CHAPITRE III
au mois de mars , je sonnai à la porte. Je demandai M. de Villenave, et je passai.
Comme j'allais entrer dans la maison, Françoise me rappela.
• — Qu'y a-t-il, Françoise? demandai-je.
— Monsieur va^t^il chez ces dames ou chez monsieur?
— Je vais chez monsieur, Françoise.
— Eh hien , si monsieur était bien bon , il épargnerait deux étages à mes pauvres jambes , et donnerait à M. de Vilienave cette lettre que l'on vient d'apporter pour lui.
— Volontiers, Françoise.
Françoise me donna la lettre ; je la pris, et je montai.
Arrivé à la porte, je frappai comme d'habitude; mais on ne me répondit pas.
Je frappai un peu plus fort.
. Même silence.
Enfin je frappai une troisième fois , et cette fois avec une espèce d'inquiétude, car la clef était k la porte, et la présence de la clef à la porte impliquait invariablement la présence de M. de Vilienave dans sa chambre.
Je pris donc sur moi d'ouvrir la porte, et je vis M. de Vilienave assoupi dans son fauteuil.
Au bruit que je fis, peut-être à la colonne
d'aîrqui entra, et qui rompît certaines tnfluenecs magnétiques, M. de Villenave poussa une espèce de crî.
— Ah ! pardon, lui dis-je , cent fois pardon , j'ai été indiscret, je vous ai dérangé.
— Quiétes-vous?qne me Youlez^vous?
— Je suis Alexandre Dumas.
— Ah!'
Et M. de Vilienave respira.
— En vérité, je sais au désespoir, ajoutai-je, et je me retire.
— Non, fit M. de Vilienave en poussant un soupir et en passant sa main sur son front, non, entrez.
J'entrai.
— Asseyez-vous.
Par hasard une chaise était vacante ; je la pris.
— Vous voyez, dit- il. Oh! comme c'est étrange ! je m'étais assoupi. Le crépuscule est arrivé ; pendant ce temps-Ui, mon feu s'est éteint ; vous m'avez réveillé , je me sais trouvé sans lumière, ne me rendant pas compte du bruil qui troublait mon sommeil; c'est sans doute l'air de la porte qui a passé sur mon visage ; mais il m'a semblé voir voltiger un grand drap blanc , quelque chose comme un linceul. Comme c'est étrange, n'est-ce pas ? continua H. de Vilienave
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avecee inouveineni de tout le corps, qui indique l'homme qui s'est refroidi. Vous voilà , tant mieux !
— Vous me dites cela pour me consoler de ma gaucherie.
— Non, en vérité. Je suis bien aise de vous voir... Que tenez-vous là?
— Ah! pardon, f oubliais; une lettre pour vous.
— Ah ! un autographe, de qui?
— Non , ce n'est pas un autographe , c'est tout bonnement, à ce que je suppose du moins, une lettre.
— Ah ! oui, une lettre!
— Une lettre venue par la poste, et que Françoise m'a chargé de vous apporter : la voici.
— Merci. Tenez, s'il vous plait, allongez la main, et donnez-moi...
— Quoi ?
— Une allumette. En vérité, je suis encore tout engourdi. Si j'étais superstitieux, je croirais aux pressentiments.
Il prit l'allumette que je lui présentai et l'alluma à la cendre rouge du foyer.
A mesure qu'il l'allumait , une lumière croissante se répandait dans l'appartement , et permettait de distinguer les objets.
— Oh ! mon Dieu ! m'écrial-je tout à coup.
— Qu*avez-Tous donc? me demanda M. de Villenave en allumant sa bougie.
— Ah mon Dieu ! votre beau pastel, que lui est-il donc arrivé?
— Oui, vous voyez, répondit tristement M. de Villenave, je Tai mis là près de la cheminée ; j'attends le vitrier, Tencaclreur.
— En effet, le cadre est brisé, et le verre en mille morceaux.
— Oui, dit M. de Villenave, regardant le portrait d'un air mélancolique , et oubliant sa lettre; oui, c'est une chose Incompréhensible.
— Mais il lui est donc arrivé un accident?
— Imaginez-vous qu'avant-hier j'avais travaillé toute la soirée ; il était minuit moins un quart ; je me couche, je mets ma bougie sur ma table de nuit, et je m'apprête & revoir les épreuves d'une petite édition compacte de mon Ovide, quand mes yeux se portent par hasard sur le portrait de ma pauvre amie. Je lui dis bonsoir de la tête comme d'habitude ; il faisait un peu de vent par une fenêtre restée entr^ouverte sans doute ; le vent fait vaciller la flamme de ma bougie, de sorte qu'il me semble que le portrait me répond : « Bonsoir » par un mouvement de tête pareil au mien. Vous comprenez que je
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traitai eette vision de folie , mais je ne sais pas comment cela se fait, voilà mon esprit qui se préoccupe, et mes yeux qui ne peuvent plus quitter le cadre; dame ! vous le savez, mon ami, ce pastel remonte aux premiers jours de ma jeunesse , il me rappelle toutes sortes de souvenirs. Me voilà donc nageant en plein dans mes souvenirs de vingt-cinq ans. Je parle à mon portrait. Ma mémoire répond pour lui, et quoique ce soit ma mémoire qui réponde , il me semble que le pastel remue les lèvres; il me semble que ses couleurs s'effacent ; il me semble que sa physionomie prend une expression triste. En ce moment , minuit commence à sonner à réglise des Carmes; à ce tintement lugubre, le visage de ma pauvre amie prend une expression de plus en plus douloureuse. Le vent soufflait. Au'^dernier coup de minuit, la fenêtre du cabinet s'ouvre violemment. J'entends passer comme une plainte. Il me semble que les yeux du portrait se ferment. Le clou qui le soutenait se brise ; le portrait tombe et ma bougie s'éteint.
« Je me lève pour la rallumer, n'ayant aucunement peur, mais vivement impressionné cependant ; le malheur veut que je ne retrouve pas une allumette, il était trop tard pour appeler, je ne savais pas où en aller prendre; je referme la
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fenêtre de mon cabinet', et me recouche sans lumière.
u Tout cela m'avait ému , j'étais triste; je me sentais une incroyable envie de pleurer; il me semblait entendre comme le froissement d'une robe de soie par la chambre. Plusieurs fois je demandai :
H — Y a-t-il quelqu'un là ?
tt Enfin je m'endormis , mais tard , et en me réveillant , je trouvai mon pauvre pastel dans l'état où vous le voyez. »
— Oh I la chose étrange, lui dis-je ; et avezvous reçu votre lettre hebdomadaire?
— Quelle lettre ?
— Celle que vous écrivait l'original du portrait.
— Non, et voilà ce qui m'inquiète, voilà pourquoi j'avais dit à Françoise de monter ou de faire monter sans retard les lettres qui arriveraient pour moi.
— Eh bien ! celle-ci que je vous apporte...
— Ce n'est pas sa manière de les plier.
— Ah!
— Mais n'importe, elle est d'AngerSi
— La personne habitait Angers?
— Oui... Ah! mon Dieu! cachetée de noir.
Pauvre amie ! lui serait-il arrivé malheur?