CHAPITRE yill
— Qu'est-ce cela ? dit-il .
— Un courrier, à qui on ouvre les grilles , répondit la marquise : est-ce qu'il est de voue?
— Non ; c'est étrange !
— Un courrier que tout le monde salue, qu'on laisse entrer dans le parterre, ne peut venir que de ia part».* de la part du roi ! murmura la marquise en pâlissant.
— De par le roi ! cria le courriel* d'une voix haute.
— Le roi!
Et M. de Gbauvelin se précipita au-devant de ce courrier, qui déjà avait remis sa lettre au maître d'hétel.
— Une lettre du roi , hélas ! fit la marquise bas au père Delar, que le bruit de cette missive avait amené comme les autres.
Le marquis offrit au courrier du vin dans un gobelet d'argent, honneur que justifiait le respect accordé par tout gentilhomme à la royauté , même représentée par un valet. Il ouvrit cette lettre: elle contenait ce qui suit . de la propre main du monarque :
«Mon ami, depuis vingt-quatre heures h peine vous êtes parti, et il me semble que je ne vous ai pas vu depuis des mois. Les vieilles gens
qui s*aiment ne doivent point se séparer. Aurontils le temps de se rejoindre? Je suis triste k la ràort. J'ai besoin de tous ; venez ! Ne me privez pas d'un ami , sous prétexte de vouloir défendre ma couronne. C'est la plus sâre manière de l'attaquer, au contraire, et tant que vous la soutiendrez par votre présence, je la sentirai plus solide que jamais. Que je vous trouve demain à mon lever, ce sera le signal d'un heureux jour.
« Votre affectionné, (( Louis. »
— Le roi me rappelle, dit M. de Cbauvelin tout ému. Il faut que je parte & l'instant, il ne peut se passer de moi. Qu'on attelle (
— Oh! répondit la marquise, sitàt? Après tant de douces promesses!
— Vous aurez bientôt de mes nouvelles, madame.
— M. le marquis, ma copie est faite ! s'écria Bonbonne qui accourait de loin.
— Bien! bien!
— Et il n'y a plus qu'à relire et à signer.
— Je n'ai pas le temps. Plus tard.
— Plus tard ? Mais rappelez-vous ce que vous disiez tout k l'heure.
— Je le sais, je le sais.
CBAPITRE VIII. ISl
— Plus de délais.
— Le roi ne peut attendre.
— Mais vous oubliez vos enfants, vous ouUiez le sort de votre famille.
— Je n'ouUie rien , Bonbonne, mais je dois partir et je pars. Mes enfants, l'avenir de ma famille, ah ! songez-y , Bonbonne , cela est tout assuré.
— Une signature, rien qu'une signature.
— Vois-tu, mon vieil ami, dit le marquis radieux de joie, je suis si décidé à mettre en règle cette affaire, que si je mourais avant d'avoir signé, je te jure de revenir ici de l'autre monde, et c'est loin, tout exprès pour donner ma signature. Te voilà tranquille, h présent; adieu.
Et, embrassant k la hâte ses enfants et sa fenmie, oubliant tout ce qui n'était pas le roi et la cour, il s'élança , rajeuni de vingt ans, dans son carrosse, qui l'entraîna vers Paris.
La marquise et tout ce monde de gens si heureux naguère restèrent sombres , abandonnés, muets de désespoir, près de la grille.
▼AVV0 BT VSTCfn.
Le lendemain de son message à Grosbois, le premier mot de Louis XY fut pour demander le marquis de Chauvelin, et son premier regard pour chercher s'il était Ik.
Le marquis était arrivé dans la nuit et se trouvait au petit lever.
— A la bonne heure, dit le roi , vous voilà , marquis ; mon Dieu ! que votre absence a donc été longue !
— Sire, c*est la première, et ce sera la dernière ; si je vous quitte maintenant , ce sera pour tou-
jours... Mais le roi est bien bon de trouver mon absence longue. Je ne suis resté que vingt-quatre heures loin de lui.
— Vous croyez, cher ami? En ce cas, c'est cette diable de prédiction qui me corne aux oreilles ; de sorte que , ne vous voyant pas à votre poste ordinaire, je me suis figuré que vous étiez mort, et, vous mort, vous comprenez?...
— Parfaitement, sire.
— Mais ne parlons plus de cela. Vous voilà, c'est l'essentiel. Il est vrai que la comtesse nous garde un peu rancune; à vous, pour lui avoir dit ce que vous lui avez dit ; à moi, pour vous avoir rappelé après un pareil outrage. Mais ne prenez nul souci de celte mauvaise humeur ; le temps arrange tout, et le roi aidera le temps.
— Merci, sire,
— ^Voyons, qu'avcz-vous fait pendant votre exil?
— Imaginez-vous, sire, que j'ai failli me convertir.
— Je comprends, vous commencez & vous repentir d'avoir chanté les Sept Péchés morték.
— Oh ! si je n'avais fait que les chanter !
— Mon cousin de Conti m'en parlait encore hier, et il en était ravi.
— Sire, j'étais jeune alors, et les impromptus me semblaient faciles. J'étais là , à l'Ile-Âdam ,