agitations internes qui font la vie et les

sentiniens des corps vivaus» sans qu'il soil besoin pour cela que ces sortes de modifications internes aient en elles-mêmes^ aucune figure propre et particulière et sans qu'il soit besoin pour cela que ces sortes do mouvemens aiUeiii toujours de bas en haut ou de haut en bas et sans qu'il soit besoin de déterminer s'ils vont de droite à gauche ou de gauche à droite^ ou si c'est jusienieiU par des lignes droites ou circulaires quMls se font^ ou si c'est par des lignes spirales, obliques ou paraboliques; il ne s^agit pas de cela, il suflit de dire que tios jjensées, que nos sensd Lions se font véritablement, dans les corps vivans de quelque manière que ce soit qu'elles s'y fassent, et elles s'y lonl aussi bien que les modilicalions internes dont je viens de parier.

Or il est certain que toutes les modifications de la matière ne sont pas toujours rondes ou quarrées, ou autrement iigurées; il seroit même ridicule de pré- . tendre qu'elles se soient toujours ainsi faites ou qu'elles dussent toujours Tétre. La modification, par exemple, de Pair <jui lail en nous le sentiment du son, et celle du même air qui fait en nous le sentiment de la lumière et de la couleur sont certainement des modifications de la matière; cependant ces sortes de modilicutions de la matière nont en elles-mêmes aucune figure propre et particulière, et il seroit ridicule de demander si Taction de Fair, qui causeroit en nous le sentiment du son, seroit une chose ronde ou quarrée^ il seroit ridicule de demander si l'action de l'air.

qui causeroit eo nous le sentiment de la lumière et de la couleur^ seroil une chose ronde ou quarrée. Pareillement il est ccrlain que la santé et que la maladie du corps sont des modifications de la matière; ces sortes de modifications ne sont pourtant d'aucune figure en elles-mêmes, et il seroit ridicule de demander si la santé et la maladie^ la fièvre^ par exemple, ou la peste seroient des choses rondes ou quarrées, et si on poiiroit los diviser et les couper en pièces et en quartiers. l^areiUeuient les actions que fait un homme quand il parie, quand il rit, quand il pleure, quand il chante et quand il danse et qu^il fait quelqu'autre chose; toutes ces actions sont certainement des modifications de la matière, car ce sont certains mouvemens de son corps ou de quelques parties de son corps; ces actions-là, quoiqu'elles ne soient que des modiiications de matière, ne sont en elles-mêmes d'aucune figure, et il seroit ridicule de demander, si on conçoit bien que ces sortes d'actions-là seroient des choses rondes ou quarrées, et si on conçoit bien qu'on pouroit les diviser et les couper par pièces et par morceaux. Enfin la fermentation est une modification de la matiéie^ nos Cartésiens ne le sauroient nier, cependant la fermentation n'est pas une chose que Ton puisse dire être ronde ou quarrée, et quoiqu'elle puisse être et qu'elle soit même néccssairomeiit dans une matière étendue et mesurable et qu'elle soit nécessairement dans une matière qui peut avoir quelque figure, elle ne [jcul liéanmoins avoir en elle-même aucune étendue mesurable, ni aucune figure qui lui soit propre et particulière^ et il seroit ridicule de de-

mander si on conçoit que de la matière figurée en rondy en quarrée^ en owai, en triangle elc. seroit une

fermentation. Pareillenient il i>eioil ridicule de demander si on conçoit que cette fermentation seroit une chose que l'on puisse mesurer é l'aulne ou à la toise, ou mesurer au |iut et à la pinte, parceque la fermentation ne consiste point dans aucune étendue déterminée. Pareillement il seroit ridicule de demander si elle se pouroit péser au poids ou à la balance, parce qu elle ne consiste point dans aucun degré de pésanteur. Pareillement il seroit ridicule de demander si une fermentation pouroit se diviser ou se couper par pièces et par moi ceaux, parce qu elle n'est point de nature à être divisée ainsi. Il seroit ridicule^ dis-je^ de faire toutes ces sortes de demandes^ parce qu'il seroit ridicule de vouloir attribuer à dos choses des qualités ou des propriétés qui ne seroient point convenables à leur nature, ni à leur manière d'être; de sorte que lors même que Ton n'attribue qu'une mémo et semblable denoun nation à plusieurs choses de diverse nature, il faut nécessairement l'entendre et Texpliquer en divers sens et en diverses significations, parce qu'il scioit i idiciilc de prendre celte même dénomination dans une même signification pour toutes les choses qu'elle signifieroit. On dit, par exemple, d'une peicho qu'elle est longue ou qu'elle est courte, on dit de même d une maladie qu'elle est longue ou qu'elle est courte, il faut nécessairement prendre le terme de long ou de longue, de court ou de courte en diverses sigmûcations; parce qu'il seroii-ridicule de dire et de penser que la longueur ou la brièveté.

d^une maladie lut un être ou quelque chose de semblable à la longueur ou à la brièveté d'une perche» ou que la longueur d'une perche fut quelque chose de semblable à la longueur d'une maladie. Ët pour* quoi seroit'il ridicule de prendre ce terme dans une même signification pour une perche et pour une maladie? C'est parce qu'il seroit ridicule de vouloir attribuer à des choses des qualités ou des propriétés qui ne seroienl pas convenables à leur jiature et à leur manière d'ôlre; et il est visible que la longueur d'une perche ne convient point à la nature d'une maladie, et que la longueur d'une maladie ne convient point à la nature d'une perche. C'est pour cela que Ton ne confond point dans cette occasion-ci les diverses significations de ce terme et que l'on ne s'y trompe point. Pareillement on dit d'un vent de bise quand il gèle iorl^ qu il est froid^ on dit de même d'un discours mal conçu^ qu'il est froid, et qu'un orateur, qui parle sans mouvement et sans passion, qu'il est froid. Ce terme de froid doit nécessairement se prendre ici en diverses signiUcations, parce qu'il seroit ridicule de dire ou de penser que la froideur d'un discours ou d'un orateur fut en quelque chose semblable à la froideur d'un vent de bise, ou que la froideur d'un vent de bise, fut semblable à celle d'un froid discours ou d'un froid orateur. Et pourquoi seroit-ii ridicule de dire ou de penser cela, si ce n est parcequ'il seroit ridicule de vouloir attribuer à des choses de ces qualités ou de ces propriétés qui ne seroienl pas convenables à leur nature^ ni à leur manière d'être? Il est visible encore que la froideur

d^uD autre vent de bise ne conTient point à la nature d'an discours, ni à la nature d*un orateur et que le

IVuiti d'un discoins ou d'un orateur ne convient point à la nature d'un vent de bisp. C'est pour cela aussi que Ton ne confond point les idées de ce terme et que i on ne s'y trompe point, quoiqu'on les aplique à des choses de diilérenle nature; mais si par fantaisie^ ou par erreur et par ignorance^ on croîoit devoir les confondre, sous prétexte, que Von ne se serviroit que d'un mênfîe nom et d'un même terme pour les sigmiier^ et si pour cette seule raison on s'imaginoit devoir attribuer ainsi à certaines choses des qualités ou des propriétés qui ne seroieiit nullement convenables à leur nature et à leui manière d'être^ oh lomberoit certainement dans le ridicule.

Or c'est justement dans ce ridicule que nos Cartbésiens tombent, lorsqu'ils s'injaginent et qu'ils disentj» que les bétes ne sont point capables de connoissance ni de sentiment, sous prétexte, que la connoissance et le sentiment ne peuvent être des uiudilicaùons de la matière, imaginant en même temps que toutes les mo* difications de la matière sont nécessairement des choses étendues en elles-mêmes, qu'elles sont ncce^buirement rondes ou quarrées, et qu'on peut les diviser et les couper en pièces et en morceaux .... Comment pouroit«-on s'imaginer, disent-ils, que Tesprit fut étendu et divisible? On peut, ajoutent-ils, couper par une ligne droite un quarré en deux triangles^ en deux paralellogrames, en deux trapèzes; mais par quelle ligne, demaiident-ils, peut-on concevoir qu'un plaisir, qu'une douleur^ qu'un désir etc. se puisse couper^ et qu'elle

ligure résulteroii de cette division? Si on conçoit, continuent*ils^ que de h* matière figurée en rond^ en

quarré^ en oval etc. soil de la douleur, du pLusir, de la chaleur, de Todeur, du son etc., et si Ton conçoit que de la matière agitée de bas en haut et de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique soit un amour, uue iiaine, une joîe, une tristesse etc., on peut dire que les bétes sont capables de connoissance et de sentiment et si on ne le conçoit pas, il ne le laul pas dire, à moins que Ton ne veuille parler sans savoir ce que Ton dit.

Ils s^maginent donc, suivant leur propre raisonnement, que si les luHos éluieiit capables de connoissance et de seotiiueut, Tesprii seroit étendu et divisible, et qu'il pouroit se diviser ou se couper par pièces et par morceaux; ils s'imaginent donc qu'une pensée, qu'un plaisir, qu'un désir, qu une haine et qu'un amour, qu'une joie et qu'une tristesse seroient des choses rondes ou quarrées, triangulaires ou poiotuès ou de quelqu autre figure et qu ou pouroit les fendre, les diviser ou les couper par pièces et par quartiers, et qu'il devroit résulter quelques nouvelles ficaires cette division; et ils ne sauroienl se persuader que les bêles puissent avoir de la connoissance et du sentiment, à moins qu'ils ne s'imaginent cela. C'est en quoi ils se rendent ridicules. Quoi! Parce qu'une pensée et qu'un désir ou qu un sentiment de douleur ou de plaisir ne sauroit se diviser ou se couper comme un quarré en deux triangles, en deux paralellognunes, en deux trapèzes, nos Cartésiens ne veulent pas que la counoissance, ui que le sentiment

de douleur uu de plaisir soient des modiiicatioas de la maliére; et pour eette raison ils ne veulent pas

que les liêtes soient capables de connoissance, ni de seûtimeiU? Qui ne m oit d'une telle sotisep Speclaiutn hic admisH risum ieneaiiè amid. Quand ils di* sent que le juste tempérament des humeurs fait la vie et la santé du corps vivant, prétendeut-iis que ce juste tempérament soit quelque chose de rond ou de quarré? Et que ce soit quelque chose qui se puisse diviser on couper, comme uii quarré, en deux triangles, en deux paralellogrames^ en deux trapèzes? Et qu'il resulteroit quelque nouvelle figure de cette division? Les fols! Ils raisonnent des pensées et des désirs, de toutes les sensations, passions et affections de Tâme ou de Tesprit, comme si c'étoient des substances, des êtres propres et absolus; et ils ne pren* oent pas garde que ce ne sont point des substances^ des êtres propres et absolus, mais seulement des modifications et une action vitale de Pêtre. La pensée, par exemple, n'est pas un être (>ropre et absolu, c'est seulement une action, une moditication et une action vitale de l'être qui pense. Un désir, un amour, une haine, une joïe, une tristesse, un plaisir, une douleur» une crainte, une espérance etc. ne sont point des substances et des êtres propres et absolus; ce sont seulement des modifications et des actions vitales de letre qui désire, qui aime, qui craint, qui espère etc., ou qui sent du bien ou do mal. On dit " ' de certaines personnes, qu'ils ont de l'esprit, de l'adresse, de la science, du talent et du mérite, et que d^autres n'en ont point; on ne prétend pas dire par-

là que ces certaines personnes aient des êtres et des sobstances propres et particulières/ que les autres

n'onl point; el il seroil ridicule de demander si Fadresse^ la science^ les Uileus et le mérite de ces personnes'là seroient des choses rondes ou quarrées^ et par quelle li;^ne on [louroit les diviser ou les couper eu pièces^ et quelle ligure il résulleroil de cette difision; il seroit^ dis-je^ ridicule de demander ceb^ parceque Tadresse, la science^ les taleos et le uiérito des persuniios ne sont point des êtres propres et particulières^ ni des êtres absolus^ mais seulemeut des modes ou dips modifications de Tètre et des manières d^agir^ de raisonnei- ol de parler avec plus de liberté et de facilité que les autres, lesquelles manières' de penser et de parler ne sont certaÎDement point des êtres réels el absolus, mais seulement, comme j'ai dit, des mudiiications de 1 être qui agit et qui pense. Il en est de même de la pensée et de Tesprit, de la connoissance et de la volonté, du jugement et du sentiment, comme de 1 adresse, de la scieuce, du talent et du mérite personnel. La vie, la pensée ne sont point des êtres absolus, des êtres propres et particuliers, mais seulcmeiit des modifications de Tèlre qui vit et qui pense, lesquelles modifications consistent dans une facilité ou faculté, que certains êtres, qui vivent^ ont de penser et de raisonner, la([uelle facilité et faculté est plus graude, c est-à-dire plus dégagée et plus libre dans les uns que dans les autres. Et quoiqu'elle soit aussi plus grande dans les uns que dans les auties, et qu'il y ait des maladies, qui sont plus longues et plus courtes les unes que les autres^

il ne s'en suit pas de-là, que l'on puisse dire, ni même que l'on doive penser que la faculté de penser et de raiHonner soit pour cela une chose ronde ou quarrée, ou elle soit mieux figurée dans les uns . que dans les autres^ ni que des maladies soient pour cela des choses rondes ou quarrées, et qu'elles soient capables de pouvoir se diviser ou se couper par pièces et par morceaux^ parce qu'il seroit ridicule^ comme j'ai dît, de vouloir attribuer à des choses des qualités et des propriétés, qui ne seroient point convenables à leur nature, ni à leur manière particulière d'être. Ainsi quoique le plus ou le moins de facultés de penser et de raisonner conviennent à la nature de l'esprit, et que la longueur ou la brièveté convienne à la nature d'une . maladie^ cependant la figure corporelle ne convient nullement à la nature de l'esprit, ni à la nature d'une maladie^ qui ne sont que des aiodiOcations de l'être^ c'est pourquoi U seroit ridicule de dire et de penser^ que ces sortes de choses dussent être rondes on quarrées^ sous prétextes, qu'elles seroient plus grandes ou plus petites^ plus longues ou plus courtes les unes* que les autres.'

il en faut nécessairement dire de même de la- vie corporelle, soit de la vie des houiaies, soit de la vie des bétes, soit de la vie des plantes; leur vie n'est qu'une espèce de modification ou de fermentation con^ tinuelle de leur être, c'est-à-dire de la malière dont ils sont composés, et toutes les connoissances, les pensées et les sensations^ qu'ils peuvent avoir, ne sont que diverses autres modifications particulières et passagères de cette niodiiication ou de cette ferments*

talion continuelle^ qui fait leur vie. Les Cartésiens ne

sauroient nier que celte fermenliition soil une modification de la matière^ ils ne sauroient nier non plus ^qu'elle fasse la fie des corps. Cependant ils ne sauroient dire que cette fermentation soit ronde on quarrée, ou qu elle soit nécessairement de queiqu'autre figure; ils ne sauroient dire non plus par quelle ligne on pooroit la fendre ou la couper; ils se rendroient ridicules s'ils s'imaginoient qu'elle dut être ronde ou quarrée^ ou qu'elle dût a von* quelqu autre figure, et qu'elle dût pouvoir se fendre et se diviser en pièces et en morceaux, sous prétexte, qu'elle seroit une modification de la matière; donc il est clair et évident.

que toutes les modifications de la matière ne sont pas nécessairement des choses rondes ou quarrées, ou

auUeuient figurées, comme nos Carlesiens le prétendent^ et par conséquent ils sont ridicules de vouloir priver les bétes de connoissanceset de sentiment, sous prétexte, que la f (nmnissance et le sentiment, ise peuvent être des modiiications de la matière, parce qu'elles ne peuvent être des choses ni rondes, ni quarrées, ni autrement figurées.

D'ailleurs quand ils conviendroient avec nous, que la pensée et que le sentiment ne seraient en effet que des modifications de la matière, ce ne seroit pas proprement pour cela la matière qui penseroit et qui sentiroit, mais ce seroit proprement l'homme ou ranimai, composé de matière, qui penseroit, qui connottroit, ou qui sentiroit de l;i même manière; quoique la santé et la maladie ue soient que des modilicaiions de la matière, ce ne seroit cependant point la ma-

tière qui se porteroit bien ou qui seroit malade^ elle ne seroit pas capable de cela^ mais ce seroit Thomme

ou Tîniimal, composé de matière, qui se porteroit bien ou qui seroit malade; de même encore ce ne seroit point la imatiére qui verrait ou qui entendroit, ni qui auroit faim ou qui auiuit suif, ams ce seroit la personne ou i'animal qui verroil ou qui entendroit^ OQ qui auroit faim ou qui auroit soif. Et quoique le feu^ par exemple, et que le vin ne soient que de la matière^ ce n^est pas néanmoins proprement la matière qui brûie^ ni la matière qui enivre, mais c'est proprement le feu qui brûle et le vin qui enivre; car suivaiu la niaxime des Philosophes les actions et les dénominations des choses ne sattribuent proprement qu'aux supotâ et non à la matière dont ils sont composés. Actiones et denominationcs sunt sj^iositO" rum. Autant donc qu'il seroit ridicule de dire que la vie et que la fermentation des corps ne seraient pas des modifications de la matière, sous prétexte, qu'elles ne seroicni pas rondes ou quarrées, autant il est ridicule de dire^ que la pensée et que le sentiment ne seraient pas des modifications de la matière dans lescorps vivans, sous prétexte, que leurs pensées et que leurs sentimens ne seraient point des choses rondes ou quarrées. Et autant qu'il seroit ridicule de dire, que les bêtes ne vivent pas, sous prétexte, que leur vie ne seroit m ronde ni quarrée, autant il est ridicule de dire, qu'elles n'ont pas de connoissaoce ni de sentiment, sous prélexte, que leur connoissance et leurs sentimens ne peuvent être des choses rondes ou quarrées; et ainsi les Cartésiens be rendent ridi-

cules^ lorsque, sous un si vaio prétexte et sur une si mine raison^ ils diseoi : què les bètes mangent sans phisir^ qu*eiles crient sans douleur^ qu'elles ne connoissent rien, qu'elles ne désirent rien et qu elles ne craignent rien. Le contraire paroit manifestement en toutes choses* Nous vofons que la nature leur a donné

des piés ma relier et elles mai client, qu elle leur

a donné de^ yeux pour se conduire et elles se conduisent. Leur auroit-elle donné ces yeux pour se conduire et pour ne rien voir? des oreilles pour écouter et pour ne rien entendre? une bouche pour manger et pour ne rien goûter P uii Ger?eau avec des fibres et des esprits animaux pour ne rien penser et ne rien connuitie? Quelle illusion? Et enfin une chair vivante pour ne rien sentir? Quelle iuntaisie! Quelle illusion! Quelle folie! de vouloir s'imaginer et se persuader toutes choses sur de si vaiijes raisons.

Quoil Mrs. les Cartésiens, parce que les bétes ne sauroient parler comme vous, et qu elles ne sauroient s'exprimer en votre langage pour vous dire leurs pensées et pour voui> laire connoitre leur douleur, leur déplaisir et leurs maux, non plus que leurs plaisirs et leurs jofes, vous les regardez comme de pûres machines inanimées, privées de connoissances et de sentimens? Sur ce pié-la vous nous feriez aussi facilement accroire que les Iroquois et que les Japonois ne seroienl que de pûres machines inanimées, privées de connoissance et de sentiment, tant que nousn'entendrions rien à leur langage, et qu'ils ne parieroient pas comme nous? A quoi pensez-vous, Mrs. les Cartésiens? iNe voiiez-Yous pas assez claueuieot.

que les bêtes ont un langage naturel que celles, qui sont de mênie espèce, s'entendent les unes les autres, qu'elles s'apellent les unes les autres, et qu'elles se répondent les unes les autres? Ne voïez-vous pas assez manifestement qu'elles font société enlr'elles? Qu'elles se connoissent et qu'elles s'entretiennent les unes avec les autres? Ne voïez-vous pas qu'elles s'aiment, qu elles se caressent et qu'elles jouent ensemble? Et quelque fois aussi qu'elles se haïssent, qu'elles se battent et qu'elles ne sauroient se souffrir les unes les autres? Ne voïez-vous pas assez clairement, qu'elles sont bien aises quand on les caresse? Qu'elles sont gaies et gaillardes quand elles se portent bien et que rien ne leur manque? Et qu'elles mangent d'aussi bon apétit que lès hommes sauroient faire, quand elles ont faim, et qu'elles ont quelque chose de bon à manger selon leur nature et leur espèce? Et au contraire ne voïez-vous pas tout manifestement, qu'elles sont tristes et languissantes, qu'elles se plaignent et qu'elles font de dolens soupirs, quand elles sont malades ou quand elles se sentent blessées? Ne voïez-vous pas aussi qu'elles crient quand on les frape et qu'elles s'enfuient de toutes leurs forces, quand on les menace et qu'on les frape trop rudement? Et tout cela est une espèce de langage naturel, par lequel elles font assez manifestement voir, qu'elles ont de la connoissance et du sentiment: ce langage n'est point suspect, ni équivoque, il est clair et net et moins suspect que le langage ordinaire des hommes.

Voïez-vous que des machines inanimées s'engendrent naturellement les unes les autres? Voïez-vous

qu'elles s'assemblent d'eUes-mémes pour se tenir compagnie les unes aux autres^ comme font les bétes. Voïez-vous qu'elles s'apellent les unes les autres et qu'elles se repondent les unes aux autres^ comme font les bétCH? Vofez^vous qu'elles jouent ensemble et qu'elles se caressent ou qu elles se battent les unes les autres^ comme font les bêles? Vous paroit*il qu'elles se connoîssent les unes les autres et qu'elles con* noissent leurs maîtres, comme font les bOtcs? Voïezvous qu'elles viennent^ quand leurs maîtres les apeltent ou qu'elles s'en fuient, quand ils les menacent et qu'ils les frapeiit? l^t enfin voïez-vous qu'elles obéissent à leurs maîtres, et qu'elles feraient ce ([uo leurs mattres leur commanderoient, comme font tous les jours les bétes, qui obéissent à leurs mattres, qui viennent quand ils les apellent et qui font ce qu'ils leur commandent? Vous ne voîez pas que de pûres machines, que des machines inanimées fassent cela et vous ne le verrez jauiais. El vous pensez que des bétes teroient cela sans coniioissance et sans sentimens? Vous penses qu'elles s'engendrent les unes les autres sans plaisir? Qu'elles boivent et qu'elles mangent sans apétit, sans faim et sans soit p Qu elles caressent leurs mattres sans les aimer et sans les connottre? Qu'elles font ce qu'ils leur commandent sans entendre leurs voix et sans savoir ce qu'ils leur disent? Quelles fuient sans rien craindre et qu'elles crient sans douleur , quand on les frape? Et vous vous imai^iriez et vous vous persuadez tout cela pour cette seule raison que la pensée, que la conuoissance, que le sentiment^ que la joie, que le plaisir, que la

douleur^ que la tristesse, que le désir, que la crainte,

que l'apétit, que la faim, que la soif etc. ne sont pas des choses rondes ou quarrées, et qu'ainsi elles ne pett?ent être des modifications de la matière ou de l'Etre matériel ? Vous êtes fols en cela^ Mrs. les Gar^ tésiens, permettez que je vous qualiiie maintenant ainsi, quoique vous soïez trés-judicieux d'ailleurs: et vous méritez plutôt d'être railles sur ce fait, que d*étre sérieusement réfutez. Toutes les modifications de la matière ou de létre matériel ne doivent pas avoir, comme vous pensez, toutes les propriétés de la matière ou de l'être matériel, et ainsi quoiqu'une des propriétés de la matière ou de l'être matériel soit d'être étendue en longueur, en largeur et en profondeur, de pouvoir être ronde ou quarrée, ' et de pouvoir être divisée en plusieurs parties, il ne s'en suit nullement de-là que toutes les modifications de la matière ou de Têtre matériel doivent être étendues en longueur, en larj^eur et en piotondcur, ni qu'elles doivent toujours être rondes ou quarrées et divisibles en plusieurs parties, comme vous vous l'imaginez faussement.

Les démonstrations que j'en ai données jusqu'ici sont claires et évidentes. Mr. l'Archevêque de Cambrai voudrait cependant nous persuader qu'il est si clair et évident que la matière ne peut penser ni ' seotir, que les peuples, dit-il *, ni les enfans ne sauroient se persuader quelle le puisse.- Les peuples, dit-il, et les enfans mêmes sont si éloignés de croire

* Hzistenee de Dieu.

que la matière soit capable de peoser et de sentir quoique ce soit^ qu'ils ne pouroîeot s'empêcher de

rire^ si on leur disoit qu'une pierre, qu'un morceau de bois^ qu'une table ou que leur poupée sentiroit de ia douleur ou du plaisir, qu'elle auroit de la joîe ou de la lrisles.se etc. Et dc-là il conclud qu il est clair el évident que ia matière ue peut penser oî sentir^ que les peuples» ni les enfans même n'en peuvent douter. Voilé un beau raisonnement pour un per« i>oanage d un tel rang, d'un tel mérite el d'une telle condition! Les peuples et les enfons auroient bien véritablement pA avoir rainon de rire et de se moquer de ceux qui leur diroient telles choses, parccqu'ils savent eMectivement bien que ces sortes de choses ne peuvent rien sentir ni connoitre» mais leurs risées ne viendroient [)as comme Mr. de Cambrai voudroit le faire entendre^ de ce que ces sortes de choses ne seroient que de la matiérci ou qu'elles ne seroient faites que de matière, mais de ce qu'ils verroient bien qu elles ne seroient point animées el qu'elles . n'auroient point de vie^ comme les animaux^ et par conséquent qu'elles ne pouroient pas avoir de connoissance, ni de scnliment. Et pour ttie servir de l'expression de Mr. de Cambrai» on peut certainement dire (]ue les peuples et que les enfans mêmes sont si éloignés de croire que les bêtes soient sans vie^ sans connoissance et sans sentiment^ qu ils ne pouroient s empêcher de rire de ceux qui diroient qu'elles n'en ont point. Dites-un peu à des paîsans que leurs bestiaux n'ont point de vie, ni de sentiment, (jue leurs vaches^ que leurs chevaux^ que leurs brebis et mou-

tons ne sont que des machines aveugles et insensibles et qu ils ne marclieut que par ressorts^ comme des marionettesj sans voir ei* sans savoir où ils vont: ils se moqueront de vous. Dites à ces mêmes paîsans ou à d'auli os leurs semblables que leurs chiens n'ont point de vie^ ni de sentiment^ qu'ils ne connoissent point leurs maitres, qu ils les suivent sans les voir, qu'ils les caressent sans les aimer, qu'ils poursuivent des lièvres et qu'ils les attrapent à la course sans les voir et sans les sentir^ dites leur qu'ils mangent et qu'ils boivent sans plaisir, sans faim, sans soif et sans apélit, dites leur qu'ils crient sans douleur quand on les frape el qu'ils fuient devant les loups sans aucune crainte: ils se moqueront encore de vous. Et pourquoi .^>n moqueront-ils? C'est qu'ils ne sauroient se persuader que des bétes vivantes, comme celles dont je parle, soient sans âme, c'est-à-dire sans vie, sans connoissance et sans sentiment^ et leur jugement est si bien fondé en cela sur la raison et sur Texpérience, que l'on voit tous les jours qu'ils seroient même en cas de besoin fondés sur Fautorité des prétendues écritures saintes de nos Déicoles et Christicoles, qui marquent expressément que Uieu a donné des âmes vivantes aux bétes dans leur prétendue prémièrc création. Voici ce qu'elles marquent:

»Dieu dit aussi que les eaux produisent toutes scrutes de reptiles aiant vie et âmes vivantes. ËtDieu," ajoutent -ces écritures, »créa les grandes baleines et » toutes âmes vivantes que les eaux a voient produites,

» chacune selon leur espèce Dieu dit aussi que

nia terre produise toutes âmes vivantes, c'est-à-dire

iitout animal vivant sur ia terre^ les jumens et les

» bêtes de la terre, chticune selon leur espèce; el ils i> furent crèéa comme il Ta voit dit. Puis Uieu aiaut ncréé les hommesi il leur dit: toutes sortes d'herbes » portant sémences et tout arbre portant fruit pour »vous servir de nourriture a vous et à tous les ani- »niaux de la terre^ à tous les oiseaux du ciel, à tout »cp qui se meut et à tout ce qui a en soi une Ame «vivante, afin qu'ils aient de quoi manger* ut sint }iVobts tn escam ei cutwUs aniimrUibus terrae, omnique nvolum eoeli eî timoerm quœ moventur in terra ét »tn quibus est anima vivens uU habeant ad vescendum. Suivant cela les bétes ont donc des âmes vivantes, c'est-à-dire des âmes connoissantes et sensitives, puisque Dieu leur en avoit donné de telles dans leur première création. Ainsi non seulement la droite raison et rexpérience journalière le démonlronl tous les jours y mais aussi la religion de nos Ghristicoles le témoigne assez clairement à nos Cartésiens pour n'en devoir point douter. C'est pourquoi j'ai eu raison de dire, qu'ils se rendent ridicules, lorsqu'ils disent que les bétes ne sont que des machines inanimées, qu'elles n'ont point de connu issancc, ni de sentiment et que c'est sans plaisir qu'elles mangent et sans douleur qu'elles crient.

Cette opinion est enlitiiement condamnable, non seulement par ce qu'elle est fausse et ridicule en même tems, mais aussi par ce qu'elle doit être odieuse et détestable en elle-même, attendu qu elle tend mani-

festement à étouffer dans ie coeur des hommes 'tous les seutimens de doueeur et de bonté qu'ils pouroient

avoir pour les bêles, et qu'elle est raôme capable de ne leur inspirer que des sentimens de rigueur et de cruauté à leur égard. Car i^. pour ce qui est des sentimens -de douceur, de bonté et de compassion, que les liommes pouroient avoir pour plusieurs de ces pauvres bétes que Ton voit souvent être si malheureuseSy si maltraitées^ et avoir tant de mal^ ce seroiC folie de les plaindre, d'être sensible à leur mal, à leurs cris et à leurs gémissemens^ et folie d*avoir compassion d'elles, si elles étoient, comme disent les Cartésiens, sans cuiiioissance et sans« sentiment, parce que ce seroit iolie d'avoir compassion pour des choses qui ne seroient point animées et qui ne sentiroient ni bien, ni mal. C'est poiJi»|Ljai on ne s'avise point d'avoir pitié^ ni compassion 4'm corps mort que l'on verroit mettre en pièces. On ne s'avise point d'avoir pitié ou compassion d'une pièce de drap que Ton verroit fouler à la foulerie^ ni d'une pièce de bois que l'on verroit fendre avec éclat et que l'on mettroit brûler au feu. On ne s'avise pas, dis-je, d'avoir pitié et compassion de ces sortes de choses, parce qu'elles sont inanimées et qu'elles n ont en elles-mêmes aucun sentiment ni de bien, ni de mal. Il en seroit de même des bétes, si Fopinion* des Cartésiens étoit véritable; il ne iaudroit avoir aucune pitié^ ni aucune compassion d'elles, quand on les verroit souffrir toutes sortes de maux. Et voilà comme cette fausse opinion tend manii'estenient à étouller dans le coeur des hommes tous les sentimens de

douceur^ de bonté et de compassion qu'ils pouroient avoir pour les bétes; ce qai est déjà^ ce me semble^ un très-mauvais effet, très-odieux et très-préjiidiciable à ces pauvres bétes. Mais ce qu'il y a de pire est que cette opinion est capable de flaler eocore la méchanceté natarelle des hommes^ et d'inspirer dans leur coeur des sentiniens de rigueurs et de cruauté envers ces pauvres bétes^ car, sous prétexte, que des hommes brutaux s'îmagineroient qu'elles n'auroient ni couuuissance, ni sentiment^ ils pouroient prendre sir à les faire souffrir, à les faire criei et à les faire plaindre et gémir, pour avoir le plaisir d'entendre l^urs pitoiables plaintes^ leurs piloiables gémissem(»ns et leurs effroiables cris el pour avoir en même tems le plaisir de voir les violons mouvemens et les épouvantables grimaces^ que ces pauvres bétes seroient contraintes de faire, par la rigueur et la violence des tourmens qu'ils prendroient plaisir à leur faire cruellement souffrir, comme font ces folâtres, ou plutAt. ces insensés brutaux qui dans leurs diverlissemens et même dans des réjouissances publiques, lient et attachent des chats tout vifs au bout de quelque perche qu'ils dressent et au pié de laquelle ils allument des feux de joïe et oii ils les font brûler tout vifs pour avoir le plaisir de voir les mouvemens violons et d'entendre les cris effroîables que ces pauvres et malheureuses bétes sont contraintes de faiie par la rigueur du suplice: ce qui est certainement un brutal, un cruel et un détestable plaisir et une folle et une détestable joïe. S'il y avoit un tribunal établi pour rendre justice à ces pauvres bétes^ je dénonce-

rois à ce tribunal me si pernicieuse et une si détestable doctrine que celle-là, qui leur est si préjudiciable^ ei j'en poursuivrois voloiUiers la condauiuation jttsqu^à ce qu'elle seroit entièrement bannie de l'esprit et de la crolance des hommes et que les Cartésiens^ qui les soulieunent^ soient coudamués à faire amende honorable.

Mais revenons à la prétendue spiritualité et immortalité de nolro àine. Tout ce que j en viens de dire fait évideniQient voir qu'elle n'est ni spirituelle ni immortelle dans le sens que nos Christicoles Tentendenl, luais tprelle est véritablement bien matérielle et mortelle^ comme celle des bêtes; c'est pourquoi aussi il est marqué dans leurs prétendues saintes écritures que Tftme de toute chair vivante consiste dans le sang; et pour telle raison il est expressément défendu dans la prétendue divine loi de Moise de manger du sang et cela pour cette seule raison que l'ârae de toute chair vivante consisloit dans le sang *. Anima enim omnis camis in safiguine esl, unde dixi, dit Dieu» /U«ts hraél sànguinm universae Garnis non comedetis, quia anima carnis in sanguine est el (juicumque comederit tllum interibit. C'est ce qui étoit défendu sous peine de mort. Ët il dit dans les mêmes livres de l<i loi également de Thomme comme des bêtes vivantes f. Factus est hamo in ontmam viverUm, Producat terra animam viventm in génère suo, jumenta et reptilia et bestias terrae;fao' tumque est ita Et il dit de tous les auuuaux

• Unu 17: 14. t Q»-

qui eotrérent dans Tarche de Noé, qu'ils avoieot un esprit de vie Bina et hina ex omni carne in quâ erat spiriius vilae, Et cet e^^prit de vie n'étoit^ camme il est marqué dans les mêmes li?res^ qu'un soufle de la bouche de Dieu f. Inspiravit in faciem ejm spi'

raculum viiae Spiritus Dei fecit me et spitacu^

lum amuipotentis vivificavU me. El il est diil de rhomme en particulier^ non de son corps seulement, mais (le riioijime eu son entier, qu'il vivra de pain à la âueur de son corps jusqu'à ce qu'il retourne en la terre dont il auroit été fait, par ce qu'il n*est, disent ces prétendus S^» livres, que poussière et qu'il retourner.i en poussière : § in sudore vuUus lui vesceris pane danee reveriaris in terram de qua sunUus es, quia pulvis es et in pulveremr reiferteris. Et le roi David, parlant de la vanité et de la fragilité des hommes et même des plus grands et des plus puissaos Princes de la terre, il dit: qu'il ne but point se fier à leur puissance, par ce (jue, dit-il, leur esprit s'en ira et qu'il retournera en la terre, et qu'alors toutes leurs pensées s^évanouiront ** noMe cmfidere in jmncipUms, exibit spiriiUB que et twert^ur in terram suam.

xav.

Si donc Tàme de rhomme, aussi bien que celle des

bêtes, ne consiste que dans le sang et dans les esprits

• Geo. S: 7. f Job SS: 4. {Geo. S: 19. •* Ftaïm 145: 4.

vitaux ot animaux qui sonl d.ins le san;r, ol si son esprit n'est que terre et poussière, el qu'il «loivi» nécessairement retourner en lerre et en [»ouss ère, comme les témoignages que je viens de citer le mar<jueiit, c'est encore une preuve claire et évidmie que notre âme n'est ni spiriluelle, ni immortelle, comme nos Cartésiens le prétendent. Et ce qui confirme encore ceci est que dans toutes ces prétendues Ecritures saintes, qu'ils apellent le vieux Testament et qui passe pour une loi toute divine parmi nos Chrislicoles, on ne voit pas qu'il y soit l'ait aucune mention de cette prétendue spiritualité et immortalité de râme, ni qu'il soit fait aucune mention de ces prétendues si grandes et si magnifiques récompenses éternelles du ciel, non plus que de ces prétendus si grands et si terribles cliâtimens éternels d'un enfer après celte vie présente. Tant de prétendus si grands et si sains Prophètes qui ont, dit-on, paru durant tous les tems de l'ancienne loi prétendue divine, n'en ont rien connu. Moyse lui-même, ce grand iMoyse et ce grand législateur des Juifs, qui parloit, si on le veut croire, si souvent et si familièrement à Dieu, n'en a rfen connu et n'en a rien dit dans sa loi. Il n'y fait mention que de la vie présente, il ne proposoit à ces peuples que des récompenses temporelles dans cette vie et il ne les menaçoit aussi que des chatimens temporels de cette vie *. C'est pourquoi aussi ces peuples et même les plus éclairés et les plus qualifiés d'entr'eux ne pensoient qu'à la vie présente el ne pensoienl pas

• Ueut. 28.

UL

qu'il y eut d'autres biens à espérer, oi d'autres maux à craindre que ceux que Ton pouvoit avoir dans ce

moiule-ci, et bien loin de s'imaginer que leur àme lut iiiiiiiui loile, lis étoient au contraire bien persuadés qu'elle étoi.t mortelle et qu'elle finissoit avec la vie de leur corps. En voici des preuves et des témoignages assez convaincants.

Quoiqu'une branche d arbre soit coupée^ disoit Job^ et qu'elle commence déjà à se faner, il y a- néanmoins encore espérance qu'elle poura reverdir, comme en effet elle reverdira et produira des bru iicbes comme un arbre nouvellement planté, si on la plante sur le bord des eaux; mais -Pbomme, dit-il, étant une fois mort ii n'y a plus d'espérance en lui; le ciel tombera plutôt qu'il ne s'éveillera, il ne sortira jamais de son sommeil. Pensez-vous, disoit-il aussi, qu'un homme mort puisse encore revivre *. Puias ne nturluus horno sursum vivait Sic horno cum donnierit non resurget, danee alteratur cœlum non evigilabit, nec consurgei de sornno sua. Il disoit encore que sa vie n'é toit qu'un vent et comme une nuée qui se dissifie en l'air Ç^ia venius est vita nièa. Entre les biens que le mémo Job attribue aux méchans et aux impies et dont il semble qu'il avoit de l'envie conir'eux, il met celui-ci, qu'ils passent leur vie dans les plaisirs, dans la joie et dans Tabondance de tous biens, et qu'en-*suite ils descendent en un moment dans les enfers, c'est-à-dire qu'ils nieurent dans uu moment sans languir dans les maladies, sans goûter les alUiciions de

• Job. 14s U. t Ibid. 7 .* h 9.

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la ?ie^ et comme sans a.voir même le tems de sentir

aucun mal *. Ducunt in bonis dies suos, et in puncto ad inferna descendunt. Or il est constant que si Tàme étoit immorlelle et que s'il y avoit^ comme disent nos Christicoles, des suplices éternels à craindre [)Oiir les méchans dans les enfers apre^ leur mort, ce ne seroit point un bien pour eux, comme dit Job, de descendre en un moment dans les enfers; ce seroit au contraire le plus grand et le plus eiïroiable uialtieur qui pouroit jamais leur arriver. Puis donc que ce Job met au nombre de leur bien et de leur bonheur celui de descendre en un moment dans les enfers, c'est-à-dire de descendre dans le tombeau et de mourir en un moment sans avoir le tems de ressentir de langueur^ ni de violentes douleurs, c'est une preuve évideiilo qu il ne pensoit pas que leur âme fut immortelle, ni qu'ils eussent aucun mal à souffrir après leur mort

Le prophète Roi David étoit dans ces mêmes sentimeus-là. C'est ce qui paroit manil'estement dans plusieurs endroits de ses Psaulmes; seigneur, disoit-il, comme parlant à son Dieu, venez à mon secours, secuLiiez-riioi et sauvez-moi par votre miséricorde; parce qu'il n'y a personne qui se souvienne de vous dans la mort, ni qui puisse vous louer, dans le sépulchre "j*. Quunitun non est in morte qui memor sil lui ; in inferno autem quis confiiebitur tibi^ Seigneur, di* soit-il, je vous invoque durant loul je jour . • • • Sera-ce parmi les hommes morfs ou envers les morts que vous ferez paroitre les merveilles de votre Puissance? Les

• Job. 21: 13. . 1 Psilrn 6: b.

médecins pouront-ils jamais rendre la vie i personne

pour célébrer vos loiinnges. Rencôntrera-l'-on au sépulchre vos miséricordes? El connoilra-t'-oa vos • merveilles el la justice de vos jugemens dans une terre (roubliancc? Voulant dire par-là qu'il n'y a plus de connoissance après la morl^ ni nucun moïen de pouvoir connoitre les merveilles et les grandeurs de Dieu NumffUfd moriuis faciès mirabilia auf medM susdiO' bunt ? Nuiiiffuid narrabit alKims in sepulchro misericordiam tuam? Numquid cognosceniur in ienebris mirabilia iuaf et juslitia tua in terra oblivionis? Et ailleurs il dit que le ciel est pour le seigneur Dieu; nnais que la terre est pour les enfans des hommes. Les morts, dit-il, ne vous loueront point. Seigneur, ni pas un de ceux qui descendent au toiiibe;iu; mais nous, dit-il, qui vivons, nous bénirons le Seigneur maintenant jusqu'à la fin de nos jours* C'est ce que nos Christicoles Romains chantent tous les jours' de Dimanche à leurs vêpres. Coclum coeli Dontino, torram autem dédit filiis hominum. Non mortui laudabunt te, neqne omnes qui descendant in infemum; sednosqui vivimus benedicimus Domino'^. Le Roi Ezéchias, au raport du prophète fsrue, disoit à-peu-prés la même chose. Seigneur, di^it-il, vous m'avez sauvé la vie a lin que je ne périsse points car l'en fer ne vous connoit point, la mort ne vous louera point, ni pas un de ceux qui descendent dans ta fosse ne connoitront vos vérités; mais celui qui est vivant est celui qui publiera vos louanges; comme je fais aujourd'hui moi-

* Paalm S7: 11, 1S, 13 (88; 10, Ll, 12) 3, 16. 17. t Ftalm U8: £5, 2G, S7.

ménie^ dîsoit-il^ e.t le père fera connoitre à ses enfaos la justice et la yérité de vos jugcmens *, Quia non

inlcmus vonlilcbiiur iibiy iieque mors landabit te; non expectabutU qui descendurU in lacum verUatem tmm, vwens vivens canfit^Uur tibi sieut et ego kodie.

Le sage ot le fol, dit riùu'lésiasle, iront «ju'une inèiiie fin; c'est pourquoi aussi il estime qu'il sert de peu de s'adonner beaucoup à la sâgesse*^ puisque le sage et le fol n'ont qu'une même fin. Sapicntis oculi in capUe ejus, stuUus m tenebris anibulat et didici quod ' ums uiriusque essai interilus et dixi in carde meo; si ùnus et stulti et meus occasus erit, qnid mihi pro^

dest quod majorem sapienlive dedi operam julura

tempora Mivione cuncla parUer operient f • Dieu^ dit le même Ecclésiaste^ a fait les hommes semblables aux l>èles; c'est poui'quoi leur- cuiulitioîi est égaie à la leur, et n'ont les un:> et les autres qu'une même . fin, de même que les uns meurent, ainsi font les autres; ils noiil tous qu'un rnùiue esprit de Vie. Lliomme n'u rien plus que la bote et tout n'est que vanité. Qui sait, ajoute*t'-il, si TËsprit de Thomme monte en haut et si l'esprit des bêtes descend en bas. Cela étant ainsi j'ai reconnu, dit-ii, qu'il n'y a rien de meilleur pour .l'homme que de se réjouir et de jouir paisiblement du fruit de ses travaux ; car c'est-là soii lai^e, c'est tout le bien qui lui eo peut revenir unus interiins est Iwminis et jumeniorumel aequa utriusque candilio. Qu'a le sage plus que le

• Isaîe âS: 18. f Ecclea S: 14, 15. 16.

{ Ibid 8; 19, SI, SS.

fou? Se>fl«ce de troufer une» meilleure vie? Il vaut

mieux, dit-il, voir et tenir ce que Ton désire que de désirer ce que ron ne connoit pas. Qiiid habet am^ plius ' sapiens a sîulto nm ui psrgal Mue ukiêstvUa^ Melins est vidsre quod cupias qumn desiderare ^oi ig7wras. Les vivnns, dil-il encore, savent au moins qu'ils doivent mourir; mais les morts ne connoisseni plus rien et n'ont plus de récompense à espérer, paiceiiii ils tombent en oiil)li. Ne craignez point la mort, dit 1 Ecclésiasto, parcequ'îl n'y a plus d'accusation, ni de reproche à faire après la mort Neii

meinere judicium mùrîis non est enim in infèrno

accusatio vitae. L'amour aussi, dit TElcclésiasle, la hline et Tenvie finissent avec ceux qui meurent, et ils n*ont plus aucune part à ce qui se foit sous le ciel. Allez donc, dit-il, buvez ot mangez avec joïe le' pain et . le vin que vous avez, jouisses des plaisirs de la vie avec la femme que vous aimex; car c*est-lày dit-Il, tout ce que vous pouvez espérer de meilleur dans la vie. Viventes sciunt se esse motnluros; nwrlui veto nihil noveruni ampUus vade ergo et comede in h^itia panem iuum et bibe cum gaudio vinum

tiutm perfmere vila cum uxore quam diligis;

hoe est enim pars in vita et in labore tuo quod /aboras stt6 sole. Cependant si Tâme étoit immortelle, coiniDC le di.*^erit uos Chrislicoles, ce seroit après la mort du corps et après qu elle seioii dégagée de la matière, qu'elle seroit plus en état de connoitre la grandeur et les merveilles de Dieu; ce seroit pour

* Eedes S: 19» 81, IS. f K 9.

lors qu'elle serait plus en état de chanter ses louan* ges et de jouir des récompenses éternelles.

Puis donc que, suivant les témoignaiTfos de tous ces grands et prétendus saint personnages de l'ancien Testament, il n'y a plus de connoissance après la mort, qu'il n'y a plus moïen de connoitro, ni de louer Dieu après la mort, que les borames sont semblables aui bétes et qu'ils n'ont tous les uns et les autres qu'une même fin, que le ciel n'est que «pour le Seigneur Dieu et la terre pour les hommes, que les morts ne sauroient plus louer le Seigneur^ mais que les seuls ?i?an8 peu?ent le connoitre et le louer pendant leur vie; qu'il s( i t do peu de chercher si soigneusement la sagesse^ puisque le sage et le fol n oui qu'une même et semblable fin, qu'il vaut mieux voir et tenir ce que l'on aiino, (|U'î do désirer ce (|uc l'on n'a pas et ce que l'on ne connoit pas; qu il n'y a plus de récompense à attendre après la mort et enfin que le meilleur parti que l'on puisse prendre est de jouir joïeusenient et paisiblement dans ce monde-ci des plaisirs et des conteutemens de la vie^ et que c'est-là son partage, c'est une marque évidente et assurée qu'ils no [jonsoienl pas que l'âme fut immortelle, mais qu'ils croioient au contraire qu'elle étoit mortelle.

En eiïél ils la croïoionl telle: c'éloit la ciujauce commune de tout le peufde Juil, qui étoit seul prétendu peuple choisi de Dieu. Ils ne connoissoient point d'autre vie que celle-ci, et ne prétendoient point qu'il y eut des récouîpenses el des cliàtimens après la mort. Et comment auroient-ils espéré des récompenses ou

— SCO —

apréhendé des chfttimens après la mort, puisque leur

loi^ qu ilï> croïoieni divine, ne lenr disoit rien de cela? 11 n'est pas croïable qu'un Dieu inliamieiU bon et lafiDÎmenl sage auroil voulu cacher de si grands mistères et de si grandes et de si importantes vérités, que celles-là à dos peuples, dont il auroit voulu être aimé, adoré et servi avec fidélité et qu'il auroit voulu favoriser si particulièrement de ses grâces et, de ses bienfails. ï.a claire roDimissance et l'assurance certaine, qu'il leur auroil donné de Timmortaiité de leurs âmes, d'une vie éternellement bienheureuse pour les bons, et d une vie éternellenieni malheureuse pour les roéchans, auroit été un Inen plus puissant motif pour les engager à le craindre et à le servir fidèlement, que non pas de leur avoir proposé seulement des récompenses ei des chàlimens temporelles. 11 est dit d*un ancien Orateur, qu'il parloit si vivement de rimmorlalité de l'âme, qu'il faiut lui défendre de parler davantage sur ce sujét, d'autant que plusieurs de ses auditeurs, persuadés par ses discours, se donnoient volontairement la mort, * pour jouir plutôt de cette prétendue injiiiorlalilé, dont il les aintisoit et les abnsoit. Si donc hien eut lUmuv à sou peuple une claire connoissance de Tinimorlalité de leurs âmes, et une forte assurance, qu'ils recevroient dans une autre vie des réconipe. ses ou des cliàliinens éternels, selon qu'ils Taui oient mérité; c'auroiî été pour eux un bien

* On w voit point mamtennni ci*joconré>iien» de eeUc nature pormi ocw CM^ iot.li:s. ajMP'iiimi'nt qi.Ms ne sont guère« ilésireiix de* cette préiendiir iuitttortiilit^, et qtt'ila w «ont giièrea persuadés eux*mêiiiM de ce qu'ils ru diseut aux attires.

plus puissant motif pour les porter à Taimer de tout leur coeur, et à observer Adéleuient sa loi et ses

conunandcniejis et à craindre de roffenser. Mais comme il oe leur a pas donné cette connoissance^ et qu'il ne leur a donné aucune espérance, ni aucune crainte pour une autre vie; c'est une prouve certaine et assurée, qu'il n'est rien de celle prétendue immortalité de l'àme^ et qu'il n'est rien de ces prétendués récom-. penses ou chàtimens éternels d'une autre vie; et par conséquent que tout ce que nos Christicoles' en disent^ n'est que vanité, mensonges, erreurs, illusions, impostures et des Actions de Tesprit humain, fondées seulement sur cette maxime de quelques politiques, qui disent: qu'il est besoin que les peuples ignorest beaucoup de choses vraies et quils en croient beaucoup de fausses.

Pline, fameux naturaliste et homme très-judicieux,

.se raille de cette prétendue immortalilé de Tàme: »Âprés que Tbommo est enseveli on parle diversement »de son âme, toutes fois on tient que les homnips, waprès leur dernior jour, retournonl dans le mônic Elre, «qu'ils étoient avant leur premier: et qu'il n'y a non »plus de senliment au corps et à Tàme après la mort, »qu'il y en a voit avanl (|u'ils Tussent nés: mais la » vanité et la folie de Thomnie," dit-il, »rmduil à «penser^ qu'il »era quelque chose après sa mort; de

» sorte que^ se flattant au milieu même de ia mort^ il »8e promet une certaine vie. Aucuns/* dit-il^ »attrî*

wbuenl ritnmortdlilé à Tâmc; d'autres disent qu'elle use transfigure, et ii y en a qui. pensent que les in- »femaux ont du sentiment, c'est pourquoi ils les ré* wvérefji, iHahlissant et faisant un Dieu * de celui, < »qui lit s est pu maintenir homme, comme si le sounfle de l'homme, qui lui donne ta ?ie, étoit différent wde celui des bétes^ ou qu^il n'y eut en cet univers »des choses, qui vivent beaucoup plus que l'homme^ «auxquels néanmoins on n'attribue pas un seul point nd'immortalité. Hais montrez-moi,*' dit-il, «un corps, »qni suive la matière de Tàme; où est sa pensée? »0ù est sn vie? Où est son ouïe? Que fait*!!? à quoi »s'emploie-t'-il? Ou n'aîsint rien de tout cela quel «bien peut avoir Tàme? Voir, mais/' ilit-il, ))oîi va- »t'-elle? 0 que dés que le monde est monde il y vauroit d'ames! Klles seroient épaisses comme om- »bres. Et pas ainsi, eonlînue-t'-il, toutes ces choses »ne sont que rèvenes (ie petits enfans et inventions »des hommes, qui ne voudroient jamais défaillir. Par «quoi c'est grande folie de garder les corps sous une • espérance de résurrection, aiiiM ijuc prunK'i Demoncrile, lequel u'ei>l encore ressuscité lui-même. Mais * «quelle folie seroit-ce de penser que par la mort on «puisse entrer en une seconde vie? \A quel repos jipouroient avoir tons les us aîant les sens do leurs «àrnes en haut et leurs ombres en enfer? Gerlaine- »ment^" dit-il, «c'est apas de paroles; et la folle

• PHne» L, 1, Ch. 64. f (F).

— Sttâ —

ncroîance des hommes détruit toute la douceur du

«principal bien de la nature, qui est la mort; rendant j»aiiLsi la luort double à celui qui prend souci de la »vie future; car ci c'est un grand bien que d'être^ •quel contentement pouroit-on avoir de penser que wTon il été? 0 qu'il est bien plus aisé et plus asusuré de se croire chacun soi-même» et prendre son • assurance de l'eipérieace de ce que l'on étoit avaût «que roii lut né. " Voilà comme eut auteui parle de cette vaine ei iolle opinion^ que certains hommes ont de l'immortalité de leur âme.

L^opinion de Timmortalité de Pâme a été, dit Gicéron, premièrement introduite par iNierecidas *, Syrien du tems du Roi Tullus D'autres en attribuent rinvention a Thaïes et autres à d'autres. C'est, dit le Seigneur de iMontagne, la partie de riiuiiiaine science traitée avec |)lus de réservation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes sont contrains en cet endroit, dit-il, de se rejetter à Tabri des ombrages de l'Académie. iNui ne sait» dit-il» ce qu'Aristote a établi sur ce sujét» non plus que tous les anciens en «général^ qui le manient d'une vacillante croîance; il est caché sous le nuage des paroles el sens difficiles et non intelligibles» et a laissé à ses sectateurs autant à débattre sur son jugement que sur la matière même. Mais les plus aliourtés à cotte persuasion de Timmortalité de nos âmes» c'est merveilles» dit-il ^, comme ils se sont trouvés courts et impuissans à l'établir par

* L'un des âages de la Grèce. f Troisième Jioi des Komaias. { Essai de Montagne, pag. 691 •

leurs humaines forces. Ce soot des sages, disoil un aDCÎen, non d'un homme qui enseigne, mais d'un homme qui devine. Somnia suni non doccntis sed t)p* tantis, Cest, dit benéque, une chose agréable, qu'on nous promet, mais que l'on ne prouve poinL Rem gralissimam promittenHum magis (furtm probantinm *f . li seroil trop long, peul-èUe tnéme inutile de rajiorter ici en particulier toutes les opinions, que les anciens Philosophes ont eu sur ce sujét. Tout ce que j'en ai dil jusqu'ici suffît puur vous faire clairement voir, que nolie àme n est ni spirituelle ni immortelle, comme nos Cartésiens lentendent. Et quoiqu'il soit difficile de coiuioîlie hum dislinctcnuMil sa nature et ses opérations, pour la raison que j en ai ci-devant marquée, nous sentons cependant hien certainement intérieurement et extérieurement par nous-mêmes, que nous ne sommes que matière, et que nos pensées les plus spirituelles ne sont que à^ns la matière de notre cerveau; et qu'elles ne se font que dépendamment de la conslitulion rnalérieile de notre cerveau; et par conséquttnl que ce que nous apelions notre âme ne peut être autre chose, qu'une portion de la plus déliée, de la plus ilélicalo et plus subtile matière; laquelle étant mêlée el modifiée d'une certaine manière dans une autre portion de .matière plus grossière, avec bujuelle elle compose un cor[)s organique, lui donne par son ni^ilalioa continuelle la vie, le mouvemeul et le sentiment.

Toutes c^s proposiltons-lâ se suivent évidemment,

• £pUl lOS.

et par conséquent il est clair et évident, que l'ftme n^est ni s^pirituelle ni immorlelle, maïs qu^elle-esl matérielle et niorlelle aussi bien que le corps. El si elle est mortcllè comme le corps^ il n*y a donc point de récompenses à espérer^ ni de châtimens à craindre après celle vie. Il y a dune mille el mille milliers de justes et d'innocens^ qui n'auroient jamais la récompense de leurs vertus, ni de leurs bonnes oeuvres, el mille et mille milliers Je mécljiins et abomin;ibies scélérats, qui ne seront jamais punis de leurs méchancetés et de leurs détestables crimes, parcequ'il y a tous les jours mille et mille 'méchans, qui meurent sans^ avoir reçu la punition de leurs crimes^ et mille et mille justes et innocens^ qui meurent sans avoir la récompense de leurs vertus, ni de leurs bonnes oeuvres^ et il y a tant de justes el d'iimocens, qui demeurent sans récompenses et tant de méchans impies, qui demeurent sans punition et sans châtiroens. Il n'y a donc point de bonté souveraine pour récompenser tous les justes et tous les innocens, et point de justice souveraine pour punir les médians. Et s'il n'y a point de justice souveraine, ni de bonté souve- , ruitie, il n'y a point non plus de sagesse ni de puissance souveraine. Et s'il n y a point de bontés point de justice, point de sagesse et point de puissance souveraine, il n'y a donc point d Etre inliniuieut parlait, et par conséquent point de Dieu, qui est ce que j'avois à prouver et à démontrer.. Toutes ces conséquenceslà se suivent évidemment les unes les autres; et ainsi il est prouvé démon stiativement contre les superstitieux Déicoles, qu'il n'y a point de Dieu.

J'ai ci-devanl démoDslrativeiueiit prouvé cette vérité par un argument^ que je lirois de la multitude prèsqu'infinie de maur, de vices^ de crimes et de méchaocetés, qui vukmI daiis le monde; lesquels luaux, lesquels vices et lesquelles méchancetés fout manifestemeni voir, qu'il n'y a point d'être tout-puissant iiiliiiinieiit bon et infiniment sn^c pour bien l'aire et bien régler toutes choses et pour empêcher le mal» 11 faut maintenant prouver cette vérité par cet argument^ qui se tire de la nécessité même du mal^ qui, suivant la constitution préseule de la nature, s'ensuit vroit nécessairement du bien même et du retranche* ment de tous les vices et de toutes les méehaneetés^ dont je viens de parler; car il est certain^ que suivant la constitution présente de la nature» qui tend manifestement toujours à de nouvelles productions d*her«* bes et de plantes de toutes espèces, mnis aussi à de nouvelles générationsr d'hommes et d'auiuiaux de toutes sortes d'espèces, il est sûr que s'il n'y avoit point /ie Rjal dans le monde, c'est-à-dire s'il n'y avoit ni uiorl, ni maladies dans les hommes et parmi les hommes, ou si même les hommes et les animaux ne se nuisoient point les uns aux autres, comme ils font, ils multipiieroient les uns et les autres de telle sorte, qu'ils seroient contrains de s'étouffer les uns les autres, et que la terre ne seroit point capable de les contenir, ni de produire sullisaiiimeut de quoi les nouiir et les entretenir tous si bien, qu'ils seroient contrains de se

ma'nger les uns les autres, ou de languir et de mourir de faim, ce qui scroit toujours un mal et même un très-grand mal; et par conséquent c'est une nécessité inévitable suivant la constitution présente de la nature, qu'il y ait du mal d*une façon ou d'autre; de sorte que s'il ne venoit point, comme il vient maintenant du vice ou de la faute, et de la malice et méchanceté dos hommes et des animaux, il vicndroit nécessairement et infailliblement de la trop grande mullilude d'hommes et d'animaux, qu'il y auroit sur la terre, qui n'auroient point de quoi se ranger, ni de quoi se nourir sans se manger les uns les autres» Ce qui nous fait manifestement voir, que le monde est nécessairement un mélange de bien et de mal, et qu'il ftiut nécessairement, suivant la constitution de la nature, qu'il y ait du bien et du mal; puisque l'ordre naturel des productions et des générations successives, qui se font dans la nature, ne sauroit subsister, ni continuer sans ce mélange fâcheux de bien et de mal, et sans qu'un grand nombre de productions prennent tous les jours Cn pour faire place à de nouvelles, ce qui ne se peut faire, suivant la constitution de la nature, sans le bien des uns et sans le mal des autres; c'est-à-dire sans la naissance des uns et sans la destruction des autres, et qui est un bien pour les uns et un mal pour les autres. «

Or il n'est pas croïable et il n'est pas même possible qu'un être tout-puissant, infiniment bon, infiniment aimable et infiniment sage auroit jamais voulu, en créant le monde, faire ainsi un mélange confus de bien et de mal. Un être qui serolt infiniment bon et

inljuiniont sage, ne sauruil so démentir, ni aller con- Ire la nalure même de sa honié ci de sa sagesse inGfiios; el par conséqueilt il n*auroit pas voulu faire lo iniil, loisijiril auioit pu loujours faire le bien sans mélange d'aucun mal. El ainsi le monde étant nécensairemenf^ comme nous le votons, un mélange confus de bien et de mal, il s'en suit évidemment qu'il n a pas clé lait pur un être inliniiiioul parfait et par conséquent qu'il n'y a point de Dieu. Cet ar« gument est démonstratif.

xcvu.

Mais voici encore une espèce de démonstration, qui confirme toutes les précédentes. C'est que de toutes les preuves évidentes, que j*ai alléguées et de tous les raisonnemens^ (|ue j'ai laits jus(ju'ici sur ce sujét, il n'y a aucune preuve, ni aucuns raisonueniens, qui se détruisent^ ni qui se contrarient ou se contredisent les uns les autres; au contraire toutes les preuves^ que j'ai alléguées et qui sont toutes eviuenles, 86 suivent, se soutiennent et se confirment les unes les autres. Pareillement tous les raisonnemens, que j^ai Tails sur ce sujet, se suivent, se soiiliennent el se contiruient évidemment les unes les autres; c'est comme un enchaînement de preuves et de raisons démonstratives, (jui se, suivent, se soutiennent el se confirment évidemment les unes les autres; marque cer-

taine qu'elles sont toutes apuiées sur le ferme et solide

fondement de la vérité même; parce que Terreur sur un tel sujét ne pouroil pas se confirmer par l'accord entier de tant de si fortes et si puissantes raisoos^ et il n'y a peut-être point de vérité^ qui puisse se prouver et se démontrer par tant de si clairs et si évideus témoignages de vérité^ que celle-ci se démontre.

Ce n'est pas de même de la Doctrine de nos Déicolcs touchant la prétendue Existence de leur Dieu. Ils n'en sauroient donner aucune preuve claire et assurée ; ce qu'ils disent de sa nature et de ses opérations se trouve plein de contrarielés et de contradictions. Ce que nos Cbristicoles en disent n'est pas moins ridicule et absurde; car ils lui attribuent des choses incompatibles, et souvent ce quHIs prétendent prouver par une raison^ .se détruit par une autre raison contraire. L^unité^ par exemple, qu'ils attribuent à la nature de leur Dieu, détruit la trinité des personnes^ qu'ils lui attribuent aussi, et la trinité des personnes détruit réciproquement l'unité de la nature. La génération ou la production de deux des susdites personnes détruit leui prétendue éternité, et leur prélendue éternité détruit aussi leur prétendue génération ou production. La simplicité indivisible d'une nature divine, qui n'auroit point d'étendue, détroit l'immensité, qu'ils lui attribuent, et cette prétendue immensité répugne manifestement à une nature, qui n'auroit point d'étendue. L^îmmobilité et l'immutabilité, qu'ils attribuent à leur Dieu, détruit en lui la qualité de première cause et de premier moteur^ qu'ils lui donnent^ et cette prétendue qualité de première cause et de premier

moteur délruil en lui cette pnHendue immobilité et iiQiuulabililé ; car ce qui est absolumeiU et essentiellement immobile et immuable en soi ne peut rien clian«;er, ni rien mouvoir hors do soi, ni dans soi. La prétendue iniiuie bonté et miséricorde^ qu'ils lui attribuent^ détruit» la rigueur infinie de sa prétendue jus* tice, et la ri^'ueur inflnie de sa prétendue justice détruit la douceur infinie de sa prétendue bonté et miséricorde. La sagesse infinie^ la toute-puissance et la providence générale, qu^ils lui attribuent dans tout le gouvernement du monde, ol mémo da?>s le g;ouvernemenl particulier de chaque chose, emporte! oient nécessairement avec elles un parfaitement beau et bon règlement de toutes choses, qui feroient mimi lestement lecunnoître et admirer sa bonté et sa sagesse^ sa puissance et la providence admirable de TEtre infiniment parfait, qui gouverneroit si bien, si sagement el SI hcureuseuiont toutes choses; mais la vùé claire et manifeste du contraire^ la vûô des maux, des misères, des vices, des déréglemens et des méchancetés, (jui se trouvent ol qui se l'ont généralement par tout lé monde, détruit entièrement la croïance de cette prétendue sagesse, de cette prétendue toute-puissance el (le cette préleiiilue providence générale d un Ktre iniiniuient parfait, qui gouverncroit toutes choses. Et d'ailleurs les raisons, dont nos Cbristicoles se servent pour établir et pour expliquer leur doctrine sur ce sujèt, sont si loibles en elles-mêmes et si pleines de contrariétés et de contradictions entr'elles, qu'elles se détruisent d'elles-mêmes, et ne méritent pas que Ton y ajoute aucune foij ce qui est encuic une picuve

manifeste de la fausseté de leurs principes et de leur docliiiic^ et coHséquemmeni aussi une preuve claire et évidente de la vérité de la doctrine contraire.

XGVIII.

Tous ce3 argumens^ci sont démonstratifs; il salBt

d'y faire une légère ou une médiocre attention, pour en voir l évidence; et ain^i il ei»t claireiaent dnnontré par tous les arguinens> que j'ai ci-dessus allégués que toutes les religions du monde ne sont, comme j*ai dit au commencement de cet Ecrit, que des inventions humaÎDesy et que tout ce qu'elles nous enseignent et nous obligent de croire ne sont que des erreurs, que des illusions, que des mensonges et des impostures inventées, comme j'ai dit, par des moqueurs et par des fourbes hypocrites pour tromper les hommes, ou par de fins et rusés politiques pour tenir par-là les hommes en bride et pour faire tout ce qoHIs voudroient des peuples ignorans, qui croient ayeuglément et sottement tout ce qu'on leur dit, comme veiiant de la part des Dieux, et prétendent, ces fins et rusés politiques, qu'il est utile et expédient d'en faire accroire ainsi au commun des hommes, sous prétexte qu'il est besoin, dis{!iil-ils, que le commun des hommes ignore beaucoup de choses vraies et qu'ils en croient beaucoup de fausses.

Et comme ces sortes d'erreurs^ d^illusions et d*im-

postures sont la source et la causa d'une infinité de

mniix, (l'une infinité rlVibus ot d\mo infinité de méchancclés dans le niundc, et que ia iirannie même, qui fait gémir tant de peuples sur la terre, ose se couvrir de ce spécieux, mais faux et détestable prétexte de religion, c'est avec grande raison que j'ai dit, que tout ce fatras de religions et de loix politiques^ n'étoient que des mistéres d'iniquité. Non, mes chers amis, ce ne sonl iHoctivenitnl que des uiistères dHoiquité et même de détestables mistéres d'iniquité- Vous ne devez tous, tant que vous êtes, et tous vos semblables^ vous ne devez les reg.udr^ que comme des mistéres dmiquités; puisque c'est par ce moïealà que vos prêtres vous rendent et vous tiennent misérablement toujours captifs sous le jouir odieux et insuporlable de leurs vaines et de leurs colles superstitions, sous prétexte de vouloir vous conduire heureusement à Dieu, et que c'est par ce mofen-là que les princes et les grands de la terre vous pillent, vous foulent^ vous opriment, vous ruinent et vous tirannîsent, sous prétexte de vous 'gouverner et de maintenir le bien public.

Je voudrois pouvoir faire entendre ma voix d'un bout du Royaume à l'autre, ou plutôt d une extrémité de la terre à r.îulre; je crierois de toutes mes forces: Vous êtes fols, ô hommes! vous êtes fols de vous laisser conduire de la sorte, et de croire si aveuglément tant de sotises! Je leur ferois entendre qu'ils sont dans Terreur, et que ceux qui les gouvernent, les abusent et leur en imposent. Je leur découvrirois ce mistére d'iniquité, qui les rend partout si misé-

rables et si [nalheureux^ el qui sera inlailiiblement^ dans les siècles à venir^ la bonté et Toprobre de nos jours. Je leur reprocliorois leur lolie et leur sotise de se laisser aller et d ajouter si aveuglément loi à tant d'erreurs^ à tant d'illusions^ et à tant de si ridicules et si grossières impostures. Je leur reprocherois leur lâcheté de laisser vivre si longtems des tyrans^ et de ne point secouer entièrement le joug odieux de leur tirannique gouvernement.

Un Ancien disoit autrefois, qu'il n'y a voit rien de plus rare que de voir un vieux Tyran^ et la raison de cela étoit^ parceque les hommes n'avoient pas en«* core la foihiessc et la lâcheté de laisser vivre, ni de laisser régner longtems des Tyrans. Ils avoient l'esprit et le courage de s'en défaire^ lorsqu'ils abusoient de leur autorité ; mais présentement ce n^est plus une ciiose rare, que de voir vivre et régner longtems les tyrans. Les hommes se sont accoùtumés insensiblement à l'esclavage, et maintenant ils y sont si accoûtumés, qu'ils ne pensent même presque plus à recouvrer leur liberté; il leur semble que Tesclavage est une condition de la nature. C'est pour cela aussi que l'orgueil des (yrans va toujours eu augmentant, et c'est pour cela qu ds apésantissent tous les jours de plus en plus le joug insuportable de leur tirannique gouvernemerit *, superbia eamm ascendit semper. Vous diriez que leurs itntjuités et leurs méchancetés procèdent de Tabondance de leur graisse et de rexcè.<i de leurs prospérités f , prodiii quasi ex ad^ iniquilas

• Paalm 78s S4. t ^«dm 7S: 1.

eorum* Us en sont venus jusqu'à se plaire dans leurs vices et dans leurs méchancetés * tranmrufU in affeo^

tum coniis. El c'est pour cria aussi, que les peuples sont si misérables et si malheureux sous leur tirannique domination*

Où sont ces généreux meurtriers des Tyrans que Fon a vûs dans les siècles passés ? Où sont les Brùtus et les CassiuB? Où sont les généreux meurtriers d'un Galigula et tant d^autres? Ou sont les Publicola? Où sont ces généreux défenseurs de la liberté publique^ qui chassèrent les Rois et les Tyrans de leurs PaîSy et qui donnoient licence à tout particulier de les iui'v? Où sont les Cinna et tant d'autres qui écrivoieut et qui décianioient hautement contre la tyrannie des Roi^s? Où sont ces Empereurs et ces dignes Empereurs Trajan et Antonin le débonnaire^ dont le premier donnant Tépée au premier ofRcier de TEmpire^ lui dit de le tuer lui-même de cette épée s^il devenoit tyran^ et dont Tautre disoit qu'il aimoit mieux sauver la vie à un de ses sujèts, que de tuer mille de ses Ennemis? Où sont, dis-je, ces bons Princes et ces dignes Empereurs? On ii'en voit plus de pareils; mais à leur défaut où sont les Jacques Clément et les Ravaillac de notre France? Que ne vivent-ils encore ces généreux meurtriers des tyrans! Que ne vivent-ils encore dans nos jours pour assommer ou pour poignarder tous ces détoslables monstres et ennemis du genre humain^ et pour délivrer par ce inolen les peuples de leur tyrannie. Que ne vivent-ils

• Ftalm 7S: 7.

encore ces dignes et généreux défenseurs de la liberlé publique? Que ne vivent-ils encore aujourd'hui pour chasser tous les rois de la terre, pour oprimer tous les opressaurs et (tour rendre la liberté aux peuples! Que ne vivent-ils encore tous ces braves Ecrivains et tous ces braves Orateurs, qui blftmoient les tyrans, qui déclamoient contre leurs tyrannies et qui écri voient aprément contre leurs vices^ contre leurs injustices et contre leur mauvais gouvernement! Que ne vivent-ils encore aujourd'hui pour blâmer liauteuient tous les tyrans qui opriment, pour déclamer hautement contre leurs vices et contre toutes les injustices de leur mauvais gouvernement, pour rendre par des écrits publics leurs personnes odieuses et méprisables à tout le monde^ et enfin pour exciter tous les peuples à secouer le joug insuportable de leurs tiiaiiuiques (loimu. liions. Mais non ils ne vivent plus ces grands bomuies^ on ne voit plus de ces âmes nobles et généreuses qui s'exposoient à la mort pour le salut de leur patrie, et qui aimoient mieux avoir la gloire de mourir généreusement, que d'avoir la honte et le déplaisir de vivre lâchement. Et il faut dire à la honte de notre siècle et de nos derniers siècles, que Ton ne voit plus mainlenanl dans le monde que de lâches et misérables esclaves de la grandeur et de la puissance extraordinaire des tyrans. On ne voit plus niainleiiaiil parmi ceu\ qui sool d'un rang et d'un caractère plus élevé, que les autres, que de lâches flateurs de leurs personnes; on ne voit plus que de lâches aprobateurs de leurs injustes desseins et de lâches exécuteurs de leurs mauvaises voloatés

et de leurs plus injustes ordonnances. Tels sont dans notre France tous les Juges et tous les Magistrats

du iloïaumo ot même ceux de toutes les plus grandes et plus considérables villes, qui ne servent plus main* tenant qu'à juger les causes des particuliers et à souscrire aveuglement à toutes les ordonnances de leurs Rois, et qui n'oseroieut y contredire. Tels sont tous ^les Intendans des provinces et tous les Gouvernears des villes et des châteaux, qui ne servent qu'à frire exécuter partout les mêmes ordonnances. Tels sont tous les coaiinandans des armées, tous les otliciers et tous les soldats qui ne servent qu'à maintenir Tautorité du Tyiaii el à exécuter riguuieusement ses ordres sur les pauvres peuples, qui mettroient même le l'eu à leur propre patrie, si par fantaisie ou sur quelque vain prétexte le tyran le leur commandoit, et qui d'un autre cùté sont si ious et si aveugles que de iiaire gloire de se dévouer entièrement à son service comme de misérables esclaves, qui sont obligés en tems de guerre d'exposer tous les jours, ot presque iiième à toute heure, leur vie pour lui, moiennant un vil prix dargent qu'il leur fait donner par jour, sans parler encore d'une inOnUe (JHulros canailles de commis de bureaux, de contrôleurs, de maltotiers, d archers, de gardes, de greffiers, de sergeans et de recors, qui tous, comme des loups alTamés, ne cherchent qu'à dévorer la proie et naimeiit qu'à piller et à tyranniser les pauvres peuples sous le nom et l'autorité du Roi, en éxécutant rigoureusement sur eux les plus injustes ordonnances, tantôt par saisies, lanlùL par éxécutions, tantôt par contiscations de leurs biens, et

ce qui est encore plus odieux, souvent par Temprisonnement de leurs personnes et par toutes sortes de violences et de mauvais traitemens et enfin par le fouet et par les peines de galères, et quelquefois même par une mort honteuse qu'ils leur font souffrir.

Voilà, mes chers amis, voilà comme ceux qui vous gouvernent établissent avec force et puissance, sur vous et sur tous vos semblables, un détestable raistére d'iniquités. C'est à la faveur de toutes ces erreurs et de tous ces abus, dont j'ai parlé, quMIs établissent si puissamment de concert, pour vous tenir toujours captifs sous leurs tiranniques loix; vous serez misérables et malheureux, vous et vos descendans, tant que vous souffrirez la domination des princes et des rois de la terre; vous serez misérables et malheureux tant que vous suivrez les erreurs de la religion et que vous vous assujétirez à ses superstitions. Rejettez donc entièrement toutes ces vaines et superstitieuses pratiques de religions; banissez de votre esprit cette folle et aveugle croïance de ces faux mistères; n'y ajoutez aucune foi; moquez-vous de tout ce que vos prêtres intéressés vous en disent. Ils n'en croient rien eux-mêmes, au moins pour la plupart, voudriezvous en croire plus qu'ils n'en croient eux-mêmes? Mettez entièrement vos esprits et vos coeurs en repos de ce côté-là, et abolissez même entre vous tous ces vains et superstitieux olïices de prêtres et de sacrificateurs et réduisez les à vivre et à travailler comme vous. Mais ce n'est pas assez, tâchez de vous unir tous, tant que vous êtes, vous et vos semblables, pour secouer entièrement le joug de la tirannique domina-

tioo de vos princes et de vos rois; renversez partout tous ces irèoes d'injustice et d'impiétés; brisez toutes ces têtes couronnées, confondez Tor^^ueil et la superbe de tous vos tyraos et ne souffrez jamais qu*iU régnent auctoemeut sur vous.

C'est affaire aux plus sages à conduire et à gouverner les autres, c'est alTaire à eux à établir de bonnes loix et à faire des ordonnances qui tendent toujours, au moins suivant l'exigence du tems, des lieux cl des circonblances, à 1 avancement et à la conservation du Bien public. Malheur^ dit un de ces prétendus St. Prophètes^ malheur à ceux qui font des loix injustes *. Vae qui condunt leges iniquas. Mais mailieur à ceux aussi qui se soumettent lâchement à des ioix injustes; malheur aux peuples qui se soumettent lâchement a des loix injustes; malheur aux peuples qui se rendent lâclieinent esclaves des tyrans^ et qui se rendent aveuglement esclaves des erreurs et des superstitions de la religion etc. Les seules lumières de la rak^oii naiurolh? sont capables de conduire les hommes à la ))ertection de la science et de la sagesse humaine, aussi bien qua la perfection des aris; et elles sont ca[);djles de les porter non seulement à la pratique de toutes les vertus morales^ mais aussi à la pratique de toutes les plus belles et de toutes les plus généreuses actions de la vie; témoins ce qu'ont l'ail autrefois tous ces grands personnages 7 de l'antiquité, qui excelloient en toutes vertus^ et dont

• laaie 10; 1.

f Comme les Gâtons» les AicesilsOs, les Eptiminondas, les f^bius, les Flioiliis, les SdpioDS, les Begalas ete.

UD auteur dit qu'ils alloient beaucoup plus loin dans li| ?ertu que ne font jamais les plus pieux» ni les plus

bigots du siècle. Magnanimi heroes tiati melioridus amis. En eifét ce n'est point la bigoterie des religions qui perfectione les hommes dans les sciences^ ni dans les arts. Ce n'est pas elle qui lait découvrir les secrèts de la nature, ni qui inspire de grands desseins aux hommes; mais c'est Tesprit» c'est la sàgesse, cest la probité^ c'est la grandeur d'âme qui fait les grands hommes et qui leur fait entrepreadre les grandes choses; et ainsi les hommes n'ont pas besoin des bigoteries^ ni des superstitions de la religion [jour se perfectioner dans les sciences, tii dans les bonnes moeurs.

Pareillement ils n'ont pas besoin de ce prodigieux faste, ni de c(Ute pompeuse, tiére et superbe grandeur des Princes et des Rois de la terre, pour se bien gouverner. De bons magistrats sont capables de bien gouverner les peuples; ils sont capables d'établir de bonnes loix et de faire de bons régiemens. La sagesse, dit Job * se trouve dans les anciens et la prudence ne s'acquiert qu'avec beaucoup de tems. In antiquis est sapicntia et in multo tempore prudentia. Si cela est, comme il y â grand lieu de le croire, c'est donc dans les anciens sages qu'il faut chercher celte sagesse et celle [uudence qui sont si nécessaires pour bien gouverner, et ainsi ce sont des anciens remplis de sagesse et de prudence qu'il faut établir pour gouverner sagement les peuples et non pas de

« Job, 12; 12.

jeunes fols, de jeunes téméraires, de jeunes orgueilleux et superbes, ni des hommes vicieux, méchans, non plus que de jeunes enfans, leU que le hazard de la naissance les donne. C'est par la folie et la méchanceté des hommes qu*il y a tant de princes et tant (Je tyrans sur la terre. C'est un des sapées de la sainte antiquité qui Ta dit*, fropler peccaiaierrae muUi principes cjus. Il est dit par un de ces mêmes sages: Malheur à un état dont le roi n'est qu'un entant et dont les princes sont voluptueux et esQ^aves de leurs passions f : Vas Obi terra eujus rex puer est ci eu jus principes mane comedunt. Et comme il n'y a guéres d autres que des voluptueux et guéres qui ne soient esclaves de leurs passions, c*est véritablement un malheur pour les peuples de se trouver sous leur gouvernement.

Persuadez-vous donc, chers peuples, que les erreurs et les superstitions de votre religion et que la tyrannie de vos rois et de tous ceux qui vous gouvernent sous leur autorité, sont la cause funeste et détestable de tous vos maux, de toutes vos peines, de toutes vos inquiétudes et de toutes vos misères. Vous seriez plus iieurcux si vouâ étiez délivrés de ces deux insuporlables jougs, des superstitions et de la tyrannie et si vous étiez seulement gouvernés pas de bons et sages magistrats. C'est poui({uoi si vuus avez du coeur, et si vous désirez vous délivrer de vos maux, secouez entièrement le joug de ceux qui vous opriment, secouez d m commun accord le joug de la

• Ptov. S8: 8. t Eodfii 10s 16*

tyrannie et des superstitions; rejettes d'un commun

consentement tous vos prêtres, tous vos moines et tous vos tyrans, pour établir entre vous de bons» de sages et de pnidens magistrats, qui soient pour vous gouverner paisiblement, (iour vous rendrê fidèlement la justice aux uns comme 9ux autres et pour veiller soigneusement a la «onservation du bien et du repos public et auxquels vous désiriez de votre côté rendre une promte et fidèle obéishance ; votre salut est entre vos |iain$, votre délivrance ne dépendroit que de vous, si vous saviez vous entendre tous, vous avez tous les moiens et toutes les forces nécessaires pour vops mettre en liberté et pour rendre esclaves vos tyrans mêmes; car vos tyrans, si puissans et si formidables qu'ils puissent être, n'aurfnent aucune puissance sur vous sans vous-mêmes^ toute leur grandeur, toutes leurs richesses, toutes leurs forces, et toute leur puissance ne viennent que de vous. Ce sont vos enfans, vos pareus, vos alliés et vos amis qui les servent tant à la guerre que dans les emplois où ils les mettent; ils ne sauroient rien faire sans eux et sans vous. Ils se servent de vos propres forces contre vous-mêmes et pour vous réduire vous-mêmes tous, tant que vous êtes, sous leur esclavage, et ils s'en serviroient même aussi pour vous détruire tous les uns après les autres, si seulement quelqu'une de leurs villes ou quelqu'une de leurs provinces osoit entreprendre de leur résister et de secouer leur puf^. Mais ce ne seroit pas de même, si tous les peuples, si toutes les .villes et toutes les provinces s'entendoient bien, et s'ils conspiroient tous ensemble pour se délivrer du commun

esclavage où ils sont. Les tyrans seraient bientôt con^

fondus et anéantis.

Unisscz-vous donc^ peuples! si vous êtes sages; unissez-vous tous si vous avez du coeur pour vous délivrer tous de vos misères communes. Encouragezvous tous les uns les autres à une si noble, si généreuse et si importante entreprisoi Commeocez d'abord par vous communiquer becrétement vos pensées et vos désirs. Rcjuindoz parlout le plus htiMlement que faire se poura des écrits semblables à ceiui-ci par exornple^ qui fassent connottre à tout le monde la vanité dos errejirs et des superstitions de la religion, et qui reudeul pai iout odieux le gouverueuient tirauoique des princes et des rais de la terre. Secourez-vous les uns les autres dans une cause si juste et si nécessaire^ et où il s'agit de rintérèl commun do tous les peuples. Ce qui vous perd dans ces sortes de rencontres et d'occasionsolà est que vous vous détruisez les uns les autres en combattant dans ces occasions les uns contre les autres^ au lieu de combattre tous pour la même cause. Vous ne sauriez donc mieux faire dans une telle conjoncture, que de suivre tous d'un commun consentement rexemple, par exemple, de ces braves Hollandois ou de ces braves Suisses, qui secouèrent si généreusement les uns le joug insuportable de h tyrannie des Espagnols, exercée pour lors pur le duc d'Albe, et le^ autres , qui secouèrent généreusement aussi la tyrannie du cruel gouvernement de ceux^ que les ducs d'4ntriche établissoient d.iiis leur pais. Vous n'avez pas moms de raisons d^en faire autant à Tégard de vos princes et de vos rois et à Tégard de

tous ceux qui yous gouvarnent et qui vous tyrannisent sous leur nom et sous leur autorité^ puisque leur tyrannie va jusqu^à uu supréiue dégré d excès. 11 eai • dit dans un de vos prétendus saints et divins livres» que Dieu renversera de leurs trônes les princes orgueilleux^ et qu'il fera asseoir à leur place des iiouimes doux et paisibles/: Sedes ducum superborum desiruxU Deus et sedere fecU mites pro eis. Il y est dit qu'il l'era sécher les racines des nations superbes, et qu'il plantera des humbles à leur place. Radkes gentium euperborum arefeeit^ et phfUavit humiles ex ipsis yetitibus. Qui sont ces [)rinces orgueilleux et superbes^ dont parlent ces prétendus s^iuLs et divins Livres? Ce sont vos souverains» vos ducs» vos princes» vos rois, vos monarques, vos potentats etc. Renversez donc» comme ils disent» tous ces fiers et orgueilleux tirans de leur tréne» et mettez à leur place de bons et de doux, de sages et de- prudens magistrats pour vous gouverner avec douceur et vous maintenir heureusement en justice et en paix. Quelles sont ces orgueilleuses nations dont il est dit dans les mêmes livres: que Dieu fera sécher les racines? Ce ne sont autres que ces lieres et orgueilleuses noblesses qui sont parmi vous» qui vous foulent et qui vous opriment» ce ne sont autres que tous ces fiers ofBciers de vos princes et de vos rois; tous ces fiers intendans et gouverneurs des villes ou des provinces; tous ces fiers receveurs des tailles ou d'impôts ; tous ces fiers maltotiers et commis de bureaux^ et enfin tous ces

• EocUt. 10: 17, 18.

superbes prélats et ecclésiastiques, évéques, abbés,

moines, gros bénéficiers et tous ces autres riches oiessieurs, dames et demoiselles, qui ne font rien autre chose dans le monde que de se divertir et se donner toutes sortes de bon tems^ pendant qu'il faut que vous autres, pauvres peuj»les, vous vous occupiez . jour et nuit au travail, que vous portiez tout le poids du jour et de la chaleur, et que vous soies chargé de tout le fardeau de l'état. Ce sont-là, mes cbers amis, ce sont-là les vraies iiatious superbes et dont vous devriez bien faire sécher les racines, comme celles de ces plantes qui ne peuvent plus tirer le suc de la terre. Le sua qui nourit toutes ces superbes nations, sont les grandes richesses et les gros revenus qu^ils tirent tous les jours du pénible travail de vos mains; c'est de vous et c'est par votre industrie et par votre travail^ que vient l'abondance de tous les biens et de toutes les richesses de la terre. C'est ce suc abondant, qu'ils tirent de vos mains, qui les entretient, qui les nourit, les engraisse et qui les rend si forts, si puisâans, si superbes et si orgueilleux qu'ils suiil. Mais voulez-vous faire entièrement sécher leurs racines, privez-les seulement de ce suc abondant, qu'ils tirent par vos mains de vos peines et de vos travaux. Retenez vous-mêmes par vos mains toutes ces richesses et tous ces biens que vous faites si abondamment venir à la sueur de vos corps; retenez les pour vous-mêmes et pour tous vos semblables; n'en donnez rien à Luiis ces supei Les et inutiles gens fainéans qui ne font rien d'utile dans le monde, n'en donnez rien à tous ces moines et ecclésiastiques, qui

vivent inuliieuienl sur la teire; a'en donnez rien à ces fiéres et orgueilleuses noblesses qui vous méprisent et qui vous foulent. Et enfin n'en donnez rien

,à ces superbes et orgueillou\ tyrans (jui vous ruinent et vous oprimeot. Mandez même à tous vos enfans^ à tous vos parens et à tous vos amis et alliés de quitter enlièremtiiil leur service; excorninuuiez-les entièrement de votre société^ regardez-les comme vous regarderiez des excommuniés parmi vous, et par ce moïen vous lés verrez bientôt sècfioiv, coiaiiio sécheroient des herbes et des plantes dont les raciues ne succeroient plus le suc de la terre. Vous n'avez aucun besoin de toutes ces sortes de gens-là, vous vous passez facilement d'eux^ mais eux ne sauroient nullement se passer de vous. Si donc vous êtes sages^ peuples de la terre, puisque personne ne parle pour vous cl que personne ne leur dit ce qu'il laudroit leur dire^ et que je leur dirois volontiers^ vous tous, dis-je, qui n'avez point d'intelligence, aprenez enfin à coniioîlre votre propre bien, aprenez à cumioîlre votre véritable bien, et vous tous qui êtes ibis aprenez donc enfin à devenir sages *. InteUigite insipientes in populo, et stidti aliquando sapite. - t si vous êtes sages . mettez bas tuulest iiuines et toutes aniniusites particulières entre vous: tournez toute votre haine et toute votre indignation contre vos ennemis communs, contre ces orgueilleuses et superbes races de gens qui vous tirannisent, qui vous rendent si misérables et qui ravissent tous les meilleurs fruits^ de vos travaux.

* Psalm 93: S.

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