CHAPITRE Vi
— Vous en doutez?
— Je gage même qu'il ne vous permettra point de Taccepter.
— Et pourquoi?
— Parce que vous ne pourriez pas vous en servir.
— Bah! vraiment, reprit-elle avec ironie.
Ah ! vous vous étonnez pour si peu?
— Oui.
— Vous verrez bien autre chose alors! Et le miroir d'or donc ! Et ceci, ajouta-t-elle en tirant un papier de sa poche; mais, pour ceci, vous ne le verrez pas.
— Comme il vous plaira, madame, rëpofidil le marquis en s'inclinant.
— Pourtant vous êtes, après ce vieux singe de Richelieu , le plus ancien ami du roi ; vous le con* naissez bien ; il vous écoute; vous pourriez m'aider, si ¥Ous le vouliez, et alors... Remontons dans mon cabinet, marquis.
— A vos ordres, madame.
— Vous êtes bien maussade aujourd'hui.
Qu'avez-vous donc?
— Je suis triste, madame.
— Ah ! tant pis. C'est bêle !
Et madame du Barry, servant de guide au marquis, reprit d'un pas plus grave cet esbalier
dérobé qu'elle venait de descendre légère et chantant comme un oiseau.
Elle rentra dans son cabinet, M. de GbauTelîn la suivant toujours ; puis elle en ferma la porte, et se retournant vivement vers le marquis, elle lui dit :
— Voyons, ni'aimez-vous, Chauvelin?
— Vous ne pouvez pas douter de mon respect et de mon dévouement, madame.
— Vous me serviriez envers et contre tous?
— Excepté contre le roi.
— Dans tous les cas, si vous n'approuvez pas ce que vous allez apprendre, vous resterez neutre?
— Je m'y engage, si vous l'exigez.
— Votre parole I
— Foi de Chauvelin !
— Lisez, alors.
Et la comtesse lui remit la pièce la plus singulière, la plus hardie, la plus bouffonne qui jamais ait frappé les yeux d'un gentilhomme.
Le marquis n'en comprît point d'abord toute la portée.
C'était une demande adressée au pape pour la cassation de son mariage avec le comte du Barry, sous prétexte qu'ayant été la maîtresse de son frère, et les canons défendant toute ailianee
CBAPITRB VI. 91
en pareil cas, ee inariage se trouvait nul de toute nécessité; elle ajoutait que, prévenue, aussitôt la bénédiction nuptiale, du sacrilège qu'elle allait commettre, et dont elle ne s'était pas doutée jusque-là, elle avait été saisie de crainte , et que le mariage n'avait point été con^ sommé.
Le marquis relut deux fois cette supplique , et, la rendant à la favorite, il lut demanda ce qu'elle en comptait faire.
— Mais l'envoyer, apparemment , répondit oelle-ci avec son effronterie ordinaire.
— A qui ?
— A son adresse.
— Au pape?
— Au pape.
— Après?
— Vous ne devinez pas?
— Non.
— Mon Dieu, que vous avez la tète dure aujourd'hui.
— C'est possible; mais le fait est que je ne devine pas*
— - Vous avez donc cru que je favorisais sans but madame de Montesson? Vous avez donc oublié le grand Dauphin et mademoiselle Chouîn, Louis XIV et madame de Maintenon? On crie
toute la journée au roi d'imiter son illustre aïeul. On n'aura donc rien k dire. Je vaux bien la veuve Scarron^ ce me semble; et je n'ai pas fixante ans par-dessus le marché.
— Oh ! madame , madame, que viens-je d'entendre? dit M. de Ghauvdin en pâlissant et en faisant un pas en arrière.
En ce moment , la porte s'ouvrît , et Zamore annonça :
— Le roi.
— Le roi ! s'écria madame du fiarry en saisissant la main de M . de Ghauvelin ; le roi , pas un mot. Nous reprendrons ee sujet une autre fois.
Le roi entra.
Ses regards se portèrent sur madame du Barry d'abord , et cependant ce fut au marquis qu'il adressa le premier la parole.
— Ah! Ghauvelin, Ghauvelin, s'écria le roi frappé de l'altération des traits du marquis, estce donc pour tout de bon que vous voulez mourir? En vérité, vous avez l'air d'un spectre, mon ami!
— Mourir! M. de Ghauvelin, mourir! s'écria la folle jeune femme en riant : ah ! bien oui, je le lui défends. Vous oubliez donc, sire, l'horoscope qu'on lui a tiré , il y a cinq ans , k la foire des Loges de Saint*Germain ?
€HAPITRE Vf. ^
— Quel horoscope? demanda le roi.
— Faut-il le répëlcp?
— Sans doute.
— Vous ne croyez pas aux horoscopes , j'es^ père» sire?
— Non ; et puis quand j'y croirais, dites toujours.
— Eh bien, on a prédit à M. de Chauvelin qu'il mourrait deux mois avant Votre Majesté.
— Et quel est le sot qui lui a prédit cela? demanda le roi avec une certaine inquiétude.
— Mais un sorcier fort habile, le même qui m*a prédit à moi...
— Sottises que tout cela ! interrompit le roi avec un mouvement d'impatience bien marqué :
voyons le miroir.
— Alors, sire, il faut passer dans la chambre à côté.
— Passous*y.
— Montrez-nous le chemin, sire, vous le connaissez ; c'est celui de la chambre h coucher de votre très-humble servante.
Le roi connaissait effectivement le chemin, cl passa le premier.
Le miroir était placé sur la toilette, couvert d'un voile épais, qui tomba h l'ordre du roi, et l'on put admirer un véritable chef-d'œuvre digne
de Benvenuto Gellini* Ce miroir, dont le cadre était en or massif, était surmonté de deux Amours en ronde-bosse, soutenant une cou> ronne royale au-dessous de laquelle se trouvait placée naturellement la tête de la personne qui se regardait dans la glaee.
— Ah ! voilà qui est magnifique ! s'écria le roi. En vérité, Rotiers s'est surpassé. Je lui en ferai mon compliment. Comtesse , c'est nM>i qui vous donne ceci, bien entendu.
— Vous me donnez tout?
— Sans doute, je vous donne tout.
— Glace et cadre?
— Glace et cadre.
— Même cela? ajouta la comtesse avec un sourire de sirène qui fit chanceler le marquis, surtout après ce qu'il venait de lire.
La comtesse^nontrait la couronne royale.
— Ce joujou? répondit le roi.
La comtesse fit un petit signe de tête.
— Oh ! vous pouvez vous en amuser tant qu'il vous plaira, comtesse; seulement, je vous en pré* viens, c'est lourd. Ah çà mais ! Chauvelin, vous ne vous dériderez donc pas, même en présence de madame, et en présence de son miroir, ce qui est une double faveur qu'elle vous accorde, puisque vous la voyez deux fois?
CHAPITAB ¥1. 95
Le madrigal royal fui récompensé par un baiser de la comtesse.
Le marquis ne sourcilla point.
— Que pensez-vous de ce miroir, marquis?
Ditea-nous donc TOtre avis, voyons.
— Pourquoi faire, sire? demanda le marquis.
— Mais parce que vous êtes homme de bon goût, pardieui
— J'eusse mieux aimé ne pas le voir.
— Bon ! Et à quel propos?
— Parce qu'au moins j'eusse pu en nier rexistence.
— Qu'est-ce à dire ?
— Sire, la couronne royale est mal placée aux mains des Amours, répondit le marquis en s'in-* elinant profondément.
Madame du Barry devint pourpre de colère.
Le roi , embarrassé, eut l'air de ne pas comprendre.
— Comment donc ! au contraire, ces Amours sont délicieux, reprit Louis XV; ils tiennent cette couronne avec une grâce nonpareille.
Voyez leurs petits bras , comme ils s'arrondissent; ne dirait-on pas qu'ils portent une guirlande de fleurs?
96 LE TESTAMENT DE M. DE CHAUVELllf.
— C'est là leur véritable emploi, sire; les Amours ne sont bous qu'à cela.
— Les Amours sont bons à tout, M. de Ghauvelin, dit la comtesse ; vous n'en doutiez pas, autrefois; mais, à votre âge, on ne se rappelle plus ces choses-là.
— Sans doute , et c'est aux jeunes gens de mon espèce qu'il convient de s'en souvenir, dit le roi en riant. Enfin , soit , le miroir ne vous plaît pas?
— Ce n'est pas le miroir, sire.
— Mais quoi donc alors? Serait-ce le char* mant visage qui s'y reflète? Diable ! vous êtes difficile, marquis.
— Personne ne rend au contraire un hommage plus réel à la beauté de madame.
— Mais, demanda madame du Barry impatientée, si ce n'est ni le miroir, ni le visage qu'il reflète, qu'est-ce donc alors? Dites !
— C'est la place qu'il occupe.
— Ne fait il pas au contraire à merveille sur cette toilette qui , comme lui , est un cadeau de Sa Majesté?
— Il serait mieux ailleurs.
— Mais ou donc cela? Car enfin vous m'impatientez avec cet air qu'on ne vous a jamais vu.
— Chez madame la Dauphinc , madame.