CHAPITRE Xll
beares, et, franchissant le perron , s'acheminaient vers l'orangerie où attendaient la marquise et ses deux enfants.
Tous trois priaient encore, la mère à genoux, ses deux fils debout près d'elle.
— Eh bien? s'écria-t-clle en se relevant avec précipitation à la vue des trois hommes, eh bien?...
' — Qu'y avait-il? demandèrent les enfants.
— Continuez votre prière , madame , dit le père Delar, vous ne vous étiez pas trompée ; par une faveur spéciale, accordée sans doute à votre piété. Dieu a permis que l'àme de M. de Chauvelin vint vous dire adieu.
— Oh ! mon père , s'écria la marquise en levant les deux mains au ciel , vous voyez bien que je ne me trompais pas.
£t, retombant sur les deux genoux, elle reprit sa prière interrompue en faisant signe aux enfants d'imiter son exemple.
Deux heures après , un bruit de grelots retentit dans la cour et fit relever la tète de madame de Ghauvelin, assise entre les deux lits de ses deux enfants endormis.
Une voix retentit dans les escaliers, qui cria :
— Courrier du roi !
Au même moment un valet de pied entra et
remit à la marquise une longue lettre cachetée de noir.
C'était la nouvelle officielle que le marquis était mort à sept heures du soir d'une attaque d'apoplexie, en faisant la partie du roi.
LA HOHT un I4»VIS XY,
Depuis la mort de M. de Chauvelin , on vit rarement sourire le roi. Dans tous les pas qu'il faisait, on eût dit que le spectre du marquis marchait k ses côtés. La voiture seule le distrayait un peu. On multiplia les voyages. Le roi allait de Rambouillet à Compîègne, de Compiègne à Fontainebleau , de Fontainebleau à Versailles , h Paris jamais. Paris était en horreur au roi , depuis sa révolte à propos des bains de sang.
103 LE TESTAMENT DE M. DE CHAUVELIIf.
Mais toutes ces belles résidences , au lieu de le distraire, le ramenaient au passé, le passé aux souvenirs, les souvenirs h la réflexion. Ces réflexions , tristes , anières , profondes , madame du Barry seule pouvait l'en tirer, et c'était vraiment pitié de voir la peine que prenait cette jeune et jolie créature à réchauffer, non pas le corps, mais le cœur du vieillard.
Pendant ce temps, la société se décomposait, comme la monarchie ; aux infiltrations philosophiques de Voltaire, de d'Alembert et de Diderot, succédaient les averses scandaleuses de Beaumarchais. Beaumarchais publiait son fameux mémoire contre le conseiller Goetzmann , et ce magistrat, membre du tribunal Maupeou, n'osait plus reparaître sur son siège.
Beaumarchais faisait répéter le Barbier de Sémlk, et Ton parlait déjà des hardiesses qu'allait débiter sur la scène le philosophe Figaro.
Une aventure de M. de Fronsac avait fait scan» dale. Deux aventures de M. le marquis de Sade avaient fait horreur.
€e n'est plus au gouffre que marche la société, c'est à l'égout.
Toutes ces anecdotes -sont bien honteuses, bien immondes, mais ce sont les seules qui amusent le roi. M. de Sartines lui en fait un journal,