L'ACTRICE
Commençons par établir un fait. Il n y a plus d'actrice aujourd'hui, ou du moins il ne s'en crée pas de nouvelles.
Pourquoi ?
D'abord parce que l'art est dans une phase de doute qui ne permet pas d'étudier tel ou tel grenre ; e est peine perdue ; qui sait si demain on ne rira pas de ce que Ion admire aujourd hui. Toutes les gloires féminines existent mais aucune ne prend naissance. On arrive d'emblée sur les planches, per-
suadé de son talent futur comme les vaudevillistes travaillent avec la presque certitude découler leurs ours.
Il y a une pénurie incroyable d'actrices dévouées à leur art et le considérant sous un point de vue sérieux.
Le théâtre, pour la majorité de ces dames, est la seule voie de salut restée au succès de leurs charmes. Jamais l'immoralité de bas étage n'a ét^ poussée si loin.
La cause est difficile à donner ; c'est bien un peu ce goût du luxe économique et facile qui est à l'ordre du jour, mais est-ce là tout? Il faudrait entrer ici dans une étude des mœurs de la société moderne, ce qui sort de notre cadre et nous répugnerait un peu, nous l'avouons, seulement ce que nous devons constater c'est que la dégradation morale a envahi le théâtre, suivant les progrès de la société et y règne comme au plus vilain temps de nos époques galantes, moins l'esprit, la grâce, les formes et l'argent.
Suivez un peu la destinée d une jeune fille vouée au théâtre et dites-moi quelle force de caractère il lui faudrait pour rester sage et pour être reconnue telle; car c'est là la grande question, et la plupart des jeunes filles se perdent par ce seul motif qu'elles passent pour perdues et ne jouissent jamais des
bénéfices delhonnôteté. elles sont bètes, ridicules, et, vous le savez, en France, le ridicule tue, même la vertu . Aussi devrait-on mettre au premier rang* des saintes les femmes qui ont résisté, elles ont assez souffert pour cela !
Vous ne croyez pas au ridicule qui change l'avenir d'une femme, vous avez tort, si vous saviez ce qu'il m'en a coûté à moi de soulever une pareille question, avec la certitude de passer pour un niais ou pour un prét^itieux moraliste ; et pourtant il ne s'agit pour moi que d'une mesquine blessure d'aniour-propre !
Mais cette jeune fille à qui ses parents ont donné le goût du spectacle par une imprudente imprévoyance, ou parce qu'elle répétait avec de grands gestes les fables de Lafontaine, son amour-propre est mis en jeu à peine à l'^ige de raison ; il devient le but de son existence et continuellement il est froissé et excité.
»Sa première petite robe d'indienne la condamne aux rôles muets et aux moqueries de ses camarades. Elle est jolie, pour son malheur, sans cela le théâtre lui eût fermé ses portes. Ces dames des premiers rôles ne parlent que de leurs conquêtes, des amants qui se ruinent pour elles, meurent d'amour à leurs pieds, c'est la seule conversation des coulisses à la répétition, à la représentation, à la ville,
partout, toujours. — Fais-toi aimer, petite niaise, si tu veux arriver h notre hauteur !
L'auteur influent caresse la joue de la débutante.
— Je vous ferai arriver, ma petite. — Comment?
— Aimez-moi !
L'auteur qui est à deux genoux devant la grande actrice, réserve pour la débutante toutes les humiliations , toutes les duretés; elle pleure. — Petite folle, allons on séchera ces larmes si vous voulez : je vous lancerai dans un bon rôle que je ferai pour vous. —Oh! monsieur, que vous êtes bon. Comment vous remercier ? — Aimez-moi !
Puis les bonnes amies de théâtre, ces femmes qui n'ont pas de position sociale si ce n'est d'être toujours à l'afiFùt des visages nouveaux. — Oh! ma belle enfant si vous saviez comme le beau jeune homme qui est là dans l'avant-scène, vous adore! Il est très-influent, allez, il a au moins 20,000 livres de rente, ce serait à faire crever de jalousie toutes ces dames. — Aimez-le !
— Comment, ma toute belle, jolie comme vous êtes, pleine d'ayenir, on vous laisse au dernier rang, lundi vous aurez un joli petit article, je vous le promets, si..'.. — Si? — Allons, ne faites pas la niaise, aimez-moi!
— Voulez-vous un succès dira le chef de claque ; voulez-vous être bien coiff'ée. dira le coiffeur, bien
soufflée, dira le souffleur, bien accompagnée, dira le chef d'orchestre. — Aimez-moi, ou aimez quelqu'un qui vous donne l'argTnt nécessaire pour obtenir ma bienveillance.
Comment, en eff'et, voulez-vous confier un rôle à une femme qui n'a pas de toilette ! Et quel ridicule de jouer à la vertu !
Tout cela est bien répugnant n'est-ce pas, et ce- ])endant cela est, tel que je vous le raconte et pis I)eut-ètre, parce que je ne puis me servir ici des expressions grossières et crues qui habituent vite l'esprit à tous les secrets du métier de courtisane.
Résistez, résistez longtemps et vous resterez chargée des rôles muets, et tout le monde rira de vous, et un beau jour on vous remettra dans votre petite chambre d'ouvrière que vous n'auriez pas dû ([uitter : seulement vous ne retrouverez plus votre ignorance et votre illusion.
Ce progrès du mal vient de l'admission au théâtre des hautes célébrités galantes.
Vous criez bien à l'infamie du siècle ! Au progrès des dames aux Camélias V Au dévergondage public etéhonté de MM. *** nos modernes Don Juan, qui s affichent avec ce qu'il y a de moins avouable parmi toutes ces dames?
Eh! bien (laissant de côté le.> Madeleines qui deviennent comtesses), voyez pourtant quand M. "*
est las d'avoir roulé dans les équipages donnés par M. X. à Mlle E. Où va cette sultane répudiée? La retrouvez-vous comme ces dames passées de mode de Gavarni ? Que nenni ! vous la retrouverez sur les planches d'un théâtre, et, de ce moment, la voilà plus eu faveur que jamais? Est-ce quelle vous a subitement découvert un talent d actrice qui dormait dans vos soupers, messieurs de la Maison- d"Or ? Point ! elle vous a découvert, aux reflets de la rampe, des beautés que le fard et tant d'autres choses remettent à neuf ; sans compter la hauteur du piédestal où vous regardez comme un honneur de grimper près d'elle.
Eh bien ! si l'on disait à ces actrices, invalides de soupers, où est votre talent? Quelles études théâtrales avez-vous faites ? Savez-vous ce qu'elles vous répondraient à vous, monsieur le Directeur, « Très-cher, je suis jolie et je ne vous demande point d'appointements!... (Il y a même un temps et un théâtre où elles auraient répondu, je vous donnerai les appointements que me feront vos stalles d'orchestre, mais respect aux cendres!). Et ce
discours aurait un succès immédiat Je n'ai pas
besoin de recourir aux preuves, n'est-ce pas?
Ce n'est pas que je trouve la beauté un défaut chez les actrices! Mais je désire que le talent, ou du moins une étude véritable de l'art, accompagne 1:
blaucheur de la peau, la finesse de la jambe, etc. Je voudrais que les dames aux Camélias laissassent la scène aux actrices, à celles qui étudient et travaillent, comme celles-{n leurs laisseraient ces voitures et ces chevaux qui se gagnent rarement avec du travail et du talent
N'est-il pas honteux, en effet, que les appointements donnés aux actrices (à moins qu'elles n'aient une réputation tellement supérieure , quelle s'impose et commande au Directeur, devenu dès lors leur très-humble valet) soient non-seulement peu en harmonie avec les peines, les travaux, les ennuis, les fatigues qu'elles ont à supporter (sans parler de la santé î ) , mais encore ne puissent suffire à la nourriture matérielle !
Oui, je le sais, une actrice qui commence ne peut être payée comme une artiste qui a longtemps rendu service à l'administration ; mais, économie à part, croyez-vous que ces artistes n'occuperaient pas mieux les places secondaires que ces dames dont nous parlions plus haut, et cependant, avouez-le, vous n'hésitez pas entre elles! C'est une si belle chose que l'argent qu'on ne dépense pas.
Mais, messieurs les Directeurs, si vous ne voulez pas jeter forcément les débutantes dans cette vie que vous méprisez tant , et que vous faites si justement flétrir par les auteurs de votre scène, don-
nez-leur de quoi suffire à leur vie, et si vous ne détruisez pas la dépravatiou, du moins vous n'en serez pas le premier instrument.
Les faits matériels parleront mieux que moi. Voulez-vous faire un petit compte ensemble? Eh bien , prenons le rang- le plus élevé de vos appointements inférieurs, et voyons ce qu'il en reste H l'artiste !
Vous lui accordez 1,500 fr. (et, entre nous, c'est une rareté; enfin, admettons ce chiffre), mais ce que vous donnez d'une main, vous le reprenez de l'autre. Sur ces 1,500 fr., il faut qu'elle paye ses toilettes; beaucoup de dames vous diront que, pour les toilettes de ville, c'est déjà bien peu, jugez alors, mesdames, de la dépense qu'il lui faut faire, si, par malheur, l'actrice a dans son année trois rôles en toilette de bal ou de duchesse, etc., estimons ces dépenses à 1,800 fr. seulement, parce qu'il faut déduire les rôles de caractère, où les costumes sont fournis , rarement mettables , cela est vrai , mais enfin ils sont fournis. Est-ce tout? -—Et le blanc! et le rouge! et le coiffeur! et l'habilleuse! et la blanchisseuse ! et les claqueurs ! et les lampistes ! et l'entretien de la loge! et les étrennes à tous les employés! et Dieu sait quel en est le nombre! Enfin , pour faire un compte rond , portons le tout au plus juste prix à 2,000 fr.. y compris les 1,800 fr.
dont nous parlions plus haut, j'espère que je sui>' raisonnable.
Ainsi, en ne mangeant pas, en ne se logeant pas, en allant dans le costume d'Adam et d Eve, ce ([ui est peu permis dans notre bonne ville de Paris, il reste à l'actrice, pour ses uniques dépenses de théâtre, une différence en moins de 500 fr. smles appointements qu'on lui donne ! Or il faut les trouver ces 500 fr. ; en dehors de la scène, il faut vivre! El puis, venez crier au scandale contre ces femmes de théâtre qui ruinent la belle jeunesse de Oandi
A qui la honte ?
iSavez-vous bien qu'avec de pareilles choses, admises et passées en usage, vous n'avez pas le droit, vous monsieur le philanthrope, ni vous madame, qui cependant êtes toute vertueuse, de jeter l'opprobre à la figure de ces dames qui ruinent vos maris et vos fils! non, vous n'en avez pas le droit jusqu'à ce que vous ayez fait sentir avec nous que ces fenunes qui, elles aussi, auraient pu rester vertueus;es, doivent être placées dans une position qui leur permette de vivre, mais de vivre vraiment de leur vrai travail d'artistes ; et alors, si elles sortent de Sa bonne voie..., oh! alors il y adu vice là-dessous, frappez ferme, vous en avez le droit ; mais jusque-là , baissons le nez, nous sommes coupables.
Les actrices aujourd'hui, si elles sont toutes le» jnêmes, n'en forment pas moins trois classes bien distinctes :
1» Celles qui ont eu un instant l'amour de l'art et se sont perdues pour leur art ; elles lui ont tout sacrifié, et la plupart du temps il a été ingrat envers elles. Celles-là finissent généralement leur vie en province, malheureuses et oubliées.
•2o Celles qui se sont mises au théâtre pour arriver à une position de fortune élevée, elles ont compté que leur jeunesse durerait tant, qu'elle rapporterait tant, et comme elles n'ont pas de cœur, et n'ont jamais fait pour leur théâtre que des dépenses de toilettes dont l'orchestre leur soldait les intérêts au centuple, elles se retirent avec châteaux, rentes sur l'Etat, se marient ou deviennent bigottes.
30 Enfin la dernière classe est celle des lorettes vieilUes qui jettent leur dernier éclat sur la scène. s(> cramponnent le plus longtemps possible aux niais qui se laissent prendre à leur position, jusqu'à ce qu un beau jour elles vieillissent à ce point que leur Directeur ne peut plus les utiliser, les rend aux bals publics, qui les rendent aux loges de portières ou aux bureaux des cannes et parapluies.
Au milieu de tout cela, on trouve (pielques rare? Motrices qui, à force déjouer, finissent par trouver un genre qui leur convient, alors l'amour de l'art
leur vient au cœur, elles travaillent et arrivent à une certaine célébrité qu'elles auraient pu obtenir à l'époque de leur beauté, si elles avaient eu le temps de lire dans leur intelligence.
Il n'y a donc pas d'actrices aujourd'hui?
Vous m'en nommerez certainement beaucoup qui , sans avoir un talent hors ligne, sont cependant dignes de leurs rôles et de nos applaudissements; mais fixons-en le nombre à trente, vous n'en trouverez pas deux qui se soient formées depuis dix ans, vous ne m'en montrerez pas une qui inspire les auteurs, et si vous regardez toute la jeunesse débutante, vous ne découvrez pas une de ces étoiles qui promettent une révolution artistique.
Tant que le théâtre sera le domaine de la débauche et non celui de 1 art , tant que la célébrité dorée par le vice primera le talent, il n'y aura pas de régénération possible, et il y a un tel monde de vices à remuer pour atteindre à un résultat convenable, que je comprends qu'on hésite et qu'on recule devant une tâche qu'on ne sait comment entreprendre. Les racines du mal se dispersent de tant de côtés, que c'est toute une révolution sociale à opérer : elle se fera petit à petit; mais Dieu sait si, tout jeunes que nous sommes, il nous sera donné de voir ce grand changement.
Que l'art se relève d'abord, c est là le grand point; son amour ne se partage pas, et bien des femmes lui sacrifieront facilement le mauvais côté de la position d'actrices, car il y a encore plus de cœur qu'on ne croit chez beaucoup d'entre elles : le tout est de savoir lui parler et de le faire parler.