‹ Le Texte de la Nouvelle Héloïse et les éditions du XVIIIe siècleChapitre 37 sur 39 · Paris, 1799^ 6 v. in-i · texte numérisé non relu

Paris, 1799^ 6 v. in-i

Elle signale, sans nom de ville, des éditions que nous

PRKMIKUKS l-:hIIION.s I Oq

supposons identiques à Genève ijd-j — Amsterdam, l'/ô'j — Lausanne.^ ijg'^ — Lausanne, ^794-

Editions Petilain et Musset-Pathay,

Ajoutons quelques renseignements sur ces deux éditions, les plus intéressantes du XIX" siècle.

L'édition donnée par Petitain (Paris, Crapelet, Lefèvre, 1 8 19-1820) indique dans son AveiHissement les principes qui ont servi à rétablissement du texte. L'éditeur a suivi le texte de Genève confronté avec la première édition et à l'occasion avec celui de l'édition 1801 ou les manuscrits du Palais-Bourbon. On pourra voir en comparant cet Avertissement avec notre étude ce que l'information de Petitain, fort judicieuse, eut de nécessairement insuffisant puisqu'il ne connaissait ni l'exemplaire annoté Coindet, ni l'édition de Rey lyôS, etc..

Les critiques contre l'édition de 1801 sont justes lorsque Petitain affirme que les corrections ont été faites sans méthode. Il a tort du reste d'affirmer que rien ne justifie les textes a peu lire et beaucoup méditer»^ «6 charme et bonheur de ma vie». Ils sont donnés comme nous l'avons montré (p. 6 et 16) par un Errata de Rousseau.

Petitain a bien confronté l'édition de Genève avec la première édition. Il a repris à cette première édition la note I, 62. («Il y a ici beaucoup d'inexactitude») supprimée dans l'exemplaire annoté et dans l'édition de Genève (Voir de même la note III, 3 et le rétablissement logique de la note et des citations à la lettre IV, II. Cf. supra p. 84). Mais cette confrontation n'a été sans doute qu'occasionnelle. La première édition

aurait permis à Petitain de corriger les contre-sens dont nous avons parlé (p. 3) et la variante fâcheuse citée p. 84 (note IV, II), qu'il emprunte à l'édition de Genève. L'édition Musset-Pathay (Paris, Dupont, Bossange, Chassériau. 1823-1826) reproduit simplement (pour la Nouvelle-Héloïse) le texte de Petitain (voir par exemple la présence de la note I, 62, etc.)

Note sur les inanuscynts.

A l'exception du deuxième brouillon dont nous avons indiqué la valeur critique, les manuscrits de la Nouvelle Héloise intéressent l'histoire de la pensée et du style de Rousseau, non l'établissement du texte. Nous n'avons donc pas à les étudier en détail. M. Marcellin Pellet en a donné une description sommaire (Les Manuscrits de J. J. Rousseau au Palais Bourbon^ dans la Révolution française. Septembre 1906, pp. 199-202). Nous ajouterons seulement que le deuxième brouillon ne donne pas au complet les parties IV, V et VI qui existent seules. Il y a des lacunes importantes. Signalons également, puisqu'on ne l'a, croyons-nous, indiqué nulle part, qu'on trouvera à la fin du deuxième volume, sur le verso des feuillets, un assez long fragment de brouillon pour le livre IV de VEmile (Le Si j'étais riche.)

La Collection d'autographes de Victor Cousin à la Bibliothèque de la Sorbonne contient (fol. 81, 83, 87, 89), des feuillets de brouillons, très intéressants pour l'étude de la composition de la Nouvelle Héloïse. Ce sont des fragments des lettres VI, 5; VI, 6; VI, 1 1 ^.

1 M. Th. Dufour a signalé et reproduit dans les Annales (1908^ p. 269) une ébauche d'une dizaine de lignes pour la lettre I, 11.

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Conclusion.

Quelques conclusions générales se dégagent de notre étude.

Une lecture attentive des descriptions confirmera bien souvent ce que tous les bibliographes savent de reste; le soin avec lequel il faut examiner et décrire les éditions pour les identifier ou les distinguer. Par commodité de travail des éditions différentes suivent souvent page par page l'édition modèle ^ La réimpression Duchesne de 1770, par exemple, d'où sortirent bien des textes, est à peu près identique à l'édition de 1764. D'autre part, suivant une coutume toujours vivace, les éditeurs, pour écouler des éditions qui s'attardent, les affublent parfois d'une page de titre toute neuve qui dissimule l'ouvrage vieilli. Les dates des pages de titre n'ont aucune signification certaine, même dans les bonnes éditions, et demandent sans cesse à être vérifiées, etc., etc. Tout cela est d'expérience courante dans la pratique bibliographique.

Une remarque plus importante est que les éditions sont assez nombreuses, dans cette fin du XVIIP siècle, qui s'intitulent revisées, corrigées, complétées^. L'exemple de la Nouvelle Héloïse doit apprendre à s'en défier. Il s'agit pour les libraires, non de servir les intérêts de la littérature, mais au milieu d'éditions et contrefaçons diverses, d'attirer le lecteur et de vendre leurs livres.

1 Cf. d'autres exemples dans R. Sturel. Jacques Amyot, traducteur des vies parallèles de Plutarqtie. Paris, Champion, 1909, pp. 126 e suiv.

* Voir pour un cas non identique mais analogue l'exemple d'une édition de Plutarque excellemment étudié par M. Sturel. Op. citât, pp. 126 et suiv.

Les affirmations arbitraires ne leur coûtent rien. Pour la Nouvelle Héloïse deux éditions sont intéressantes en dehors de la première, celle de Rey 1763, et celle de Genève 1780. Il se trouve que celle de Rey se donne obscurément comme a corrigée par l'éditeur» et que celle de Genève n'annonce rien. Toutes les autres qui s'intitulent plus fidèles et plus complètes n'ont de valeur que pour faire nombre.

La philologie de Rousseau retiendra l'intérêt de plus en plus en certain de l'édition de Genève pour l'établissement du texte des Œuvres. Inversement l'édition de Musset-Pathay, intéressante par la compétence de son auteur, n'a pas, pour la Nouvelle-Héloïse du moins, d'autre valeur que celle du texte de Petitain.

Il reste, pour l'histoire littéraire, qu'au lendemain même de la publication du roman et jusqu'à la fin du XVIIP siècle, les éditeurs ont cru plaire au public en assurant qu'ils donnaient un Rousseau plus exact et plus complet. Il n'est guère de contrefaçons, même détestables, qui n'ornent leur page de titre de ces fallacieuses promesses. Elles assurent ainsi que, dès 1761, Jean-Jacques est de ceux dont on entend connaître exactement la pensée, l'un de ces grands écrivains dont les miettes sont d'or et dont le génie est sacré. Elles signifient même sans doute, pour certains éditeurs et pour certains lecteurs, qu'entre le persécuté et l'autorité qui le persécute, c'est pour la pensée sincère et libre que l'opinion publique se décide, a Nouvelle édition revue et corrigée))^ cela veut dire qu'il importe de lire, sur la société, la morale et la religion, non ce qui convient à la censure mais ce qu'a vraiment écrit Rousseau. Lorsque Re\^ imprime n Seconde édition originale)) il avertit

qu'il réédite l'édition de Hollande et non l'édition de Robin soigneusement émoussée par Malesherbcs. De cette édition de Paris les exemplaires sont rares. Si médiocre que fut son édition, nul contrefacteur n'a voulu, par dessein ou par nonchalance, la reproduire. Les prudences de Malesherbes n'ont pas été suivies par les scrupules du commerce; c'est dire qu'elles furent dédaignées par l'opinion.

Surtout ces longues et monotones recherches n'auraient pas été vaines quand elles ne nous auraient donné qu'un seul chiffre : cinquante éditions de la Nom^elle Hé- /oi5^ publiées collectivement ou séparément avant 1800. Et même plus ces listes d'éditions s'allongent, plus elles risquent d'être incomplètes. Qu'un ouvrage ait eu une, deux ou trois éditions, il y a chance fort souvent pour qu'on arrive à ne pas s'y tromper. Qu'il en ait eu cinquante, cela signifie que d'innombrables lecteurs l'ont demandé à leurs libraires; cela signifie aussi qu'en présence de ces demandes, partout où il y avait un éditeur audacieux, dans Tabsolue liberté où Ton était de contrefaire un ouvrage imprimé en Hollande, il y a eu tentation de contrefaçon, il y a eu bien souvent contrefaçon. C'est dix, vingt, trente de ces éditions de province ou de l'étranger qui nous ont assurément échappé. En quarante ans il y a donc eu plus de soixante tirages de la Nouvelle Héloïse. La seule première édition a été tirée pour le moins à quatre mille exemplaires. Il n'est pas de roman contemporain de Rousseau qui ait clairement dépassé le dixième de ce chiffre. Il n'est peutêtre pas d'autre ouvrage qui l'ait atteint. Si l'on y joint tout ce que nous apprennent les jugements des critiquer et des journalistes, les anecdotes des Mémoi-

res, la correspondance pittoresque de la Bib. de Neuchâtel, il s'avère qu'il n'est pas d'œuvre littéraire au XVIIP siècle qui ait contribué plus clairement que le roman de Rousseau à pétrir les âmes françaises.

Enfin retenons que la publication de la Nouvelle Héloïse offre un intérêt incomparable pour l'étude des relations entre les auteurs, les éditeurs et le gouvernement dans la deuxième moitié du XVIIP siècle. Grâce aux lettres de Rousseau à Rey, publiées par Bosscha, grâce aux lettres de Malesherbes et de Rey publiées par Streckeisen-Moultou ou conservées à Neuchâtel, il n'est pas d'ouvrage au XVIIP siècle, à beaucoup près, dont nous puissions suivre aussi clairement les aventures jusqu'au jour de la mise en vente. La Nouvelle Héloïse est l'exemple le plus favorable d'un ouvrage imprimé à l'étranger mais officieusement autorisé. Û Malesherbes sert d'intermédiaire pour les épreuves ; il autorise l'entrée des ballots en France. Pourtant que de craintes et que de risques pour Rey. Le port des pa- il quets d'épreuves est extrêmement coûteux. Quand le marché est fait avec Rousseau, rien ne prouve que la vente en France sera tolérée. Lorsque Malesherbes, parce qu'il est Malesherbes et que l'auteur est Rousseau, autorise Robin à recevoir les ballots, rien ne défend Robin conti'e la concurrence d'une contrefaçon vendue aisément à meilleur compte; rien ne lui assure la vente de ses deux mille exemplaires et ne promet à Rey qu'il sera payé. En fait ce n'est plus deux mille exemplaires qu'il faudra vendre, mais trois mille, puisque mille sont réimprimés à Paris. Et de toutes parts, à Lyon, Rouen, Hambourg, Genève, etc.. les contrefaçons se multiplient sans que, ni en droit ni en fait.

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les autorités ne puissent ni ne veuillent s'y opposer. Rey gagna assurément de l'argent. Mais l'entreprise, avant le succès, n'était pas, il faut le dire, tout à fait sûre. Les quatre-vingt-dix louis neufs promis à Rousseau n'étaient pas la somme dérisoire qu'il nous semble. On ne croit plus aujourd'hui que la censure, la Sorbonne et le Parlement n'étaient pour les écrivains que de vains fantômes et la Bastille une aimable villégiature^ Mais n'eussent-ils tenu sur la tête des auteurs que des foudres de clinquant qu'ils eussent encore gardé des armes aisément efficaces. Par les privilèges et les tolérances, par les poursuites et les entraves de la vente et du colportage, ils frappaient les éditeurs à la bourse ; ils opposaient ainsi aux auteurs une des plus solides barrières, celle de l'argent.

1 Voir notamment les études de M. Lanson sur l'affaire de VEmile (Annales, 1905, pp. 95-i36) et de M. Keim, sur celle de l'Esprit d'Helvétius (Helvétius, sa vie et son Œuvre. Paris, Alcan, 1907, Ch.XV.)

Voir à la page suivante le tableau des filiations.)

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