‹ Le Texte de la Nouvelle Héloïse et les éditions du XVIIIe siècleChapitre 4 sur 39 · II. LES MANUSCRITS · texte numérisé non relu

II. LES MANUSCRITS

A. Usage des manuscrits.

Ainsi déterminée la tache d'un éditeur ne sera pas encore complète. La première édition, nous l'avons vu, est extrêmement incorrecte. Rousseau lui-même a demandé à plusieurs reprises qu'on s'en défie. Longtemps les éditeurs n'ont pu se fier pour les corrections qu'à des évidences de sens ou à des vraisemblances qui les ont souvent trompés. Le dépôt à la Convention des brouillons et de la copie Luxembourg^ leur offrit la possibilité d^'une revision plus intéressante et plus sûre.

Mais ils ont eu grand tort d'annoncer souvent qu'ils avaient utilisé l'expression dernière de la pensée de Rousseau et la copie même qui avait « servi pour l'impression». Un examen même superficiel montre rapidement entre les textes manuscrits et le texte de 1761 des différences tellement profondes que le deuxième brouillon ou la copie Luxembourg, comme on Ta déjà souvent signalé, ne sont pas la forme définitive du texte. Rousseau lui-même nous en avertit : « J'ai examiné l'état du manuscrit, écrit-il à Rey, et ne le trouvant pas assez net pour vous être envoyé dans cet état, je prends le parti de le recopier en entier, et je vous enverrai la copie partie par partie, à mesure qu'elle sera faite.» Cette copie ne fut pas une exacte reproduction : « En faisant votre copie sur la mienne, j'y ai changé beaucoup de choses dont je ne me souviens plus. » Même, la copie partie,^

' Cf. la note sur les manuscrits, p. iio.

Rousseau, toujours poursuivi par ses scrupules méticuleux et ses incertitudes obstinées, médite de nou- \eaux changements à envoyer à Rey, « peu considérables, mais nécessaires et assez nombreux.» Sur les épreuves, les corrections d'auteur sont nombreuses, si nombreuses que, malgré les dépenses de port, Rey demande à Rousseau de lui envoyer les épreuves mêmes et non des corrections repérées. Averti par l'expérience, et pour éviter les remaniements difficiles ou même les cartons, Rey prend à l'occasion les devants et réclame à Rousseau les additions et corrections pour les parties qu'il se prépare à imprimera

Il ne peut donc pas être question d'imprimer le texte de la Nouvelle Héloise sur le manuscrit de Rousseau, comme on imprime Virgile ou Horace sur les meilleurs manuscrits. Il est impossible même d'en conclure des additions ou suppressions certaines. Pourtant ces manuscrits peuvent rendre, pour vérifier la première édition, des services limités mais précis.

Parmi les innombrables erreurs de cette première édition il en est qui sont des fautes typographiques évidentes : « De dépit, je me plais à la remplir de choses qui n'y saurait être — ce n'est pas assez qu'elle soit vertueuse, elle doit être sans tâche — indissobles^ etc....^» sont d'indéniables sottises de compositeur. Mais les cas douteux sont constants, plus nombreux même à mesure qu'ils affrontent un examen attentif. Rappelonsnous les exigences impérieuses de Rousseau, sa ferme volonté qu'on respecte les moindres détails de son texte,

1 Bosscha, pp. 68, 96, 97, 84, 87. Lettres de Rey du i 7 avril, 10 mai, 19 mai 1760.

Page 1