CHAPITRE PREMIER
Puis tout le monde s'achemina à pied, par le pont des Arts, vers le faubourg Sain^Germai|l.
Après une demi-heure de marche, nous étiops arrivés, et nous disparaissions, les uns après les autres , dans cette maison de la rue de Vaugirard, dont j'ai parlé au commencement de cet article , et dont je vais essayer de donner une description intérieure, après en avoir dessiné le croquis extérieur.
VTM »A»wma* 9m IjAvovs.
La maison avait son caract^ à elle, emprunté au caractère de celui qui rhabitait.
Nous avons dit que les murs en étaient gris , nous aurions dû dire qu'ils étaient noirs.
On entrait par une grande porte trouant le mur» et placée à côté de la maison du eonciei^e : alors on se trouvait dans un jardin sans plates^bandes 9 battu partout avec des treilles sans raisin, des tonnelles sans ombre, des arbres presque sans feuillage. Si par hasard une fleur poussait dans un coin, c'était une de ces fleurs
sauvages, presque honteuse de se montrer dans » la ville, et qui , ayant pris cet enclos sombre et humide pour un petit désert, y avait poussé par erreur , se croyant plus loin qu'elle n'était en réalité de l'habitation des hommes , et qui était cueillie aussitôt par une charmante enfant rose , aux cheveux blonds et bouclés, qui semblait un chérubin tombé du ciel et perdu dans ce coin de la terre.
De ce jardin , qui pouvait avoir quarante ou cinquante pieds carrés, et qui se terminait par une large bande de pavés attenante & la maison, on passait dans un corridor carrelé.
Sur ce corridor, au fond duquel était un escalier, quatre portes s'ouvraient : d'abord , à gauche, celle de la salle à manger, puis, à droite, celle d'une petite pièce, puis, à gauche encore , celle dé la cuisine, et à droite, celle du gardemanger et de l'oflBce.
Ce rez-de-chaussée, sombre et humide, n'était guère habité qu'à l'heure des repas.
La véritable habitation , celle ou nous fumes introduits, était au premier.
Ce premier se composait du palier, d'un pe^ tit salon , d'un grand salon , de la chambre à coucher de madame Waldor, et de la chambre à coucher de madame de Villenave.
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Le salon était remarquable par sa forme et son ameublement.
C'était un carré long, ayant à chacun de ses angles une console et un buste.
Un de ces bustes était celui de M. de Villenave.
Entre les deux bustes , au fond, sur une console faisant face à la cheminée , était la pièce d'art et d'archéologie, la plus importante du salon.
C'était l'urne de bronze dans laquelle avait été enfermé le cœur de Bayard ; un petit basrelief, courant à sa circonférence, montrait le chevalier sans peur et sans reproche baisant la croix de son épée.
Deux grands tableaux venaient ensuite : un d'Holbein , représentant Anne de Boleyn ; l'autre de Claude Lorrain, représentant un paysage d'Itolie.
Je crois que les deux cadres qui faisaient face à ces tableaux renfermaient, l'un un portrait de madame de Montespan , et l'autre un portrait de madame de Sévigné ou de madame de Grignan.
Un ameublement de velours d'Utrecht o£Frait aux amis de la maison ses grands canapés , à bras blancs et maigres, et aux étrangers ses fauteuils et ses chaises.
Cet ëtage était tout particulièrement le domaine de madame Waldor^ c'est là qu'elle exerçait sa yice-royautë.
Nous disons sa vice-royauté, parce qu'en réalité, malgré l'abandon qui lui avait été fait par son père de ce salon, elle n'en était que la vicereine ; aussitôt que M. de Villenave y entrait, il en reprenait la royauté , et dès lors les réoes de la conversation lui appartenaient.
M. de Villenave avait quelque ehose de despotique dans le caractère , qui s'étendait de sa famille aux étrangers. On sentait, en entrant chez M. de Villenave, qu'on devenait une partie de la propriété de cet homme qui avait tant vu, tant étudié , qui savait tant enfin. Ce despotisme, tout tempéré qu'il était par la courtoisie du maître de la maison, pesait cependant d'une façon géuante sur l'ensemble de la société. Peutêtre, M. de Villenave présent, la conversation était-elle mieux menée, comme on disait autrefois, mais k coup sûr die était moins libre, moins amusante, moins spirituelle, que lorsqu'il n'y était pas.
C'était tout le contraire du salon de Nodier. Plus Nodier était chez lui, plus chacun était chez soi.
Heureusement que U« de Villenave desoen-
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dait rareipent au salon. M. de Villenave se tenait habituelienaent chez lui, c'est-à-dire au second étage, et, dans les jours ordinaires, n'apparaissait que pour diner ; puis, quand , après le dioer, il ayait causé un instant; quand il avait un peu moralisé avec son fils , un peu grondé avec sa femme , il s'étendait dans son fauteuil , fermait les yeux, se faisait mettre ses papillotes par sa fille, et remontait cbez lui.
Ce quart d'heure pendant lequel la dent du peigne lui grattait doucement la tète était le quart d'heure de béatitude journalière que se permettait M. de Villenaye.
Mais * pourquoi ces papillotes? demandera le lecteur.
D'abord, peut^tre, n'était-ce qu'un prétexte pour avoir la tête grattée.
Puis ensuite M. de Villenave, nous l'avons dit, était un magnifique vieillard qui avait dû éb*e autrefois un admirable jeune homme, et son visage aux traits fortement accentués trouvait un cadre merveilleux dans ces flots de cheveux blancs qui faisaient ressortir l'éclair puissant de ses grands yeux noirs.
Enfin, il faut l'avouer, quoique savant, M. de Villenave était coquet , mais coquet de sa tète , voilà tout.
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Le reste lui importait peu : que son habit fût bleu ou noir; que son pantalon fût large ou étroit, que le bout de sa botte fût rond ou carré, c'était l'afiFaire de son tailleur, de son bottier, ou plutôt de sa fille, qui présidait à tous ces détails.
Pourvu qu'il fut bien coiffé , cela lui suffisait.
Quand sa fille lui avait mis ses papillotes, opération qui s'exécutait invariablement de huit à neuf heures du soir, M. de Villenave prenait donc son bougeoir et remontait chez lui.
C'est ce chez lui de M. de Villenave, cet at home des Anglais , que nous allons essayer de peindre, mais sans espoir d'y réussir.
Ce second étage, divisé en infiniment plus de compartiments que le premier, se composait d'abord d'un palier orné de bustes en plâtre, d'une antichambre et de quatre chambres.
Nous ne diviserons pas ces quatre chambres en salon, chambre à coucher, cabinet de travail, cabinet de toilette, etc., etc., etc.
11 s'agissait bien de toutes ces superfluîtés chez M. de Villenave ; non : il y avait cinq chambres à livres et à cartons, voilà tout.