CHAPITRE II
binaison du basard, la porte de Talcôve et la porte du couloir qui conduisait au cabinet situé derrière l'alcdre étaient ouvertes; alors par cette double combinaison des deux portes ouvertes en même temps , ce double effet se produisait, que Ton pouvait voir dans FalcAve un pastel représentant une jeune et jolie femme tenant une lettre à la maiii, pastel qui se trouvait éclairé par le rayon de jour qui venait de la fenêtre du couTorr.
Alors, ou le visiteur n*avait aucune idée d*art, et il était rare que ceux qui venaient chez M. de Villenave ne fnssent point artistes par quelque point, ou il se levait en s'écriant :
— Ah! monsieur, Fadorable pastel!
Et le visiteur faisait un mouvement pour aller de la cheminée à l'alcôve.
— Attendez! s'écriait M. de Villenave, atteïidez.
En effet, on s'apercevait que deux ou trois taupinières de livres, écroulées les unes sur les autres faisaient une espèce de contrescarpe à la forme bizarre quMI fallait franchir pour arriver à l'alcôve.
Alors, M. de Villenave se levait , marchait le premier, et comme un mineur habile fait & la tranchée, il ouvrait à travers la ligne typogra-
phique un boyau qui permettait d'arriver en face du pastel qui était lui-même en face de son lit.
Arrivé là, le visiteur répétait :
— Oh ! l'adorable pastel !
•^ Oui, répondait M. de Yillenave avec cet air d'ancienne cour que je n'ai connu qu'à lui , et h deux ou trois vieillards élégants comme lui ; oui, c'est un pastel de Latour ; il représente une vieille amie à moi, qui n'est plus jeune, car autant que je puis me le rappeler, elle était , en 1784, époque où je la connus, mon ainée de cinq ou six ans. Depuis 1802, nous ne nous sommes pas revus, ce qui ne nous empêche pas de nous écrire tous les huit jours, et de recevoir nos lettres hebdomadaires avec un égal plaisir ; oui, vous avez raison, le pastel est charmant, mais l'original était bien plus charmant encore. Ah!...
Et un rayon de jeunesse , doux comme un reflet de soleil, passait sur le visage épanoui du beau vieillard, rajeuni de quarante ans.
Et bien souveni dans ce second cas, Françoise n'avait pas besoin de venir faire sa fausse annonce, car si le visiteur était de bonne compagnie, illaissaîtau bout de quelques instants H. de Yillenave tout k la rêverie que venait de faire nailre en lui la vue de ce beau pastel de Latour,
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Maintenant, comment M. de Villenave avait-il réuni cette belle bibliothèque?
Comment avait-il coUigé cette collection d'autographes unique dans le monde des collectionneurs?
Avec le travail de toute sa vie.
D*abord, jamais M. de Villenave n'avait brûlé un papier, déchiré une lettre.
Convocations aux sociétés savantes, invitations demariages, billets d'enterrements, il avait tout gardé, tout classé, tout mis à sa' place. U
possédait une collection de chaque chose, et même des volumes qui, le 14 juillet, avaient été arrachés à moitié brûlés au feu qui les dévorait dans la cour de la Bastille.
Deux chercheurs d'autographes étaient con* stamment occupés pour M. de Villenave : Fun était un nommé Fontaine, que j'ai connu, et qui était lui-même auteur d'un livre intitulé le Manuel des autographes ; l'autre était un employé du miaistcre de la guerre ; tous les épiciers de Paris connaissaient ces deux infatigables visiteurs et leur mettaient de côté tous les papiers qu'ils achetaient. Parmi ces papiers, ils faisaient un choix qu'ils payaient quinze sous la livre, et que M. de Villenave leur payait trente sous.
ParlDÎs aussi M. de Villenave faisait sa tournée lui-même. Il n^y avait pas un épicier de Paris qui ne le connût, et qui , en le voyaat, ne réunit, pour les soumettre à sa savante investigation , les sacs futurs et les cornets a venir.
Il va sans dire que les jours où il sortait pour les autographes, M. de Villenave sortait aussi pour les livres; alors il pi*enait la ligne des quais, l'infatigable bibliophile, et la , ses deux maitts dans les goussets de son pantalon , son
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grand corps incliné, sa befle tête intelligente, éclairée par le dé$ir, il plongeait son rq;ard ardent au plus profond des étalages , où il allait efaercfaer le trésor incofinu, qu*il feuilletait un instant, et quand le livre était celui qu'il avait ambitionné, quand Tédition était celle qu'il cherchait, le livre quittait la boutique de Tétala* giste , non pas pour aller prendre place dans la bibliothèque de M. deViUenave: dans la bibliothèque de M. de Viilenave il n*y avait plus de place et depuis longtemps, et il fallait que des échanges contre des dessins ou des autographes créassent cette place pour le moment absente ; non, le livre allait prendre place dans le grenier, divisé en trois compartiments : le compartiment des in-octavo à gauche, le compartiment des in-quarto à droite, le compartiment des in-folio au milieu.
Là était le chaos, dont un jour M. de Vilknave devait faire un nouveau monde, quelque chose comme une Australie ou une Nouvelle- Zélande.
En attendant , ils étaient h terre , versés les uns sur les aittres, gisant dans une demi-obscurité.
Ce grenier, c'étaient ks Mmbes où étaient renfermées les àmcs que Dieu n'envoie ni en
paradis ni en enfer, parce qu'il a des desseins sur elles*
Un jour la pauvre maison , sans cause apparente, trembla jusqu'en ses fondements, jeta un cri, et se lézarda ; les habitants, épouvantés, crurent à un tremblement de terre, et s*élancèrent dans le jardin.
Tout était tranquille , et dans l'air et sur la terre; la fontaine continuait découler au coin de la rue; un oiseau chantait dans les plus hautes branches du plus grand arbre.
L'accident était partiel ; il venait d*une cause secrète, ignorée, inconnue.
On envoya ehercber l'architecte.
L'architecte examina la maison , la sonda , l'interrogea , et finit par déclarer que l'accident ne pouvait provenir que d'une surohai^e.
En conséquence, il demanda à visiter les greniers.
Mais sur cette demande il éprouva une vive opposition de la part de M. de Villenave.
D'où venait cette opposition , qui dut céder cependant à la fermeté de l'architecte?
C'est que M. de Villenave sentait que son trésor enfoui , d'autant plus précieux qu'il lui était presque inconnu à lui-même, courait un grand danger à cette visite.
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En effet, dans la seule chambre du milieu, on trouva douze cents in-folio pesant à peu près huit mille livres.
Hélas ! ces douze cents in>foHo, qui avaient fait pencher la maison et qui menaçaient de la faire crouler, il fallut les vendre.
Celle douloureuse opération eut lieu en i83â. Et en 1826, quand je connus M. de Villenave, il n'était point encore bien remis de cette douleur, et plus d'un soupir, dont sa famille ne connut ni la cause ni le but, allait rejoindre ces chers in-folio , réunis à si grand'peine par lui , et maintenant comme des enfants chassés du toit paternel , errants , orphelins , et éparpillés sur la terre.
l'ai dit combien la maison delà rue de Vaugirard m'avait été douce, bonne et hospitalière , de la part de madame de Villenave, parce qu'elle était naturellement affectueuse ; de la part de madame Waldor, parce que, poète, elle aimait les poètes; de la part de Théodore de Villenave» parce que nous étions du même âge tous deux , et tous deux à cet âge où l'on a besoin de donner une part de son cœur, et de recevoir une part du cœur des autres.
Enfin, de la part de M* de Villenave, parceque, sans être un amateur d'autographes, je pos*
sédaîs cependant , grâce au portefeuille militaire de mon père, une collection d'autographes assez curieuse.
En effet, mon père ayant occupé , de 1794 à 4800, des grades élevés dans Farmée, ayant été trois fois général en chef, mon père se trouvait avoir été en correspondance avec tout ce qui avait joué un rAle de 4791 h 1800.
Les autographes les plus curieux de cette correspondance étaient ceux du général Bvona-parte. Napoléon n'a pas conservé longtemps ce prénom italianisé. Trois mois après le 15 vendémiaire, il francise son nom et signe Bonaparte.
Or, mon père avait reçu , dans cette courte période, cinq ou six lettres du jeune général de l'intérieur. Ce fut le titre qu'il prit après le 13 vendémiaire.
Je donnai à M. de Villenave un de ces autographes flanqué d'un autographe de Saint- George et d^ùn autographe du maréchal de Richelieu ; et, grâce à ce sacrifice, qui était un plaisir pour moi , j'eus mes entrées au second étage.
Peu à peu je devins assez familier dans la maison pour que Françoise ne m'annonçât plus h M. de Yiilenave. Je montais seul au second. Je frappais à la chambre ; j'ouvrais sur le mot :
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« Eatrez ! » et presque toujours j'étais bien reçu.
Je dis presque toujours, parce que les grandes passions ont leurs heures d'orage. Supposez un amateur d'autographes qui a couvé une signature précieuse, une signature dans le genre de celles de Bobespim^re, qui n'en a laissé que trois ou quatre; de Molière, qui n'en a laissé qu'une ou deux; de Shakspeare, qui, je crois, n'en a pas laissé du tout; eh bien! au moment de mettre la main sur cette signature unique ou presque unique, cette signature , par un accident quelconque, édiappe à notre coUeetionaeur, le voilà tout naturellement au désespoir.
Entrez dans un pareil moment chez lui: fussiez-vous son père , fussiez-vous son frère, fussiez-vous un ange , et vous verrez comme vous serez reçu ; k moins toutefois que cet ange, par son pouvoir divin , ne fasse vivre cette signature qui n'existait pas, ou ne dédouble cette signature unique.
Voilà les cas exceptionnels où j'eusse été mal reçu par M. de Villenave. £n toul« autre clrcnnstance , j'étais sur do trouver un visage gracieux, un esprit facile, et une mémoire complaisante, même pendant la semaine.
Je dis pendant la semaine, parce que le
dimanche était, chez M. de Villénave, r^ervé aux visites scientifiques.
Tout ce qu'il y avait de bibliophiles étrangers, d'amateurs d'autographes cosmopolites venant à Paris, n'j venaient pas sans faire leur visite à M. de Villénave, comme des vassaux vont rendre hommage à leur suzerain.
Le dimanche était donc le jour des échanges.
Grâce à ces échanges, M. de Villénave complétait ses collections étrangères pour lesquelles ses épiciers étaient insuffisants, en abandonnant aux collectionneurs germains , anglais ou américains, quelques rognures de ses richesses nationales.
J'étais donc entré dans la maison; j'avais donc été reçu au premier d'abord , au second ensuite; j'y avais obtenu mes entrées tous les dimanches; puis enfin j'y avais été admis à ma volonté, privilège que je partageais avec deux ou trois personnes tout au plus.
Or, un jour de la semaine, c'était un mardi , je crois, comme je venais prier M. de Villénave de me laisser étudier un autographe de Christine (on sait que j'aime à me rendre compte du caractère des personnages par la forme de leur écriture), un jour, dis-je, ou je venais dans ce but, c'était vers cinq heures de l'après-midi.