‹ Le théâtre, 1912-1913Chapitre 11 sur 19 · IX. THÉÂTRE · texte numérisé non relu

IX. THÉÂTRE

une étrangère, une Hongroise, qu'ils ont recueillie, Edwige Voroditch. Elle n'est pas une savante, ni même une femme supérieure, et ne se fait guère remarquer que par sa maladresse aux travaux du laboratoire. Elle en sait pourtant assez long pour admirer le génie du maître, mais comme les femmes admirent : en aimant ; et elle s'est donnée à lui de tout son corps, de tout son cœur ; elle est possédée entièrement par lui, qui ne l'a prise qu'en passant. L'aventure, cependant, fait jaser les étudiants de l'institut. La fille des Bouguet, Madeleine, surprend des propos malséants, qu'elle s'empresse de rapporter à sa mère. Mme Bouguet n'attache à ces bagatelles pas plus d'importance que son mari. Du moins, elle le dit ; on la devine plus émue peut-être qu'elle ne veut paraître, qu'elle ne veut croire. Elle s'explique avec son mari très franchement, très noblement, lui demande un aveu qu'elle ne redoute pas, s'engage d'avance à pardonner, si l'on peut dire pardonner. Bouguet croit devolir mentir, et Mme Bouguet, qui ne l'en soupçonne point capable, ne doute aussitôt plus de lui. Mais elle veut couper court aux médisances, et comme elle a deviné que Blondel est amoureux d'Edwige, elle déclare qu'Edwige consentira d'épouser l'assistant ou quittera l'institut. Sous cette menace, Edwige cède. Bouguet fait alors venir Blondel et le retourne, si l'on peut dire, avec une habileté qui est sans doute le fait de M. Henry Bataille, mais que nous attribuons à Bouguet lui-même et qui nous gêne un peu. L'illustre

savant, l'impassible, l'olympien comparable à Gœthe, ment une fois encore, nie ses relations avec Edwige, provoque ainsi chez Blondel une joie révélatrice, hâte les fiançailles, sur quoi se termine l'acte, en même temps que l'on apprend qu'au refus de l'illustre littérateur Hernert, Bouguet vient d'obtenir le prix Nobel. Mais ce scénario résumé ne peut donner la moindre idée de l'œuvre même. J'ai dû retrancher, pour faire court, les revirements, les hésitations, les tremblements d'âme des personnages, et c'est toute la valeur des scènes, leur sens intime et transparent. C'est aussi ce qui justifie mon assertion de tout à l'heure, que M. Henry Bataille est un merveilleux homme de théâtre ; car je défie qu'on trouve un de ses héros qui s'analyse, et pourtant, dès qu'ils paraissent, nous les lisons à livre ouvert ; ils gardent leur secret, et ils n'ont plus de secret pour nous. Il semble que M. Henry Bataille nous ait suggéré ce don de seconde vue qu'il possède, qui est le privilège des grands observateurs.

Ce premier acte est admirable ; je ne parle pas ici l'argot des coulisses : j'entends qu'il est, à la lettre, digne d'admiration. Il a un accent de grandeur, un air de sérénité. Le deuxième acte fait contraste, et non pas a son avantage ; mais je ne vois pas que cet inconvénient pût être évité. Edwige a épousé Blondel, qui l'aime de la façon la plus humaine, la plus ardente, la plus jalouse ; et dès qu'elle-même n'est pas parvenue à l'aimer, elle le hait. Elle meurt de voir qu'elle est devant Bouguet

comme si elle n'était pas : c'est leur pacte, mais elle ne peut plus le supporter. Elle supplie Bouguet d'avoir pour elle de temps en temps un regard, un geste de pitié, de tendresse. Il se laisse toucher, il se glisse dans le pavillon que les Blondel occupent à l'institut, au milieu du jardin. C'est le soir d'une fête offerte par le maître à ses disciples et à ses amis, à l'occasion de son prix \obel. Bouguet, sortant du pavillon, est surpris par sa femme et par Blondel. Au cours d'une scène, admirable encore, sa femme lui pardonne : mais Blondel ne sait que lui dire : « Pourquoi m'as-tu fait épouser ta maîtresse?» et quand Bouguet tente de lui persuader que les «ens comme eux sont au-dessus de ces contingences, lui répondre : « Moi je ne suis qu'un pauvre bougre, je ne suis supérieur à rien du tout. » Et Blondel se venge vilainement en jetant au feu les manuscrits du grand homme.

Avouerai-je que ce deuxième acte ne m'a point paru égal au précédent ? Il est assez étrange que M. Bataille, qui a le plus juste mépris pour les moyens de théAtre, ne laisse pas d'y recourir quelquefois : et il y recourt avec un dédain qui ressemble à de la gaucherie. La façon dont Blondel apprend que sa femme le trompe n'est pas très heureuse. Je crains aussi qve M. Bataille n'ait pas été trop bien servi, au deuxième acte du moins, par ses interprètes. M. Le Barav. M. Huguenet. Mme Suzanne Després, Mme Yvonne de Bray. voilà une magnifique affiche ; je serais tenté de dire : trop

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