CHAPITRE lY
avait faites, n'avait jamais souffert; et, mortel favorisé, il n'éprouvait, comme pressentiment de la vieillesse, qu'un commencement de fatigue, que les médecins lui présentaient comme un signal de retraite.
Quelquefois, h ces fameux soupers de Ghoisy, où les tables sortaient toutes chargées du parquet, où le service était fait par les pages des petites écuries, quand la comtesse du Barry provoquait Louis XV aux rasades, le duc d'Ayen au gros rire et le marquis de Ghauvelin à l'épicurienne gaieté, Louis XV, surpris, s'apercevait que sa main était paresseuse à lever ce verre plein de la liqueur pétillante qu'il avait tant aimée , que son front refusait de se contracter pour ce rire inextinguible que les saillies de Jeanne Vaubernier avaient parfois fait éclore comme des fleurs d'automne aux frontières de son âge mûr, enfin, que son cerveau demeurait glacé aux peintures séduisantes de cette vie bienheureuse que procurent le souverain pouvoir, la suprême richesse et l'excellente santé.
Louis XV n'était point d'un caractère ouvert, il concentrait en lui joie et tristesse ; peut-être eût-il été, grâce à cette absorption intérieure de ses sentiments, un grand politique, si, con^me il le disait lui-même, le temps ne lui eût manqué.
Aussitôt qu'il s'aperçut du cbangement qui commençait h s'accomplir en lui, au lieu de prendre son parti et de respirer philosophiquement ces premières brises de la vieillesse qui rident le front et argentent les cheveux , il se replia sur lui-même et s'observa.
Ce qui fait tristes les plus enjoués des hommes, c'est l'analyse de la joie ou de la souf* iraoce ; l'analyse est un silence jeté entre les rires on les sanglots.
On n'avait vu jusque-là le roi qu'ennuyé, on le vit triste. Il ne rit plus aux gravelures de madame du Barry, il ne sourit plus nux méchancetés du duc d'Ayen , il ne s'engourdit plus aux amicales caresses de M. de Ghauvelin , son ami de cœur, l'Achate de ses escapades royales.
Madame du Barry se plaignit particulièrement de cette tristesse, qui pour elle dégénérait particulièrement en froideur.
Ce changement moral fit dire aux médecins que si le roi n'était pas encore malade, il allait bien certainement le devenir.
Aussi, le 15 avril précédent, Lamartinière, son premier chirurgien, après avoir fait avaler au roi sa médecine mensuelle , se hasarda-t*il à lui faire des observations qu'il croyait urgentes.
— Sire, lui avait donc dit Lamartinière,