I. Revue des Deux Mondes, i^r mai
Ce que l'on avait soutenu, en effet, à rencontre du pamphlet, c'est qu'il n'était pas, comme il aurait dû l'être, une contre-épreuve exacte et correcte des Procès -verbaux de 1693 ; c'est que, sur son auteur ou ses auteurs, sur la manière dont il avait pris naissance, sur la forme qu'il avait d'abord reçue, sur l'époque précise où il avait fait son apparition, comme manuscrit ou comme imprimé, on ne savait rien de positif, on n'avait que des on dit. une légende traditionnelle; c'est enfin que le pamphlet n'était venu c^vJaprès les États , n'avait paru qu'aussitôt après l'entrée de Henri IV à Paris, après le 22 mars 1594; qu'il avait donc été une pièce du lendemain, et que les hommes de la Ménippée, représentés comme des auxiliaires si utiles, étaient des hommes du lendemain.
Sainte-Beuve répondit i» que le pamphlet n'était pas astreint à suivre servilement les Procès-verbaux, et qu'exiger une conformité réelle, officielle., c'était demander par trop naïvement l'impossible. « La Satyre Ménippée nous rend Vesprit même des États, leur rôle turbulent et burlesque ; elle simule une sorte de séance idéale qui les résume tout entiers. Certainement cette séance-là, qu'Aristophane aurait volontiers signée comme greffier, n'a pu être relatée au procès-verbal; il n'y a donc rien de surprenant qu'on ne l'y
trouve pas. Pour des séances plus précises et définies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procès-verbaux, en leur enregistrement authentique et sous leur sérieux impassible, ont une manière d'être inexacts et, dans un certain sens, de mentir? Assistez à telle séance de la Chambre des députés, ou écoutez celui qui en sort tout animé de l'esprit des orateurs et vous en exprimant l'émotion, les périphrases, les jeux de scène, et puis lisez, le lendemain, le procès -verbal de cette séance : cela fait -il l'effet d'être la même chose ? Lequel des deux a menti ?... Tous les procès-verbaux du monde, publiés ou inédits, ne feront jamais que les États de la Ligue n'aient pas été la cour du roi Péîaud. »
2° Ces on dit^ cette tradition dont on prétend faire fi, ce sont pourtant, objecta AL Sainte- Beuve,» les historienscontemporainsetauteurs de mémoires, de Thou, d'Aubigné, Cheverny, Le Grain, qui tous, au moment où ils parlent de la tenue des États de iSqS, et durant cette tenue même, mentionnent la gaie satyre et farce piquante qu'en firent ces bons et gentils esprits, et ces plumes gaillardes, l'honneur de la France ». Est-il permis de récuser de tels témoins, aussi bien informés et d'accord entre eux? C'est encore un contemporain, le savant Pierre Dupuy, ami du chroniqueur L'Estoile, ami aussi des Gillot, des Pithou, des
Rapin, des Passcrat, des Florent Chrestien, qui a consigné dans ses Remarques la part prise parcegroupe de collaborateurs à l'œuvre dont deThou nous apprend que le chanoine Le Roy avait eu l'initiative. «Que si M. Bernard exige absolument qu'on lui produise, après plus de deux siècles, un acte notarié et un procèsverbal authentique en faveur de ces noms, il peut se flatter d'avoir gain de cause; mais, faute de ce certificat, auprès de tous ceux qui entendent le mot pour rire et qui savent encore saisir au vol la voix de la Renommée, cette chose jadis réputée divine et légère, — la gloire de Pithou, de Rapin et de Passerat n'y perdra rien. »
3° Quant à la question complexe des dates, — sans « entrer dans une discussion qui lui semblait avoir déjà été très-bien éclaircie par Vigneul-Marville, et définitivement réglée par Leber et Brunet* », — sans « aller jusqu'à conjecturer qu'il y eut, dès la tenue des États et dans les derniers mois de iSgj, des copies manuscrites qui coururent (ce qui n'aurait rien d'ailleurs que d'assez vraisemblable) », Sainte- Beuve , admettant qu'on eût fait quelque confusion de faits d'où pouvait être
I. Elle n'a été ni très-bien éclaircie par Vigneul- Marville, ni définitivement réglée par Leber et Brunet. C'est ce qu'on va voir plus loin et aux Notes.
résulté un anachronisme, voyait dans cet anachronisme même des contemporains un titre de plus à l'honneur de la Ménippée. « Si, quand l'imprimé parut (en i594),toutle monde se récria de la sorte avec transport et adopta par acclamation l'amusante parodie comme vérité, en l'antidatant légèrement et lui attribuant un effet rétroactif, il faut en conclure que les honnêtes gens étaient si las de ces horreurs et de ces calamités prolongées, étaient si heureux de retrouver avec éclat et vigueur ce qu'ils pensaient et se disaient à l'oreille depuis longtemps, qu'ils se prirent à n'en faire qu'un seul écho, en le reportant tant soit peu en arrière par une confusion irrésistible. Glorieux et légitime anachronisme, qui prouve d'autant plus pour l'effet moral de la Ménippée! Les contemporains eux-mêmes antidatent et font la faute : quel plus bel hommage! Tout atteste que l'action de l'heureux pamphlet fut immense sur l'opinion à travers la France encore soulevée. Si, de nos jours, à propos d'un autre pamphlet royaliste bien différent, qui n'exprimait que l'étincelante colère et les représailles d'un écrivain de génie; si Louis XVIII a pu dire de la brochure intitulée : De Buonaparte et des Bourbons (apparue sur la fin de mars 18 14), qu'elle «lui avait valu une armée », Henri IV n'aurait-il pas pu dire plus justement la même chose de
sa bonne satire nationale? C'est là ce que signifie le mot du président Hénault, comparant la Satyre Ménippée à la bataille d'Ivry, un de ces mots spirituels qui rendent avec vivacité un résultat et qui font aisément fortune en France. » — « Non, les hommes de la Ménippée n'étaient point des hommes du lendemain... »
Et, pour clore cette vaillante escarmouche, Sainte-Beuve, montant, lui aussi, au Capitole, et s'inspirant d'un poétique passage du chefd'œuvre en litige, sonna, aux amis et aux ennemis, cette éclatante fanfare , que l'on nous saura gré de reproduire :
u Au moment où Henri IV fit son entrée en ce Paris longtemps rebelle, à ce beau jour du printemps de 1594, il y eut un essaim de grosses abeilles qui sortit on ne sait pas bien d'oïl, et peut-être, comme on croit, d'un coin de la Cité ; elles marchaient et voletaient devant les lis, donnant au visage et dans les yeux des ligueurs fuyant : ce fut laAIénippée même. — Les lis alors étaient d'accord avec l'honneur et avec l'espoir de la France. Depuis, quand ils méritèrent d'être rejetés, un autre gros d'abeilles se vit, qui piqua en sens inverse et les harcela longtemps avec gloire. A deux siècles de distance, le rôle national est le même : la Ménippée et la chanson de Déranger sont deux sœurs. »
Voilà donc ce procès et les remarquables plaidoiries auxquelles il donna lieu, il y a trente ans; mais, chose singulière, le débat était resté incomplet, soit par suite d'une de ces illusions qui trompent souvent les mieux avisés^ soit à cause de l'examen insuffisant d'une pièce du dossier, de celle-là même que nous mettons en lumière aujourd'hui : le texte primitif de la Ménippée de iSgS.
C'est Ch. Labitte qui semble l'avoir aperçu le premier * ; mais il paraît n'y avoir vu « qu'un exemplaire manuscrit extrêmement abrégé de l'imprimé de 1594. » Il s'était demandé simplement si ce ne serait pas « une de ces copies imparfaites qui couraient sous le manteau avant l'édition de Tours». Il y avait d'ailleurs remarqué « des variantes qui semblaient de première rédaction », mais il s'était contenté d'en faire mention dans une note.
A son tour, Aug. Bernard va regarder ledit manuscrit. Il reconnaît « qu'il a beaucoup plus d'unité que l'ouvrage imprimé; que son étendue infiniment plus restreinte lui donne
I. Il était, d'ailleurs, catalogué dans la Bibliothèque historique de la Fratice (tome II, publié en 1769), no 19441, comme provenant des manuscrits de M. Bigot, célèbre bibliophile rouennais. Il fit partie d'une acquisition faite en 1706.
plus de prise comme pamphlet; qu'en outre, réduite à cette dimension, il n'est plus nécessaire, comme on Ta fait, de supposer la Ménippée écrite par plusieurs... » Mais il ne lui vient pas à l'idée qu'il tient là précisément le fameux desideratum , le rara avis. Il s'abuse, au contraire, au point de trouver que « cette copie manuscrite diffère tellement de l'ouvrage connu et admiré sous le nom de Satyre Ménippée, qu'il n'est pas permis de les confondre ».
Quant à Sainte-Beuve, à qui l'existence d'un tel document se trouvait révélée, il ne paraît pas même y avoir pris garde, lui si attentif pourtant et si intéressé à dire ici le dernier mot!
Et voilà comment a échappé successivement aux trois champions le véritable caractère d'une pièce décisive^ qu'ils avaient sous la main, sous les yeux 5/ 77iens non lœva fuisset !
Il faut dire ici qu'une donnée bibliographique (tout à fait erronée, selon nous) s'était depuis quelque temps introduite dans la question, et que peut-être a-t-elle préoccupé les combattants et leur a-t-elle fait faire fausse route.
Lorsque M. Aug. Bernard fait observer que <c personne ne peut produire l'édition prin-
ceps », et dit « qu'il courut, il est vrai, un peu avant, des copies manuscrites », etc., il ajoute en note: « M. C. Leber, dans son curieux Catalogue , affirme même en avoir vu un exemplaire imprimé, qui se composait d'un petit nombre de feuillets. Je ne révoque pas en doute le témoignage de ce savant et scrupuleux bibliophile, dont la mémoire peut cependant s'être fourvoyée; mais je me permets de douter du mérite transcendant de ce livret, qui est disparu de nos jours sans laisser de trace. »
Cette observation judicieuse de M. Bernard n'a pas empêché M. Sainte-Beuve de s'appuyer sur le fait contesté, et de dire que « M. Leber et M. Brunet (lequel n'a fait que répéter Leber) semblent avoir réglé définitivement « la question de dates »; et, en conséquence, il lui « paraît constant, nonobstant chicanes, que le premier petit écrit dont se compose cette satire farcie (l'écrit intitulé : la Vertu du Catholicon) fut imprimé réellement en 1593, avant la chute de la Ligue ».
Pour élucider ce point, il importe de reproduire ici tout au long l'article inséré par Constant Leber au tome II de son Catalogue, publié en 1889 :
Dans l'état actuel de la bibliographie française, relativement à cette ingénieuse et puissante plaisanterie, on reconnaît :
lo Que la irc édition de la Satyre Ménippée est un in-Sode 88 feuillets, intitulé la Vertu du Catholicon , à la date de iSgB, avec une figure sur bois;^
oo Que ce livre de 88 feuillets ne dut paraître qu aorès la rentrée de Henri IV dans Paris, c'est-à-dire depuis le 22 mars 094, puisqu on y rapporte des faits d'une date postérieure; r -. >
30 Qu'en conséquence le millésime iSgS, qu on^remarque aussi dans plusieurs autres éditions du même temps, est une date fausse, et qu'on doit y lire 1694 • Tout cela est vrai quant à la Satyre Ménippée; mais les mêmes observations cesseraient d être exactes a l--é-ard de la Vertu du Catholicon proprement dite.
La Satyre Ménippée fut, dès sa première apparition et indépendamment de son titre un ouvrage complexe Elle se composait alors de deux pièces : 1 une e Za Vertu du Catholicon, l'autre V Abrège des Estais de Paris- Le nom de Satyre Ménippée ne lui vin que du besoin de distinguer ce recueil, formant un vo un.e in-80 de la très-mince brochure de,a connue et pubHeVsous le titre de /. Vertu du Catholrcon dEspagne. Celte pièce, de i5 feuillets, ^"^P^'"^^^^ ?^^"7' " plusieurs reprises et coup sur coup, par Jamet Mettayer parut quelques mois avant la rentrée du roi a Paris', IhïJréellement en iSgS. Elle n est pas en ma Dossession mais je la connais pour l'avoir vue , et , ose dhe bèn vue; malheureusement elle n'était point a vendre C'est d'après la tradition constante de ce fait 'que nos historiens s'accordent à 1^ Placer dans 1 a née ?5q3, et qu'ils en parlent comme d un incident poliique qui fut éminemment utile à la cause royale Six rXs plus tard, la publication du C.^/to/.^con ^ ^sri^ne n'aurait point eu la même valeur, n aurait pas fendu îes mêmes services, et l'histoire ne témoigne-
I Nous sommes d'accord avec Leber sur tous ces po nts préliminaires, et c'est bien cette édition prmière de i5q4 que nous avons reproduite pour la Ter^ière fois c^r Nodier et Ch. Labitte, tout en an- Tonçant qu^tls donnaient le premier texte imprimé, avaient cependant suivi une autre édition.
rait point de Tinfluence qu'elle eut sur les destinées d'un grand roi... *.
Puis le bibliographe s'appuie sur ce passage de V Abrégé chronologique auquQl il a été déjà fait allusion :
iSqS, — En cette année parut le Catholicon d'Espagne; l'année suivante, l'on y ajouta l'Abrégé des Etats de la Ligue, et le tout fut appelé Satyre Ménippée... Peut-être que la Satyre Ménippée ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille à'ivty.
Il trouve ce rapprochement motivé et concluant, et rappelle que tel est aussi le sentiment de Grosley [Vie de Pithou)\ il termine par ces lignes :
Ainsi, notre volume, iSgS, in-S'^, de 88 feuillets , avec la figure d'un charlatan, est l'édition originale , non du Catholicon, mais de ce tout qui fut appelé Satyre Ménippée. 11 comprend V Avis de Tiynprimeur, dont la dernière page est occupée par la figure du charlatan; la Vertu du Catholicon, V Abrégé des Etats et VEpître d'Engoulevent, avec 4 pages seulement des vers, plus nombreux, qui suivent toujours cette pièce.
Discernons bien ce que, dans tout ceci, il faut retenir comme vrai, et ce qu'il faut écarter comme inexact : car Leber, en voulant faire la lumière, a augmenté l'obscurité.
D'abord, il n'a pas su reconnaître, ce qui est pourtant dit, en autant de termes, par Vlmprirneur, dans son Deuxième Avis, sa-
I. Catalogue de la Bibliothèque de Leber, t. II, p. i38 (Paris, Techener, iSSg, 4 vol. in 8^).
voir que la Veriu du Catholicon, imprimée à Tours après le 22 mars 1594, est la première e'dition du pamphlet, qui reçut, à sa cinquième ou sixième réimpression, le nouveau litre de Satyre Ménippée. Il prétend, à tort, distinguer celle-ci de la Vertu du Catholicon proprement dite; il avance, à tort, que le nom de Satyre Ménippée vint du besoin de distinguer le recueil complet d'une « mince brochure » antérieure, composée « de deux pièces » seulement, et il allègue, sans fondement, qu'elle avait été « connue et publiée sous le titre de la Vertu du Catholicon d'Espagne ». Il achève de tout confondre et embrouiller lorsqu'il ajoute que « cette pièce de i5 feuillets, imprimée à Tours, à plusieurs reprises et coup sur coup, par Jamet Mettayer, parut quelques mois avant la rentrée du roi à Paris, et bien réellement en :593 ». (Cette phrase montre qu'il applique faussement à sa prétendue « mince brochure » de i5 feuillets ce que Vimprimeur nous dit de l'édition princeps du Catholicon complet en 88 feuillets, et qu'il estropie même ce texte mal appliqué, car les premières réimpressions^ « faites coup sur coup », eurent lieu à Paris, non à Tours.)
La thèse de Leber est donc que, si la première édition du Catholicon complet, en 88 feuillets, est de 1694 — nonobstant la date
controuvée de iSgS, — il y a eu une première u mince brochure», de deux pièces seulement, imprime'e en iSgS. Il assure l'avoir vue, et bien vue : ainsi s'explique, pour lui, ce que les historiens disent du précieux et opportun concours que le Catholicon d'Espagne prêta alors aux armes du roi ; tandis que, publié « six mois plus tard », il n'aurait pas rendu les mêmes services. 11 eût été un auxiliaire du lendemain.
On saisit ici le spécieux raisonnement que s'est approprié M. Sainte-Beuve, sans en contrôler la valeur réelle. Or cette thèse, qu'on pourrait croire imaginée pour les besoins de la cause si Leber n'était au-dessus d'un tel soupçon, est tout bonnement inadmissible. M. Aug. Bernard a eu parfaitement raison, sans accuser la sincérité de ce savant collectionneur, de révoquer en doute la fidélité de sa mémoire. Il lui avait passé tant de livres par les mains! Il pouvait s'être persuadé « avoir vu, et bien vu, » une édition... imaginaire. Nul autre bibliographe, nul libraire, jamais n'a signalé ce livret de i SgS. Brunet n'a fait que copier Leber : c'est donc le cas ou jamais d'appliquer la règle : Testis uniis^ testisnullus, et l'on est bien et dûment autorisé à tenir ladite brochure pour non avenue. Son existence prétendue a malencontreusement compliqué le problème.
Revenons, afin de le simplifier et de le résoudre, à la petite pièce manuscrite, entrevue, mais e'galement dédaignée, méconnue, par un des deux champions de la Ménippée et par celui des Etats de la Ligue.
Que disait Vimprimeur^ dans ce Deuxième Avis dont nous parlions tout à l'heure, sur le premier état du pamphlet? Qu'il ne fut tout d'abord qu'un <( petit Discours de la tenue des Estats de Paris et du Catholicon d'Espagne », qu'on intitula Catholicon quand on l'imprima pour la première fois, et que, lorsqu'il (c affecta ce tiltre nouveau de Satyre Ménippée., tout le monde ne l'entendit pas, veu qu'aux copies à la main y avoit : Abbregé et l'Ame des Estats ».
Lors donc qu'une heureuse rencontre venait à placer sous les yeux de chercheurs expérimentés et sagaces comme Ch. Labitte et Aug. Bernard un petit manuscrit du temps, bien authentique, intitulé : Abbregé et l'Ame DES Estats, il semblait impossible qu'ils s'y méprissent; il semblait impossible qu'après avoir flairé le morceau, ils le jugeassent bon pour des goujats et passassent outre... C'est cependant là ce qui est arrivé : Habebant oculos, et non viderunt.
Oui, la leçon première du Catholicon (celle
qui ne fut jamais imprimée... que dans la vision de Leber), celle qu'on pouvait croire disparue à tout jamais, la voici ; c'est bien elle, à n'en pas douter, telle qu'elle dut être au début : alerte et court vêtue, brève et rapide, ainsi qu'il convient à une feuille volante qu'on se passe de main en main. La voici, concentrée en quelques feuilles, comme une esquisse prime-sautière qu'elle est.
C'est un cahier petit in-folio de 12 feuillets de texte, ayant pour titre :
Abbregé
et
L'Ame des Estais convoque^ à
Paris en l'an iSgS, le
I o de febvrier.
Les 24 'pages (de 46 lignes à la page) sont réparties comme suit :
1* Avant-Propos au Lecteur catholique ^éle\ en 3 pages et demie (il en remplira une douzaine dans le Catholicon imprimé en 1 594);
2° Abbregé et VAme des Estats de Paris ^ réunissant sous ce titre unique, en 4 pages et demie, les trois morceaux que le Catholicon étendra en 27 pages [L'Abrégé, etc. — Les pièces de tapisseries. — L Ordre des séances);
3° Harangue de Monsieur de Mayenne,
3 pages, au lieu des 22 qu'elle aura dans le Catholicon ;
40 Harangue de Monsieur le Légat ^ i page, au lieu de 25 ;
5'^ Harangue de Monsieur le cardinal de Pelvé, I page et demie, au lieu de i3 ;
6° Harangue de Monsieur de Lyon^ 2 pages et demie, au lieu de i5 ;
7° Harangue de Monsieur Ro:fe, 2 pages, au lieu de 2 5;
8° Harangue du Sieur de Rieux^ i page, au lieu de 12;
90 Harangue de Monsieur dWubray, 4 pages, en y comprenant VÉpilogue, au lieu de 124.
Ces rapprochements de chiffres, qui ne sont d'ailleurs qu'approximatifs, montrent quelle extension fut donnée au « petit Discours », par les additions qu'on lui fit subir et par l'intercalation des morceaux en vers, car il est à remarquer que notre premier texte n'en contient aucun. Aussi a-t-il, comme l'a bien senti Aug. Bernard, « beaucoup plus d'unité que l'ouvrage imprimé », et une mesure restreinte, donnant au pamphlet plus de prise. Mais comment (nous ne saurions trop le répéter), comment lui et Ch. Labitte se sont-ils donc bouché les yeux sur le caractère propre d'une « copie à la main », de bonne et an-
cienne provenance, et qui réunissait de semblables conditions? Comment, encore une fois, lorsqu'ils touchaient du doigt la vérité, n'y ont-ils pas cru et s'en sont-ils laissé détourner?.,.
D'autre part, ne serait-ce pas l'existence de cette même « copie à la main » de i5g3 qui a pu donner à Leber l'illusion d'une brochure imprimée, de celle qu'il se figura avoir vue réellement?...
Quoi qu'il en soit, les « imperfections » de cette copie à la main, ses « différences », ses «variantes de première rédaction», loin de la mettre, selon nous, en état d'infériorité visà-vis du CathoUcon imprimé, lui donnent une valeur singulière. C'est un canevas, mais c'est un canevas complet. Cet « Abbregé des Estais », c'est l'abrégé, la quintessence de la Ménippée : tout y est déjà, même les harangues bouffonnes, macaronées d'italien et de latin, même la plupart des mots les plus épicés et des plus fortes gauloiseries de la satire imprimée.
Certes, il serait fort regrettable que l'œuvre en fût restée là, que les « bons et gentils esprits » dont parle Cheverny n'y eussent pas apporté leurs développements, joyeux propos et fioritures. Notre langue française, dont la Ménippée est un des premiers et plus piquants monuments, y eût vraiment perdu, — ne
fût-ce que Tadmirable prosopopée : O Paris, qui n'es plus Paris!... que tous les lettrés savent par cœur'. Sans les additions de « ces doctes et gaillardes plumes » des Gillot et des Pithou, des Florent Chrestien, des Passerat et des Rapin, qui ont un peu alourdi le brûlot, mais qui aussi en ont fait un livre de bibliothèque, la Ménippée n'aurait peutêtre pas vu son succès atteindre de telles proportions et se prolonger, à travers les âges, jusque chez les arrière-neveux de ceux qui concoururent à la débâcle de la Ligue. Mais toujours est-il que le texte original, ce premier état qui nous est enfin connu, n'était pas, comme on l'a cru jusqu'ici, un simple préambule : c'était bien une conception d'ensemble, un petit cadre déjà rempli à souhait, un tout.^ enfin, éminemment apte à faire d'ores et déjà son chemin. Allons plus loin, et redisons encore que ce pamphlet succinct, relativement embryonnaire, s'empare vivement de l'esprit du lecteur, et opère encore sur lui, aujourd'hui comme au premier jour, avec beaucoup de vigueur et de charme. Honneur donc à qui de droit, c'est-à-dire
I. Encore n'est-ce que la forme, le mouvement oratoire, qui se trouve ici en plus; car l'idée, l'expression même : Paris n'est plus PariSy mais tme déserte spelunque.... est déjà dans la copie à la main. (Voir ci-après, p. 71.)
au chanoine Pierre Le Roy! Faute d'avoir su jusqu'ici positivement en quoi consistait son initiative et quel corps il avait d'abord donné lui-même à son idée, on ne lui rendait justice qu'à moitié*; on interprétait mal ce passage de l'Histoire latine de de Thou : Scripti primiis auctor creditiir sacrifions quidam e Neiistria terra... Sed, qiium is tantum prima theatri vestigia delineassei, succedens alius scenam perfecte struxit.
Par prima theatri vestigia, on entendait la Vertu du Catholicon et Avant-propos, l'Abrégé des Estats (comprenant les Tapisseries de la salle et l'Ordre pour les séances), c'est-à-dire un Prologue. C'était là toute la part que l'on attribuait a.u primiis auctor. Puis un collaborateur, succedens alius (unique ou collectif ?) était venu mettre les personnages en scène et faire la comédie [scenam perfecte struxit) .
I. D'Aubigné seul (chose remarquable et qu'il faut reconnaître aujourd'hui) lui avait rendu formellement témoignage, et à deux reprises. — «Un aumosnier du Cardinal de Bourbon, homme de peu d'apparence et de nom, a composé le Catholicon, la plus excellente satyre de nostre temps. » — « Ce livre ( Le Caiholicum, la plus grande plaie qu'aient reçue les Ligués), attribué à plusieurs, sortit véritablement d'un petit aumosnier du Cardinal de Bourbon, derrière la petitesse duquel le nom est demeuré caché. « {Hist , 1. III, chap. 12 et 2 1.) — Voilà qui est clair et mis désormais en évidence.
Maintenant, nous voyons que non-seulement le brave chanoine avait conçu le plan du Catholicon, mais qu'il l'avait rapidement exécuté lui-même, en raccourci, d'un bout à l'autre; qu'il était donc bien \e primiis auctor (ou inventor) du tout, et que ses amis, survenant ensuite (succedentes), n'eurent qu'à brocher sur ce tout^ et à qui mieux mieux, pièces et morceaux çà et là.
Comparée à son texte d'origine, laAIénîppée de i594 est donc un brillant « habit d'Arlequin » ; mais il y aurait souveraine injustice à dire, comme l'a fait cet ancien possesseur de notre copie à la main, que, hors de la version première, il n'est rien de bon, et que «les imprimés sont pleins d'additions ineptes». C'est là une boutade qu'explique seule, sans la justifier, une prédilection excessive pour le livret primitif; elle émane sans doute d'un contemporain (nous n'oserions dire, avec Aug. Bernard, que c'est « peut-être Béthune »), qui, ayant goûté le fruit en sa primeur, répudiait ces retouches et apostilles qui le lui gâtaient; elle montre bien, en tout cas, que le texte primitif a eu jadis ses partisans fanatiques, et qu'il méritait, à tous égards, d'être étudié avec soin et tiré de l'oubli.
QàiSf^'
N. B. — La page i, qui suit, est la reproduction figurée du titre du manuscrit, au i^r feuillet recto. Dans le titre de l'imprimé de 094 (édition princeps;, cet énoncé, quelque peu modifié, devient une sorte de sous-titre, qui reparaît encore en tête du second morceau de la Vertu du Catholicon.
Les cinq lignes qu'on lit à la page 2 se trouvent écrites, en travers, au verso du dernier feuillet (qui couvrait le manuscrit), d'une autre main que la copie et moins ancienne.
A dono Domini Le Pigny doctoris medici.