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LE CRITIQUE

L'homme qui doit tixer le g'oùt du public, celui qui a pour mission de diriger l'art, d'en montrer les débauches et les beautés, la plus sérieuse et la plus honorable des missions.

Quelle immense influence a le critique, que de bonnes choses il peut faire, que de mauvaises il peut empêcher! Ses études ont une ai)plicatiou constante; le public a confiance en ses jugements et ne se décide en faveur d'une pièce qu'après avoir pris conseil de lui .

A la première représentation il est là, assis dans un coin obscur, sisolant le plus possible de toute distraction ; il suit avec une attention sérieuse les progrès de la pièce, il en chercjie les ressorts, il épie les fautes, note les passages remarquables, cherche s'il ny a pas un point de ressemblance avec des œuvres connues; s'il sent une fâcheuse tendance de style, il la grave dans sa mémoire pour la reprocher à son auteur. Bienveillant sans faiblesse, sévère sans dureté, juste toujours, il prépare les matériaux qui formeront sa décision.

Il revient le lendemain, et alors il étudie le jeu des artistes à leur tour. Mademoiselle une telle est plus jolie que telle autre, elle est plus aimable pour lui; tel artiste est son ami, tel autre est mal avec lui; nimporte, ce qu'il cherche, ce qu'il voit, c'est la manière dont leurs rôles sont remplis, et ses louanges et ses reproches tomberont juste, seront appuyés sur des considérations détaillées, sur des observations précises, seront présentés comme des Conseils et ne se formuleront pas par une épithète banale.

Puis, rentré chez lui, le critique relira ses notes, se rappellera ses impressions, les examinera froidement, recherchera dans tel auteur les jugements portés en pareil cas, compulsera, comparera, étudiera et fera son article eu toute connaissance de

cause et de telle sorte que tout le monde puisse recomiaitre la justesse de ses appréciations.

Voilà le critique!

Que cherchez-vous ainsi autour de vous? Vous vous demandez avec étonnement qui j'ai voulu jjeiudre ici.

Ne cherchez pas, vous fatigueriez inutilement vos yeux et votre mémoire. Je %ous ai peint le critique tel qu'il n'est pas et devrait être; voyons-le un peu tel qu'il est aujourd hui, et si vous y trouvez un seul trait de ressemblance avec le portrait que je viens do faire, soyez assuré que je me trompe et que je vois avec trop d'indulgence.

Il n'y a pas de critique possible sans justice; c'est le point capital de son existence, et tout le monde le reconnaît : or il faut, ou que cette règle .soit changée, ou que la critique n'existe plus, car la question de justice est tout à fait mise de côté aujourd'hui.

Pour faire un critique dans un journal de théâtres, vous prenez un jeune homme qui a fait à peu près ses études. Du moment où lisait écrire l'orthographe il est capable de remplir cette noble tâche ; vous ne le payez pas et vous avez parfaitement raison, c'est l'estimer à sa valeur. Ce qu'il veut, c est avoir ses entrées, soit pour obtenir un coup dœil protecteur des actrices parce qu'il est riche.

soit pour assister gratis au spectacle parce qu ilest pau\Te; quelques-uns ont pour motif le désir de se mettre bien avec les directeurs pour leur écouler leurs vaudevilles et leurs drames. Vous donnez à ce jeune homme une liste des abonnés du théâtre dont il fait la critique : c'est le livre d'or ; il lui est interdit de toucher à ceux qui y sont inscrits. II doit savoir choisir dans le dictionnaire une épithète qui reste accolée à leurs noms, comme cellesci par exemple : X... le délirant comique; la ravissante B... ; le sublime C..., etc., etc. Le talent de ce critique consiste à posséder un recueil varié de compliments tout confits en douceur, et de les distribuer avec discernement suivant le plus ou moins de temps pour lequel l'artiste s'est abonné.

Il est généralement persuadé de son importance et tâche d'avoir une mise particulière qui le fasse remarquer des spectateurs. — // mettrait volontiers son nom sur son chapeau. Il va au café du théâtre et tranche les discussions des habitués sur la pièce nouvelle avec une insolence qui en impose aux niais. — Détestable !— ravissant ! il ne sort pas de là; mais le motif de ce résumé d'appréciation? Pour qui le prenez- vous"? Il décide, cela doit vous suffire.

Au rese . il faut avouer ([ue les artistes et le di-

recteur aident beaucoup à propager cette espèce de critiques.

Les premiers sont bien aises de savoir qu'avec 5 fr. ils ont un esclave soumis à leurs volontés, qui chantera leurs louanges tant qu'ils voudront et dont ils disent avec mépris, s'il les attaque : Parbleu, je ne suis pas son abonné.'

Le directeur veut que tout ce qui sort de son établissement soit admirable et admiré, et, comme il tient les munificences des entrées et des loges, il est sûr d'en avoir pour son argent.

Niais qui ne comprennent pas quel attrait donnaient à leurs théâtres, quelle importance littéraire donnaient à leurs représentations, ces discussions sérieuses sur les œuvres nouvelles, ces critiques indépendantes et intelligentes ; niais qui ne voient pas quel intérêt il y avait pour le public à s'établir le juge souverain et en dernier ressort des opinions diverses émises par des gens sensés qui mettaient dans leur vrai jour le mauvais et le bon côté des pièces qu'on lui donne.

Pauvres jeunes gens qui perdent le temps de l'étude à griffonner du papier sans utilité pour leur style, sans honneur pour leur avenir. Ils ne peuvent, pas, disent-ils. faire de l'indépendance, parce que les artistes ne s'abonneraient pas, parce que les directeurs retireraient leurs dons Et pourquoi les

directeurs donnent-ils? pourquoi les artistes exigent-ils des louanges? Si vous aviez conservé 1 honorabilité de vos jugements, vous auriez eu en droit ce que vous obtenez comme vine grâce.

Vous auriez eu pour abonné le public et les artistes sérieux qui tiennent à profiter des conseils qu'on leur donne, et le nombre des abonnements eût été beaucoup plus grand, et par cela même votre influence eût augmenté.

Mais il faudrait pouvoir donner des conseils: pour cela il faudrait apprendre, étudier, et la jeune littérature a bien autre chose à faire, elle aime bien mieux écrire sans s'inquiéter de ce qu'elle écrit, cela fatigue moins, demande moins de travail, et puisque le public ne s'en plaint pas. qu'importe!

Le plus dangereux de ces critiques est celui qui subit telles ou telles influences, impose son amour pour un article, et se fait le serviteur du premier nez au vent qui excite sa convoitise.

Triste et vilain métier que celui-là, mais en parfaite harmonie avec les mœurs de notre gracieuse époque.

Et pourtant ces jeunes ignorants qui s'arrogent le droit de juger les autres de par leur porte- monnaie, sont cependant plus amusants que méprisables ; le malheur est que beaucoup de gens se lais- .•^ent prendre à leurs analyses et eutourejit en<'i)re

fhi mémo ret;poct la critique et ses \))\rc> ridicules qui se disent ses représentants.

Voyez-les dans un théâtre; quel bonheur pour leur amour-propre si quelque ami les accompai;iie au moment où le contrôleur échange un coup de chapeau avec eux ! Ils font les honneurs de Tordiestre comme s'ils étaient chez eux; ils sont cent ibis plus fiers et plus exigeants de leurs droits que les auteurs de ces pièces qu'ils sont chargés de raconter. Ils se croient vraiment fort importants, et .<i Lafontaine les avait connus dans sa fable de la Mouche du coche il eiit remplacé la mouche par un critique. Le plus drôle c'est qu'ils se moquent d'eux-mômes avec une impudeur remarquable; ils surenchérissent sur les railleries peu respectueuses dont les artistes accablent leurs fonctions ; leur grande gloire est d'avoir rendu compte d une pièce qu'ils n'ont pas vue, et il n'en est pas un qui ne se vante de ce haut-fait ; et cependant ils ont vraiment de l'influence, et directeurs et acteurs leur en accordent d'autant plus qu'ils sont moins vrais et moins sérieux, parce qu'artistes et directeurs comprennent que ces critiques usent l'arme la plus puissante contre leur négligence ou leur incurie.

Il y a une autre espèce de critiques ; celle-là est cent fois plus méprisable que l'autre ; qu'on vende

— Sises louanges pour une somme ou un abonnement, on ne porte préjudice qu'à soi-même, et Ion n"a de comptes à rendre qu'à sa conscience ; mais exhaler sa rage contre tout ce qui est beau, fouler aux pieds avec fureur tout ce qui est talent, s'acharner, sans motifs, sans justice, contre ceux qui travaillent pour atteindre une position digne et lionorable ; accabler d'expressions méprisantes une femme qui a eu le bon goût ou la vertu de refuser votre hommage; s'acharner après une direction parce qu'elle ne vous accorde pas vos entrées ou n'accepte pas vos pièces, c'est là un métier honteux et méprisable; si l'on est un petit de la presse, c'est de l'envie, et l'envie est un vice qui répugne; si l'on est puissant dans le journalisme, c'est une infamie et une lâcheté, parce qu'on use pour le mal du pouvoir que l'esprit vous a donné pour le bien ; et combien de gens se servent de ce moyen pour se créer un nom à l'abri des talents qu'ils attaquent, parce qu'un jour vient où, fatigués d'entendre aboyer après leurs jambes, ceux-ci se retournent et chassent l'importun à coups de pied, ce qui lui donne le droit de crier plus fort. Disorn* bien vite, pour 1 honneur du critique, que c'est là une exception très-rare, et que le mépris en fait vite justice.

Et le grand critique des grandes feuilles ! Il est

payé, celui-là; il gagne sa vie avec sa plume, et plus que tout autre a une influence sur le public. En use-t-il pour le progrès de l'art"? Allons donc; tout comme les petits, il en use pour son plaisir particulier ou sa gloire personnelle. Il est toujours en jeu dans les appréciations qu'il fait des autres ; c'est le moi qui joue le grand rôle. A propos de M. Z, de Mile X, de telle pièce nouvelle, il vous raconte qu'il a fait ceci, cela; qu'il était trc.s-gentil quand il était jeune; il vous parle architecture, sculpture, peinture à propos d'art dramatique, et touche de grosses sommes pour débiter avec esprit un tas de lieux communs. Jugez ce qu'il pourrait faire s'il dirigeait sérieusement cet esprit qu il perd à chercher mille riens qui ne touchent nullement à son sujet.

Aussi ne le voyez-vous aux premières représentations que dans les foyers des coulisses, où il écoute les histoires scandaleuses et pince le menton à Tactrice en vogue; quelquefois il se chauff'e les pieds dans le foyer du théâtre, afin de faire voir qu'il était là, et pouvoir dire le soir dans les salons, en bâillant et s'essuyant le front :

— Quel métier! mou Dieu! quel métier!

Et franchement, dans un autre sens, nous dirons absolument comme lui ;

— Quel métier!

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