BKRNAHDIN HK SAINT-I'TI-.IÎHE
Horace, Tacite, Tite-Live, Cicéron, ireussent pas vécu, l'Europe enU^re n'aurait pas créducation. J'ai fait ailleurs cette observation, et je la répète ici à cause de son importance qui doit frapper tout bon esprit : c'est Rome moderne ([ui a répandu par toute l'Europe l'étude de sa langue originelle, illustrée par des bomnies de génie : elle en a revêtu d'abord ses livres religieux, hébreux et grecs, afin de les rendre vénérables aux peuples qui les révéraient d'autant plus qu'ils ne les comprenaient pas. Cela est si vrai que, pendant des siècles, elle ne leur a pas permis de les traduire en langue vulgaire. Elle n'en confiait l'intelligence qu'à ses ministres, et c'était principalement pour en former qu'elle a établi tant de collèges, de concert avec l'empereur Charles-magne. Ce conquérant dont elle a fait un saint (?) a réglé nos études scolastiqnes dans l'état où nous les voyons aujourd'hui. Rome avait raison de ne réserver la connaissance de ses livres qu'à un petit nombre d'hommes, car la découverte de l'imprimerie, les ayant rendus communs, donna d'abord naissance à leurs traductions, ensuite aux critiques, bientO)t après aux réf(jrmateurs et de nos jours aux destructeurs qui ont renvei'sé ime religion fondée sur des livres, une religion qui n'aurait dû l'être que sur la nature
Ce n'est pas que j'attribue à l'Église romaine l'ancienne barbarie des nations de l'Europe. Elle s'est vue forcée souvent d'opposer la superstition à leurs brigandages, et de les gouverner par les opinions mêmes dont elles s'étaient infatuées. On lui aura
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réternelle oblij?atioii d'avoir sauvé do leurs fureurs une partie des bons ouvrag'cs de rantiquité, et d'avoir contribué au rétablissement des lettres et des arts en Europe en lui conservant ces modèles du bon goût.
Mais de quoi traitent après tout les écrivains anciens destinés à former le cœur et Tesprit de nos enfants ? d'une physique souvent absurde, d'une religion idolâtre, dintrigues auxquelles ils ne comprennent rien, de guerres qui ont fait le malheur du genre humain et celui de leur propre pays. A la vérité on trouve dans ces écrits des tableaux enchanteurs de la nature, des maximes sublimes de morale et de philosophie, des éloges et des exemples d'hommes vertueux. Mais n'est-ce pas déjà im grand mal que de jeunes citoyens portent leurs premières affections hors de leur patrie ? Les lois défendent aujourd'hui qu'on en sorte des comestii)les, de l'argent, des matières de première nécessité. Y en a-t-i! de plus nécessaire pour elle que les premiers sentiments d'estime, d'amour et de respect de ses propres enfants? Â-t-elle des trésors plus précieux que leurs cœurs, et d'exportation plus ruineuse ? Ne croyez pas au reste qu'ils s'attachent à la mémoire des hommes à talent, tels que Horace, Cicéron, encore moins à celle des grands philosophes, tels que Épictète ou Marc-Aurèle ; non, c'est à celle des Auguste et des César. Les anciens tyrans du monde et de leur propre patrie sont les idoles devant lesquelles ils se prosternent. Ce sont là les noms qu'ils aimeraient à porter, et que quel-
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quefois leurs pf'res ainltiiieiix leur donnent. Aucun d'eux ne se soucierait d'être surnommé Pline, Virj.?ile, Plutarque. Ils font peu de cas des hommes célèbres (|ui n'ont été que pacifiques et bienfaisants : ils n'estiment que ceux qui furent puissants et redoutables. C'est à cause des conquérants et non des sages que, devenus citoyens, ils préfèrent Rome à Paris et le Tibre à la Seine.
Et comment ne se rempliraient-ils pas de ces dangereux préjugés? L'ordre même des collèges les excite à l'ambition de la puissance, bien plus qu'au respect des lumières et des vertus Chaque classe y présente une image de l'empire romain. Les écoliers y sont transformés en chevaliers, en sénateurs, en consuls, en Césars, en empereurs, en dictateurs. Il en était du moins ainsi de mon temps. Mais si la forme des collèges a changé, l'esprit en est toujours le même. Chaque écolier n'y étudie que pour être le premier. Il faut de l'émulation aux enfants, disent leurs régents, et après eux leurs pères ; sans émulation, point de talents. Mais, insensés ! Témulation est le germe de l'ambition, et l'ambition est la cause de tous les crimes de la terre. Il ne faut pas planter un vice dans l'espérance même de faire croître une vertu. J'ignore quels talents merveilleux vous faîtes naître exclusivement dans des collèges, quand je vois chez les anciens et chez nous môme tant d'hommes célèbres qui n'y ont jamais étudié, tels qu'un Michel Montaigne, un Jean-Jacques, etc. Je suis bien certain au contraire que l'ambition
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(IT'tro le premier, inspirée aux enfants, est la cause de la phipai'l des maux qu'ils se font les uns aux autres étant hommes. Voyez seulement l'effet qu'elle produit sur vos élèves dans les sciences et les lettres pour lesquelles vous les préparez. Ils y entrent d'abord avec circonspection, comme sur un terrain qui n'est pas à eux; mais à peine y ont-ils fait quelques pas qu'ils en font leur domaine. Celui qui n'a étudié que dans des livres les attributs de lauteur de la nature, se croit le ministre de Dieu et le législateur de la terre, quoiqu'il ne sache pas comment croit un brin d'herbe. (iCt autre, qui fait des vers, s'estime un Apollon, et s'empare à lui seul du Parnasse. Un autre, qui a compilé un système d'astronomie sur le mouvement des mers, se persuade que rOcéan lui appartient et qu'il en est le Neptune. Tous s'efrorcent de chasser de la République des lumières ceux qui veulent en être simples citoyens, à moins qu'ils ne se rangent à leur suite : ils cabalent, ils calomnient, ils persécutent. Telles sont les moindres conséquences de cette maxime fatale, inspirée aux enfants : sois le premier! On devrait leur apprendre au contraire que la propriété de la science, comme celle du globe, n'apptuiient qu'à Dieu seul ; qu'il en a donné lusufruit en commun aux hommes ; que chacun n'en doit recueillir [que] ce qu'il en peut cultiver ; que les forces de leur raison, comme celles de leur corps, ne s'étendent pas bien loin, et ciu'enfm chacun a droit de semer dans les champs de la nature les graines qui lui conviennent le
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mieux (1). J'ai traité plus à fond, dans mes études de la nature, des vices de notre éducation, non sans me faire des ennemis, et si je les rappelle ici avec confiance à des gens de lettres (2), c'est que je parle à des frères qui peut-être en ont été comme moi les victimes, à des répuldicains qui ont souvent j4émi des maux cruels que ces vices ont faits à la patrie, et à des instituteurs qui désirent un ordre nouveau pour en préserver au moins la génération future.
C'est la Révolution elle-même avec ses malheurs qui, en rétablissant l'homme dans tous ses droits, me fit sentir plus que jamais la nécessité d'empê-
(1) Ici figurent, on intorli.ctno, quelques mots d'une autre encre et d'une autre date : « Mais où trouver des preuves plus frappantes du danger de l'ambition que dans ce que nous avons vu? On peut définir une révolution le combat... de toutes les émulations. » Les corrections analogues qui modifient l'idée première de Bernai'din, telle qu'il l'a exposée à l'Kcole, viennent des remaniements successifs faits jusqu'à la mort de l'auteur.
{2) « Je dois prévenir le lecteur que j'ai lu ce préaml^ule et une partie des quatre Harmonies qui le suivent à l'école normale où j'avais été nommé professeur de morale. Je me trouve o})ligé d'en faire ici une note, quoique j'aie dit dans mes études qu'une note était une négligence d'auteur. En effet, si une observation est nécessaire au texte d'un ouvrage, il faut l'y insérer. On ne doit pas l'y joindre })ar apostille. C'est comme si on mettait au pied d'une statue un doigt qui manque à sa main. Ma remarque cependant n'est pas superflue. Mais je ne savais où la placer. J'aurais pu la mettre dans une préface. Mais une préface devant un préamlnile m'a paru encore plus déplacée qu'une note au bas d'une page. Au moins une note n'interrompt point ici le fil du discours. » (Note de Bernardin).
LE TEXTE AUTlii'.NTlOrE DES « HARMONIES » 19
cher qu'il n'en abusât. Elle donna d'abord l'essor à mon patriotisme. Ti-op ài!:i'' pour me présenter moimême dans la carrière [tubliquc ouverte à tous les citoyens, je conçus le dessein d'y faire courir un jour mes enfants. Mais je sentis que ce serait ouvrir un champ à leurs passions bien plus qu'à leurs vertus, s'ils n'y envisageaient d'autre fm que leur intérêt particulier. En leur montrant donc les droits de l'homme je voulus leur en montrer les devoirs. J'étudiai ses relations nombreuses avec ses semblables, et les joignant à celles de la nature que j'avais déjà recueillies, j'amassai une grande quantité de matériaux, mais j'en fus accablé.
Il me fallait d'abord un plan pour les mettre en ordre. Mécontent de celui de notre éducation ancienne qui peut à peine faire des hommes de lettres, je consultai, pour former des citoyens, les meilleurs esprits parmi les modernes, et je les trouvai parmi ceux (jui n'avaient pas, ou du moins qui n'avaient que fort peu étudié dans les collèges.
Michel Montaigne, le père de la philosophie en France, a écrit sur l'éducation, mais il ne suit aucune méthode dans ses essais. Son ordre est de n'en point avoir. Né dans un siècle malheureux, le but de sa philosophie est le doute. Que sçah-je ! est sa devise. 11 nijus déloge fort bien, mais il ne nous loge pas. Au reste il est plein d'excellentes idées qu'il nous donne péle-mèle avec celles des anciens. Âdisson a dit de lui, avec raison, qu'il ne prenait pas la peine d'enfiler ses perles, mais qu'il les jetait à poignées.
■20 HERNAKniN DE SAINT-I'IERRE
Jcan-,lacqncs en a mis j^hisioiirs on œnvre. ïl a fait plus, il on a découvort la roche au fond des mers. Son génie est une Minerve qui plonge au sein des flots tumultueux et en sort avec Tocrin de Vénus. Ses ouvrages étincellent de beautés physiques et morales. Il n'a rien négligé pour fortifier le corps et l'âme de son Emi/e. Ccpondant il avoue qu'il a manqué do méthode dans ses écrits. Mais nous avons l)ien plus à nous plaindre nous-mêmes de ce qu'au lieu d'élever son Émih' pour la société, il l'en a rendu indépendant; il l'en sépare, il l'éloigné des villes, il le relègue dans un désert. Il ferme son esprit aux lumières pour fermer son cœur aux passions terribles qui ne les accompagnent que trop souvent. Il avait cependant prévu cette Révolution que ses ouvrages ont sans doute accélérée. Pourquoi donc n'a-t-il pas rendu son élève un membre nécessaire et heureux de notre constitution future ? Pourquoi ne nous a-t-il pas laissé un plan d'éducation nationale et ne s'est-il occupé que du bonheur d'un seul? Ah sans doute c'est parce qu'il aimait l'homme et qu'il craignait les hommes, et que, persécuté dans sa propre patrie, il n'a songé qu'à former un citoyen du monde.
Fénelon a d'abord écrit un petit traité sur l'éducation des filles, qu'il tâche de former uniquement pour le bonheur domestique. Encore n'en présentet-il que des aperçus. 11 entreprit ensuite dans son Ti'lémaque le bonheur du genre humain. Cet ouvrage, qui l'a couvert d'une gloire immortelle, est rempli des plus grandes vues. C'est là qu'il élève
LE TEXTK AlTHENTIOl'E DES " HARMONIES » âl
l'homme pour les hommes. On lui reproche aiijour- (riiui d'y faire l'éducation d'un roi. Mais il y était ohligé par son état. N'était-ce pas heaucoup, en élevant le petit-fils de Louis XIV, d'oser blâmer le luxe des bâtiments, l'amour des conquêtes, l'abus du pouvoir; d'y montrer Idoménée rejeté par ses propres sujets, et de poser enfin pour base du gouvernement monarchique que les peuples ne sont pas faits pour les rois, mais que les rois sont faits pour les peuples? Cette maxime a servi de fondement à notre Révolution. Mais lui-même en avait déjà fait une en Europe, me disait un jour Jean-Jacques, en ramenant vers l'agriculture, cette source unique des véritables biens, l'esprit des peuples égarés depuis longtemps par une fausse politique. Cette révolution-là, n'en doutez pas, a préparé la nôtre. D'ailleurs partout Fénelon fait dans son livre l'éloge des républiques. Le précepteur des rois y est encore celui des bergers. Il y préfère la houlette au sceptre et le séjour des champs à celui des cours. Enfin, quoique noble et évêque, il n'y met la noblesse que dans la vertu et le sacerdoce que dans les magistrats. Représentants, à qui le peuple a confié le soin des hommages dus à la mémoire des grands hommes qui l'ont servi, vous rendrez un jour justice à Fénelon. Oh ! si les cendres de Jean-Jacques pouvaient être élevées à de nouveaux degrés d'honneur au Panthéon, ce serait sans doute auprès de celui dont il disait pendant sa vie qu'il aurait voulu être le laquais, pour mériter un jour d'en être le valet de chambre.
Le Télèmaqiie après tout ne remplissait pas mon luit. Fénelon, séduit parranti([uité, y ramène toutes ses idées aux Grecs, et ii"v nionlre comme eux la nature ([ue sous le voile des allégories. Chaque ruisseau y a sa naïade, et chaque promontoire sa Néréide. Des théologiens lui ont reproché amèrement ce polythéisme, comme si larchevèque de Camhrai eût voulu nous rappeler à Tidolàtrie. Fénelon, lamant de la Divinité, se plaisait sans doute à la voir sous tous ses attrihuts, comme on aime à voir à travers les rameaux des arbres les nombreux reflets de la lumière du soleil qu'on ne peut fixer. Est-ce donc un crime à Tantiquité même de Favoir considérée ainsi et d'avoir personnifié tous les attributs de la providence sous les formes humaines les plus aimables ou les plus dignes de nos respects. Les prétendus dieux du paganisme n'étaient que des allégories des éléments. Apollon était le soleil, Diane sa sœur, la lune ; Junon, l'air ; Neptune, l'océan ; Vulcain, le feu. Tous étaient enfants ou parents de Jupiter roi des dieux et père des hommes. Le mal vint de l'ambition des Grecs qui s'avisèrent de répartir les dieux imaginés d'abord en Egypte à leur territoire divisé en îles. Ils supposèrent qu'Apollon était né à Délos ainsi que Diane, Mercure au mont Gyllène, Vénus à Gytère et Jupiter lui-même en Crète, sur le mont Ida. (îhaque ile de leur Archipel eut son dieu, auquel ses habitants confièrent leurs intérêts et donnèrent bientôt leurs passions. Homère les représente disputant et com- Ijattant les uns contre les autres comme des hom-
LE TEXTK Al TIIENTIOLE DES « HARMONIES » 23
mes. Il résulta, je pense, de la physique et de la tliéologie partielles des Grecs, une morale et une politique qui ne l'étaient pas moins. Leurs principales familles se disaient toutes alliées à quelque divinité, et elles n'étendaient leur patriotisme qu'à lile qui les avait vus naître. Ainsi chaque ile de leur Archipel forma un petit gouvernement qui se regardait toujours en état de guerre avec l'île voisine. Ce fut du fédéralisme (?j de ces petites républiques et monarchies que naquirent tant de persécutions envers leurs grands hommes et tant de guerres cruelles qui firent leurs malheurs et déshonorent à jamais leurs histoires. Leur humanité était aussi intolérante que leur politique. Ils réduisaient leurs ennemis en esclavage, et ils traitaient tous les peuples de barbares, même les Romains. La cause de leurs maux était dans leur ambition malheureusement favorisée par la nature qui les avait placés dans des îles, et qu'ils nourrissaient dans leurs enfants en leur inspirant le désir de se surpasser les uns les autres. Un Grec lui-même n'était qu'un enfant ingénieux, aimable, inconstant, l'esprit rempli d'erreurs agréables, et le cœur de passions dangereuses dont les dieux lui montraient l'exemple. Un fran(;ais ne doit point être un grec : il doit être un homme. Il faut lui enseigner les lois de la morale non d'après l'autorité de Minos, mais d'après celles du genre humain, non sous le voile des fables, mais telles qu'elles se montrent à nous avec l'expérience des siècles: l'histoire de la nature est plus intéressante que son roman.
^4 BERNARDIN l)K SAINT-l'IEHRE
Je consultai ensuite pour m'éclairer plusieurs ouvrages (riiommes de collège, car je n'en veux qu'à leur méthode gothique et à leurs préjugés en faveur de la langue latine. Il y a parmi eux des écrivains d'un grand mérite. Je mets à leur tète Rollin. Son Traitr des Et/fdcs est plein de sages réflexions et le style en est pur. 11 est beaucoup plus instructif que le cours d'études des collèges, qu'il aurait dû faire tomber si on ne s'y proposait pas uniquement d'y apprendre le latin. Au reste, le Traité des Etudes de Rollin et quelques autres semblables, quoique dignes d'estime, ont le même défaut : c'est qu'ils nous apprennent bien ce que les anciens ont fait, mais non ce que nous devons faire. Ils font de nous tour à tour des romains, des grecs, des perses, ... jamais des français, et encore moins des hommes.
L'auteur de l'article Éducation, dans VEnci/clopédie, nous indique un moyen assez plaisant de rendre nos enfants patriotes. Après avoir réduit le plan de l'éducation aux exercices du corps, de l'esprit et du cœur ou do la morale, et avoir débité quelques lieux communs sur les deux premiers points, dans lesquels il cite souvent le père Buffier, il conclut en disant « que lorsque les jeunes gens '< sont en état d'entrer dans des études sérieuses, « c'est une pratique très utile de leur faire lire la « Gazette, et qu'il ne l'est pas moins de leur faire « lire et expli(juer Y Almanach Royal. Quant à la « partie morale, nous avons, dit-il, tant de bons « livres sur ce point, que je crois devoir y ren-
LE TEXTE AUTHENTIQUE DES " HAHMOiNIES » ^O
voyer » : ces ])ons livres méritaient, ce me semlile, autant d'être nommés que la Gazette et VAhnanacli Royal.
Ce plan si étrange d'instruction (1) me donna la curiosité d'examiner celui de lEncyclopédie même, si vanté. Je savais qu'il était figuré sous la forme d'un arbre qui, comme celui de la science tlu bien et du mal, renfermait dans ses fruits toutes les connaissances humaines. Je trouvais cette idée grande. Ce n'est pas que je voulusse faire des savants de mes enfants; mais, désirant donner un ensemble aux connaissances qui leur étaient nécessaires, J"espérais trouver dans les grandes branches de cet arbre au moins un petit rameau pour placer leur nid.
J'ouvris donc le premier volume du Dictionnaire Encyclopédique, et je vis en tète un grand arbre que je pris, à son feuillage, pour un laurier. Son tronc se divise en trois fortes tiges, chaque tige en plusieurs branches, et chaque branche en un grand nombre de rameaux chargés d'écussons oii sont écrits les noms de la plupart des arts et des sciences.
La tige du milieu porte le nom d'entendement, celle de la droite celui d'imagination, celle de la gauche celui de la mémoire.
Je me doutais bien que la division générale de ce plan causerait l)eaucoup d'embarras pour en assem-
(1) Eli marge, au crayon: « le cahier (j est plus coraplet. » Je n'ai pas retrouvé ce cahier dans les manuscrits.
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Mer toutes les parties, car la nature ne l'ait point diverger les facultés de notre àme comme les branches dun arbre. Mais ce qui me surprit le plus, c'est qu'il n'y eût point de tige principale, ni même de branche pour les sens qui font une partie si considérable de l'homme, et que la nature a réellement divisés entre eux. Il y a seulement un petit bout de rameau pour la gymnastique.
En examinant ensuite la tige de la mémoire, j'y vis toute l'histoire naturelle divisée en une suite d'écussons qui s'élèvent vers le ciel dans cet ordre : histoire de la nature uniforme, histoire céleste; histoire des météores ; histoire de la terre et de la mer ; histoire des minéraux ; histoire des végétaux ; histoire des animaux ; histoire des éléments.
Voilà bien des histoires ; cependant il s'agit ici de sciences. L'histoire est une narration d'événements qui ont des périodes, et la science est la connaissance intime d'un ol>jet : la nature de chaque chose est du ressort d'une science, et cette science est de celui de l'histoire, parce qu'elle a des époques. On doit donc dire la science des minéraux, des végétaux, des animaux, etc., et l'histoire de la minéralogie, de la botanique, de la zoologie. Mais passons ces abus de termes. Que signifie l'histoire de la nature uniforme ? Il ny a rien de plus varié que la nature dans ses effets comme dans ses causes. Voudrait-on insinuer qu'elle n'a d'autres lois que l'attraction ? Je crois que si cette loi existait seule, la nature serait uniforme ; mais c'est parce que ses formes sont très variées qu'elle a sans doute plu-
LE TEXTE AUTUENTIQUE DES <( HARMONIES » "Z l
sieurs lois, (^e moldiiniforme est donc fort obscur; mais il est très clair que le plan encyclopédique se trouve renversé, en terminant sa série d'histoires par celle des éléments, par laquelle il devait commencer. A la vérité, tout retourne aux éléments, mais aussi tout en sort, et il était indispensable d'en parler avant de faire Ihistoire des météores, de la terre, de la mer, etc.
Voici une bien plus jurande erreur: c'est d'avoir mis dans le ressort de la mémoire toutes ces connaissances qui dépendent seules de l'entendement. Certes, c'est l'expérience ou, ce qui revient au même, le jugement qui recherche tous les faits de la nature pour en faire des sciences, des théories, des systèmes. C'est à notre intelligence, en harmonie avec celle de la nature, et non à de simples ressouvenirs, que nous devons les lois de l'astronomie, de la physique, de la chimie. Il parait que c'est ce mot d'histoire qui a égaré Fauteur de ce plan dès son début. Il a dit : " La connaissance de la nature est fondée sur des faits, donc c'est une histoire ; les faits se logent dans la mémoire, donc toutes les parties de 1" histoire naturelle appartiennent à la mémoire. »
Mais voici une contradiction plus étrange. On a porté dans la lige et les branches de l'entendement toutes les sciences naturelles sous d'autres noms à la vérité, mais sous ceux même qui, comme nous venons de le voir, pourraient seuls les rendre du ressort de l'histoire, et par conséquent de la mémoire. Elles y sonl toujours sous un ordre renversé
:2S BEKN.VHMI.N DE SAINT-I'IEHKK
OU plutôt sans ordre. Telles sont la botanique, la zoologrie, la minéralogie, Fliyclraulique, et une mulliUule dautros terminées au sommet de ]'arl)re par rapothicairerie, comme le dernier terme de Fentendement hmjiain.
Quant à la tige de limagination, on est fort étonné de lui voir produire les architectures civile, navale et militaire, surtout les deux dernières qui n'élèvent rien qu'à l'aide du calcul et du compas. On y trouve aussi la poésie divisée en narrative, dramatique et parabolique. Je n'aurais jamais compris ce dernier mot si on ne l'expliquait par allégorique dans la table qui précède cet arbre. L'allégorie est peut-être du ressort de la poésie, mais elle n'y forme point un genre particulier, non plus que la poésie narrative. L'une et l'autre appartiennent également à la poésie l)ucolique, dramatique, lyrique, épique, dont on ne parle pas, ainsi que de plusieurs autres genres qui, comme nous le verrons ailleurs, ont des caractères harmoniques déterminés par la nature. D'ailleurs, les allégories ou paraboles et les narrations sont du ressort de la prose autant et plus que de la poésie, car elles n'ont rien d'essentiellement poétique.
Si on a donné à la mémoire des sciences qui appartiennent à l'entendement, comme la physique, on a dédommagé l'entendement par des connaissances qui sont uniquement du ressort de la mémoire ; par exemple on lui attribue la géographie, non la naturelle qui est fondée sur la nature même de l'Océan et du globe, et que nous ne connaissons
LE TEXTE AlTHENTiniE liES ■' HARMONIES » '29
pas encore, mais la géographie politique, la sacrée, recclésiastiqiie et riiistorique, qui ne sont cependant que des sciences de noms. Je ne fus pas moins surpris de voir quon avait multiplié ces noms sans nécessité, quoicpi'ils ne désignassent que les parties de la même science dont on les avait séparés comme s'ils caractérisaient des sciences différentes. C'est ainsi que la géologie, ou science des continents, fait un article à part de la géographie, et que l'ichnographie, ou représentation des surfaces, et et que la scénographie, ou représentation des solides, ne fait pas corps avec la géométrie qui a son écusson assez loin de là.
Il était facile d'étendre fort loin les branches de cet arbre scientifique avec une pareille nomenclature. Cependant, il n'y avait pas déjà trop de place, car s'il y a beaucoup d'écussons inutiles, il en manque de très importants, avec des tiges entières, comme ceux des connaissances acquises par les sens, comme ceux de la vue, du goût, du toucher, de la gymnastique. Il y en a aussi en bas qui paraissent en être tombés, ou quon a mis à terre par modestie, entre antres celui qui porte ces paroles : « la science de la dernière importance est de bien [nous] connaître nous-mème et d'exposer clairement aux autres l'objet d'une encyclopédie. » Sur un autre carré est le nom de celui qui a tracé larbrc daprès le plan de lencyclopédie même.
Mais ce qu'il y a d'assez plaisant, c'est que cette synonymie de mots, cet enchevêtrement perpétuel de sciences, ou si l'on veut même cette exposition
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claire de rencyclopédic, ne servent à rien du tont, puisque, malgré quelques renvois, le diclionuaire est par ordre alphabétique.
Au reste, il y a de la gloire à avoir entrepris ce grand ouvrage. Il recevra toujours beaucoup de lustre des talents de plusieurs de ses coopérateurs. Il y a des morceaux bien faits, surtout sur les arts. Les procédés de quelques-uns y sont exactement décrits. Je ne dis pas qu'il n'y ait aussi quelques sciences dont les parties soient assemblées. Mais les sciences et les arts ne le sont point entre eux, et c'était l'objet du plan encyclopédique.
Ce plan même, comme l'avouent ses éditeurs, a été fait à l'imitation de celui du cbancelier Bacon; mais Bacon n'embrassait point l'universalité des connaissances bumaines pour en faire simplement un dictionnaire. Son arbre généalogique est moins étendu, mais il a plus d'ensemble. Il commence par les éléments, il s'élève successivement aux sciences de la conversation, des affaires, de l'état, et se termine à la tbéologie sacrée suivant l'esprit de son temps. 11 fallait qu'il s'arrêtât à la théologie naturelle ; son couronnement eût mieux valu que celui du laurier philosophique, composé des médaillons de l'apothicairerie, de l'art militaire, de Torthographe et du i)lason. L'arbre de Bacon, semblable en quelque sorte à la nature, jette ses racines sur la terre et porte ensuite son sommet dans les cieux.
Bacon lui-même avait dû l'idée d'assembler les sciences en un corps, à Pline, qui l'avait déjà exé-
LE TEXTE AlTHENTIorE DES " HARMONIES » 'A\
cutée. L"liistoire do la nature de ce philosophe romain est une vérital)le encyclopédie, renfermée en 37 livres. Il la commence où Bacon linit la sienne, à la Divinité; il passe ensuite aux astres, aux éléments, à la terre, aux végétaux, aux animaux, aux hommes et à leurs diverses inventions. Pline à son tour n'avait fait quétendre les plans d'Aristote et en employer les matériaux, que souvent celui-ci enchevêtre. C'est un défaut, comme nous le verrons ])ientot, qui résulte nécessairement de la méthode de traiter les sciences chacune en particulier, et de vouloir les réunir dans un ordre généalogique suivant une direction linéaire.
Au moins les anciens faisaient leurs livres d'après la nature, et nous nous faisons une nature d'après des livres, (".e sont eux qui nous gouvernent, en arts, en éloquence, en poésie, en histoire, en politique, en philosophie et en religions. Qu'est-ce qu'un livre après tout? C'est l'ouvrage d'un homme. La nature fait des choses, les hommes tâchent de les deviner pour en tirer parti. Il s'en trouve parmi eux quelqu'un plus oisif, ou plus vain, ou plus ami de ses semhlahles, qui tâche de recueillir leurs idées, bonnes et mauvaises : il y joint les siennes. Ensuite il taille lui roseau, ou une plume d'oison, et, avec du noir de fumée, il trace sur une écorce ou sur un papier fait de chilfons, en caractères de convention, dans une langue qui n'est entendue (jue de sa nation, des instructions qu'il destine à la postérité. La langue et la tribu périssent; le volume ou le livre échappent par hazard aux vers et aux
H2 Bl'.H.NAKDIN KK SAIM-I'IKKHK
bai'ltai'cs : il loiiilto onlro les mains (riiii peuple qui cherehe à s'éclairer ; alors viennent les copistes, les traducteurs, les commentateurs, les censeurs, les imprimeurs qui, pour le mettre en hunière, ach^vent (le le plong'er dans les ténèbres. Plus il est ancien et obscur, plus il est estinu'. On compose une foule de livres d'après lui, et on laisse là la nature (1).
C'est sur cette règle que j"ai dirigé autrefois mes études de la nature, mais elle ne me suffisait pas pour un traité d'éducation. Il y fallait le ponere totum et le j'ioictiira d'Horace, de l'ensemble et de la grâce si nécessaires pour faire goûter l'instruction. Afin de m'en occuper sans réserve, je laissai là d'anciens travaux littéraires, qu()i(|ue agréal)les au public et à moi, et je me retii-ai à la campagne, pour me rapprocher entièrement de la nature.
Je commençai par y piauler un jardin, et m'y bâtir une maison au milieu d'un verger. Je peux dire comme Didon : Mea mœnia vidi. J'ai vu les murs que j'ai élevés. Quand j'eus préparé ma retraite, je me mariai, et mon épouse, au bout d'un an, me fit jouir du bonheur d'être père. Ainsi, dans le même temj)S que je travaillais à mon livre,
(1) Ici manque le folio contenant les pages 9 et 10. La moitié au moins de ce passage n'est pas perdue réellement, car il est reproduit en partie dans le Voyage en Silésie,\. VI, p. 21)7- 301. La feuille 11 reprend à la répliciuc: <■ Aiipivnez. répondit à l'hôte, etc. » jusqu'à la lin du ^'oij<t(ie en Silés/e, t. VI, p. 301. Ces références sont faites à la grande édilion en douze volumes, Dupont. lH2i>.
Jai fait un J.irdiii, uno maison et un enfant. C'était servir la pairie de tons mes moyens. Cependant, à la vérité, je doutai dahord cpie mes travaux sur réducation pussent jamais être utiles à mon enfant, car c'était une fille. Cependant je me dis: une fille ne doit-elle pas supporter, comme un homme, des passions, des chagrins, des maladies, la douleur et la mort? N'a-t-elle pas à se préserver des préjugés et des superstitions? Ne doit-elle pas connaître les devoirs de fille, d'épouse, de mère et de citoyenne? N'est-ce pas des femmes que dépendent souvent les qualités morales des hommes? Ne sont-cc pas elles qui élèvent notre enfance, reposent notre vieillesse, et, dans le court intervalle de la vie. influent sur tous nos destins? Oh! ma Virginie! si, revêtue des grâces et des vertus de ton sexe, tu te formes un jour un époux et des enfants dignes de toi, en faisant ta seule éducation, j'en aurai fait plusieurs.
Je l)énis donc la providence qui m'avait donné une fille, et je redoublai d'ardeur pour mon ouvrage. Je venais enfin d'en tracer le plan lorsque je reçus un arrêté du Comité d'instruction publique, qui me nommait professeur à l'Ecole Normale, et me chargeait de faire un traité sur la composition des Éléments de morale républicaine. L'arrêté contenait la liste de huit autres professeurs chargés chacun en particulier d'un traité relatif à l'Kcole Normale. C'étaient les principes des droits de l'homme et du citoyen ; les éléments de l'histoire naturelle ; des instructions élémentaires sur les principaux phénomènes de la nature ; des éléments de
riiistoire des peuples libres ; des instructions sur les ateliers et les travaux manuels; des éléments de la grammaire française ; des éléments de géographie ; des éléments de lecture et décriture ; on y en a ajouté depuis quelques autres, tels quuii cours de littérature, des éléments de chimie ; et on attendait ces ouvrages élémentaires incessamment, TKcole Normale n'étant créée que ])oiir former des instituteurs des écoles primaires.
C/était sans doute me combler d'honneur, mais me charger d'un grand poids, en m'associant à d'illustres collègues chargés chacun à part de donner un traité à l'éducation nationale. C'était me mettre au rang des dieux qui firent chacun leur présent à Pandore. 3Iais n'était-il pas à craindre que ces dons célestes étant isolés et séparés les uns des autres, ne s'envolassent comme autrefois, ne lissent beaucoup de mal, et qu'il ne restât à la nation, comme à Pandore, que l'espérance? Pour moi, qui avais senti, comme le Comité, la nécessité de lier entre elles les premières connaissances humaines par les lois de la morale, j'avais rassemblé dans mon travail des idées générales de ces connaissances, afin de faire résulter les lois de la morale de celles de la nature même. Me demander à part des éléments de morale, c'était me demander le mortier qui liait les pierres de ma maison. Il me fallait même beaucoup de temps pour que je pusse parcourir la sphère entière de nos devoirs. Montesquieu a passé un grand nombre d'années à composer VEsprit des Lois, qui n'a pas de plan quoiqu'on en dise, et qui
LE TEXTE AUTllENTIOUE DES " HARMONIES » 3o
n'est après tout que l'esprit des lois humaines. Or la morale, qui est l'esprit ou plutôt le sentiment des lois de la nature entre les hommes, nexigeait-elle pas, pour être développée dans ses éléments, beaucoup de travail, surtout dans un temps de révolution, et de la part d'un père de famille déjà sur 1 âge? En vain, j'avais passé plusieurs années à en rassembler des matériaux pour l'instruction future de ma famille ; l'éducation d'un enfant élevé dans la maison paternelle pouvait-elle servir à la jeunesse d'une république rassemblée dans des écoles? Je ne parlerai pas de la difficulté que j'ai à débrouiller mes idées, à leur trouver des expressions, à leur donner un ensemble qui m'oblige à recommencer jusqu'à (|uatre et cinq fois le même manuscrit; du malaise physique que j'éprouve souvent dans des assemblées nombreuses, dans des leçons renfermées; de mon inaptitude à improviser en public ; de la distance où je vis de Paris, et de tous les obstacles qui me rendent incapable des fonctions de professeur en quelque genre que ce soit. Je lis part de mon insuffisance au Comité d'instruction qui me laissa, pour faire mon ouvrage à mon g(jiit. maitre du temps, du lieu et des moyens. Alors je lui ollVis mon zèle et mes matériaux. Voici comment je m'y suis [iris pour Ion arranger.
S'il ne s'agissait que de faire un discours sur la morale, je ne serais pas si embarrassé. Je le commencerais où je voudrais, et je le finirais où je pourrais. 11 n'en est pas de même d'un traité d'éléments de morale pour une école normale applica-
36 BERNARDIN HE SAINT-l'IERHE
ble ensuite à des écoles primaires. Il s'agit de remonter à des vérités primitives, d'en suivre la chaîne, et d'y attacher l'éducation des enfants.
Examinons d'abord ce que c'est que la morale. Si l'auteur de l'article Éducation dans l'Encyclopédie assure que nous avons beaucoup de bons traités à ce sujet, celui de l'article Morale dans le même Dictionnaire prétend qu'on ne peut la démontrer, et une des raisons singulières qu'il apporte de ce dangereux principe, c'est que notre langue manque de termes. Il s'en suivrait cependant, implicitement, de cette assertion, que la morale serait susceptible de démonstration dans d'autres langues que la nôtre, ce qui serait un étrange paradoxe; car comment la langue d'une des nations les plus civilisées de la terre pourrait-elle manquer de termes pour démontrer une science naturelle qui sert de bases aux sociétés mêmes des sauvages! D'autres écrivains, par une autre inconséquence, définissent la morale la science des mœurs, mais par un cercle vicieux, car qu'est-ce que la science des mœurs si ce n'est la morale? Sortons de ce cercle. Qu'est-ce que les mo'urs? Ce sont les coutumes des hommes. Or ces coutumes étant diversifiées par toute la terre, la morale doit être une science très variable. Vous n'en avez pas jugé ainsi, vous qui avez désiré que j'en rassemblasse les éléments.
Remontons plus haut. Qu'est-ce qu'une science? Ici des pyrrhoniens m'arrêtent. Il n'y a point de science, disent-ils. L'homme ne peut rien savoir ; et, pour le prouver, ils opposent les principes mêmes
LE TEXTE AUTHENTIUIE MIÎS ■< IIAKMONIES » 3"
des philosophes les uns aux autres, et surtout ceux delà morale. Ils citent les cyniques, les stoïciens, les épicuriens, les pyrrhoniens...., et ils y ajoutent les mœurs des peuples qui diffcrent par tout le globe. Cependant les pyrrhoniens même, malgré leur doute perpétuel, avaient une certitude qui servait de base à leur système: c'était le doute même qu'ils érigeaient en science. Mais ils avaient des sciences encore plus certaines que le doute, quoi quils en pussent dire, c'étaient celles du plaisir, de la douleur, de la joie, de la tristesse, quant ils en avaient le sentiment (I).
Nepourrailnui pas faire de même d'une école primaire un petit modèle du vaisseau de laRépublique?
Citoyens, prêtez-moi attention. Je vais vous présenter sur l'organisation dune école primaire quelques réflexions que je crois importantes, et qui sont nécessaires à mon plan.
Organisation d'une école primaire (J).
Avant tout je vais parler de l'édifice convenable à des écoles primaires. Je suppose qu'on consacrera
(1) Ici un long passage du manuscrit, de la page 14 à la page 10, a été imprimé dans les Harmonies, t. X, p. 70-78:
« ne pourrait-on pas faire de même un petit modèle du grand
vaisseau du monde. »
(•2) Bernardin de Saint-Pierre destinait ces pages à l'impression,car il écrivait en marge: «Avis au compositeur. Mettez ce titre en italique, ainsi (pie tous les titres interlinéaires que vous trouverez dans le cours de cet ouvrage. »
38 BERNAHIUN DK SAINT-PIKRHE
à leur usage un grand noml)ro d'églises et de couvents (I). Ces l)àlhnents peuvent servir encore de lieux d'assemblées aux citoyens, le soir de chaque jour et les jours de fêtes. Il résulterait de ce dou1)le emploi une très grande économie trop longue à détailler ici. Maintenant disposons une de ces églises pour une école : le premier soin qu'on doit avoir, c'est d'y en mettre les élèves à l'abri des injures des éléments. On aurait donc grande attention à ne soulfrir autour ni fumiers, ni mares, ni cloaques, si conununs dans nos villages et qui y causent tant d'épidémies. Je voudrais encore qu'on en éloignât les métiers bruyants comme ceux des forgerons, des tonneliers, etc. Le silence doit régner au dedans et au dehors d'une école. Pythagore faisait du silence la première base de son instruction. Nos universités tendaient des chaînes dans leurs rues latérales pour empêcher les charrettes d'y passer dans le temps des leçons 1^2). Ce genre de privilège ne contribuait pas peu, d'ailleurs, à les faire respecter du peuple. Tous ces motifs doivent donc faire écarter tout ce qui fait du bruit des lieux destinés à servir à la fois d'école, d'assemblée, et même de temple.
Après avoir pourvu à la salubrité et à la tranquillité de l'air, on s'occuperait de sa température.
(1) Biffé dans le manu.scrit et remplacé par « uu grand nombre de monuments publics ».
(2) Souvenir de son séjour à Gaen. La rue Pasteur, qui passe devaTil la façade de l'Université, portait, jusqu'à ces dernières années, le nom de Rue de la Clialne.
LE TEXÏK AITIIENTKJIE DES u IIAHMO.MES >■ 89
L'incommodité la plus insiipportablo dans notre climat pour des étudiants est celle du froid. Il faut qu'une école soit chaude. Nos poêles de fer et de fayence et surtout nos cheminées consument lieaucoup de bois et ont de trop petits foyers pour de vastes pièces. Je crois que nous en avons pris les proportions d'après les Grecs et les Romains. Comme ils habitaient un climat plus chaud que le nôtre, ils ne se chauffaient guère qu'avec des vases ou de petits autels portés par des trépieds, sur lesquels on brûlait, comme aujourd'hui en Espagne, de la Itraise ou des noyaux d'olives. Nous imitons en tout les anciens trop servilement: ils employaient leur industrie et leur magnificence à faire des péristyles pour prendre le frais, mais ils ne faisaient point entrer les cheminées et les poêles dans leur architecture. Leur foyer n'était qu'un meuble. C'est par une raison semblable qu'ils ne nous ont point laissé de modèles de boutiques, parce que leurs métiers, qui étaient en petit nombre, et leur commerce en détail très peu étendu, n'étaient guère exercés que par des esclaves. Ils n'avaient point d'épiciers, de limonadiers, de marchands de tabac, de hbraires, de clinquailleurs, etc. Aussi nos maisons de marchands et d'artisans sont-elles fort mal décorées, parce que nos architectes n'en ont pas trouvé de patrons dans l'antiquité. Mais comme nous avons perfectionné notre architecture navale d'après nos propres besoins, pourquoi n'en ferionsnous pas autant de notre architecture vestalienne? Nos vaisseaux ne sont point faits d'après ceux des
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Grecs et les Romains. A la vérité, comme nous reportons toujours tout à eux, nous leur faisons porter encore les noms de leurs dieux et de leurs héros. Nos vaisseaux de guerre protecteurs de nos côtes s'appellent Jupiter, Junon, Diane, César, etc., et par une autre bizarrerie, nous donnons ces noms si fameux à nos chiens. Si les nations du Midi ne nous ont pas appris à nous chauffer, ne rouj?issons pas d'imiter siu' un point les nations septentrionales instruites par l'expérience. Faisons une colonnade à la manière des Grecs, mais un poêle à celle des Russes (1).
Je vais tâcher d'en donnei* une idée. I.e poêle russe est un gros massif de briques et de ma«^onnerie que l'on bâtit avec la maison. La flamme y fait plusieurs révolutions. On ne l'allume que le matin. On y met des bois de bouleau ou de sapin, les seuls que le pays produise, à peu près la demi charge d'un homme, et lorsque le charbon ne jette plus de vapeur bleue, ce qui arrive une heure et demie après que le poêle est allumé, on le ferme en haut par une plaque de tôle recouverte de sable, et il échauffe la plus vaste chambre pendant vingtquatre heures. Il en sort quelquefois une chaleur si forte qu'on est obligé d'ouvrir une fenêtre. Je puis assurer, pour l'avoir éprouvé à Pétersbourg, que le plus gros poêle russe ne consume pas autant de bois quelapluspetite denos cheminées. Il seraittrès
il) Dans le Voyage en Russie, Bernardin drci'il plus rapidement le iKjt'le russe (Tome II, p. 'i7A\.
utile d'en introduire l'usage en France, car il sert à la fois de four, de cuisine et de lit aux gens de la campagne qui couchent dessus avec toute leur famille. Cest pour cela qu'ils le construisent horizontalement à quatre pieds de hauteur. Le père et la mère couchent au milieu, les gari^ons du côté du père et les fdles du côté de la mère. Chez les gens de ville, on l'élève perpendiculairement de toute la hauteur de la chamhre. On le revêt de carreaux de faïence et quelquefois de porcelaine, et on lui donne une forme agréahle, telle que celle d'un péristyle.
Le poêle dune école primaire porterait dans sa façade une grande tahle destinée à l'instruction. On pourrait y mettre pour support ou pour accompagnement les figures en argile de quelques hienfaiteurs de l'enfance. Il serait intéressant de voir les enfants se réchauffants autour d'eux, les caresser de leurs petites mains comme leurs dieux tutélaires, et devoir la chaleur de leur corps à leurs statues, comme celle de leur àme à leurs écrits. Les hahitudos physiques disposent aux morales, .l'aimerais encore l'hiver à les voir aller à l'école, comme ils font dans les villages, portant chacun leur morceau de hois pour l'entretien du foyer commun. Ce serait une grande économie pour l'instituteur ohligé de les chauffer, et un apprentissage de contribution pour la chose publique. Le patri(jtisme des enfants pourrait servir d'exemple aux pères, l'eut-ètre, parmi ceux-ci, s'en trouverait-il quelquun qui ferait les frais de ces monu-
BKRiNAHMlN DK SAINT-PIIOHHK
ments. L'esprit de dévotion avait fait naître dans l'ancien régime nne nmltitnde de fondations dispendieuses et très superflues, entre autres celle d'allumer des cierges et des lampes en plein jour devant des images. Pourquoi l'esprit d'humanité n'engagerait-il pas aujourd'hui des citoyens à fonder et à décorer les foyers qui doivent réchaulfer les enfants de la patrie ? Des enfants valent mieux que des statues, et leur école n'est pas moins sacrée qu'un temple.
Le poêle avec sa tahle d'instruction serait construit au fond du chœur, ou contre un des murs latéraux de l'église. On placerait devant une tahle et deux sièges pour l'instituteur et son épouse. De ce mur comme diamètre on disposerait le chœur ou la nef en amphithéâtre circulaire on elliptique, divisé en gradins pour les élèves, et terminé dans sa partie supérieure en galerie pour les spectateurs. S'il n'y a pas de portique à l'entrée de l'église, on y en peut élever à peu de frais un de chaume porté par des troncs d'arbre avec leurs écorces ou par des piliers de pierres brutes. Les enfants s'y rassembleraient avant l'ouverture de l'école, et on en ferait un objet de décoration très intéressant en y faisant grimper un lierre s'il est tourné au nord, ou une vigne s'il regarde le midi.
Le bâtiment étant ainsi disposé au dedans pour l'instruction et la commodité des élèves, on s'occuperait de ses dehors. Si un poêle y est nécessaire pour l'hyver, un jardin ne l'est pas moins pour l'été.
Les leçons de la nature et de la morale ne doivent
pas se donner toujours sur des sièges. Les enfants doivent les recevoir, tantôt assis, tantôt debout; Uuilnt à l'ombre et tantôt à découvert. Il faut leur éviter rennui de la luriue attitude, (|iii s'étend bientôt à la leçon comme dans nos collèges. .Te voudrais doue cjue quelquefois ils sinstruisissent en se promenant comme les anciens académiciens. Ce fut dans des jardins que la philosophie donna ses premiers documents. Un jardin est donc une i>artie essentielle dune école primaire. Celle d'Homère était, dit-on, dans lile de Scio, au milieu des rochers, sur le bord de la mer. Celle de la patrie doit offrir au moins à ses enfants un gazon ombragé dun bosquet darbres de nos forêts, l^e reste du terrain doit être planté de fleurs, de légumes, darbres fruitiers, et, s'il est assez grand, de toutes les espèces utiles de végétaux que le climat peut produire. Ce jardin ne serait pas seulement profitable aux besoins (Tun instituteur médiocrement payé, mais il servirait lui-même d'instruction physique et morale aux élèves. C'est là où ils prendraient les premières notions d'agi'icultiu-e et de botauiijue, et ce qui est bien plus important, de tempérance, et de l'obéissance qu'on doit aux lois. Séduits chaque jour par les fleurs et les fruits du jardin, et obligés par les lois de lécole de s'en abstenir, ils s'exerceraient à vaincre les premières impulsions de la cupidité et à respecter un jour les propriétés particuUères et nationales. L'habitude de la vertu fait seule les vertueux. Eu vain leur en délntorez-vousles plus belles maximes, en vain leur citerez-vous les Fabricius et
44 bi:hnahi)in dk saint-i>ii:kiu-:
les Épaminondas, ils mépriseront sans doute des i)iens dont ils ne connaissent pas encore Tusage, mais ils ne seront pas moins avides de ceux qui servent à leurs plaisirs. Ce n'est quen courbant leurs jeunes têtes sous les lois de Fécole qu'ils l'abaisseront un jour sons celles de la patrie.
Au reste si leur jardin est pour eux un exercice journalier de vertu, il nen sera pas moins une source perpétuelle d'agrément. C'est de ses rameaux et de ses fleurs que se composent les guirlandes et les couronnes qui doivent décorer, chaque jour, Fécole primaire. Il faut qu'elle ressemble à un temple des Muses, et qu'on n'y entende jamais ni plaintes ni gémissements. Je veux y appeler la musique, les douces relations de lïnnocence; des instructions qui parlent à leur esprit et à leur cœur; des leçons qui leur servent de jeux, et des jeux de leçons ; je veux enfin qu'un enfant ait plus de plaisir d'aller à l'école qu'au spectacle, et qu'il apprenne à aimer sapatrie comme sa mère, par le berceau où elle abrite son enfance et par le lait dont elle le nourrit.
Le bosquet dont j'ai parlé au commencement servirait de cimetière pour ceux des enfants qui viendraient à mourir. Leurs tombes y seraient couvertes de fleurs ou ombragées d'arbres toujours verts. Ce lieu servirait à familiariser leurs compagnons avec l'idée de la mort et à leur inspirer les sentiments religieux qui l'accompagnent. Mais nous parlerons ailleurs de ce genre d'harmonie .
Après avoir parlé de l'organisation de l'école, disons un mot de celle des écoliers. J'ai entendu
LE TEXTE AITIIENTIOIE DES " HAHMôMES ■■ i)
dire que les filles et les garçons devaient être élevés dans des lieux séparés, et avoir les unes des maîtresses et les autres des maîtres, d'après la supposition que la dilTérenee des esprits, des mœurs et des sexes lexigent ainsi. Mais je ne vois pas qu'elle soit si jurande dans le premier àf?e. La lecture, récriture et 1" arithmétique sont également nécessaires aux deux sexes ; il en est de même de la connaissance des droits de Ihomme et du citoyen. Quant aux éléments d'histoire naturelle, ils sont bien moins difficiles à apprendre que ceux de la grammaire, et pour le moins aussi agréables que ceux de la musique. Pour la murale, le principe et la fin (le toute ('ducatiou. elle appartient également aux deux sexes. Si vous les séparez dans l'enfance, vous détruisez les premières relations de la société. La morale est la science des lois que Dieu a établies entre les hommes : or ces lois commencent à exister entre l'enfant et sa mère et entre le frère et sa sœur : ensuite elles s'étendent du mari à la femme, du père et de la mère aux enfants. Ce sont là les premiers éléments de l'amour de la patrie. Ainsi quand vous leur parlerez des devoirs entre frères et sœurs, qui est la première amitié de la nature, vous serez obligé de leur en aller chercher des exemples dans l'histoire, tandis qu'ils en avaient dans leur maison. Vous leur substituerez l'image à la réalité. Vous porterez comme par le passé leurs premières alfections à des Grecs ou à des Rouuiins. Il en sera bientôt ainsi de celles qu'ils devr.»ut un jour à leurs épouses, à leurs enfants, à la patrie et à la divinité
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même, que bien des hommes, par suite de cette éducation, aiment mieux clierclier dans un livre étranger que dans la nature, et dans un temple que dans leur propre cœur .
D'ailleurs, comment apprendrez-vous aux deux sexes à vivre enseml)le dans Tàge des passions, si vous les séparez dans celui de Tinnocence ? 11 leur arrivera, comme dans Tancien régime, où Ton élevait les garyons dans des pensions et les filles dans des couvents. Il résultait d'abord beaucoup de désordres de leur séparation et ensuite de leur réunion. Des liens coupables se foi-maient entre eux au lieu des liens naturels, et Tamour qui s'affaiblit entre les deux sexes par l'habitude de se voir dès l'enfance devenait indomptalde lorsqu'ils se trouvaient réunis tout à coup dans les feux de la jeunesse. Comment accoutumerez-vous les filles à la pudeur sans les garçons, et les garçons au respect envers le sexe sans les fdles ? Comment établirez-vous cette série de devoirs qui réagissent sans cesse entre les hommes et les femmes dans la société, et qui en font le charme, si vous les supprimez dans leur éducation? N'est-ce pas dans l'âge de l'innocence et dans une école pure que vous leur apprendrez à régir les premiers mouvements de leurs passions et à se prémunir contre les préjugés du monde? Vous n'y réussirez qu'en élevant dans la même école les enfants des deux sexes. Si après tant de raisons il me fallait des exemples jeu trouverais dans tous les lieux où les hommes conservent le plus longtemps leur première innocence,