Novembre
THEATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. — Les Flambeaux, pièce en trois actes, de M. Henry Bataille.
Ce n'est pas la première fois qu'une œuvre de forme dramatique agite les idées les plus hautes et les plus générales de la philosophie, et que le dialogue est distribué à ceux qu'Emerson appelle héros, Frédéric Nietzsche surhommes. Mais c'est la première fois, je pense, qu'une telle œuvre est dramatique autrement que de forme et de nom, qu'elle est, si je puis dire, praticable au théâtre. Non que M. Henry Bataille se soit diminué pour plaire, ou seulement pour être compris : il n'a rien concédé, même à la médiocrité probable de ses auditeurs. La noblesse et la témérité de son entreprise demeurent évidentes et exemplaires, ainsi que son désintéressement ; et il faut louer aussi celui des directeurs, qui ont osé représenter, sur une scène parisienne, sur une scène du boulevard, les Flambeaux. Mais, si haut que s'élève M. Bataille, il garde sa sensibilité, son art, et je dirai même son métier, qui sont la sensibilité, l'art, le métier d'un homme de théâtre; et il reste en perpétuel contact avec le public, étonné sans doute des apparences et des figures inhabituelles que le poète anime devant ses yeux, plus étonné encore, flatté peut-être, de s'y intéresser, d'être initié à leur mystère, et de s'égaler à elles par la sympathie.
Si 1* plus humble peul sympathiser avec les personnages de M. Bataille, c'est que ceux-là même qui sont chargés de « parler » les idées de l'auteur ne sont jamais des entités à visages d'hommes. C'est que même leur définition de surhommes n'implique pas seulement la supériorité, mais l'humanité, qui leur est commune avec nous. C'est que l'essence du drame est le conflit de cette supériorité et de cette humanité, où il semble bien, jusqu'à la dernière minute, que les surhommes vont succomber à leurs passions humaines ; mais l'auteur, qui ne l'a pas voulu, nous impose brusquement un dénouement plus héroïque et plus superbe. C'est enfin que, pas une fois au cours de ces trois actes, une idée n'est présentée à titre d'idée pure ; familiarisés avec tout ce qu'il y a de plus haut dans l'intellectuel et dans le moral, les personnages de M. Bataille traitent les plus graves problèmes de plain-pied et, je le répète, pratiquement : il est vital pour eux de les résoudre ; ils ont, à propos de ces questions inaccessibles au vulgaire, des angoisses toutes pareilles à celles du commun des mortels, et par suite intelligibles ou sensibles à tous ; en un mot, ils vivent, de cette vie ensemble poétique et proche de nous, réelle, plus réelle que la réalité ordinaire, de cette vie que M. Henry Bataille a toujours su communiquer à ses créatures, aux pauvres êtres comme aux grands hommes.
Les personnages des Flambeaux ont des physionomies si nettes, si originales, si neuves, qu'on serait
tenté de les dessiner d'abord, et de les grouper : ee serait une galerie de caractères ; mais je préfère, pour la clarté, les crayonner au fur et à mesure de mon récit. Le sujet, comme tous les sujets de M. Bataille, est le plus simple possible, et d'une ampleur, d'une substance, d'une signification que la simplicité seule permet. Les grandes lignes sont d'une sévérité classique (c est un parti pris dont je le loue), les ornements sont, en revanche, d'une richesse et d'un raffinement extrêmes ; je souhaiterais quelquefois moins de surcharge, un goût plus discret, mais dans ses autres pièces, point dans les Flambeaux, où il avait trop à dire pour rien dire d'oiseux. Le professeur Laurent Bouguet et 9a femme dirigent ensemble l'institut, Claude-Bernard. Mme Bouguet est la collaboratrice et l'égale de son mari : elle s'en défend, et cette modestie, cette pudeur trahit la femme cbez la savante dépourvue de toute prétention féminine, qui n'est physiquement fière que de son vaste front. Je dirais que Mme Bouguet est la véritable « associée », si l'on n'avait galvaudé ce mot en l'appliquant aux intrigantes et aux épouses d'arrivistes. Le ménage, et cette fois j'emploie à dessein un terme de bourgeoisie que je prie qu'on entende au sens sublime, le ménage Bouguet n'a aucune préoccupation de l'ordre matériel. Avec l'aide du docteur Blondel, leur assistant, ils viennent d'isoler le microbe du cancer et comptent d'en fabriquer bientôt le sérum. Or. parmi le personnel de l'institut Claude-Bernard, se trouve une jeune fille.