‹ Le testament de M. de ChauvelinChapitre 18 sur 74 · CHAPITRE lY. Hii · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY. Hii

— Oui , avec cela que c'était un spectacle divertissant , des hommes en lambeaux , quatre ]ieaes de long et une lieue de large détrempées de sang ; une odeur de boucherie i faire lever le cœur.

— La gloire, enfin.

— D'ailleurs, est-ce que c'est moi qui ai gagné la bataille? Est-ce que ce n'est pas M. le maréchal de Saxe? est-ce que ce n'est pas M. le duc de Richelieu? est-ce que ce n'est pas surtout Pequigny avec ses quatre pièces de canon?.,.

— N'itaporte, à qui en a-t-on fait le triomphe, en attendant? A vous.

— Je le veux bien ; voilà donc la raison pour laquelle vous supposez que je doive aimer la gloire. Âh ! mon cher Lamartinière, ajouta le roi en poussant un soupir, si vous saviez comme j'ai été mal couché la veille de Fontenoy !

— Eh bien! soit, passons sur la gloire; vous pouvez , ne voulant pas l'acquérir vous-même, vous en faire donner par les peintres, les poètes et les historiens.

— Lamartinière, j'ai horreur de tous ces genslà qui sont ou des faquins plus plats que mes laquais, ou des colosses d'orgueil à ne point passer sous les arcs de triomphe de mon aïeul. Ce Voltaire surtout, le dràle, un soir, ne m'a-t-il

pas frappé sur Tëpaule en m'appelant Trajan?

On lui dit qu'il est le roi de mon royaume, et le maroufle croit cela. Je ne veux donc pas de Timmortalité que ces gens-là pourraient me donner; il la faudrait payer trop cher en ce monde périssable, et peut-être même dans l'autre.

— En ce cas, que voulez-vous, sire? dites-le.

— Je veux faire durer ma vie le plus longtemps que je pourrai. Je veux que, dans cette vie, il entre le plus possible des choses que j'aime ; et pour cela , ce n'est nf aiix poètes , ni aux philosophes, ni aux guerriers que je m'adresserai; non, Lamartinière, après Dieu, voistu bien? décidément je n'estime que les médecins, quand ils sont bons, bien entendu.

— Parbleu!

— Parlez-moi donc franchement, cher Lamartinière.

— Oui , sire.

— Qu'ai-je à craindre?

— L'apoplexie.

— On en meurt?

— Oui , si l'on n'est pas saigné à temps.

— Lamartinière , vous ne me quitterez plus.

— C'est impossible, sire; j'ai mes malades, moi.

— Fort bien ! Mais il me semble que ma santé.

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à moi , est aussi intéressante à la France et à l'Europe que celle de tous vos malades ensemble 'j oaiera tous les soirs votre lit près du mien.

— Sire!...

— Que vous importe de coucher ici ou de coucher ailleurs? £t vous me rassurerez par votre seule présence, mon cher Lamartinièrc , et vous ferez peur i la maladie, car la maladie TOUS connaît, et elle sait qu'elle n'a pas de plus rude ennemi que vous.

Voilà pourquoi le chirurgien Lamartinière se trouvait, le â6 août 1774, couché sur un petit lit dans la chambre bleue, k Versailles, dormant d'un profond sommeil vers cinq heures du ma* tin, tandis que le roi, lui, ne dormait pas.

Louis XV, qui ne dormait pas, comme nous venons de le constater, poussa un gros soupir, mais, attendu qu'un soupir n'a de signification positive que celle que lui donne le soupirant, Lamartinière , qui ronflait au lieu de soupirer, l'entendit tout en ronflant , mais n'y fit, ou plutôt ne parut y faire aucune attention.

Le roi, voyant que son chirurgien ordinaire était insensible k cet appel, se pencha sur le bord du lit, et, à la lueur de la grosse cire qui brûlait dans le mortier de marbre, il contempla soB surveillant, qu'une couverture épaisse et

moelleiise, montant jusqu'à la fontange de son bonnet de nuit, dérobait aux plus obstinés regards.

— Aie! fit le roi. Hélas!

Lamartinière entendit encore; mais comme une interjection peut échapper quelquefois k un homme endormi , ce n*est pas une raison pour qu'elle en réveille un autre.

Le chirurgien continua donc de ronfler.

— Est-il heureux de dormir ainsi ! murmura Louis XV.

Puis, il ajouta :

— Que ces médecins sont matériels !

Et il prit sur lui d'attendre encore ; mais, pendant un quart d'heure, ayant attendu vainement :

— Eh ! Lamartinière, dit-il enfin.

— Voyons, qu'y a-t-il, sire? demanda en grognant le médecin de Sa Majesté.

— Ah 1 mon pauvre Lamartinière , répéta le roi en geignant le plus lamentablement qu*il put.

— Eh bien! quoi?

Et le docteur, tout grommelant , comme un homme qui est sur qu'il peut abuser de sa position, le docteur se laissa glisser hors de son lit.

Il trouva le roi assis sur le sien.

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