‹ Le Texte primitif de la Satyre MénipéeChapitre 4 sur 21 · CATHOLIQUE ZÉLÉ · texte numérisé non relu

CATHOLIQUE ZÉLÉ

Îevant que de vous faire veoir

'.V ordre tenu aux Estat:{ derniers

\à Paris, je vous ay bien voullu

dire qu'on jugera ces Estat:( devoir estre

fort justes, puisqu'ils avoient esté com-

mence:{ par une signallée justice, quifust

faicte d'un pauvre asnier , que Von fit

fouetter par les carrefours , pour avoir,

en bastonnant son asne, dict trop hault :

«Allons, Gros-Jean ! Aux Estatz de Paris ! «

Je vous raconter ajy aussy une asse^

plaisante histoire de deux Charlatans ,

Vun Espagnol et Vautre Lorrain, qui ont

tenu banque au Louvre tant que les Estat^

ont duré. Le Charlatan Espagnol estoit fort plaisant, et monté sur un petit eschaffault, jouant des regalles et tenant banque, comme on veoit à Venise, en la place Saint'Marc. A leschaffaut estoit attachée une grande peau de parchemin écrite en plusieuî^s langues , scellée de cinq ou six sceaulx d'or, de plomb et de cire, tiltrée en lettres d'or de ces mot^ :

Lettres du Pouvoir d'un Espagnol

et des Effetz miraculeux de sa Drogue

appellée Higuiero de Vlnferno,

ou autrement Catholicox composé.

Le sommaire de toute ceste pancharte estoit que ce triacleur estoit petit-fil^ d'un Espagnol de Grenade , relégué en Affrique pour le mahumetisme, médecin du Cerij, qui se feit Roy de Maroc par une espèce de Higuiero. Son père estant mort, luy vint en Espagne, se feit baptiser et se meit à servir à Tollede , au Collège des Jésuites, [où] aiant appris que le Catholicon simple de Romme n'avoit d'autres effect^

que d'ediffier les âmes et causer salut et félicité en l'autre monde seulement, [et] se faschant d'un si long terme, sestoit advisé, par le conseil testamentaire de son père, de sophistiquer le Catholicon. Si bien qu'à force de le manier, remuer, alambiquer et calciner, il en avoit composé, dans ce Collège, un electuaire souverain qui surpasse toute Pierre philosophalle, et duquel les preuves estoient déduites en cinquante Articles, tel^ :

I. — Ce que ce pauvre malheureux Empereur Charles le Quint n'avoit peu faire avec toutes les forces vives et tous les canons de l'Europe, son brave filz Dom Philippes, moiennant ceste drogue, le sçait bien faire en se jouant avec un simple Lieutenant de douze ou quinze mil hommes.

n. —Et que ce Lieutenant ait du Catholicon en ses enseignes et cornettes , il entrera sans coup ferir dans un Roiaume ennemy, et luy ira-on au devant avec croix et bannière, Légats et Primats. Et, bien qu'il ruyne, ravage, usurpe, massacre et saccage tout, qu'il emporte, ravisse, brusle et mette tout en désert, le peuple du pais dira : « Sont de nos gens, sont bons Catholiques; ils le font pour la paix et pour nostre Mère Saincte Eglise. »

III. — Qu'un Roy casanier s'amuse à affiner ceste drogue en son Escurial , qu'il écrive un mot en Flandres au père Ignace, cacheté de Catholicon, il luy trouvera homme qui ira ( saîva conscientia) assassiner son ennemy, qu'il n'avoit peu vaincre par armes en vingtz ans.

IV. — Si ce Roy se propose d'asseurer ses Estats à ses enfants après sa mort , et d'envahir le Roiaume d'autruy à petitz fraiz, qu'il en écrive un mot à Mandoza, son ambassadeur, ou au père Commolet, et qu'au bas de sa lettre il écrive avec VHiguiero de Vlnferno : Yo el Rey, ils luy fourniront d'un Relligieux apostat, qui s'en ira, soubs beau semblant, comme un Judas, assassiner de sang froid un grand Roy de France et son beaufrere , au millieu de son camp , sans craindre Dieu ni les hommes.

V. — Ils feront plus : ils canoniseront ce meurtrier, et mettront ce Judas au dessus de St Pierre, et baptiseront ce prodigieux et horrible forfaict du nom de Coup du Ciel : dont les parrains seront

VI. — Qu'une grande et puissante armée de preux et héroïques François soit preste à bien faire pour la défense de la Couronne et Patrie, et pour venger un si espouvantable assassinat : qu'on jette au millieu de ceste armée une demye dragme de ceste drogue, icelle engourdira tous les bras de ces braves et généreux François.

VIL — Servez d'espion au camp, aux tranchées, au canon, à la Chambre du Roy et en ses Conseils : bien qu'on vous congnoisse pour tel , pourveu qu'aiez pris dés le matin un grain de Higuiero, quiconque vous taxera sera estimé Huguenot ou fauteur d'Hérétique.

VIII. — Trenchez des deux costez, soyez perfide, et, bien que vous touchiez l'argent du Roy pour faire la guerre, n'aigrissez rien, praticquez avecq' les ennemys : si vous collez vostreespée dedans le fourreau avec du Catholicon, vous serez estimé trop homme de bien.

IX. — Voulez-vous estre un honorable rieur et neutre , faictes peindre à l'entour de vostre maison non du feu de sainct Anthoine, mais des croix de Higuiero : vous voila exempt du hocqueton et de l'arriereban.

X. — Ayez sur vous le poix d'un demy escu de ce Catholicon : il ne vous faut point de plus vaillable passeport pour estre aussi bien venu à Tours qu'à Nantes, à Orléans qu'à Chartres, à Compiegne qu'à Paris.

XI. — Soyez recongneu pour pensionnaire d'Espagne, monopolez, trahissez, bernez, vendez, trocquez, desservez les Princes : pourveu qu'aiez un grain de Catholicon dans la bouche, on vous embrassera , et entrera-on en deffiance des plus fidelles et anciens serviteurs, comme d'Infidelles

et Huguenots , quelz francs Catholiques qu'ils aient tousjours esté.

XII. — Que tout aille de mal en pis, que l'ennemy advance ses desseings et ne se recule de la paix que pour mieux saulter, voiant le beau jeu qu'on luy faict; que l'Eglise Catholique mesme coure risque qu'il y ait pervertissement de tout ordre ecclésiastique ou séculier, à faute de parler bon françois : semez finement un petit de Higuiero par ce monde, personne ne s'en souciera et n'en osera parler, craignant d'estre réputé Huguenot.

XIII. — Cantonnez-vous et vous installez tyranniquement dans les villes du Roy, depuis le Havre jusques à Meziere, et depuis Nantes jusques à Cambray; soyez vilain, renégat ou perfide; n'obéissez ny à Dieu, ny à Roy, ny à Loy : ayez làdessus en main un petit de Catholicon, et le fettes prescher en vostre canton, vous serez galand et Catholique homme.

XIV. — Ayez la face honnie et le front ulcéré, comme les fidelles Concierges du Pont-Heaudemer et de Vienne : frottez-vous un petit les yeux de ce divin electuaire, il vous sera advis que vous serez preudhomme et riche.

XV. — Si un Pape, comme Sixte V, faict quelque chose contre vous, il vous sera permis (illabata*

Page 1