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— Je suis sûre qu’il aura appris que je suis sortie hier soir et qu’il me prépare quelque ennuyeux sermon. Ne m'abandonnez pas, monsieur le comte, et tâchez de couper court à son éloquence.
— C’est entendu. Ne sommes-nous pas alliés en tout et pour tout, vous et moi ?
Albert de Malleroy avait alors dix-neuf ans.
Sa maigreur et sa taille affaissée semblaient indiquer une mauvaise santé. Quoiqu’il eût tous les dehors d’un homme de qualité, sa toilette était extrêmement simple et ne visait à aucune des recherches d’élégance communes aux gentilshommes de ce temps. Ses vêtements, de couleur sombre, étaient du reste en harmonie avec l’expression grave , sérieuse et triste de sa
physionomie. Sur ses lèvres pâles et dans ses yeux noirs un peu enfoncés, on lisait je ne sais quel découragement , quel ennui secret qui dénotaient un caractère sombre et concentré.
Ce jeune homme , d’une nature précoce et singulièrement honnête et loyale , n’avait pu s’empêcher de se former sur le comte de Malleroy une opinion bien triste pour le cœur d’un lils. Quoiqu’il ignorât les crimes de son père, bien des choses qu’il serait trop long de rapporter ici lui avaient fait pressentir qu’il y avait dans sa famille quelque histoire qui touchait à l’honneur de ses parents et surtout à celui de son père. Cela le préoccupait et le tourmentait.
Comme nous l’avons dit plus haut, on l’avait marié à dix-sept ans, presque malgré lui, car il n’avait cédé qu’à la volonté impérieuse de M. de Malleroy. Tout en admirant la beauté radieuse d’Adèle de Varnage, Albert, naturellement jaloux et déliant, en était presque effrayé. Sa nature qui, malgré ses dehors glacés, était excessivement tendre et aimante, r.e sympathisait guère,
d’ailleurs, avec le caractère impérieux qu'on
lisait aisément sur les traits de sa future.
Les domestiques de la famille de Malleroy racontaient en outre tout bas qu’il aimait sa cousine Marie de Canisy, qui avait une quinzaine d’années à l’époque du mariage d’Albert, et dont la physionomie douce et ferme à la fois, rappelait déjà celle de la baronne, sa mère.
Quoiqu’il eût épousé Adèle avec un autre amour dans le cœur, Albert se conduisait avec sa femme de la manière la plus exemplaire. Il lui témoignait les plus grands égards, la laissait commander dans sa maison, et ne résistait à ses volontés que lorsqu’il s’agissait d’actions qui lui semblaient en désaccord avec les lois du devoir.
Timide et presque craintif dans la vie ordinaire, et, suivant une expression populaire, un peu aplati par les railleries de son père et de sa femme toujours ligués contre lui , il montrait une volonté de fer dès qu’il s’agissait de choses louchant à l’honneur.
— BigifeetH
Quoique évidemment contrarié de trouver son père auprès d’Adèle, Albert s’avança vers madame de Mallerov. Il marchait de ce pas inégal et saccadé particulier aux gens timides' qui se préparent à quelque éclat.
— Madame, dit-ii à la jeune femme, je vous prie de m’accorder un instant d’entretien.
— Quel ton solennel ! répliqua Adèle en riant. Parlez, monsieur. •
Albert hésita.
— Je désire être seul avec vous, répondit-il enfin.
— Il paraît que je suis de trop, dit le comte; il me semble pourtant que je suis un peu de la famille.
— Restez donc, monsieur le comte, dit Adèle en retenant son beau-père qui avait fait mine de s’éloigner. Je ne sais rien entre Albert et moi que vous ne puissiez entendre.
Richard s’inclina et resta.
— Soit, reprit Albert en prenant son parti.
C’est vous qui l’avez voulu, madame. Je viens
iso
LF, TESTAMENT
vous demander comment il se fait qu après vous être retirée dans votre chambre sous prétexte de fatigue, vous soyez ressortie peu de temps aptès pour ne rentrer que fort avant dans la nuit?
— Fi ! monsieur, fi ! interrompit le comte , n’avez vous point bonté d’un pareil interrogatoire?... Cela sent le robin d’une lieue.
— Veuillez me répondre, madame, dit Albert en s’adressant de nouveau à sa femme.
— Mon Dieu, répondit celle-ci payant d'audace, car elle se sentait soutenue parla présence du comte, il me serait très-facile de vous expliquer ma conduite; mais ce serait une justification, et jamais la fille du duc de Varnage ne s’y abaissera.
— Si vous ne m’aviez point fait l’honneur de m’épouser, madame, je n’aurais pas eu à m’enquérir de la conduite de mademoiselle de Varnage, mais j’ai le droit de demander compte à la comtesse de Mallerov de tout ce qui touche l’honneur de mon nom qui est devenu le sien.
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— Par saint Yves, le patron des avocats, monsieur mon fils, vous étiez né pour faire un président de chambre; vous avez une solennité dans vos réquisitoires...
— Monsieur le comte !...
— Il me semble vous voir revêtu d’une longue robe rouge et disant avec gravité : « La cour a décidé. »
— Permeltez-moi , monsieur le comte , de vous demander grâce pour vos railleries, reprit Albert qui, bien que décontenancé par le sourire moqueur de son père et de sa femme, ne renonçait point à son idée. 11 s’agit de choses graves et la plaisanterie n’est point de saison.
— Je vous fais observer à mon tour, monsieur, lui dit le comte avec hauteur, que mon âge me rend meilleur juge que vous de ce qui est convenable ou non. Vous oubliez, il me semble, que je suis le chef de la famille et que c’est moi plus que vous qui ai le droit de veiller sur notre honneur-
— Eh bien alors, mon père, exercez ce droit,
remplissez ce devoir et demandez à votre bellefille ce qu’elle a fait cette nuit.
— Elle me le racontait à l’instant même, dit M. de Malleroy, et j’ai approuvé sa conduite.
— Cela ne m’explique pas...
— Tout vous sera expliqué plus tard, reprit le comte qui voulait avoir le temps d’arranger quelque histoire; mais en ce moment, vous êtes trop animé et vous venez de montrer trop peu de confiance pour que votre femme vous réponde.
— Mon père, reprit Albert chez qui luttaient la colère et le respect, je regrette de constater que sur ce point votre manière de voir et la mienne ne se trouvent point d’accord.
— Tant pis pour vous, monsieur ; ayant vingt et un ans de plus que vous, j'ai aussi plus d’expérience.
— C’est possible, monsieur, mais cette expérience même et le monde au milieu duquel vous vivez, vous ont inspiré certaines idées de tolérance que je ne veux ni ne puis accepter.
Permis à tous ees grands seigneurs de la cour de faire bon marché de l’honneur de leur foyer et de prendre philosophiquement les désordres de leurs femmes ou même d’en profiler; mais, Dieu merci, j’ai encore dans les veines un peu du sang de notre vieille Bretagne et je resterai toujours fidèle à la noble devise de nos anciens ducs : « Plutôt mourir que se déshonorer. »
— Ce gaillard-là est en retard d’un siècle au moins, reprit le comte d’un ton moqueur, tandis que madame de Malleroy gardait un silence dédaigneux. Ventrebleu! monsieur mon fils, si une simple promenade de votre femme excite votre courroux, que feriez-vous donc si elle vous trompait comme vous le mériteriez vraiment par votre jalousie et vos méchants soupçons.
— Je la tuerais, monsieur le comte, répondit Albert d’une voix si ferme et si accentuée ; qu’Adèle se sentit froid jusque dans la moelle des os.
— Vous êtes fou, reprit le comte en riant. Si vous m’en croyez, mon fils, vous reprendrez cette
conversation un autre jour, demain si vous voulez. Aujourd’hui, nous avons, vous le savez, une réunion de famille dont vous connaissez l’importance et dont j’ai à m’entretenir avec vous. Vous plait-il que nous passions dans mon cabinet où j’ai divers papiers à vous montrer?
— Je suis à vos ordres, mon père, répondit avec abattement le pauvre Albert qui, élevé sous la main de fer du comte et continuellement traité par lui en petit garçon, finissait toujours par céder à la plus puissante de toutes les autorités, c’est-à-dire à celle qu’on a l’habitude de subir.
Il comprenait d’ailleurs qu’il n’était pas de force à lutter contre son père et* sa femme réunis, et se promettait de reprendre cette conversation quand il se trouverait seul avec madame .de Malleroy.
ii salua la jeune femme, qui ne lui répondit que par une légère inclination de tète, et s’éloigna avec son père.
— Enfin, murmura Adèle en les suivant des
yeux, voilà l’ours dompté encore une fois ; jamais il n’avait montré lès dents comme aujourd’hui. Il a dit qu’il me tuerait et je commence à croire qu’il serait capable de le faire. Je trouve quelquefois que le comte a trop peu de scrupules; mais, en vérité, il semble qu’Àlbert ait soigneusement recueilli tous ceux qui manquent à son père. Quoi qu’en dise mon père, il n’y a encore rien de tel que les gens de la cour pour comprendre la vie.
Comme elle parlait ainsi en marchant lentement dans l’allée obscure, un homme sortit tout à coup d’une touffe d’arbustes et s’approcha de la jeune femme.
— Enfin, vous voilà, murmura-t-elle en faisant un pas vers cet homme dont l’obscurité l’empêchait de distinguer les traits.
Si Raoul avait encore conservé quelques doutes au sujet de la femme qui lui avait écrit le matin pour lui donner rendez-vous, les paroles d’Adèle les auraient évidemment dissipées.
— L’heure n’est pas encore sonnée, dit-il, et
cc n’est que pour neuf heures que vous m'aviez écrit de venir.
— Comment! murmura la jeune femme élouffaut un cri de surprise et déployant le prodigieux sang-froid dont elle était douée. Mais qui êtesvous donc , monsieur , et à qui croyez-vous parler?
— Je suis Raoul de Kervarec, madame... et je sais que je parle à un ange de beauté que j’ai eu le bonheur de protéger cette nuit contre des insolents, et qui ce malin...
— Quoi !... dit la jeune femme reconnaissant enfin son défenseur, c’est vous qui avez si bravement barré le passage à tous ces insolents seigneurs?
— C’est moi, madame.
— Je \ous remercie sincèrement de votre courtoisie, monsieur. Mais comment avez-vous su que je demeurais ici ?
— Mon cœur avait deviné que le billet que j’ai reçu ce matin venait de vous. Aussi quand, en suivant votre carrosse cette après-midi, j’ai
reconnu l’hôtel si bien indiqué dans votre lettre, j'ai senti que j’allais vous revoir, et mon cœur a battu d’ivresse et de bonheur.
— Que veut dire cela?... se demanda la comtesse; une lettre, un rendez-vous ici... Tâchons de savoir ce que cela signifie.
Spirituelle et rusée comme elle l’était, Adèle n’eut pas de peine cà faire parler le pauvre Raoul. Naturellement naïf et confiant, il avait d'ailleurs en ce moment sur les yeux le plus épais de tous les bandeaux, celui de l’amour.
— Qui a pu vous faire penser que celte lettre était de moi? murmura-t-elle en minaudant eçmine une femme qui prend plaisir à retarder un doux aveu.
— Un pressentiment, sans doute. Quelle autre personne que vous pouvait m’écrire, d’ailleurs, puisque je ne connais âme qui vive à Paris, où je viens seulement d’arriver?
— Ali ! vraiment... Et vous venez de bien
loin ?
• — Mais oui, de l’Allemagne, de Hollande,
des Grandes- Indes, dit Raoul cédant à la petite vanité de montrer qu'il avait fait de grands voyages.
— Quel voyageur ! C’est un bien l>eau pays que l’Inde, n'est-ce pas?
— Oh ! oui, madame.
— Vous y êtes resté longtemps ?
— Il y a un an, je n’avais encore vu d’autre pays que celui-là.
— Vous êtes donc né dans l’Inde?
— Hélas ! j’ignore où je suis né.
— Vraiment! reprit Adèle qui dissimula par un sourire de fausse compassion la satisfaction que lui causait cette réponse. Reprenant la conversation sur un ton plus affectuéux, elle dit à Raoul, en fixant sur lui ses prunelles ardentes :
— J’espère que vous avez brûlé cette lettre...
— Brûlé le papier que vos mains avaient touché ! répondit Raoul avec élan ; oh ! non ; j’ai gardé précieusement cette chère lettre qui ne me quittera jamais.
— Quelle imprudence ! dit vivement Adèle.
Si elle venait à tomber entre les plains d’un étranger, si on venait jamais à savoir... Je vous en supplie, Raoul, dites— moi où vous l’avez laissée?
Raoul sourit et posa la main sur sa poitrine en disant :
— Elle est là !
— .Raoul, mon ami, reprit-elle en l'enlaçant de ses bras, rendez-moi cette lettre, au nom de mon repos, de l’affection qnc je vous porte !
— Eh bien ! répondit Raoul avec un peu d’embarras, je vous la remettrai demain.
— Raoul, dit-elle sévèrement, un gentilhomme ne doit jamais mentir... Vous médisiez tout à l’heure que vous aviez le billet sur vous.
— Et j’ai dit la vérité, répliqua le jeune homme dont le visage se colora légèrement, et sans se rendre compte de l’imprudence qu’il commettait, il lira de sa poitrine un petit sachet de soie pendu à son col par des cordons, et qui renfermait différents papiers.
Comme il cherchait dans le sachet la lettre que lui réclamait madame de Malleroy, on entendit dans une allée voisine le pas d’une personne qui s’approchait.
D’un geste rapide, la jeune femme étendit la main vers le sachet qu’elle arracha des mains de Raoul, en lui disant avec un accent plein do terreur :
— C’est mon mari !... Cachez- vous dans ce bosquet... vite, vite, mon ami... dans une heure je reviendrai.
Raoul se glissa lestement au milieu des arbustes.
Quant à madame de Malleroy, comprenant que le frôlement de ses jupes de soie la trahirait si elle cherchait à fuir , elle resta bravement dans l’allée où elle feignit de se promener.
Elle avait à peine fait dix pas que son mari était auprès d’elle.
— Qu’est devenue la personne avec qui vous causiez, madame? demanda-t-il d’une voix qui tremblait de colère.
* — Je ne vous comprends pas, monsieur !
— Il y avait un homme avec vous tout à l 'heure.
Elle haussa dédaigneusement les épaules et ne répondit pas.
— J’ai parfaitement distingué le son de vos deux voix, reprit-il avec énergie. Ainsi, madame, il est inutile d’affecter cette indifférence dédaigneuse.
— Monsieur le comte, lui dit-elle avec le plus grand calme, je rentre à l’hôtel. Quand vous aurez repris votre sang-froid, pour ne pas dire
votre bon sens, vous viendrez m’y retrouver,
et c’est moi qui, à mon tour, vous demanderai compte de vos soupçons injurieux.
Tels étaient le calme et l’insouciance de celle femme audacieuse, que, quoique certain d’avoir
entendu deux voix, le pauvre Albert hésita un
instant. Mais la réflexion lui rendit toute sa colère.
Durant quelques minutes, il chercha autour de lui et plongea son épée dans les massifs les plus voisins.
LIS TESTAMENT
Comprenant que dans une pareille obscuritéil ne pourrait jamais réussir tout seul à retrouver l’inconnu, il appela ses domestiques.
— Un malfaiteur s’est glissé dans le jardin , leur dit-il; prenez des armes, des flambeaux, et cherchez de tous côtés.
Cinq minutes après, une vingtaine de domestiques, portant d’une main une lumière et de l’autre une arme quelconque, fouillaient chaque massif du jardin.
Comme ils avaient pris la précaution de commencer à partir des murs du parc, en rabattant vers l’hôtel, Raoul se trouva bientôt acculé cou- Ire le bâtiment.
Il avisa tout près de lui une petite porte enfoncée dans le mur et à demi cachée par les branches d’un arbre fruitier. Il se blottit dans
l’enfoncement de cette porte et y resta immo-
bile.
Les torches avançaient toujours, et Raoul entendait déjà les paroles que prononçaient quelques-uns des valets. Il mil la main sur la garde
DK LA COMTESSE
de son épée,etallendit que son deslin se décidât.
— Je suis sur qu’il est tout près de nous, dit un laquais qui n’était plus qu’à deux pas de Raoul. Je viens d’entendre craquer des branche.à l’ instant même, droit devant nous.
Au moment où Raoul, se croyant perdu, se „ demandait s’il ne ferait pas mieux de charger l’épée haute et de profiler de la surprise de ses adversaires pour essayer de passer au milieu d’eux, il sentit tout à coup la porte contre laquelle il s’appuyait céder sous le poids de son corps. Il fit un brusque mouvement pour reprendre son équilibre etpour se mettre en garde contre un nouveau danger.
— Silence ! murmura une voix de femme.
Entrez vite!
Il obéit avec un empressement facile à comprendre et se laissa tirer en dedans par la main qui avait saisi la sienne.
Sa première pensée fut que cette femme était sa belle inconnue; mais comme la voix n’était pas la même, il pensa que c’était peut-être une amie ou plutôt une camériste dévouée.
Pendant deux ou trois minutes, sa conductrice et lui suivirent un long corridor ; ils s’arrêtèrent enfin devant une porte, et Raoul se trouva dans un appariement fort bas d’étage cl faiblement éclaité.
Il jeta alors un rapide regard sur sa mystérieuse interlocutrice. Elle avait là tète envelop-
pée d’un long voile noir qui lui cachait entièrement le visage.
Celle-ci, de son côté, se retourna cl examina quelques instants Raoul en silence.
— Gilbert avait raison, murmura-t-elle, c’est le portrait vivant de son pauvre père... Quelle imprudence vous avez commise, ajouta-t-elle en
élevant la voix ; ne vous avais-je pas écrit de ne venir qu’à neuf heures?
— Comment ! c’est vous qui m’avez écrit, madame? fit Raoul qui, malgré les apparences, crut un instant que c’était sa belle inconnue qu’il avait devant les yeux.
— Certainement, c’est moi, reprit la femme voilée qui alla fermer la porte en dedans et ôta en même temps son long voile.
Raoul s’empressa de la regarder. C’était une femme d’une quarantaine d’années, dont la figure douce et triste révélait de cruels chagrins et une grande bonté.
Surpris de ce que celle femme venait de lui dire au sujet de la lettre, et de l’intérêt affectueux avec lequel elle l’examinait, Raoul n’osait la questionner de peur de trahir le secret de son entretien avec Adèle. Avec l’aveugle impatience qui oublie tout et brave tout, il songeait déjà au nouveau rendez-vous que lui avait donné la jeune femme.
Voyons, reprit l’inconnue en lui montrant
un fauteuil, asseyez-vous et causons. Pourquoi d’abord êtes-vous venu si tôt?... Qui donc vous a ouvert la petite porte du jardin, Gilbert ne devant s’y trouver qu’à neuf heures?
— J'ai escaladé le mur.
— Quelle imprudence, mon Dieu! Mais vous n’avez donc pas lu la lettre qu’un vieux domestique vous a remise ce matin à votre hôtellerie?
— Pardonnez-moi, madame, mais l'impatience...
Et Raoul, inquiet et embarrassé, se demandait quelle pouvait être l’autre lettre à laquelle avait fait allusion sa belle inconnuedu bal d ePaphox.
— Pourquoi vous poursuivait-on? reprit l’interlocutrice de Raoul, qui n’était autre que la baronne de Canisy.
— On m’a pris pour un malfaiteur, pour un voleur probablement.
— Heureusement que dans l’obscurité on n'aura pu vous voir. Votre ressemblance avec votre père vous aurait trahi, et même dans mon appartement vous n’eussiez plus été en sûreté.
DR LA COMTESSE
— Vous avez donc connu mon père, madame Y demanda Raoul avec vivacité.
— Oui, mon ami, oui... c’était un brave cl noble cœur, qui a cruellement souffert et dont ce soir même vous allez apprendre l’histoire tout entière.
— Ce soir Y
— Dans une heure peut-être. Pardonnez-moi de raviver en vous de tristes souvenirs, mais pouvez-vous me donner quelques détails sur sa mort. Ce n’est pas un sentiment de curiosité qui me guide, croyez-le bien ; j'aimais votre père... comme un frère... et c’est surtout dans votre intérêt que je tiens à connaître les détails de sa mort.
Après un court moment d’hésitation, Raoul, vaincu et rassuré par l’expression suppliante de cette physionomie si noble et si affectueuse, répéta à madame de Cauisy ce que lui-même avait entendu raconter par le chevalier de Kervarec.
l)e grosses larmes roulèrent sur les joues pâles de Camille.
ns
— Mon bon et noble Thierry ! murmura-t-elle en joignant les mains avec désespoir. Oh ! si ses ennemis triomphaient et si ses meurtriers n’étaient pas punis, ce serait à douter de la justice du ciel.
— Que Dieu mette seulement les assassins à la portée de mon bras! murmura le jeune homme.
— Oh ! non, reprit Camille, non, car ils vous tueraient aussi... Écoutez-moi, Raoul, je vais vous raconter une lugubre et sanglante histoire; c’est celle de votre famille... de la nôtre, veuxje dire...
Au même instant on gratta à la porte, doucement, mais avec une sorte de vivacité inquiète.
— Ouvrez vite, mère, c’est moi, dit une douce voix.
Madame de Canisv courut à la porte et l’ouvrit.
line jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, d’une ravissante figure, entra dans l’apparte-
mont. Ello avait de beaux cheveux noirs, fins et soyeux, des yeux noirs aussi, mais d’un noir de velours qui avait des reflets d’une suavité infinie, adoucis encore par le voile soyeux de longs cils un peu recourbés. La bouche était petite, les lèvres rosées ne devaient être qu’effleurées par le sourire que quelque triste pensée empêchait sans doute de s'y arrêter. Elle était très-mince et un peu pâle. *
— Qu’y a-t-il, mon enfant? lui demanda madame de Canisy.
— Tout à l’heure on cherchait un homme dans le jardin, et on croyait qu’il avait réussi à s’échapper. Mon oncle Richard, qui sort à l’instant de chez ma cousine Adèle, a dit qu’il se doutait où était passé cet homme. En allant prendre scs pistolets et son épée, il a dit à son valet de chambre de courir chercher Martial et Pacômc, de les armer aussi et de les mettre on faction à chaque porte de ton appartement, en attendant qu’il arrive lui-mème. Je suis accourue bien vite te prévenir.
— Merci, chère enfant; maintenant tache de regagner promptement ta chambre, afin que ton oncle ne se doute pas que je suis prévenue.
Marie tendit son front au baiser de sa mère et s’éloigna en courant sur la pointe du pied.
— Monsieur, dit la baronne en revenant à Raoul, un nouveau danger vous menace; votre plus redoutable ennemi se doute que vous êtes ici, et il va venir vous y chercher.
— Eh bien ! qu’il vienne! s’écria Raoul en mettant fièrement la main sur la garde de son épée. Aussi bien, je suis las de me cacher ainsi.
— 11 faut encore le faire, cependant, repritelle avec vivacité. Je vous en conjure au nom de votre père ! Plus tard, vous retrouverez vos ennemis; mais aujourd’hui ne vous laissez pas égorger au moment où votre avenir va se décider. Entrez là bien vite !
Elle ouvrit une porte et le poussa dans un cabinet de toilette attenant à sa chambre ; là elle tira un bouton caché dans la boiserie : une porte secrète s’ouvrit tout à coup et démasqua l’entrée,
lit
d’un peli t cabinet, large de quatre ou cinq pieds tout au plus et pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Une lucarne y laissait seule pénétrer un peu d’air et de lumière. Ces sortes de cachettes étaient fort communes alors dans les châteaux et même dans beaucoup de maisons bourgeoises.
Cédant à l’impulsion de Camille, le jeune homme entra dans le réduit peu séduisant dont madame de Canisy referma aussitôt la porte lourde et massive, mais si bien ajustée qu’il était impossible à tout autre qu’aux initiés de la découvrir.
En rentrant dans sa chambre, madame de Canisy entendit frapper avec violence à la porte de la pièce qui servait d’antichambre. Il est probable qu’on avait déjà frappé plusieurs fois et qu’on s’impatientait de son retard à répondre.
. Elle ouvrit. Le comte Richard de Malleroy entra brusquement et jeta un regard inquisiteur autour de lui.
— Vous avez été bien longtemps à vous décider, Camille, dit-il avec humeur.
— Je ne suppose pas que je sois forcée d'ouvrir à votre premier appel, répondit la baronne qui savait que, comme toutes les natures lâches et cruelles, Richard ne témoignait aucun' égard à la faiblesse et à la soumission.
— Qu’est devenu le jeune homme que vous avez reçu ici ?
Elle haussa les épaules.
— Je suis certain de ce que je dis.
— Cherchez-le alors.
— Vous savez bien de qui je veux parler, dit Richard après avoir ouvert la porte qui séparait la chambre de Camille de la troisième pièce.
— Nullement.
— C’est l’homme à qui vous avez écrit ce matin pour lui donner rendez-vous pour ce soir à la petite porte du jardin.
— Commenta-t-il pu savoir cela ? se demanda madame de Canisy profondément surprise.
— Vous êtes étonnée de me voir si bien in-
struit, n'est-ce pas?... Il parait que vous aviez quelque communication à lui faire et certains papiers à lui remettre. En ma qualité de chef de la famille, je vous prie de m’apprendre ce que vous vouliez dire à ce jeune homme et de me remettre les papiers que vous lui destiniez.
Madame de Canisy connaissait trop bien le caractère de son frère pour s’en rapporter aveuglément à ce qu’il lui disait, et d’ailleurs elle 4 n’aurait eu garde de lui avouer ce qu’il demandait. Elle soutint qu’il était dans l’erreur, et ajouta qu’au surplus elle n’avait pas de compte à rendre de ses actions.
— Toutes ces dénégations sont inutiles, reprit M. de Malleroy. Si ce jeune homme n’est pas ici, peu importe; je sais où on me le retrouvera dans quelques minutes, et si sa présence est par trop gênante, je sais aussi comment me débarrasser de lui pour jamais.
— Je vous reconnais là, dit-elle avec mépris.
— Quant aux papiers, reprit Richard impassible, je n’ignore pas non plus qu’à son lit de
Ul
mort notre mère vous en à remis plusieurs fort importants. Pour ne pas aller contre sa volonté, je vous les ai laissés; mais maintenant que je vous vois disposée à les livrer au premier venu, j’exige que vous me les donniez à l’instant.
— Jamais ! répondit-elle avec énergie.
— Camille !
— Ah ! vous pouvez me tuer, Kiehard, mais je vous connaissais trop bien pour ne pas avoir pris mes précautions contre quelque crime de • votre part, et ma- mort ne vous rendrait point les papiers que vous demandez.
— Vous êtes bien décidée? dit Kiehard avec un sourire froid et méchant.
— Vous devriez savoir par expérience qu’aucun pouvoir au monde ne saurait me faire manquer à un devoir sacré-
— Très-bien. Puisque vous placez vos rêveries de femme au-dessus de l’intérêt de votre famille, vous trouverez bon que moi, le chef de cette famille, j’agisse tout différemment. Je vous annonce en conséquence qu’en ma qua-
lité de tuteur de votre fille Marie, je viens de promettre sa main à notre cousin le comte de Novère.
— Ce mariage ne se fera pas! s’écria Camille avec énergie.
— Il se fera.
— Je m’y opposerai.
— H se fera malgré vous.
— Jamais Marie n’épousera ce misérable. Je révélerai plutôt les honteux motifs qui vous obligent à désintéresser le complice de vos crimes, en lui vendant ma pauvre enfant.
— Vous oseriez dénoncer à la justice voire père, votre frère et voire époux !
Il s’interrompit en entendant frapper à la porte deux ou trois coups précipités.
Camille courut ouvrir.
— Pour monsieur le comte, dit un des laquais de la maison eu remettant un petit billet à M. do Mallerov qui avait suivi de près madame de Canisy.
Kichard parcourut d’un coup d'œil cette lettre,
HU
qui ne contenait que deux lignes écrites au crayon et lit un geste de triomphe.
— Camille, dit-il en se tournant vers sa sœur qui pressentait quelque mauvaise nouvelle, faites bien attention à ce que je vais vous dire. Quoique maintenant je n’aie plus rien à redouter de votre protégé, je tiens à ce que dans l’assemblée solennelle qui va avoir lieu tout à l’heure vous ne me fassiez point d’opposition. Vous me comprenez. Si vous étiez assez imprudente pour me désobéir en quoi. que ce soit et pour vous ranger du côté de nos ennemis, je vous jure que demain M. de Novère épousera votre fille. Sur ce, adieu.
Et il sortit rapidement.
. — Le misérable! murmura la pauvre femme en se couvrant la figure de ses deux mains... ma petite Marie, si bonne, si belle, si douce, vendue à ce monstre de Novère... comme moimême, hélas!... Oh! mon Dieu, mon Dieu!
donnez-moi la force et le courage de résister à tous ces coups et d’accomplir mon devoir jusqu'au bout.
Tout en parlant, elle était rentrée dans le cabinet de toilette et avait ouvert la porte secrète par laquelle Raoul était entré dans sa cachette.
La cachette était vide, le jeune homme avait disparu.
A l'âge de Raoul, quelque raisonnable qu’on soit, on ne peut guère résister à son impatience. En ce moment, le pauvre garçon se trouvait dans une cruelle incertitude.
Il lui était impossible de douter du sincère intérêt que lui portait madame de Canisy, dont il ignorait toujours le nom, et de la véracité de ses paroles. Les détails qu’elle venait d’ailleurs de lui donner au sujet de la lettre, prouvaient évidemment que c’était elle qui l’avait écrite.
Mais alors de quelle lettre parlait donc la belle
jeune femme à qui Raoul avait d’abord attribué le rendez-vous? Si elle lui avait véritablement écrit, comment n’avait-il pas reçu son billet? Si elle ne lui avait pas écrit, pourquoi s’étaitelle laissé attribuer cette lettre et le rendez-vous? Était-ce avec intention qu’elle s’était emparée des papiers importants contenus dans le sachet qu’elle lui avait arraché par surprise?
De deux choses l’une : ou cette femme l’aimait ou elle se jouait de lui d’une façon indigne.
En dépit des apparences, le cœur de Raoul penchait pour l’amour.
A la lin, ne pouvant résister davantage à cette poignante incertitude, Raoul prit le parti de retourner au jardin. Le temps s’était écoulé si lentement pour lui, qu’il lui semblait d’ailleurs que le délai d’une heure lixé par Adèle était passé depuis longtemps.
— Elle m'attend, sé disait-il, cl si, ne me
DF. LA COMTESSE
où il était enfermé et regarda au-dessous de lui. Il faisait trop sombre pour qu’il put voir le sol, mais il se convainquit que la lucarne donnait sur le javdin. C’était le point le plus important.
Après bien des efforts, il réussit à passer par cette ouverture fort étroite. De l’autre côté, il rencontra des branches d’arbre et se suspendit à l’une d’elles qui se courba sous son poids comme si elle allait casser. Sentant quelque chose de résistant sous ses pieds, Raoul lâcha la branche. Ce qu’il avait sous les pieds n’était, autre chose qu’un arbuste qui était trop faible pour le soutenir, mais qui amortit sa chute.
Il se releva lestement et prêta l’oreille pour s’assurer qu’aucun bruit ne trahissait la présence d’un ennemi.
Puis, marchant avec précaution et retenant son haleine pour mieux écouler, il se dirigea vers le fond du jardin.
Comme il arrivait à quelque distance des murs du parc, il lui sembla entendre le murmure de plusieurs voix parlant- très-bas.
Redoublant de précaution, il marcha dans cette direction.
Bientôt il reconnut la voix de la prétendue grisette. Elle causait avec un individu dont cette fois encore Raoul ne put distinguer les ' traits à cause de l’obscurité.
— Le jeune homme sera ici dans un quart d’heure, disait Adèle, postez vos hommes en conséquence. Au moment où je dirai tout haut:
« Le moment approche, » glissez-vous autour de lui, et quand j’ajouterai : « Il est temps d’en finir, » jetez-vous à la fois sur lui. Rappelezvous qu’il est jeune, vigoureux et brave, et qu’il se défendra comme un lion. Aussi prenez vos mesures en conséquence et Lâchez que ce soit fait promptement et avec le moins de bruit pos- > sible.
— Madame la comtesse peut compter sur mon zèle, répondit l’homme en s’inclinant.
Malheureusement pour Raoul, il était encore trop éloigné de madame de Malleroy pour avoir pu saisir toutes ses paroles; il en entendit assez
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cependant pour deviner le sens des ordres qu’elle donnait.
Dès que le pas de l’émissaire de madame de Mallerov eut cessé de résonner «ur le sable de l’allée, Raoul, pâle et les sourcils contractés par la colère, s’approcha de la jeune femme.
Au moment où il n’en était plus qu’à deux pas, une forme humaine sortit du milieu des arbres, du côté du mur.
— Pardonnez-moi mon retard, chère amie, dit le nouveau venu en courant à la comtesse, mais j’étais auprès de Sa Majesté.
— Ou bien auprès de madame la duchesse deVilleroy, répondit Adèle.
— Je vous jure que non.
— Je sais que les serments ne vous coûtent rien, reprit la jeune femme; mais aujourd’hui je n’ai point le temps de vous quereller comme vous le méritez. Il faut que vous vous retiriez bien vite.
— Quoi ! j’arrive ?! peine et déjà vous quitter ! répondit le gentilhomme qui n’était autre que le
beau Gucrchy, l'un des favoris de Louis XV et l’adorateur heureux de madame de Malleroy.
— Il le faut, mon ami. Parlez, je vous en conjure. Il y va de notre vie à tous deux.
— Que se passe-t-il donc, chère comtesse ?
demanda fort tranquillement M. de Guerchy.
— Il se passe que mon mari a des soupçons, qu’il a surpris ce soir dans le jardin un homme qu’il a pris pour un rival, et qu’il l’aurait tué si l’autre n’avait fui par-dessus le mur. Il se passe que depuis ce moment le vicomte me suit comme mon ombre et qu’avant cinq minutes il sera ici bien certainement avec ses estafiers.
— Oh ! ce pauvre vicomte. Vous ne pourrez donc jamais le former, dit Guerchy qui avait pris les mains d’Adèle et les couvrait de baisers. Savez-vous qu’il a la mine farouche d’un ministre huguenot?
— Comment pouvez-vous plaisanter quand vous voyez que je meurs d’inquiétude?
— Ou d’impatience, murmura Guerchy qui était assez peu crédule.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire, chère amie, que le plus clair dans tout ceci, c’est que je vous gêne, et qu'en pareil cas un honnête homme n’a qu’une chose à faire, se retirer.
— Oh ! (jue vous êtes injuste ! Si vous pouviez savoir.... Écoutez.... on vient.... Au nom du ciel, partez. Demain je vous écrirai pour vous dire où nous pourrons nous revoir. Aimez-moi bien, méchant jaloux.... ingrat!...
— A demain, chère amie, dit Guerchv en la serrant sur son cœur.
Furieux d’avoir été joué par la comtesse, et surtout exaspéré parles baisers qu’il avait entendus, Raoul, dans sa fureur jalouse, se précipita popr barrer le passage au gentilhomme inconnu.
Quelque diligence qu’il fit, M. de Guerchy était déjà arrivé au faite du mur lorsqu’il l'atteignit. 11 le saisit par les jambes en lui criant de s’arrêter ; mais Guerchy, dont la bravoure était connue, ne jugea point à propos d’obéir à un
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inconnu qu’il prit pour quelqu’un de la maison du comte de Malleroy. II dégagea ses jambes par une brusque secousse qui lit tomber M. de Kervarec. Puis, se laissant glisser de l’autre cùté du mur, il courut rejoindre le valet qui l’attendait à quelques pas avec deux chevaux.
Comme Raoul se relevait dans un état de fureur plus facile à comprendre qu’à décrire, en cherchant à se dépêtrer du massif d’arbustes au milieu duquel il avait roulé, il aperçut madame de Mallerov qui se penchait vers lui.
Ignorant qu’il était déjà depuis quelque temps dans le jardin, et croyant qu’il venait seulement d’escalader le mur, elle l’accueillit avec son plus aimable sourire. Toute son inquiétude était de savoir ce qui venait de se passer entre lui et M. de Guercby.
— Imprudent, lui dit-elle à demi-voix, vouicz-vous donc me perdre! A qui en aviezvous ?
— Je voulais retenir votre amant, madame, répondit Raoul d’une voix frémissante, et le for-
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cor à croiser le fer avec moi; mais il a fui comme un lâche.
— Qu’osez-vous prétendre, monsieur ! s’écria la jeune femme, en jouant l’indignation. Est-ce ainsi que vous me récompensez de mon indulgence, et que vous insultez déjà la femme à qui vous juriez tout à l’heure un amour si respectueux.
— Oh! de grâce, madame, ne prolongez pas plus longtemps votre odieuse comédie, répondit Raoul, .l’étais là, caché tout près de vous, et j’ai entendu votre conversation avec ce gentilhomme.
— Vous vous êtes mépris.
— Non, madame, non. Oh! tenez, ce que vous avez fait est bien mal. Moi qui vous aimais tant et qui aurais donné ma vie avec bonheur pour un de vos sourires ! Pourquoi m’avoir laissé espérer?...
Tout entier à la douleur que lui causait la cruelle déception de ce premier amour, Raoul avait oublié jusqu’aux papiers si importants
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qu’il devait redemander à madame de Malleroy.
En ce moment, la cloche du couvent sonna deux coups. C’était la demie de huit heures.
Adèle songea qu’elle n’avait plus qu’un quart d’heure pour se préparer à l'assemblée solennelle qui devait avoir lieu à neuf heures.
— Le moment approche où vous me rendrez justice et où vous regretterez de m’avoir si facilement soupçonnée, dit-elle en élevant la voix.
— Dieu le veuille ! répondit tristement Raoul ; mais je ne l’espère pas.
— En attendant, il faut nous séparer.
— Permetlez-moi auparavant, madame, de vous réclamer les papiers enfermés dans le sachet que vous m’avez pris il y a une heure.
— Il est temps d’en finir, interrompit-elle à voix haute en se reculant vivement dans une allée latérale.
Au même instant, cinq ou six^ hommes se jetèrent sur Raoul, ils lui enveloppèrent la tèie d’une épaisse couverture qui paralysa complé-
tement ses mouvements et le mit dans l’impossibilité de dégainer.
En un clin d’œil, il fut garrotté, bâillonné et ficelé dans la couverture comme un enfant dans un maillot. -
— Que faut-il en faire maintenant? demanda à madame de Malleroy le chef de ces assaillants, le même que nous avons vu parler tout à l’heure à la jeune femme.
— Foi tez-le dans le caveau grillé, réponditelle.
— Celui qui se trouve le plus près du couvent?
— Oui; mettez-lui un peu de paille et tâchez qu’il soit le moins mal possible.
— Faudra-t-il lui ôter le bâillon?
— Non... Vous le laisserez seul, répondit la jeune femme qui craignait que Raoul ne parlât du rendez-vous qu’il avait surpris. Vous l’enfermerez soigneusement et vous viendrez m’apporter la clef. Vous congédierez «ensuite vos hommes. Voici pour vous et pour eux.
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— Je vous remercie, madame la comtesse, dit le drôle en empochant l’argent qu’elle lui tendait; mais M. le comte de Malleroy m’avait ordonné de garder mes hommes à l’hôtel, parce qu’il en aura peut-être besoin, lui aussi.
— M. le comte a raison. Seulement il faut avoir soin de les enfermer dans la salle basse, et de ne les laisser communiquer avec personne.
Elle jeta un dernier regard sur Raoul cl s’éloigna en étouffant un soupir.
Cette femme, au cœur desséché par l’orgueil et l’ambition, ainsi que par les odieux conseils de son beau-père, ne pouvait se défendre d’un certain intérêt pour le fier et loyal jeune homme, dont elle trahissait si indignement la confiance et l’amour.
Les estafiers, qui n’avaient pas les mêmes motifs pour s’attendrir, prirent Raoul l’un par les épaules, l’autre par les jambes, et l’emportèrent jusqu’à la maison. Leur chef, qui connaissait parfaitement les êtres (car à cette épo-
que beaucoup de grands seigneurs avaient à leur solde particulière quelques-uns de ces bravi), leur fit traverser un long corridor sombre et voûté.
A l’extrémité se trouvait un petite porte basse en bois épais renforcé de larges bandes de fer que maintenaient d’énormes clous à tête ronde.
Le chef, qui répondait au nom de Vincent Cournier, le même que nous avons déjà vu figurer à l’incendie de la maison du Signal à Saint-Martel, ouvrit la porte avec une clef que lui avait donnée madame de Malleroy.
On déposa Raoul sur le sol, tandis qu’un des hommes allait chercher une botte de paille à l’écurie.
Vincent renvoya ses acolytes. Resté seul avec Raoul, il le débarrassa de la couverture et d’une partie des liens qu’il avait autour du corps. Il relâcha un peu les cordes qui liaient ses bras et ses jambes et donna aussi un peu de jeu au bâillon afin que Raoul put au moins respirer librement. Il mit à sa disposition une cruche
d’eau et une sorte d’éeuelle contenant une miche de pain et un morceau (Je viande froide.
Cela fait, Vincent Colirnier jeta un regard inquisiteur autour de lui.
Ainsi que la cachette dans laquelle Raoul avait déjà été introduit par madame de Canisy, ce caveau était fort étroit et pratiqué aussi dans l’épaisseur du mur.
Au dedans, le jour venaitd'une petite lucarne, d’un diamètre de huit à dix pouces tout au plus, que rendaient plus obscure et plus infranchissable encore, quatre barres de fer placées en
croix.
Aucune autre ouverture et point de cheminée.
Satisfait de cet examen et certain désormais que toute évasion de son prisonnier était impossible, Cournier alla donner un coup d’œil à ses hommes qui buvaient dans une pièce voisine, et revint ensuite s’installer en travers de la porte.
DK LA COMTESSK
— Maintenant, murmura-t-il , du diable si mon homme peut soi tir sans que je le voie.
Comme nous l’avons dit la première fois que nous avons parlé de son auguste personne , maître Baptiste Périnon, l’Imtelier du Cheval Blanc , n’était point la bravoure personnifiée. En revanche, il avait une qualité très-grande, c’était un fond d’honnêteté qui ne lui permettait pas de manquer à ce qu’il regardait comme un devoir.
Lorsque les estafiers envoyés par M. de Maurepas, après l’interrogatoire inutile du chevalier, se présentèrent à l’hôtellerie du ClievalBIanc pour emmener Raoul, Jlohie et Périnon, on juge des transes et du désespoir de ce dernier. Il criait et s’arrachait les cheveux.
— Mais taisez-vous ! lui disaient en vain les archers déguisés à qui l’on avait recommandé de faire le moins de bruit possible.
— Criez si vous voulez, mais n’arrachez point vos cheveux, ajoutait Jobic, car ils ne repousseront plus.
— Que la fièvre quarte vous étouffe, vous et votre maître ! grommela Périnon. Vous aviez 'bien besoin de venir apporter le trouble dans ma pauvre hôtellerie.
— Peuh ! murmura Jobie qui, dans son dévouement aveugle à ses maîtres, trouvait fort mauvais que tout le monde ne fût point comme lui, peuh ! on vous payera la casse.
— Et mon cou, si je suis pendu, me le payerat-on aussi?
— Tout d’même... si vous voulez venir en personne chercher l’argent , dit Jobie qui gouaillait à froid comme la plupart des paysans bretons et mettait de l’amour-propre à ne point paraître effrayé.
Outre Jobie et Périnon, il restait à mettre la
DR LA COMTRSSK
main sur Raoul do Kervarec. Mais ce dernier était introuvable. Ce fut inutilement qu’on bouleversa rhôtcllerie.
Un seul homme aurait pu donner des renseignements sur la disparition du jeune homme :
c’était l’agent, la mouche, comme on disait alors, qui l’avait vu sauter par la fenêtre; mais, en homme avisé, il s’en garda bien, car il n’y aurait gagné que des reproches.
Faute de mieux, on emmena Jobie et Périnon qu’on conduisit chez M. de Maurepas.
Périnon subit le premier feu. Malgré sa terreur ou peut-être à cause de cette terreur même, il fut impossible d’en rien tirer. Entendant à peine les questions qu’on lui adressait, il y répondait tout de travers et reprenait aussitôt avec volubilité celte phrase qui revenait comme un refrain.
— Je suis un fidèle seVvileur du roi et de Votre Excellence, mon bon seigneur, et jamais hôtelier delà ville de Paris n’a...
Les interruptions de M. de Maurepas n’ayant
LF, TESTAMENT
jamais permis au pauvre Péri non tle pousser plus loin son petit discours, nous ne savons ce qu’il aurait ajouté.
Avec toute sa bêtise et sa frayeur ridicule, Périnon trouva moyen de ne dire autre chose que ceci :
— A son lit de mort, mon père m’a montré une moitié de chiffre en me disant qu’en 1744 il viendrait quelqu’un m’apporter l’autre moitié et que je devais me mettre aux ordres de cette personne. Le chevalier de Kervarec m’a bien montré ce chiffre, mais il ne m’a rien recommandé, de sorte que je n’en sais point davantage.
Sauf l'excursion qu’il avait faite dans la nuit pour prévenir le vieux Gilbert, on voit que Périnon ne s’écartait pas beaucoqp de la vérité.
M. de Maurepas le comprit et passa à l’interrogatoire de Jobie.
Celui-ci commença par répondre en bas-bre" ton qu’il no comprenait pas le français. Comme
il y avait à celle époque un bon tiers de la Bretagne où cette dernière langue était inconnue aux paysans, la chose aurait pu passer si un des agents chargés d’amener les deux prisonniers n’avait constaté qu’à l’hôtel Jobie parlait français.
— Tu entends, drôle? dit M. de Maurepas d’un ton menaçant. Pourquoi m'as-tu donc répondu que tu ne parlais pas le français?
— Dame ! monseigneur , mon français est encore assez bon pour des domestiques, mais non pour parler à Votre Révérence.
— Coquin ! reprit Maurepas en réprimant un sourire , lâche de me répondre catégoriquement.
Jobie se gratta l’oreille.
— Depuis combien de temps es-tu au service de tes maîtres? demanda le ministre.
— Depuis six ans, trois mois et huit jours, monseigneur.
— Le jeune homme est-il bien le neveu du chevalier ?
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— Oui, monseigneur.
— Si tu mens, je (e ferai pourrir en prison,
— Dame, monseigneur, quand il y a tant de maris qui ne sont point sûrs que leurs enfants soient bien à eux, comment voulez-vous qu’on puisse garantir...
— Tais-toi. Qu’est devenu le jeune homme?
— Je l’ignore, monseigneur.
• — Ton maître a des papiers fort importants qui concernent une famille puissante. Si tu peux nous indiquer où les trouver, tu seras généreusement récompensé.
— Je ne sais pas lire, monseigneur.
Maurepas n’était pas longtemps à juger un homme. Il comprit que l’interrogatoire n’aboutirait point, parce que Jobie ou ne savait rien ou ne voulait .rien dire. Comme il n’avait pas de temps à perdre, il donna à voix basse des instructions à l’agent qui semblait être son homme de confiance et qui se nommait Xavier.
— Un dernier mot, lit le comte avant de le congédier; ce soir, à la tombée de la nuit, il
UE LA COMTESSE
faudra placer dix de nos plus fines mouches autour de l'hôtel de Malleroy. Quand tu reviendras à sept heures nie faire ton rapport, je le dirai ce <pte lu auras à faire là-bas.
L’agent s’inclina humblement et sortit avec Jobie et Périnon qui étaient restés immobiles dans leur coin.
— Maitre Périnon, dit Xavier à l’aubergiste, voici ce que vous allez faire.
— Oui, monsieur.
— Vous allez vous en retourner chez vous.
— Avec plaisir, monsieur.
— Vous marcherez doucement, de manière «à ce que deux de mes hommes qui vous suivront de loin ne vous perdent pas de vue.
— Oui, monsieur, soupira Périnon dont cette recommandation arrêta l’élan joyeux.
— En arrivant chez vous, vous vous arrêterez devant votre porte et vous resterez là.
— Sans entrer?
— Sans entrer; une heure ou deux seulement, assez enfin pour que quatre autres de
nies hommes aient le temps de se déguiser en • voyageurs et d’arriver ainsi à votre porte avec M. de Kervarec et son domestique.
— Ah !
— Vous irez au-devant d’eux pour leur faire bon accueil, comme si c’étaient des voyageurs ordinaires, amis de M. de Kervarec ; vous leur ferez donner une grande chambre où vous mettrez aussi M. de Kervarec.
— Oui, monsieur.
— Sous prétexte de veiller à ce qu’ils ne manquent de rien, vous resterez avec eux. De cette façon, si quelqu’un vient leur parler, on le fera monter.
En vertu de cet arrangement, Périnon partit en avant sous la surveillance d’un agent.
Lorsque ses domestiques vinrent au-devant de lui, il leur fit signe de le laisser tranquille et s’assit mélancoliquement sur la borne de pierre qui se trouvait devant la porte.
Bientôt parurent les quatre prétendus voyageurs qui accompagnaient le chevalier de ker-
varec cl Jobie. Un de ces hommes était vêtu en domestique de bonne maison et tenait compagnie au valet de M. de Kcrvarec.
Le carrosse qui portait tout ce monde s’arrêta devant la porte de l’hôtellerie. Les domestiques s’empressèrent autour des voyageurs, et sur l’ordre de leur maître, dont ils ne pouvaient s’expliquer la tristesse et l’air ahuri, ils conduisirent les nouveaux venus dans une de ces vastes chambres à quatre lits, comme il y en avait encore à cette époque.
Au moment où les voyageurs descendaient du carrosse, un gamin de quatorze ans, qui n’était autre que notre ancienne connaissance, l’apprenti Alexis Tulipon, causait avec un des marmitons et le questionnait au sujet de Raoul.
Sans trop savoir pourquoi, le petit apprenti s’était pris d’intérêt pour ce beau jeune homme si brave et si gracieux. Comme c’était son chemin de passer devant l’hôtel, il s'était promis de savoir s’il n’était pas arrivé d’accident à son protégé de la veille.
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Il y avait bien au milieu de tout cela un peu de curiosité, car Alexis aurait bien voulu savoir quelle était la mystérieuse grisette qui s’était sauvée avec lui du pavilloli et qui lui avait remis ce billet dont le contenu avait si vivement frappé l’exemptet si promptement délivré Raoul.
Un des agents entendit quelques mots de la conversation de l’apprenti et du marmiton, Dans l’espoir d’obtenir quelque renseignement, on ordonna à maître Périnon de faire monter le petit apprenti comme s’il avait quelque chose à lui dire. Dès qu’ Alexis, tout étonné de cette invitation , fut entré dans la chambre, Xavier, l’exempt déguisé qui commandait la bande, sc mit à l’interroger. Alexis raconta ce qu’il savait, mais cela n’apprenait pas grand’ chose à l’émissaire de M. de Maurepas. Xavier décida cependant qu’ Alexis resterait à l’hôtel jusqu’à nouvel ' ordre afin qu’il ne put aller prévenir personne.
L’apprenti prit assez philosophiquement son parti de sa captivité. Il éprouvait bien quelque inquiétude, mais, au fond, son petit amour-propre
était assez flatté de se voir mêlé à des affaires de cette importance.
Il s’assit dans un coin, et comme il lui était impossible de rester silencieux, il essaya d’entamer la conversation avec l’hôtelier , mais le pauvre Périnon n’était pas en train de causer. Il se rabattit alors sur Jobie, qui commença par le regarder de travers et qui finit par rire des plaisanteries du gamin. Malheureusement, celuici s’avisa de contrefaire l’accent breton de son interlocuteur qui, peu patient de sa nature, se fâcha tout rouge. II se disposait même à lui frotter les oreilles, lorsque le chevalier, toujours indulgent et bon, étendit sa haute protection sur le gamin.
Tandis que deux des agents restaient à la garde des prisonniers, les deux autres fouillaient de nouveau tous les recoins de la chambre de M. de Kervaree qui était contiguë à la chambre à quatre lits.
Cette fois encore ils ne trouvèrent aucun des papiers qu’on cherchait.
Le temps cependant s’écoulait bien lentement pour le pauvre chevalier. Il se demandait ce que Raoul pouvait être devenu et où il était en ce moment. Puis il songeait à ce rendez-vous pour neuf heures, où devait peut-être se décider l’avenir de son fils adoptif.
— Pourvu que Raoul puisse.s’y rendre, murmurait-il. Et dire que le pauvre enfant va se trouver tout seul au milieu de ses ennemis, sans personne pour veiller sur lui !
Voyant que les prisonniers étaient fort tranquilles et que la conversation ne roulait que sur des sujets insignifiants, les agents ne tardèrent pas à se relâcher de leur surveillance.
Tulipon en profita pour se rapprocher insensiblement du chevalier. Le petit apprenti avait remarqué l’air inquiet et préoccupé de Kervarec. Il devina qu’il s’agissait de quelque chose concernant Raoul.
Poussé par cette humeur aventureuse et le désir de se rendre utile, qui sont le propre de la plupart des Parisiens de son âge, et aussi par
I> K LA COMTESSE
l'intérêt que lui avait inspiré la bravoure de Raoul, le petit apprenti se mit à la disposition du chevalier dont la douceur et la bienveillance l’enhardissaient.
Comme les agents venaient de temps en temps à côté d’eux, pour saisir probablement quelques .lambeaux de leur conversation, Alexis dit tout bas à M. de Kervarec :
— Si ces mouches - là avaient quelque chose à boire et à manger, elles se tiendraient plus tranquilles.
Kervarec fit signe qu’il avait compris son intention.
Un instant après il déclara qu’il avait faim et qu’il souperait volontiers.
— Je pense que vos instructions ne vous ordonnent pas de me faire mourir de faim, dit-il au chef de l’escouade, et qu’elles ne défendent à vous ni à vos hommes de manger un morceau?
— Non, certainement, monsieur.
— Cela paraîtrait d’ailleurs singulier de me
voir manger tout seul, tandis que, mes omis...
Il s’arrêta. Ce mot d’amis avait peine à passer et lui serrait la gorge.
Le pauvre Périnon fut arraché à sa torpeur et chargé de commander un bon souper. Il aurait
bien voulu profiter de cela pour descendre, mais il ne lui fut permis que de mander le cuisinier auquel il donna ses instructions.
Deux heures plus tard le souper était servi.
Les agents n’assistaient point souvent à pareille fête. Ils s'en donnèrent à cœur joie. En les regardant dévorer les plats et vider les flacons, Périnon se disait tout bas que s’il était obligé de nourrir de pareils gaillards à tant par tète, il lui faudrait bientôt fermer boutique.
Quant au chevalier, il en coûtait bien un peu à sa fierté de manger avec tous ces' gens-là, mais il s’agissait de son ami Raoul, et pour ce dernier il eût consenti à manger à la gamelle avec les 'plus grands bandits de ce temps-là.
Grâce à la bonne chère et surtout au bon vin, la confiance et la gaieté se développèrent de compagnie.
DR LA COMTESSE
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Un des agents, qui était Gascon, racontait déjà ses campagnes contre les Hollandais. Un autre voulait absolument qu’on lui donnât des cartes pour montrer un tour de cartes à Tulipon qui Venait de lui apprendre une chanson.
Aucun d’eux n’était gris cependant, mais ils étaient tous animés. Le tout était de leur faire franchir le Rubicon qui sépare la gaieté de l’ivresse.
Encouragés par le début, Kervarec et Tulipon avaient cru que cela irait tout seul : mais il leur fallut décompter. Avertis par leur chef, qui s’était plus ménagé que les autres, ils commencèrent à ralentir leurs exploits contre les bouteilles.
— , Est-ce que vous n’avez pas de meilleur vin que cela? demanda au maître d'hôtel Kervarec qui se désespérait de la sobriété de ses gardiens.
Péririon grommela une réponse assez ambiguë.
Comme beaucoup de ses confrères, il avait un
petit caveau qui contenait les vins les plus précieux, et il n’aimait point qu’un autre que lui y mit les pieds. A force de le pousser, on finit par lui qrrachcr la vérité.
L’inconnu a toujours un attrait, et le prestige du caveau réservé agit même sur Xavier, le chef des agents.
II n’avait pas tous les jours l’occasion de se régaler de champagne et de chambertin, et le nom de ces deux nectars lui fit venir l’eau à la bouche.
• La difficulté était de les obtenir.
l’érinon jurait ses grands dieux que lui seul connaissait l’arrangement du caveau et qu’une main inexpérimentée serait exposée à renverser tout l’échafaudage de ses vieilles bouteilles.
Il y eut un petit conciliabule entre le chef, les trois agents et maître Tulipon qui se fourrait partout.
— Il n’y a qu’un moyen, dit l’apprenti, il faut descendre à la cave avec l’aubergiste.
Il fut convenu que le chef et l’un des agents
DR LA .COMTESSE
descendraient avec Périnon, et que les deux autres compagnons resteraient avec M. de Kervarec et son domestique.
Quanta l’apprenti, à force d’insistances, il obtint de faire partie de l’armée d’exploration.
L’agent semiten tète de la colonne; Périnon, Alexis et le chef des exempts marchaient derrière lui.
Pour comprendre ce qui va suivre, il faut qu’on se rende compte de la disposition des lieux.
Les caves du Cheval Blanc étaient vastes et se divisaient en trois parties. La première contenait les barils de vin, de cidre et de piquette qu’on tirait au fur et à mesure des besoins, ainsi que les bouteilles de v in ordinaire. La seconde,
qui était la plus vaste, renfermait les pièces de vin et les vins en bouteilles destinés à vieillir ou d’un usage moins fréquent. Enfin, le petit caveau, situé à l’extrémité, recélait les trésors liquides de l’hôtellerie, c’est-à-dire les vins fins et les liqueurs de choix.
Une fois dans ce caveau, Xavier, le chef des agents, prit la lanterne et en promena la lueur rougeâtre sur les étiquettes des paniers, des caisses et des bouteilles. .
— Quel vin désire monseigneur? demanda Périnon qui aurait au besoin qualifié d’altesse l’homme qu’il regardait en ce moment comme l’arbitre de sa destinée.
— Du meilleur, répondit l’exempt ; du chambcrtin.
— Le champagne est bien bon, murmura l’autre agent.
— Et du champagne, reprit Xavier. Mais qu’est-ce que c’est que cela ?
— Du jurançon, monseigneur.
— Va pour du jurançon Ah!.... et
quelques bouteilles de vin des Canaries.
Le vin des Canaries que montrait Xavjer était la perle du caveau. Il n’en restait plus qu’une centaine de bouteilles. Le cœur de Périnon saigna à la pensée de le donner à des gosiers aussi peu connaisseurs qiie ceux de ses gardiens.
— J’en ai d’excellent là dedans, dit-il en montrant un panier qui contenait d’autre vin des Canaries, très-bon aussi, mais moins vieux.
— Eh bien, donne-nous de celui-là. Tiens la lanterne, petit.
Réunissant leurs efforts, Xavier et son acolyte prirent le premier panier qu’ils lestèrent encore de quelques bouteilles, tandis que Périnon, agenouillé auprès d’eux, essayait de faire glisser et de retirer le panier du dessous.
Quant à l’apprenti, tenant la lanterne d’une main, il s’appuyait de l’autre contre une pile de bouteilles amoncelées et se penchait en avant pour éclairer les opérateurs.
Une inspiration subite traversa sa malicieuse
cervelle. 11 jeta un rapide coup d’œil derrière lui et s'assura de la position exacte de la porte qui était restée ouverte et avec la clef dans la serrure.
Au moment où l’attention des trois hommes se trouvait concentrée sur leur délicate entreprise, Alexis lira lestement la planche qui soutenait une pile de bouteilles placées presque audessus de la tète des opérateurs. Tandis que ceux-ci élevaient précipitamment les bras pour se garantir de l’avalanche imprévue qui leur tombait sur la tète, Alexis se rejeta en arrière en criant plus haut qu’eux, défonça d’un coup dé pied la lanterne qui s’éteignit, s’élança dehors, ferma la porte à double tour, traversa la seconde cuve et en referma la porte avec les mêmes soins consciencieux.
11 allait en faire autant pour la dernière porte, lorsqu’il réfléchit qu’on avait à chaque instant besoin d’aller dans cette cave et que si l’on ne pouvait y entrer, cela ferait chercher les clefs et pourrait amener des complications. Il laissa
dune cette cave ouverte et se contenta d’emporter le trousseau de clefs de Périnon qu’il cacha, en passant, dans une chambre dont il trouva la porte ouverte.
Delà fait, il se dirigea vers i'appartemenA où il avait laissé Kervarecet Jobie en compagnie de deux agents.
— Eh bien, et les autres? demanda un de ces hommes en voyant paraître l’apprenti.
— Ils viennent, mais ils sont si chargés de bouteilles qu’ils ont peine à marcher.
— Pourquoi n’es-tu pas resté à les aider?
— J’ai eu le malheur de casser des bouteilles, et ils m'ont envoyé au diable avec deux coups de pied quelque part, larmoya le gamin.
Tandis qu’un des agents entrouvrait la porte, pour écouter, Alexis, en regardant M. de Kervarec, fit précipitamment le geste de quelqu’un qui ferme une porte à la clef.
Le chevalier 11e comprenant pus, Alexis fit un
autre geste qui dans tous les pays du monde a toujours signilié :
« Sauvez-vous! »
Comme c’était depuis deux heures l’idée (ixe du chevalier, il ne se le fit pas dire deux fois.
— Empoigne l’autre, dit-il en langue bretonne à Jobie qui le guignait du coin de l’œil.
En même temps une longue main décharnée s’abattit comme un grappin vivant sur l’agent qui écoutait à la porte.
Celui-ci poussa un cri, mais la main gauche du chevalier lui forma aussitôt un bâillon qui lui couvrait aussi les yeux et l’empêchait de voir.
L’agent se débattit de son mieux, mais les tenailles du chevalier étaient bonnes et peu d’hommes auraient pu s’en débarrasser.
. Afin de reprendre la libre disposition de ses mains, Kervarec fit passer le pauvre diable entre les branches d'une autre paire de tenailles formée par ses longues jambes ; puis il le. garrotta avec une dextérité qui prouvait que dans sa
vie militaire il avait fait plus d’un prisonnier.
Cela fait, il courut donner un coup de main à Jobie.
Un peu effrayé de tout ce qu’on lui avait dit sur le danger qu’il y avait à résister à la justice, Jobie s’était figuré que frapper un agent était s’exposer inévitablement à être pendu.
Aussi s’élait-il bien gardé de frapper son ennemi et s’était-il contenté de lui faire de scs deux bras une ceinture qui menaçait d'étouffer le pauvre diable, qu’en outre il avait poussé dans un angle de l’appartement.
N’étant point retenu par le même scrupule que Jobie, l’agent saisit le Bas-Breton à la gorge et aux cheveux, le tout en criant à l’aide.
— Veux-tu te taire et me lâcher! disait Jobie.
L’agent criait de plus belle et ne lâchait les cheveux ou la cravate du domestique que pour lui envoyer en pleine figure de tels coups de poing que Jobie fut obligé de les parer.
Mais, en même temps, profitant de ce qu’il
avait, comme disent les. enfants, coûtée l’agent dans un angle, Jobie le serra tellement dans cet angle, que le pauvre diable ne put bientôt plus ni crier, ni respirer; ses yeux commençaient déjà à tourner, que Jobie lui disait encore à demi-voix :
— Veux-tu le taire et me lâcher !
Au moment où la ligure de l’agent tournait au rouge noir, le chevalier vint l’arracher à la pression de son ennemi.
— Vous êtes témoin que je ne l’ai pas frappé, dit Jobie, regardant tour à tour Kervarec et Alexis, et levant les mains comme le juste innocent.
Qu’il eût été frappé ou non, l’homme n’en fût pas moins tombé comme une masse sur le planche! si Kervarec ne l’avait soutenu.
Dès qu’on vit qu’il rouvrait les yeux, on le garrotta et on le bâillonna comme son compagnon.
— Ils seraient bien là-dedans, murmura l’apprenti en montrant une de ces énormes
armoires comme il y en avait alors dans la plupart des hôtelleries.
L’avis était bon, Kervaree s’empressa de le suivre.
Un des hommes fut mis dans le fond de l’armoire; un autre sur la première étagère. Puis on referma les battants à clef. Tout cela fut fait en moins de temps que nous n’en mettons à l’écrire.
— Et maintenant, dit Kervaree, tâchons de retrouver mon pauvre Raoul. Pourvu que ces hommes n’étouffent pas, murmura-t-il en s’arrêtant pour jeter un coup d'œil sur l’armoire.
— Bah ! fit Jobie, du moment que nous ne les avons point frappés...
— Si je faisais un ou deux trous à l’armoire pour qu’ils puissent respirer, reprit le chevalier, et du pommeau de son épée il fit sauter un énorme nœud de chêne qui formait comme une bonde au milieu d’un des panneaux de l’armoire. A présent nous pouvons partir trqn-
quilles, dit-il, et se tournant vers le gamin : Tu connais Paris?
— Comme si je l’avais fait, répondit fièrement l’apprenti.
— Veux-tu venir avec nous et nous aider à sauver mon ami ?
— Pardine ! fit Alexis. Où faut-il vous conduire?
— Au coin de la rue du Val-de-Gràce et du couvent des Bénédictines.
— A côté du couvent des Bénédictines 9 Je vois ça d’ici. Venez, mes maîtres.
Et l’apprenti triomphant descendit le premier, fier du rôle qu’il allait jouer et des exploits qu’il avait déjà accomplis.
DE l.,\ COMTESSE
Au rez-de-chaussée de l’hôtel Malleroy se trouvait une salle que ses vastes dimensions avaient fait appeler la grande salle.
Los Malleroy donnant rarement des fêtes, elle ne servait guère et les volets en étaient presque toujours fermés. Aussi avait-elle celte odeur indéfinissable et nauséabonde que le mot de renferme caractérise si bien. Ses riches tapisseries ainsi que ses boiseries avaient pris un aspect terne et grisâtre qui inspirait la tristesse.
C'était, on s'en souvient peut-être, le 16 novembre 1744, à dix heures du soir, que devait avoir lieu la lecture du testament de madame la comtesse Bérengcre de Malleroy, morte depuis bientôt dix ans.
On avait choisi la grande salle pour cette cérémonie, à laquelle devait assister toute la famille, selon la volonté expresse de la défunte.
Quoiqu’on eut apporté dans la grande salle la moitié des flambeaux de l'hôtel et qu’on eut allumé tous les lustres, çet appartement était si vaste qu’une partieseulement se trouvaitéclairée. Une demi-obscurité régnait à chaque extrémité.
On avait placé au milieu une grande table recouverte d’un tapis, et un fauteuil destiné au notaire qui devait apporter le testament que la comtesse avait déposé dans son élude.
Au dernier coup de dix heures, tout le monde était à son poste.
Au centre, le notaire, maître Miriaud, toujours alerte et ferme malgré ses soixante-huit ans bien sonnés.
A quelques pas de lui, le comte Richard de Malleroy, son fils Albert et Adèle, la femme de ce dernier.
De l’autre côté, la baronne de Canisy et sa fille Marie.
Enfin, à la gauche de Richard, se tenait le comte Maurice de Novère, cousin des Malleroy et, par conséquent, admis de droit à l’assemblée de famille, ainsi que cinq autres parents éloignés ; suivant les vœux formels de la testatrice, le notaire avait aussi convoqué deux magistrats dont les familles étaient alliées à celle du marquis de Courlans-Ronceval, M. de Pazy, un ancien ami et compagnon d’armes de ce dernier, et enfin le docteur Tournière, que nous avons déjà vu figurer en compagnie de maître Miriaud.
En arrière de ces personnages principaux, se tenaient quelques vieux serviteurs de la famille, et parmi eux notre ancienne connaissance Gilbert Forman, qui était allé le matin njèmc porter à Raoul la lettre de madame de Canisy.
Quelques minutes après le dernier coup de dix heures, maître Miriaud se leva et prit dans son portefeuille trois plis cachetés qu’il plaça devant lui.
Du premier pli, il retira le testament partiel par lequel madame Bérengère de Malleroy avait
divisé une partie de sa fortune entre ses enfants et ordonné que le reste, déposé en mains sûres, restât disponible jusqu’au 15 novembre 1741, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on ouvrirait le testament définitif.
Après avoir achevé la lecture de ce premier acte, afin de prouver qu’il était conforme à ses dispositions, maître Miriaud prit le second pli, scellé de trois grands cachets aux armes de la comtesse, et fit remarquer aux assistants que les cachets étaient restés intacts.
Chacun ayant reconnu ce fait, le notaire décacheta le pli en question, qui contenait le testament de la comtesse.
En ce moment le silence était si profond qu’on aurait entendu voler une mouche.
— Messieurs, dit le notaire après avoir un instant examiné les papiers qu’il tenait à la main, voici ce que je lis en tète de cet acte, écrit de la main même de madame la comtesse de Malleroy.
« Ceci est mon testament qui doit être lu de-
- • Digteed-by-Geogle
vant ma famille assemblée, le 15 novembre 1741, et devant M. de Murielle, M. Barnaud, mes anciens amis, M. de Fazy, M. Courier, le baron de Chaumont, le docteur Tournière et le marquis de Cée, qu’au nom de leur amitié pour mon père et pour moi, je conjure d’assister à cette assemblée de famille dont je prie M. de Murielle de prendre la présidence. »
Laissant de côté les "préliminaires obligés de tout acte de ce genre, elles détails extrêmement minutieux dans lesquels entrait la comtesse , voici quels étaient les dispositions principales de l’acte en question.
La part d’héritage que madame Bérengère de Malleroy avait mise de côté à la mort de son père, et qu’un négociant de Saint-Malo avait fait valoir pour son compte, s’élevait, au mois de novembre 1744, à environ dix-huit cent mille livres?
Sur celte somme, la comtesse Bérengère laissait quatre cent mille livres à son petit-lils, Albert de Malleroy, et la même somme à sa cou-
sine Marie de Canisy. Elle déclarait léguer le million dé livres restant à Raoul de Montenay, ûls légitime de Suzanne Thorneux et de Thierry de Montenay.
« Tous les membres de ma famille connaissent la cause de cette’disposition , ajoutait la comtesse. Ils savent que si je n’avais écouté qu’une rigoureuse équité, la somme tout entière devait revenir à ce jeune Homme, car les autres ont déjà eu leur part au moment de ma mort. »
Passant à la fortune que Suzanne avait léguée à sa belle-mère, et dont la majeure partie était déposée chez un négociant américain connu seulement de Suzanne et de la comtesse, à qui celle-ci avait confié ce secret à son lit de mort, maître Miriaud prouva, par divers documents trop longs à détailler ici, quelle se montait à plus de trois millions.
« Cette fois encore, écrivait la comtesse, et par suite des partages qui ont eu lieu à la mort de Suzanne de Mallerov, partages où Raoul n'a
DiyilizCHJ’C’ÿ’ -erroTj[fc
rien reçu, ce jeune homme aurait rigoureusement
droit à cette somme de trois millions. Confor-
mément aux désirs de sa mère, cependant, les deux tiers seulement seront attribués à Raoul ; le dernier tiers sera partagé entre mon fils Richard de Malleroy et mon petit-fils Albert.
>• Mais je mets cela à une condition absolue, c’est qu’ils reconnaîtront comme bonnes ot valables les dispositions de mon testament.
» Si l’un d'eux soulevait une contestation ou cherchait à faire annuler les dispositions ci-incluses, il serait de droit privé de sa part qui retournerait à Raoul.
» Dans le cas où Richard et Albert accepteraient le testament et le déclareraient par écrit, on brûlerait les papiers contenus dans l’enveloppe numéro trois, qui se rapportent à un douloureux secret de famille.
» Si l’on contestait à Thierry ou à Raoul leur droit à mon héritage ou à celui de ma nièce Suzanne Thorneux, vicomtesse de Malleroy, le pli numéro trois serait remis à Thierry ou à son
fils, qui y trouveraient la preuve de leurs , droits. »
Suivaient divers legs, tels qu'une bague de valeur à maître Miriaud et à chacun des exécuteurs testamentaires; vingt mille livres à Gilbert Forman, etc.
Un moment de silence suivit cette lecture qui dura près d’une heure, car maître Miriaud lisait lentement et appuyait chaque clause importante.
Il était évident que pour faire cet acte important, la comtesse avait consulté des hommes de loi expérimentés. Non-seulement tout était net, précis et clairement énoncé, mais, en outre, la comtesse semblait avoir prévu jusqu’aux moindres difficultés pour les dénouer à l’avance.
Un seul point, le plus important de tous, cependant, paraissait n’avoir point été prévu.
\ussi M. de Malleroy ne manqua-t-il pas d’en faire la remarque.
— Si M. Thierry et son fils sont morts, co-
I)E LA COMTESSE 10S
pendant, dit Richard, que deviendraient les parts que ma mère leur attribue?
— Voici un post-scriplum que Mme la comtesse a écrit précisément pour le cas où cette circonstance se produirait, répondit le notaire en reprenant le testament :
« Dans le cas où Thierry ni son tils ne se présenteraient, soitau moment de l’ouverturè de mon testament, soit durant les trois heures qui suivront cette lecture, disait madame de Malleroy, les trois millions que je leur avais destinés recevraient la destination suivante ; car s’ils ont été victimes de quelque crime, il serait par trop odieux que leurs dépouilles p coûtassent aux coupables. »
A cette phrase terrible, tous les yeux se portèrent sur Richard de Malleroy qui, malgré son assurance extraordinaire, se sentit pâlir.
Après ce préambule dans lequel se trahissaient les inquiétudes de madame de Malleroy, elle
divisait les trois millions en six parties et attribuait quatre de ces parties à des couvents et à des établissements charitables. Les deux dernières revenaient à madame de Canisy.
Il y eut encore un moment de silence. Les physionomies seules parlaient. M. de Fasy, l’ancien compagnon d’armes du marquis de Courlans, un grand et beau vieillard à figure vénérable, regardait autour de lui comme s’il cherchait à lire sur les figures qui l’entouraient le motif des clauses mystérieuses de ce testament singulier.
M. de Murielle et M. Barnaud, qui, bien que magistrats tous deux, n’étaient là qu’à titre d’amis de la famille, se regardaient d’un air grave qui prouvait assez qu’ils devinaient que les précautions de la comtesse lui avaient été inspirées par quelque action criminelle d’un ou plusieurs membres de sa famille.
Le docteur Tournière examinait le visage de chacun comme pour faire des études physiologiques.
La baronne de Canisv tenait sa tète cachée entre ses deux mains et ne la relevait que pour regarder autour d’elle d’un air préoccupé, car l’absence de Raoul l’inquiétait d’autant plus quelle redoutait toujours quelque nouveau crime de Richard.
Adèle tenait les yeux baissés, et de temps en temps elle interrogeait son beau-père par un rapide coup d’œil.
Après avoir fait un mouvement pour se lever, Novère était retombé sur un siège; il écrivit quelques mots au crayon sur un papier qu’il cacha dans le fond de son chapeau.
Quant à Richard, il blasphémait à demi-voix tous les saints du paradis.
Le codicille que venait de lire maître Miriaud avait en effet renversé toutes les mesures prises par le comte au moment même où ce dernier se croyait, sûr du succès.
Prévenu par Adèle que Raoul était renfermé dans le cachot, et comptant bien s’en débarrasser à jamais d’une manière ou d’une autre, M. de
Malleroy s’était cru à la veille de recevoir sa part des milions de Suzanne.
Maintenant, grâce à la mesure qu’une sorte de . pressentiment semblait avoir inspirée à la comtesse Bérengère, la disparition de Thierry et de
Raoul, au lieu d’enrichir leur ennemi, Pempê- ✓ '
chait môme de recueillir le legs de 500,000 livres qui lui était fait par sa mère.
Tandis que Richard, la tète baissée, s’abandonnait à une rage muette, il sentit que Novère lui glissait un papier dans la main.
Il parcourut vivement le petit billet, qui contenait les mots suivants :
« Sur ces 4,800,000 livres, montant total de la fortune, 400,000 livres reviennent à votre nièce, 400,000 livres à votre fils, 500,000 livres à vous : reste 3,500,000 livres.
« Donnez-moi 500,000 livres et la main de Marie de Canisy, et je vous fais toucher encore 500,000 livres, tout en vous mettant à même de recevoir les 500,000 autres qui vont vous échap-
nn LA COMTESSE
per pour jamais si Raoul de Montenay ne parait pas dans un délai de trois heures. Oui ou non. #
Après avoir réfléchi un instant, Richard fit passer à Novère un autre petit papier contenant ces mots :
« Oui, mais je veux un engagement. »
Novère fit un geste affirmatif et se leva, tandis que maître Miriaud répétait à haute voix :
« Thierry de Montenay et son fils Raoul sont invités à se présenter pour faire connaître leurs . droits. » *
Personne ne répondit à cette invitation, que le notaire renouvela consciencieusement toutes les cinq minutes.
Sur un signe de Madame de Canisv, Gilbert s’approcha de la baronne, qui lui parla avec vivacité. Il s’éloigna aussitôt.
Au bout de quelques minutes, M. de Novère, qui était sorti silencieusement, rentra dans la grande salle.
Cette fois, il était accompagné d’un jeune homme d’une vingtaine d’années.
Tandis que les regards de tous les spectateurs se portaient sur le nouveau venu, Novère laissa tomber un billet dans le chapeau du comte de Malleroy :
« Pour arrêter toute contestation entre le comte Richard de Malleroy et moi, et pour le dédommager du tort que lui fait sa mère, la comtesse Bérengère, je reconnais lui devoir la somme de 500,000 livres.
» Paris, le 40 e jour de novembre de l’an dixsept. cent quarante-quatre.
« Raoul de Montknay. »
— Et vous? demanda tout bas le comte à M. de Novère.
— J’ai une reconnaissance de mèmè somme, répondit l’autre, qui mentait, car il s’en était fait faire une du double. Notre traité est-il conclu?