‹ Le testament de M. de ChauvelinChapitre 4 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

sorte complètement de mes habitudes et à la confection duquel je reconnaisse naïvement mon impuissance, je suis le plus mauvais spectateur de première représentation qu'il y ait au monde. Si la pièce est d'imagination , à peine les personnages exposés, ils ne sont plus ceux de l'auteur, mais les miens. Dans le premier entr'acte, je les prends, je me les approprie. Au lieu de l'inconnu qui me reste à connaître dans les quatre autres actes, je les introduis dans quatre actes de ma composition ; je tire parti de leur caractère , j'utilise leur originalité; si l'entr'acte dure seulement dix minutes, c'est plus qu'il ne m'en faut pour leur bâtir le château de cartes où je les emmène , et il en est de mon château de cartes dramatique, comme du discours ou du ser< mon dont je parlais tout à l'heure. Mon château de cartes , & moi , n'est presque jamais celui de l'auteur ; de sorte que, comme de mon rêve j'ai fait une réalité , c'est la réalité qui me semble un rêve ; rêve que je suis tout prêt & combattre, en disant : u Mais ce n'est pas cela ,- M. Arthur ; mais ce n'est pas cela , mademoiselle Honorine. Vous allez trop vite ou trop lentement; vous tournez à droite au lieu de tourner à gauche; vous dites oui, quand vous devriez dire non. Oh!

oh ! oh ! mais c'est insupportable. »

Pour les pièces historiques , c'est bien pis ! J'apporte naturellement ma pièce toute faîte sur le titre, et comme elle est naturellement faite dans mes défauts , c'est4-dire avec abondance de détail , rigidité absolue de caractère, double, triple, quadruple intrigue, il est bien rare que ma pièce ressemble le moins du monde à celle que Ton représente» Ce qui me fait tout bonnement un supplice de ce qui pour les autres est un amusement.

Voilà mes confrères prévenus : s'ils m'invitent & leurs premières représentations , maintenant ils savent à quelle condition.

Je fis ce soir-là, pour M. de Villenave , ce que je fais pour tout le monde ; cependant, comme j'arrivai aux trois quarts de son discours, je commençai par le regarder au lieu de l'écouter.

C'était alors un grand vieillard de soixante-quatre à soixante-cinq ans, aux beaux cheveux de pur argent, au teint pâle, aux yeux noirs et vifs ; il avait dans sa mise cette espèce de recherche distraite des hommes de travail qui s'habillent une ou deux fois la semaine, voilà tout, et qui pendant le reste du temps demeurent avec un vieux pantalon à pied, une vieille robe de chambre et de vieilles savates dans la poussière de leur cabinet. Cette toilette des grands jours avec la

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