‹ Le testament de M. de ChauvelinChapitre 36 sur 74 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

avez manqué d'argent ; j'en parlerai à Bonbonne ; maîs^ dès à présent, vous n*en manquerez plus; ce que je dépensais à la cour, je le dé[)enserai à Grosbois; au lieu de nourrir douze familles, vous en nourrirez deux cents.

— Monsieur...

— £t, Dieu merci ! j'espère qu'il restera du grain pour douze bons chevaux qye j'ai, et qui, dès demain , viendront habiter vos écuries. N'avez-vous point parlé , l'an passé, de réparer le château?

— Les appartements de réception auraient besoin d'être meublés à neuf.

— Tout mon mobilier de Paris viendra cette semaine. Je donnerai deux fois à diner par semaine... on chassera.

— Vous savez , monsieur, que je crains un peu le monde, dit la marquise effrayée de revoir lous ces bruyants amis de Versailles qu'elle regardait comme les péchés capitaux de son mari.

— Vous ferez vous-même les invitations, marquise. Maintenant Bonbonne vous donnera les livres ; vous aurez l'obligeance de fondre en une les dépenses de Paris et celles de Grosbois.

La marquise, folie de joie, essayait de répon^ dre et ne le pouvait pas. Elle prenait les mains

de M. de Cbauvelin, les baisait , le sondait avec des yeux attendris jusqu'au fond de l'âme, et lui se laissait engourdir par cette chaude atmosphère de Tamour pur qui pénètre tout ce qu'il touche, et va porter la vie et le bien-être jusqu'aux plus iroides extrémités.

— Pensons à ces enfants, dit- il; comment les gouvernez-vous?

— Très-bien; l'abbé est homme d'esprit, il a de la profondeur dans les idées. Voulez-vous que je vous les présente?

— Présentez-moi toute la maison ; oui> marquise.

La marquise fit un signe, et l'on vit venir sous l'allée sombre, sous laquelle il avait accompagné les enfants, le jeune précepteur, dont chaque main reposait sur l'épaule de ses élèves.

Il y avait dans la démarche , dans le doux balancement de ce jeune chêne entre les deux roseaux , quelque chose de suavement paternel qui plut beaucoup au marquis.

— M. l'abbé, dit la marquise, apprenez une bonne nouvelle. Voici M. le marquis, notre seigneur, qui. veut bien se fixer parmi nous.

— Loué soit Dieu ! répondit l'abbé. Nais , hélas! monsieur, le roi serait-il mort?

— Non, grAce au ciel, mais j'ai dit adieu à la

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cour et au monde, le reste ici avec mes enfants, le m'ennuie de ne vivre que par l'esprit, par rambition; je veux essayer un peu du cœur; me voilà près de vous. Pour commencer, M* l'abbé, êtes-vous content de vos élèves?

— Aussi content qu'il est possible de l'être , M. le marquis.

— Tant mieux ! Faites^en des cbrétiens comme leur mère, d'honnêtes gens comme leur aïeul,

— Des gens d'esprit, de mérite et de talent comme leur père , dît l'abbé ; j'espère arriver à tout cela.

— Vous êtes un homme précieux alors, l'abbé.

Et toi , mon vieux Bonbonne , es-tu toujours grognon? Quand j'avais leur âge, tu voulais déjà m'initier aux affaires, l'aurais du te croire, je n'aurais pas autant besoin de tes lumières aujourd'hui.

Les enfants s'étaient remis à danser sur llierbe avec toute l'insouciante gaieté de leur âge ; leur père les suivit d'un œil attendri, et murmura , après un instant de silence :

— Ghers enfants, je ne vous quitterai plus.

— Puîssiez-vous dire vrai, M. le marquis, répliqua derrière lui une voix grave et sonore.

M. de Chauvelin se retourna, et se trouva en

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faced*an moine en robe blanche, au visage sévère et ealme, qui ]e salua à la manière desFeligieux.

— Quel est ce saint père? demanda-t-il à la marquise.

— Le père Delar, mon confesseur.'

— Ah ! votre confesseur, rëpéta-t-il en pâlissant légèrement.

Puis , plus bas :

— J'ai besoin d'un confesseur, en effet , et monsieur est le bienvenu.

Le moine , adroit et usagé des manières des grands, n'eut garde de relever ce propos ; mais il Fenrcj^istra dans sa mémoire. Prévenu par l'intendant depuis quelques jours , il résolut de se charger de la négociation, et de ne pas laisser échapper une occasion aussi propice de faire les affaires de Dieu, celles de la marquise et les siennes peut-être.

— Oserais-je vous demander des nouvelles du roi , M. le marquis? demanda le moine.

— Pourquoi cela, mon père?

— Le bruit s'est répandu que Louis XV allait bientôt rendre compte à Dieu de son règne. Ces bruits ne sont d'ordinaire que les précurseurs de la Providence ; Sa Majesté ne vivra pas longtemps, croyez-mot.

— C'est votre croyance, mon père? demanda

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