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au risque de laisser subsister ses fautes : nous croirons volontiers que ce n'est pas toujours l'imprimeur qui est coupable, mais Rousseau lui-même. La preuve s'établit pour des cas inattendus: a Abriivoh — des fourrés de lilac'^y) imprime Rey, et c'est bien ainsi qu'écrit Rousseau et dans le deuxième brouillon et dans la copie Luxembourg. Or le Dictionnaire de V Académie dans sa première édition et dans les éditions postérieures, le Furetière de 1 782, le Grand Vocabulaire français en 1771, le Dictionnaire de Trévoux en 1762, le Dictionnaire de Féraud en 1787, donnent bien la formie abreuvoir. Mais qu'on ouvre la sixième édition de V Art de bien parler français^ de de La Touche (1747): on y lit: « Abf^euver, abruver. On prononce et on écrit abruver. On ne se sert de ce verbe au figuré que dans le discours familier. Tout le monde est abruvé de cette nouvelle^. » Et le Dictionnaire de Richelet, en 1706, 1782, 1759, maintient la même remarque: a Abreuver. Le petit peuple de Paris dit abruver, mais les gens du beau monde prononcent et écrivent abreuver. » C'est dire que Rousseau ne prononce ni n'écrit encore en 1760 comme le beau monde. Les Dictionnaires de Furetière en 1690, de l'Académie en 1694, de Richelet en 1706, impriment Lilas sans commentaire. Mais La Touche nous renseigne encore en reproduisant la remarque de Ménage : « On dit lilas et non pas lilac^.» Rousseau a gardé sinon l'ancienne prononciation, tout au moins une ancienne orthographe*.
1 IV, II, pp. 97, 2o3.
- L'Art de bien parler /rawçazs : 6" édit. Amsterdam et Leipzig. Arksiée et Merkus. 1747, t. II, p. 8.
3 Ibid. t. Il, p. 8. Le Dictionnaire de Hatzfeld et Darmesteter indique que Lilas est emprunté de l'espagnol Lilac.
* Cette orthographe pourrait peut-être s'expliquer par la note où Rous-
Ici c'est Rousseau qui s'attarde à rextiême et il ne semble pas que l'usage du temps ait pu justifier son orthographe. Ailleurs les manuscrits nous permettront de respecter d'autres particularités d'orthographe ou de prononciation sur lesquelles l'usage hésite, mais où Rousseau choisit les formes qui ont depuis disparu : (( Soin puérile^», imprime Rey. Bouhours et La Touche demandaient déjà puéril, mais en 1760 />weW/ et puérile s'écrivaient. Le deuxième brouillon et la copie Luxembourg choisissent /?wer//e. (.i Bienveuillance^ » dit Rev. On hésitait entre bienreuillance et bienveiliaîice. Rousseau hésite lui-même. Le premier et le deuxième brouillon et la copie Luxembourg donnent le plus souvent bienveuillance que Rey a trouvé sur sa copie. Le deuxième brouillon donne à l'occasion bienveillance^. <i Argent content — Sens-froid"^ y^., imprime Rey. L'usage accepte alors ces formes et la forme actuelle. Ce n'est pas le compositeur qui a choisi, mais Rousseau qui écrit ainsi dans le deuxième brouillon comme dans la copie Luxembourg.
La syntaxe de Rousseau peut aussi à l'occasion se vérifier et ne se pas modifier sous prétexte de fautes d'impression. L'accord du verbe avec des sujets multiples est resté longtemps indécis. C'est bien Rousseau et non l'inadvertance du compositeur qui écrit, dans ses manuscrits comme dans Rey : « le bruit de la bassecour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l'at-
seau reproche aux Genevois de faire sentir beaucoup de lettres qui ne se prononcent pas en français, par exemple le c dans lacs (= lacets) (V, i3.)
' IV, II, p. 220 et passim.
- V, 2, p. 85 et passim.
^ pour la lettre IV, i5 (Nous jouissons de la bienveillance
* V, 2, p. 70; 3, p. 104; VI, II, p. 290, etc.
telage des chariots, le repos des champs, le retour des ouvriers, et tout l'appareil de l'économie rustique donne à cette maison un air plus champêtre. — La symétrie et la régularité plaît à tous les yeux. — S'il est des bénédictions humaines que le Ciel daigne exaucer, ce ne sont point celles (\Vi arrache la flatterie et la bassesse en présence des gens qu'on loue^» Inversement les manuscrits nous permettront de corriger des leçons, encore légitimées par l'usage, mais auxquelles Rousseau et beaucoup d'autres avaient déjà renoncé. Ridicule après les précieuses était devenu substantif masculin ou féminin. On disait un ridicule^ comme une précieuse, un merveilleux. Rey n'est donc pas absurde en imprimant : « c'est apparemment aussi l'usage en Angleterre de tourner ses hôtes en ridicules^ ))'^ mais dans la note manuscrite de l'exemplaire d'Ivernois, Rousseau écrit en ridicule. Un usage qui nous paraît plus étrange était d'employer le pronom un autre., avec une sorte de valeur neutre en parlant d'un homme ou d'une femme ^. Rey imprime ainsi : « un homme qui fut aimé de Julie d'Etange et pourrait se résoudre à en épouser un autre ^,.. y) Mais Rousseau écrit une autre dans la copie Luxembourg et le deuxième brouillon, et il prend soin de corriger dans l'exemplaire Duchesne annoté de Paris ^.
1 IV, 10, p. ii5, V, 2, p. 89.
3 Voir la Syntaxe française du XVII^ siècle de Haase, trad. par Obert. Paris, Picard, 1898, p. 119.
^ VI, i3, p. 309, De même encore dans l'édition de Genève 1782 in-4" (t. II, p. 374) « Ne donnez à nul autre [épouse] une place que je n'ai pu remplir. »
5 L'édition de Rey imprime de même (t. IV, p. 204) «une monticule». Le genre du mot était encore incertain (cf. A. François, Annales de 1907, p. 57.) Mais le 2» brouillon et la copie Luxembourg donnent u)i monticule.
Enfin ce sont le style même et la pensée de Rousseau que les manuscrits nous permettent à l'occasion de déterminer et de respecter. Rey, par exemple, imprime : « Ainsi cet état se suffit à lui-même, et Finquiétude qu'il donne est une sorte de jouissance qui supplée à la réalité.
Qui vaut mieux, peut-être....^»
Duchesne et presque tous les éditeurs qui suivent corrigent: ((...une sorte de jouissance qui supplée à la réalité, qui vaut mieux, peut-être.» Le deuxième brouillon et la copie Luxembourg marquent, comme Rey, l'alinéa. C'est qu'il y a dans la pensée de Julie qui écrit un moment de méditation mélancolique et silencieuse et que le ((Qui vaut mieux » n'est que la conclusion de ce silence. Nous avons indiqué, au début ^, des variantes où une lettre et un signe de ponctuation déplacés transforment le sens. Les manuscrits nous permettent de choisir. De même lorsque Rey imprime: ((dans l'état civil où l'on a moins besoin de bras que de tête^», il n'a pas laissé tomber Vs que rétablissent Duchesne et tous les autres. C'est ainsi qu'écrit Rousseau dans le deuxième brouillon et la copie Luxembourg.
Puisque les manuscrits ont un usage nécessaire il n'est pas indifférent de connaître quel est le plus rapproché de l'impression, celui qui devra faire foi. Leur chronologie, importante pour toute étude du travail du style chez Rousseau, est également indispensable pour une édition critique.
' VI, 8, p. i6o.
2Cf. p. 3.
3 V, 3, p. ii8.
B. Chronologie des manuscrits.
Indépendamment de la copie d'Houdetot, antérieure à la copie Luxembourg^ et qui serait par conséquent, même si elle se retrouvait, sans importance critique, de quelques feuillets à la bibliothèque de la Sorbonne. et des exemplaires annotés, il y a de la Nouvelle Héldise. à la Chambre des députés, trois manuscrits : un premier brouillon tout à fait fragmentaire, un deuxième brouillon pour les parties IV-VI avec un certain nombre de lacunes, et la copie Luxembourg complète. La perfection même de la copie Luxembourg invite à croire qu'elle est postérieure aux brouillons. C'est ainsi que Petitain, pour son édition, l'appelle le manuscrit et l'utilise comme celui qui fait foi, par opposition aux deux brouillons. L'examen des dates lui donne tout d'abord une apparente justification.
Prenons pour exemple la quatrième partie dont nous étudierons la fameuse promenade sur le lac(lettre i7).Rey accuse réception le 27 octobre lySg de la quatrième partie, le i*^'' février 1760 de la sixième partie de la copie envoyée par Rousseau. A cette date tout le manuscrit établi par Jean-Jacques sur le deuxième brouillon est terminé. Or les copies pour M"^^ de Luxembourg ne sont commencées que fin novembre 1759. La troisième partie est envoyée le 20 juin 1760. Rousseau termine la sixième dans la première quinzaine d'octobre. La quatrième partie doit être envoyée vraisemblablement
1 Œuvres. VIII. p. SyS. Sur cette copie on consultera surtout: H. Buffenoir. La comtesse d'Houdetot, sa famille, ses amis. Paris, Leclerc, 1905, 8°, pp. 147, 188, 287, 243, 25i-252. La copie fut commencée le ig ou 20 novembre 1757.
vers le i8 aoùt^ Elle est donc postérieure d'une dizaine de mois ù la copie envoyée par Rousseau à Rey et faite sur le deuxième brouillon.
Et pourtant c'est bien le deuxième brouillon qui, par ses corrections, additions, suppressions est de beaucoup et constamment le plus rapproché du texte de 1761; nous rétablirons tout à Theure. C'est que Jean- Jacques a corrigé les épreuves de la lettre 17 de la quatrième partie, que nous prendrons pour exemple, postérieurement au 7 septembre 1760. Il reçoit le ■28 août les quatre premières feuilles de la quatrième partie. Le 7 septembre il renvoie Tépreuve K. du tome IV fin de la lettre ii)^ La lettre 17 est à la feuille N, O. Une seule hypothèse demeure : c'est que la copie Luxembourg a été faite avant le 18 août sur le deuxième brouillon non corrigé^ puis que Rousseau, dans Tattente des épreuves, souvent tardives, a remanié ce deuxième brouillon après le 18 août et reporté les corrections sur ses épreuves. C'est ce que l'examen philologique va pleinement confirmer^.
1 Rousseau. Œuvres. X, pp. 221, 229, 23 i, 269. Lettres de Rey. La lettre par laquelle Rousseau annonce l'envoi est datée «ce Mercredi 18». De juin (envoi de la troisième partie) à octobre (envoi de la sixième), il n'y a pas de mercredi 18. Mais Rousseau écrit: «Voici Madame, une quatrième partie que vous devriez avoir depuis longtemps ». Cette phrase permet d'éliminer le 18 juillet trop rapproché du 20 juin pour la justifier. Le 18 septembre est bien voisin d'octobre où Rousseau veut envoyer la sixième partie avant le i 5. — Cette erreur de date n'est pas unique chez Rousseau. Il écrit (à supposer que le texte édité soit exact) la même année, à la même M"" de Luxembourg, «ce lundi 20 juillet 1760. » Le 20 juillet était un dimanche. — Dans tous les cas l'édition Hachette a eu tort de classer cette lettre du mercredi 18, après une autre du 4 octobre 1761.
' Bosscha. pp. 107, 108.
^ Notons d'ailleurs que, peu satisfait sans doute du texte envoyé à M"* de Luxembourg, Rousseau, le 12 décembre 1760 (X, 246), lui demande la cinquième partie pour la corriger.
Sa?îs tenir compte tout d'abord des ratures et surcha?^ges, la copie Luxembourg diffère du deuxième brouillon (pour cette lettre IV, 17) sur dix points où le brouillon est avant toute correction identique à la première édition: trois mots et un court membre de phrase sont sautes^, soit volontairement, soit par inadvertance de Rousseau. Les sept autres différences sont de très minimes modifications de style ^. Ces variantes ne montrent que la tendance constante de Rousseau à remanier les détails en recopiant les manuscrits. En deuxième lieu et surtout : la rédaction immédiate, avant corrections de ce deuxième brouillon, et la copie Luxembourg sont identiques entre elles et différentes du texte de la première édition sur huit points. Mais des corrections postérieures de Rousseau, faites d'ailleurs d'une encre beaucoup plus blanche, modifient le texte du deuxième brouillon pour l'établir tel que Rey l'a imprimé. Voici par exemple quatre de ces corrections : A. (deuxième brouillon non corrigé et copie Luxembourg) : Trois rameurs^ sans compter un des ^ens de la maison... B. (deuxième brouillon corrigé et texte de Rey) : trois rameurs^ un domestique... — A, où la terre., partout cultivée et partout fertile... B. partout féconde... — A. approcher du bord de l'esplanade... B. approcher du bord^. . . — A. l'aimer, l'adorer encore et, après une union si parfaite et si douce ^ la sentir perdue... B. l'ai-
' Exemples : tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir [2* brouillon et 1761] = tandis que nous nous amusions à parcourir [copie Luxembourg].
- Exemple: elle semble sourire et s'animer = elle semble s'animer et sourire.
^ Ici Rousseau avait écrit sur le deuxième brouillon : approcher de l'esplanade. En recopiant pour M"" de Luxembourg il écrit: approcher du bord de l'esplanade. Puis en corrigeant son deuxième brouillon et en envoyant son texte à Rey il adopte la leçon : approcher du bord.
jiier, l'adorer et presque en la possédant encore^ la sentir perdue...
Entin sur quatre points, le texte du deuxième brouillon d'abord identique à la copie Luxembourg et différent du texte de Rey est établi conformément à ce demie [ par une addition de Rousseau : A. (deuxième brouillon non corrigé et copie Luxembourg) : et nous y primes terre... B. (addition du deuxième brouillon et texte de lyôij et nous y primes terre après avoir lutté plus d'une heure à dix pas du rivage sans y pouvoir arriver'^... — .1. ce lieu solitaire... B. En approchant et reconnaissant mes ajiciens renseignements., je fus prêt à me trouver mal; mais je me surmontai, je cachai mo7i trouble et nous arrivâmes. Ce lieu solitaire...^ — A. mais Julie attendrie... 'B . mais Julie., qui me voyant... — A. la serra sans mot dire... B. la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir^.
Il n'y a à peu près pas de cas inverse où la copie Luxembourg soit à la fois différente du deuxième brouillon et plus proche du texte de Rey et permette ainsi de supposer qu'elle est chronologiquement plus rapprochée de ce texte. Les trois seuls exemples sont sans signification : A. (texte de Rey et de la copie Luxem-
' Ici le texte de Rey est légèrement différent : et après avoir lutté plus d'une heure à dix pas du rivage, nous parvînmes à prendre terre. Rousseau a remanié encore sa correction pour l'impression.
- Toute cette phrase partie au verso, partie en surcharge. Noter toujours l'extrême différence des encres qui prouve des corrections non immédiates et confirme notre démonstration,
■"' Rousseau avait d'abord écrit (2" brouillon) : « la serra satis mot dire en retenant avec peine un soupir»; puis il barre et ne laisse que a la serran; en recopiant pour M"'« de Luxembourg il rétablit i<. sans mot dire » ; enfin en corrigeant et en envoyant son texte à Rey il rétablit tous les mots barrés en intercalant « en me regardant avec tendresse. »
bourg): entre quelques rochers... B. (deuxième brouillon) parmi quelques rochers. Il n'y a là qu'une de ces minimes oscillations de mots pour lesquels Rousseau, nous l'avons vu, change constamment et sans raison, A. sauvage et désert, mais plein de ces sortes... B. sauvage et désert., plein... — A. Je partis avec elle en soupirant., mais sans lui répondre ^. B. Je par^tis avec elle sans lui répondre. Pour ces deux derniers cas, si le texte Luxembourg est identique au texte de Rey il est également identique à la premièr^e rédaction du deuxième brouillon. Rousseau, sur ce brouillon, a seulement barré les mots qui manquent en B. Puis il s'est ravisé et en recopiant pour M"^*^ de Luxembourg et en recopiant pour Rey.
Nous avons fait le même travail pour la lettre IV, 1 1 et les résultats en sont identiques. Le manuscrit deuxième brouillon est constamment plus voisin du texte de 1761 que la copie Luxembourg par ses corrections et additions. Ces additions et corrections sont postérieures à cette copie. C'est le deuxième brouillon qui doit faire foi pour les textes qu'il nous donne. (Parties IV-VI.)