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L'AUTEUR DRAMATIQUE

Quel vaste sujet! et quelle diversité! va s'écrier maint lecteur. Hélas! cela est triste à dire, mais rien de moins varié, au contraire; à peu de choses près, tous les auteurs se ressemblent aujourd'hui, et chacun d'eux, en voyant le portrait général que nous comptons faire le moins flatté possible, va se reconnaître et se récrier.

Au^i, pour nous éviter toute explication, nou.^ commençons par déclarer que nous n'avons en vue aucune personnalité.

Jamais, peut-être, le monde artistique n"a été plus largement représenté; cela est-il un bien, cela est-il un mal? A voir les productions de cette pluie d'auteurs on peut, sans crainte, déclarer que c'est là un mal. Pour nous une marque de décadence dans la littérature dramatique (la seule dont nous nous occupions dans cet article), c'est l'abondance de ces auteurs dont bien peu élèvent la tête au-dessus de la foule banale, qui vient on ne sait d'où, et retourne un jour d'où elle vient.

Doit-on, en effet, regarder comme un progrès ce qui est un abus de l'éducation? Et n'est-ce pas une preuve de grande faiblesse artistique que la facilité avec laquelle des œuvres sans originalité et écrites d'une manière commune, trouvent à se caser aujourd'hui?

— Le public a besoin d'avoir souvent du nouveau pour le réveiller.

S'il faut le réveiller, cela prouve qu'il s'endort, et c'est tant pis pour vous qui ne savez pas tenir son intérêt en haleine et attacher sou attention h des œuvres sérieuses et littéraires qu'il se plairait à revoir plus d'une fois. Autrefois on composait au collège des pièces pour l'Odéou, et l'on était tout

heureux de les retrouver, quand on était devenu étudiant, pour rire de bon cœur en relisant les enfantines beautés de ces tragédies au maillot; aujourd'hui on fait des vaudevilles en sixième, et si l'on attend avec impatience la fin de ses classes, c'est pour remplacer sa tunique par l'habit noir et courir chez un directeur de théâtre porter son chefd'œuvre qu'on ne retouche même pas.

Pour être vaudeviliste il suffit de savoir lire et écrire, et encore s'il fallait tout dire... Oui, je citerais des pièces de certains théâtres du boulevard, et je ue parle pas des plus infimes, qui étaient bien heureuses de passer par les mains d'un copiste intelligent, sans cela, Dieu sait ce qu'aurait pensé de son auteur ce pauvre M. Lhomond si peu respecté de nos jours.

Combien compte-t-on d'auteurs qui n'ont même pas, dansleur bagage littéraire, un seul vaudeville, et n'ont jamais trouvé que des sujets de pièce. Vous rencontrerez dans les cafés de théâtres de ces gens qui vous diront :

— Oh ! mon cher, j'ai une idée charmante ; figurez-vous une pièce ravissante à faire ; le titre est : La Caisse à Biiboquetï... Hein?

— Eh bien..., après?

— Comment, après? Parbleu, vous voyez bien l'idée ; il n'y a qu'à bâtir un sujet là-dessus. Voyez

-aide suite quel succès sur laffiche avec un pareil titre : il y a une chose ravissante à faire avec cela.

Il y a un millier de ces petits auteurs, comme ou les nomme, et, à force de frapper à telle ou telle porte, on les joue, ne fût-ce qu'une fois, et le lendemain vous les voyez, un manuscrit sortant de la poche, marcher fièrement, disant bonjour cher aux grands auteurs, et parlant de Scribe comme d'un de leurs petits camarades; bien heureux encore s'ils daignent ne pas aplatir ce faiseur, qui à lui seul suffisait à faire vivre un théâtre.

Le fait est que, du temps de M. Scribe, ces messieurs se seraient trouvés bien gênés de leurs petites rapsodies.

Ah! pauvres fous que vous êtes, vous devriez le regretter plus que personne ce beau temps oîi l'on arrivait si difficilement ; alors au moins vous pouviez vous poser en victimes, dire qu'on bouchait toutes les portes au génie, que vous travailliez sous le nom du maître pour ses œuvres qu'on vous commandait dans ces boutiques dramatiques.

Aujourd'hui rien de tout cela; les barrières sont tombées, les théâtres sont ouverts à deux battants, les directeurs tendent des mains suppliantes, les artistes sont pendus à vos poches, l'arène est li-

-Sobre Où sont vos chefs-d'œuvre méconnus? Eh

quoi ! vous boudez, vous gardez vos trésors pour des inteUigences plus fines, et ne daignez jeter en pâture au pubhc que vos ours piteusement grognons.

Croyez-moi, vous serez demain ce que vous êtes aujourd'hui, nuls de toute nullité. Vous navez rien qui vive sous vos fronts si orgueilleux, rien qui batte sous ces cœurs vieillots, pas de feu sacré, pas d'aspirations vers le beau, pas même d'ambition pour le succès.

Vous méprisez le public aujourd'hui; il n'a pas de goût; et qui donc est chargé de lui en donner? Les bons vaudevilles du temps passé vous semblent fades et vides, vous faites des pièces corsées ! Faites une école alors ; créez un genre ! Ah ! vos pièces sont plus corsées^ comme vous dites, que celles d'autrefois ; montrez-moi donc où vous puisez des intrigues, quand par hasard vous en cherchez une ; dites-moi si cette lourde charpente posée sur des chalumeaux de paille peut se comparer à ces flexibles et gracieuses guirlandes qui s'enroulaient à ces échafaudages légers, bien construits, bien polis, bien peints dont se servaient nos bons parents.

Et vos drames, vous croyez avoir progressé parce que vous avez changé en câbles ridiculement

tendus ces simples ficelles du vieux mélodrame. Mais c'est là justement ce qui a rendu ce genre impossible; vous n'avez pas compris que cette bonne grosse naïveté qui frappait brutalement les yeux du spectateur, était justement la qualité de ce genre invraisemblable; des grands coups de coutelas portés par des bras solides venaient punir le coupable et sauver l'innocent ; pour arriver au même but vous avez mis des gants gris-perle à votre traître, vous avez inventé les petites fioles d'argent de poison rose, et vous n'avez pas vu que ce qui n'était qu'invraisemblable est devenu impossible et stupide.

Vous avez donné à ces personnages de la vie grossière, et salement réelle, un langage prétentieux et puisé dans les romans les plus musqués. Ces gros crimes qui faisaient peur, répugnaient au peuple et par cela même l' éloignait du vice représenté par un personnage tellement méprisable que tout les spectateurs demandaient sa mort, qu'en avez-vous fait? De mesquines gredineries. assez habilement dissimulées pour laisser l'intérêt suspendu sur ce joli criminel qu'il est bien triste de voir punir tant il s'y prenait gentiment et avec adresse; on ne le méprise plus on le plaint. Vous avez tué le drame comme vous avez tué le vaudeville.

La tragédie est morte de sa belle mort, et vous en riez; c'était un genre stupide, vieux, usé... Allons soyez francs, c'était un genre qui n'admettait que la fine fleur de la littérature; il fallait de beaux vers, de nobles pensées, un style vigoureux et savant, et vous n'êtes ni savants, ni vigoureux, ni créateurs, ni poètes, vous avez imité le renard de La fable ; la tragédie était trop verte pour vous. En revanche vous avez régénéré la comédie... Molière! Beaumarchais! Où sont-ils bon Dieu ! ^ combien de lieues derrière vous? Ces pièces qui ne vivaient que de la vie réelle, où Ton riait d'un rire fou et intelligent, où les vices étaient montrés du bout du doigt avec une finesse et un esprit qui permettaient au spectateur de voir et de deviner .sans qu'on lui mît le nez dessus ; ces pièces où les personnages parlaient en bon français un langage simple et naturel, ces pièces qui frappaient les spectateurs et les faisaient rire d'eux-mêmes sans jamais les blesser, qu'en avez-vous fait?

Oh ! vous avez bien changé tout cela.

Votre comédie ne rit plus, elle grince des dents; c'est une énergumène qui lance sa bave sur tout, jette des traits empoisonnés à droite, à gauche et n'est satisfaite d'elle-même que lorsqu'il y a mort d'homme ou de femme.

Votre comédie fouille dans les cloaques d'un

inonde honteux qui n'a pas même de poudre et de mouches pour parer son impudeur, elle met en lumière ce vice grossier et mal vêtu, qui ne se grise pas mais se soûle ; ce n'est plus le marquis qui s'oublie dans un cabaret et commet des vilenies de bonne maison, ce sont de jeunes sots grotesquement habillés qui se traînent sous les volants de femmes tout au i)lus gentilles, sans esprit, et qui font commerce de leurs charmes à des taux plus élevés que ne le comporte leur manque de distinction et d'intelligence de la galanterie coquette et de bonne compagnie. Au lieu de Mondors, des boursiers communs dont l'or ne scintille pas joyeusement dans des poches béantes, mais sort péniblement d'un porte-monnaie étranglé dans un gousset.

Au lieu de vierges folles, de pimpantes grisettes , de coquettes marquises , inventant mille ruses féminines délicates et fines, des filles de marbre, grosses villageoises habillées de soie, à peine empreintes du vernis du monde possible que vous avez peine à laisser déteindre sur elles, tant votre dose en est minime.

Au lieu du Frontin insolent mais intelligent, trouvant mille ruses pour servir les amours et la bourse de son jeune maître, de grossiers coquins se roulant en secret sur les divans de leurs maîtres,

jouant ù la Bourse l'argent qu'ils leur volent au lieu de leur prendre, et n'inventant que des tirades de mauvais goût sur la stupidité de ceux qu'ils servent.

Au lieu de moqueries fines, de grosses immoralités ou des coups de boutoir; au lieu de rires, des hoquets dramatiques; au lieu du vice se montrant tel qu'il ne doit pas être, le vice s'étalant tel qu'il es^t et restera ; au lieu de conseils indiquant ce qu'il ne faut pas faire, des exemples qui semblent demander à être suivis parce qu'ils sont mauvais.

Et le proverbe, ce rien si pimpant, habillé d'un gracieux babillage , de causeries coquettes, fines et distinguées, où est-il?

On appelle aujourd'hui proverbe toute œuvre sans intrigue et sans style, qui n'est ni drame, ni comédie, un rien aussi, mais qui se laisse voir dans toute sa nudité. Une pièce manquée se nomme un proverbe.

Voilà votre Ecole et vous n'avez même pas le sublime courage d'arborer franchement votre nouveau drapeau !

Où sont vos chefs ? Qui de vous tiendra la lance contre les créateurs du passé '?

Hugo, Musset, Dumas, Casimir Delavigue, Ponsard, préparez-vous à combattre ces terribles innovateurs : où sont-ils?

Ils sont mille contre un, mais ce un existe et ces mille ne sont pas, et ce qui le prouve c'est justement leur nombre qui n'a pu produire un champion digne d'entrer en lice.

Nos auteurs aujourd'hui sont les manœuvres qui préparent lentement la voie à l'avenir ou au passé, suivant qu'une ère nouvelle s'ouvrira, ou que rien n'arrivant il faudra regarder derrière soi ])our trouver le mieux. Bien habile serait celui qui pourrait dire avec certitude : ce désordre prépare un grave événement littéraire, de ce chaos jaillira un génie nouveau! Rien ne l'annonce si ce n'est deux ou trois noms qui nous semblent aujourd'hui dignes de toute notre admiration parce que nous les considérons au point de vue du présent, mais qui, jusqu'à ce jour du moins, ne marcheraient pas de pair avec les gloires dramatiques du passé.

Et cette décadence d'où vient-elle?

D'abord d'une incapacité réelle chez quelquesuns, d'une négligence volontaire chez beaucoup. Notre époque est commerçante ; si la gloire vient tant mieux parce qu'elle apporte de Vargent voilà tout.

Si l'on fait un roman ou en fera une pièce, et réciproquement, non pour être deux fois célèbre, mais pour gagner deux fois de Vargent.

On ne travaillera pas ses ouvrages, parce que

plus on en livrera plus on aura d'argent. Vite pour avoir beaucoup, voilà le point capital.

Quelques mots maintenant sur les différentes classes d'auteurs :

lo Le faiseur, celui qui est arrivé et suit avec lu plus scrupuleuse exactitude le précepte indiqué plus haut; c'est de lui qu'on peut dire, avec un de nos spirituels confrères : « Il a une sonnette de nuit à sa porte pour les directeurs pressés. » D ne fait que sur commande ; il ne présente jamais que des scénarios et a soin d'écrire de loin en loin : « Ici il y aura tin joli couplet, « mot plein d'une crànerie qui prouve la force, mais n'est guère de mise que dans la bouche de M. Scribe. Le scénario reçu, la pièce est bientôt bâclée.

2° L'auteur qui travaille en collaboration ; généralement c"est un Cerbère dont la première tète trouve le titre, la deuxième tête la pièce, la troisième un moyen de la faire recevoir.

3o L'auteur qui a toujours en poche cinq ou six manuscrits, et passe sa journée à courir les cafés de théâtres et la soirée à rôder dans les coulisses. Il sait toutes les nouvelles, est à la piste des besoins de la direction. Entend-il un directeur désirer un vaudeville, il fouille dans la fameuse poche et en tire le vaudeville demandé; s'agit-il d un drame.

(1 un opéra, il est toujours prêt, et c'est lui qui a inspiré le mot de : Prenez mon ours.

4» L'auteur qui fait une pièce et annonce dans tous les journaux de théâtre que M. X. vient de mettre la dernière main à un chef-d'œuvre que toutes les directions vont s'arracher. Est^il en répétitions? tout Paris saura qu'il aura sous peu le bonheur de voir représenter l'œuvre sublime du spirituel M. X. C'est l'auteur à la réclame tout nouvellement inventé.

5" L'auteur qui s'est fait présenter à tous les élus, et à force de rôder dans leurs jambes finit par être de la maison et obtient d'eux une part au gâteau. — Ce métier a l'inconvénient de vous faire ressembler à un caniche perdu et de vous attirer, en cette qualité, des rebuffades du maître souvent agacé d'être si fidèlement suivi.

6o L'auteur qui est au mieux avec nombre d actrices parce qu'il a de beaux cheveux bouclés et joue les amoureux à domicile, ou est assez riche pour éteindre la soif inextinguible de tous les artistes mâles. Aidé de l'influence de l'un des deux sexes il arrive à une oreille du directeur, et c'est un si petit service que d'accepter une pièce !

1" L'ami du directeur ; la plaie d'une administration, il se croit des droits parce que le directeur

a le malheur de le connaître, et se fâche tout rouge si son ami refuse ses pauvretés.

8" Le commanditaire de la direction ; autre plaie des théâtres quand l'idée lui vient d'être auteur.

9o Le jeune beau qui ne sait pas pourquoi il ne ferait pas de pièces quand tant de pauvres hères en font, et menace des foudres ministérielles qu'il peut avoir en main, le maladroit, qui ne comprendrait pas son désir.

10" Lauteur attaché à la direction, chargé de mettre un grand nom aux pièces d'un débutant et de partager fraternellement avec lui les droits d'auteur.

11" Enfin lauteur sérieux, qui lit toute sa journée, écrit toute sa nuit, travaille de toutes ses forces, de toute son âjiie, rempli du feu sacré, prenant la gloire et le théâtre au sérieux, mangeant du bœuf enragé. Celui-là est de l'espèce rare des auteurs qui n'arrivent pas et meurent de faim s'ils s'obstinent à rester auteurs. Du reste, cette classe est rare et les directeurs commencent à leur faire une petite place, se doutant bien que la grande débâcle arrivera un jour, et que le soleil pourrait bien se lever de ce côté-là.

J'ouvre ici une parenthèse pour déclarer que ceci n'est pas une récrimination comme beaucoup pour-

raient le croire, attendu que j'ai la persuasion intime que sachant lire et écrire comme nombre de mes contemporains, je puis arriver beaucoup plus vite à leurs succès dramatiques en suivant l'exemple des neuf premiers auteurs que j'ai cités que celui du dernier.

Reste l'auteur qui n'écrit pas, na jamais écrit et n'écrira jamais. C'est généralement celui qui parle le plus haut dans les cercles artistiques et n'ôte jamais son chapeau aux talents reconnus. Ce n'est pas par pudeur, bien loin de là ; il se croit, au contraire, fort au-dessus d'eus, sachant qu'on ne lui reprochera jamais ce qu'il a fait.

Vous voyez que cette grande variété se résume en ime unité de nullité bien fraternelle ; et pourtant il semble en ce moment qu'Q y a du feu sous ces cendres et qu'il est prêt à se rallumer. Cette longue période de repos a dû rafraîchir les cerveaux de la jeune littérature, et des noms commencent à rayonner. Ou s'inquiète du départ de Rachel, du succès de MmeRistori: on critique avec plus d'ardeur et de vérité ; on redit les noms de Beaumarchais et de Molière ; on jette la pierre aux vaudevilles écrits en argot ; les vieux artistes rentrent dans les théâtres, et l'on parle un peu de l'avenir !

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