‹ Le testament de M. de ChauvelinChapitre 39 sur 74 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

On voyait les valets, tout fiers du service illustre qu'ils aUaient reprendre, se prélasser dans ]eurs livrées les plus neuves et guetter dans les yeux du maître le moindre désir pour le satisfaire , la plus petite contrariété pour la prévenir.

Mais le marquis perdit bien vite ce bel appétit dont il s'était vanté après son airivée : la table lui paraissait déserte; le silence, plein de respect et de joie, lui paraissait un morne silence. Peu k peu la tristesse envahit son cœur et son visage ; il laissa tomber sa main inerte près de l'assiette encore pleine et oublia le verre où brillaient en diamants le vin d'Aï et en rubis le vin de Bourgogne vieux de trente années.

De la tristesse , le marquis en vint à l'abattement ; chacun suivait avec effroi ces progressions douloureuses de sa pensée.

Une larme s'échappa soudain de ses yeux ; elle arracha un soupir à la marquise. Il ne s'en aperçut pas.

— J'ai réfléchi, dit-il tout h coup à sa femme ; je veux être enterré, non à Boissy-Saint-Léger, comme mes père et mère, mais à Paris, dans l'église des Carmes de la place Maubert avec mes anc^res.

— A propos de quoi cette réflexion , mon-

sieur? Nous avons le temps d*y penser, je suppose, dit la marquise suffoquée de douleur.

— Qui sait? Qu'on appelle Bonbonne, qu'on lui dise de m'attendre dans mon grand eabiset. Je veux travailler avec lui une heure. Le père Delar m*en a montre la nécessité. Vous avez li un excellent confesseur, madame.

— Je suis heureuse qu'il vous convienne , monsieur ; vous pourrez vous adresser à lui en toute confiance.

— Aussi le ferai-je, et dès demain. Voua permettez, madame ? je monte chez moi.

La marquise leva les yeux au ciel , le remercia dans une prière mentale; elle suivit son mari du regard , lorsqu'il sortit avec Bonbonne, et, se tournant vers ses fils, elle leur dit :

— Ce soir, mes enfants , demandez à Dieu d'inspirer à votre père le désir de se fixer tout k fait parmi nous ; qu'il le maintienne dans les dispositions où il se trouve à présent et qu'il lui fasse la grâce de les mettre en pratique.

Une fois dans son cabinet:

— Allons, mon vieux Bonbonne! dit le marquis , travaillons, travaillons.

Et il secouait avec une ardeur fébrile tous les papiers, cherchant à les classer et h les reconnaître.

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— La , k , disait le TÎeîllard ; puisque nous sommes en si bon chemin, mon cher maître, ne courons pas trop vite; tous saveas qu'ft trop courir on perd son temps.

— Le temps presse, Bonbonne; je te dis que le temps presse !

— Allons donc !

— le te dis que cdui à qui Dieu envoie cette joie de se préparer pour le dernier voyage ne saurait jamais y travailler assez vite. Vite, Bonbonne, travaillons !

— A ce mëtier-là , avec cette chaleur , monsieur, vous gagnerez une pleurésie, ou unecongestion^ ou une bonne fièvre, et, de cette façon, vous aurez réussi & ce que votre testament se soit fait à propos.

— Plus de délai. Où sont les comptes de ravoir?

— Voici.

— Et ceux de la dépense ?

— Voici.

— Seize cent mille livres de déficit ! Diable !

— Deux ans d'économie combleront le fossé.

— le n'ai pas deux ans d'économie h faire.

— Oh ! vous me rendriez fou ! Quoi , une santé pareille?

— Ne me disais-tu pas que le notaire avait

ta

rédigé un projet de testament fort habile, en ce qu'il assurait à mes fils la totalité des biens à leur majorité?

— Oui, monsieur, si vous abandonniez pen> dant six ans le quart du revenu des terres seules.

— Voyons ce projet.

— Le voici.

— J'ai les yeux un peu bas. Veux-tu lire toi-^méme?

Bonbonne se mit à lire chacun des articles ; le marquis témoignait de temps en temps une satisfaction vive. '

— Le projet est bon, dit-il enfin , d'autant plus qu'il laisse à madame de Chauvclin trois cent mille livres par année, le double de ce qu'elle a maintenant.

— Vous approuvez donc ?

— De tout point.

— Je puis donc transcrire cet acte ?

— Transcris-le.

— Et puis, il faudra que vous lui donniez la validité par une reconnaissance de votre main et votre signature.

— Fais vite, Bonbonne, fais vite [

— Voila que vous n'êtes plus même raisonnable. J'ai passé une demi-heure à vous lire cet acte, il faut une heure au moins pour le recopier.

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