LE PUBLIC
Pui:^que uous avous déclaré en commençant que \e public était une des premières causes du mauvais g'oùt qui règ^ne en maître aujourd'hui sur nos scènes parisiennes, esquissons quelques traits de sa physionomie et de ses allures et plaçons-le au premier rang après le directeur comme le moins soucieux de tout ce qui est art et intelligence.
A part deux variétés que nous classerons tout de suite, le public est le même partout.
Il y a tout au plus à Paris une centaine de gens qui vont au théâtre pour étudier les genres et
suivre les progrès de la littérature ; ceux-là ont leur stalles aux Français de père en fils et sont appelés des moutons et des perruques parce qu'ils ont encore ce feu sacré de la tragédie et de la vieille comédie, qu'il est ridicule d'admirer aujourd'hui. C'est un peu leur faute, ils n'acceptent comme bien que tout ce qui date de leur jeunesse, mais nous ne pouvons leur en vouloir en leur donnant si peu l'occasion d'établir des com.paraisons à l'avantage de ce qui est nouveau. Ils vivent tout entiers dans leur vieux siècle, le beau, celui de Racine, Corneille et Molière; perruques tant que vous voudrez, mais ces perruques recouvrent des fronts intelligents qui s'intéressent à ce qui est beau, à ce qui est littéraire, et, à ce compte, je souhaite à beaucoup de gens de gagner ce titre qu'on jette avec mépris.
La seconde classe de spectateurs qui fait bande à part et se distingue de toutes les autres c est celle de l'Opéra ; l'Opéra, ce vaste salon où le genre ordonne de se montrer les jours de représentations, non pour écouter les sublimes motifs de nos maîtres, mais pour saluer Mme Telle ou Telle ; l'Opéra, lieu de rendez-vous pour les jeunes femmes du inonde où tant d'intrigues de haute lignée .>^t' nouent et se dénouent; l'Opéra, cette grande exhibition de diniiKuits et de toilettes, de blani'hes
(épaules et de coiffures embaumées ; l'Opéra; ce magnifique temple de la musique élevée et de no!< dignes interprètes, où le public se porte en foule pour mille et mille causes, excepté celle d'entendre des opéras et des artistes.
C'est une succursale du bois de Boulogne et des bals du noble faubourg, c'est un immense boudoir, mais un théâtre, non ! — son public ne le veut pas, ne le comprend pas ainsi, et nous, qui ne comprenons pas ce public et n'en voulons pas. nous ne nous en occuperons pas davantage.
Arrivons au vrai, h celui qui existe ou plutôt n'existe pas aujourdhui.
On prétend que chaque théâtre a le sien ; cela a pu être ainsi autrefois, mais aujourd'hui, il est partout le môme, c'est-à-dire une masse indififérente dennuyés et de désœuvrés, un jour ici. un jour là, n'aimant pas plus tel genre que tel autre, s'inquiétant de l'art comme M. J. J.... de la sincérité de sa critique, allant au théâtre comme à Mabille, jugeant une pièce comme une mode nouvelle.
Autrefois on entendait par public une réunion de gens sensés écoutant les œuvres littéraires et les artistes, les appréciant, les critiquant avec ardeur, avec conviction, défendant, attaquant tel ou tel genre, sifflant, applaudissant, suivant qu'ils étaient ou non satisfaits.
Aujourd'hui, où entendez-vous siffler (les anciennes Variétés n'existent plus)!
Qui entendez-vous applaudir (si ce n'est la claque) ? Et n'est-ce pas là une preuve très-claire de la mort de ce qu'on nommait le public!
Est-ce une assemblée de gens assis le dos tourné à la scène, un lorgnon dans l'œil et causant tout haut que vous nommez ainsi? C'est à cela que vous remettez le soin de décider d'un succès ; voilà le juge suprême et infaillible pour lequel, moi artiste, moi auteur, je travaillerai de mon mieux ! Peut-on raisonnablement l'exiger de moi. Mais regardez de près ce que vous appelez public et dites-moisi c est ainsi que vous le comprenez.
A cette avant-scène, c'est un heureux cavalierservant d'une beauté à la mode ([ui vient jouir de son triomphe et se faire appeler heureux coquin f par tous les binocles à deux pieds de l'orchestre. Qu'est-il venu chercher au théâtre si ce n'est ce triomphe de Vamour-propre ; son œil ne quitte pas la salle, il est tout oreilles pour les billeve.?ées que (hiigne murmurer à son oreille cette sotte empanachée qui minaude en suivant dans la glace les effets produits par sa toilette. Et la pièce? Il vous en dira le nom en sortant, si l'ouvreuse lui a donné le progranune. où si c'est un succès achnis par le ' on ton.
À l'orchestre, voici deux jeunes gens frisés, musqués, tirés à quatre épingles, lorgnons à l'œil, moustache eu croc, air insolent, écoutez-les ; je vous garantis le dialogue écrit sous leur dictée pour ainsi dire.
— Eh!... quoi? — Laisse-moi donc, la petite telle me lorgne depuis une heure, tu mempêches de la voir.
— Mon Dieu, tu la retrouveras toujours, tu sais bien que nous sommes venus ici pour autre chose.
— Ah! au fait, tu as raison. Nous sommes venus pour prendre une actrice, eh ! bien, regardons, je le veux bien.
— Tiens, tiens, mais en voici une assez drôlette, sais-tu qu'elle m'irait assez à moi.
— Oui, elle a de l'œil : qu'est que c'est, hein?
— Je ne sais pas, mais j'ai envie de la prévenir après l'entr'acte.
— Es-tu fou, à la première pièce ! attendons au moins la troisième, il y aura peut-être une plus jolie actrice, il vaut mieux choisir, etc., etc.
Et voilà comment ces messieurs parlent des actrices, et voilà comment les actrices permettent qu'on les traite ! Et c'est ainsi qu'ils viennent entendre les pièces.
Plus loin, c'est le principal locataire d'une des beautés du théâtre qui vient régulièrement tous
Tes soirs s'asseoir dans sa stalle quand la déesse joue; on a son service comme la claque; c'est un des inconvénients de létat, mais cela a l'avantage de faire dire autour de soi : — Qui donc est ce monsieur qui est toujours ici? — Eh ! parbleu, c'est le comte de ***, tu sais bien, l'amant de Mlle une Telle... — Il dort! — C'est permis pourvu qu'on ne ronfle pas trop haut.
Il y a encore les jeunes gens en goguette qui viennent faire parade de l'esprit qu'il n'ont pas et disent tout haut des stupidités dont ils rient de manière à se faire crier : A la poHe ! mais cela fait bien, cela donne un petit cachet Régence et l'on dit: Voyez donc, X. et Z. sont-ils gris! s'amusent-ils ! eu voilà qui dépensent joyeusement leur fortune et leur jeunesse.
Au balcon, des dames seules, filles de marbre en baisse, qui tâchent de remonter sur la place, et regagner leurs primes; valeurs très-ofFertes, peu demandées et qui bientôt ne seront plus même cotées. (Style Bourse à l'usage des coulissiers qui établissent le cours de ces dames.)
Aux secondes les loges données, d'après ce principe qu'il faut toujours qu'un théâtre soit plein, même sans recettes. Tout le monde connaît cette habitude des gens parfaitement aisés qui ne veulent, à aucun prix, payer leurs places; c'est man-
vais genre, et l'on doit toujours avoir un directeur, un auteur ou un acteur dans sa manche. A. ce propos, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer cette étrange indiscrétion dont ne sont pas exempts les hommes les plus intelligents et les plus honnêtes; on ne demanderait pas à un industriel de sa connaissance deux grammes de sucre ou un mètre de drap : et à l'auteur qui vit de ses pièces comme le marchand de son commerce, ou lui soutire sans scrupule, comme un prélèvement qui vous est dû, une partie de ses profits. Ceux-là se plaignent tout le temps ; ils sont mal placés, mal assis; voyez comme Mme telle a une meilleure loge que nous! Quelle grossièreté! A peine si Ion entend ! Il est vrai que pour les pauvretés qu'on nous joue! etc., etc.!
Je ne vous parle pas du parterre; vous savez, comme moi, que ce refuge des libres penseurs a commencé par se rétrécir d'une façon prodigieuse, et a fini par se remplir de l'honorable corporation sans laquelle l'applaudissement aurait disparu de la surface dramatique.
Ah ! il y a aussi le spectateur qui a oublié son parapluie et, n'ayant pas trouvé de place dans l'omnibus, est entré se mettre à l'abri conixC l'inclémence du ciel qu'il maudit de tout .=!on cœur.
Il y a bien aussi le public du dimanche, le bon
bourgeois qui récompense toute sa famille et dévore tout ce qu'on lui donne sans y rien comprendre, sans se plaindre, sans exprimer sa satisfaction; donnez-lui n'importe quoi, il est venu au spectacle s'amuser, donc il s'amuse; il ne vient pas voir une pièce ou un artiste, il vient au spectacle pour récompenser sa famille, son devoir est rempli le dimanche soir à minuit.
Et le public des premières représentations? Renvoyé à celui de l'Opéra, c'est la même classe : voir la salle et en être vu, voilà tout ; c'est une questionde gants blancs et de robe neuve ! Quant aux critiques, si vous m'en montrez ces jours-là vous m'étonnerez beaucoup, et s'ils y sont c'est toujours au foyer ou dans les corridors pour causer de la pièce de la semaine passée ou de celle de la semaine prochaine, à moins que ce ne soit de la jolie actrice *"*, d'un bon mot recueilli dans un Ana et retapé à neuf, d'un livre du crititjue lui-même oiv des nouvelles d'Orient.
Il n'y a \Taiment que dans les combles du théâtre qu'existe le vrai public, et généralement il n'est pas composé d'intelligences excessivement versées dans toutes les finesses littéraires.
Le public existe aussi dans les petits théâtres du boulevard, et je ne pense pas qu'il puisse avoir une gTandt' influence sur l'art.
Le public n'écoute plus, voilà la conclusion de tout ceci.
Il ne s'agissait donc plus pour le théâtre de donner des œuvres habilement construites, des études de mœurs vraies et écrites avec goût ; il fallait trouver un piment qui réveillât le palais de ces passants désœuvrés qui viennent dans les salles de spectacle. Le scandale réussit toujours; ces gens venaient chercher au théâtre la suite de leurs intrigues de bas étage. Quoi de plus intéressant pour eux que de se voir sur la scène tels qu'ils sont dans la salle? Ils viennent là comme chez eux, dans leurs cabinets de restaurants ou leurs cercles. Compléter leur intérieur, les mettre tout à fait dans leur essence, leur continuer leur vie, leurs mœurs, leurs aises, mettre de plain-pied les tréteaux et lorchestre, enlever la rampe, cette ligne de démarcation entre la réalité et l'illusion, n'était-ce pas le vrai moyen d'éveiller ce public? Ce n'était plus une pièce qu'il fallait écouter, on continuait sa vie de la journée, on se préparait à celle de la nuit en se regardant agir tranquillement dans sa stalle. On existait sans se donner aucune peine pour cela ; les acteurs remuaient pour vous. c'était une fatigue de moins; c'était charmant. Pas d'efforts d'intelligence pour suivre l'intrigue, pas d'étude pour juger le style; ou se regardait
flans une glace, voilà tout; c'était adorable. Et voilà des pièces comme il en fallait ; on avait enfin compris le g'oùt du public. On écoutait, on suivait tout avec attention, on criait bravo! Oh comme c'est cela ! Voilà qui est touché : hein , M. Tel ! hein, Mme Telle! Ah! ah! mes gaillards, ètes-vous ressemblants !
Et le publie avait jugé! Il avait décidé qu'il ne pouvait comprendre que le scandale et le scandale s'asseyait glorieusement sur les ruines de l'art et du style ; et les théâtres vides se remplissaient! Et les comédiens se frottaient les mains; et les directeurs ne cherchaient plus de bonnes pièces, mais de bonnes petites infamies, bien vêtues, bien coquettes, avec du blanc et du rouge. On se disputait les petits vices bien sales', bien répugnants, mai.s l)ien immoraux; et les garçons de cabinets particuliers, les cochers de paniers à salade, les huissiers de bals publics se préparaient à devenir auteurs et portaient leurs manuscrits aux directeurs, avec l'espoir d'être bientôt acclamés parce qu'ils en savaient plus long que tout le monde sur ces petits mystères de la mauvaise société dont ils font leur existence.
Et voilà ce que vous nommez public! Allons donc! il serait honteux pour les auteurs sérieux de l'accepter comme juge quand il montre de pa-
reilles préférences. Le public est mort et enterré ; je ne dis pas qu'il ne renaîtra pas, mais l'orchestre se rétrécira, et le parterre reg'ognera l'espace qu'il a perdu.
Tant qu'on ne viendra pas au théâtre pour le théâtre lui-même, pour les pièces, pour les artistes, il n'y aura ni pièces ni artistes, partant point de juges.. ., et dites-moi ce que c'est qu'un public qui ne juge pas ?