CHAPITRE PREHIBR
prison et destine , lui aussi , comme ses compagnons , à aller porter sa part de corruption au fleuve, lorsque Carrier s'était ravisé : il avait fait choix de cent trente-deux prisonniers, tous condamnés, et les avait expédiés sur Paris, comme un hommage des échafauds de la province h la guillotine de la capitale ; puis , une fois partis, Carrier s'était ravisé encore : l'hommage sans doute ne lui avait point paru suffisant, et il avait envoyé Tordre au capitaine Boussard, commandant de Tescorte, de fusiller ses cent trente-deux prisonniers, en arrivant à Âncenis.
Boussard était un brave homme , qui n'en fit rien, et qui continua sa route vers Paris.
Ce qu'apprenant Carrier, il envoya l'ordre au conventionnel Hentz, qui était proconsul à Angers, d'arrêter Boussard en passant, et de jeter à l'eau les cent trente-deux Nantais.
Hentz fit arrêter Boussard ; mais quand il s'agit de noyer les cent trente-deux prisonniers, l'airain de son cœur révolutionnaire, qui n'était point triple à ce qu'il parait, se fondit, et il ordonna aux victimes de continuer leur route vers Paris.
Ce qui fit dire à Carrier , en secouant la tête de mépris : Petit noyeur que ce Hentz , petit noyeur l
14 LE TBSTAKBNT DE M. DB CHÀUVELIN.
Les prisonniers coûtinuèrrat donc leur route. Sur cent trenteHieux, trente-six périrent avant d'arriver à Paris , et les quatre-vingt-seize qui arrivèrent, arrivèrent heureusement pour eux tout juste à temps pour déposer comme témoins dans le procès de Carrier, au lieu de répondre comme accusés dans leur propre procès.
C'est que le 9 thermidor était venu, c'est que le jour des représailles s'était levé , c'est que le tour d'être jugés arrivait pour les juges « et que la Convention, après un mois d'hésitation, venait de mettre en accusation le grand noyeur.
Il en résultait qu'au souvenir de cette brochure que M. de Viilenave avait publiée il y avait trente-<|uatre ans dans sa prison , j'avais remonté la chaîne du passé , et que ce que je voyais, que ce que j'entendais , ce n'était plus un discours littéraire prononcé par un professeur de l'Athénée, mais une accusation terrible , véhémente , mortelle , du faible contre le fort , de l'accusé contre le juge , de la victime contre le bourreau.
£t telle est la puissance de l'imagination, que salle, spectateurs, tribune, tout s'était transformé ; que la salle de l'Athénée était devenue la salle de la Convention; que les auditeurs pacifiques étaient changés en vengeurs
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irrités, et que Tëloquent professeur, aux mielleuses périodes , tonnait une aceusation publique, demandant la mort et se plaignant que Carrier n'eût qu'une seule existence, insuffisante k payer les quinze mille existences qu'il avait tranchées.
Et je voyais Carrier avec son regard sombre, foudroyant Taccusation de son regard , et je Tentendais criant de sa voix stridente & ses anciens collègues :
<c Pourquoi me blâmer aujourd'hui de ce que vous me commandiez hier? Mais, en m'aocusant, la Convention s'accuse ; ma condamnation, c'est votre condamnation à tous ; songez-y ; tous vous serez enveloppés dans la proscription qui m'envelopp^-a. Si je suis coupable, tout est coupable ici ; oui , tout , tout , tout , jusqu'à la sonnette du président!... »
Et , malgré cela , on allait aux voix ; malgré cela, il était condamné. La même terreur qui avait poussé dans l'action poussait dans la réaction, et la guillotine, après avoir bu le sang des condamnés, buvait, impassible , le sang des juges et des bourreaux !
J'avais laissé tomber ma tête dans mes mains comme s'il m'eût répugné , tout effroyablement homicide qu'était cet homme, de lui voir donner
la mort qu'il avait si libéralement répandue sur rhumanité.
Delanoue me fraisa sur l'épaule.
— C'est fini, dit-lL
— Ah! répondis-je, il est donc exécuté?
— Qui cela ?
— Cet abominable Carrier.
— Oui, oui, oui, dit Delanoue , et voilà tantôt trente-quatre ans que ce petit roalheur-là lui est arrivé.
— Ah ! lui dis-je, que tu as bien fait de me réveiller ! j'avais le cauchemar.
— Tu dormais donc?
— Je révais, du moins.
— Diable ! je ne dirai pas cela à M. de Villenave chez lequel je t'emmène prendre une tasse de thé.
— Ah ! tu peux le lui dire, va ! Je lui raconterai mon rêve, et il ne m'en voudra point.
Sur ce, Delanoue, encore incertain si j'étais bien ou mal réveillé , me tira de la salle vide et m'emmena dans un petit salon d'attente, où M. de Villenave recevait les félicitations de ses amis.
Arrivé là, je fus d'abord présenté à M. de Villenave, puis à madame Mélanie Waldor, sa fille, puis à M. Théodore de Villenave, son fils.