‹ Le théâtre, 1912-1913Chapitre 12 sur 19 · I.E THÉÂTRE · texte numérisé non relu

I.E THÉÂTRE

magnifique. Deux artistes de la valeur de M. Le Bargy et de M. Huguenet, et si opposés, ne se t'ont pas toujours réciproquement valoir, et il in a bien paru hier soir qu'ils se nuisaient plutôt. M. Le Bargy a une autorité incomparable et a t'ait du professeur Bouguet une belle figure ; mais peut-être lui a-t-il donné plus de morgue que d'orgueil ; l'égoïsme d'un (Jœthe doit visiblement, différer de l'égoïsme ordinaire : je n'ai pas très bien aperçu la différence ; lorsque Bouguet ment, il faudrait aussi nous faire sentir qu'il n'y a aucun rapport entre les mensonges que nous autres nous pouvons faire et ceux d'un homme situé par delà le bien et le mal. Enfin, il m'a semblé que M. Le Bargy n'avait pas donné sa démission de sociétaire autant que peut-être il l'imagine ; et M. Huguenet, en revanche, ne s'est pas rappelé suffisamment, du moins pendant ce deuxième acte, qu'il avait été lui-même pensionnaire de la Comédie-Française. Mme Yvonne de Bray, exquise au premier acte, n'a pas donné au deuxième tout ce que l'on pouvait espérer de son talent. Seule, Mme Suzanne Després s'est montrée véritablement égale à son rôle, qui est toujours çrand et parfois cornélien.

" Elle a d'ailleurs la plus belle scène de l'acte. CoWr qui précède la surprise, et au cours de laquelle l'homme de lettres, Hernert, apprend à Bouguet pourquoi il a refusé en sa faveur le prix Nobel, est, aussi une grande et belle scène, et M. Jean Coquelin l'a jouée avec une sorte de bonhomie généreuse au-dessus

de l'éloge. Ici, nous avons craint, une minute seulement, de tomber dans les généralités et les théories. C'est ici qu'en elïet le titre de la pièce nous est commenté. Mais, je le disais au début, la philosophie de tous les personnages et celle d'Hernert comme celle des autres, est si bien mêlée à leur vie sensible, qu'elle demeure vivante et sensible. Hernert, jadis auteur dramatique, devenu sur le tard manieur d'idées, raconte à Bouguet comment il s'est converti en voyant s'allumer les flambeaux du ciel, un jour que, décidé au suicide, il se mettait à la renverse, en rase campagne, pour se tuer. Ce n'est pas Dieu qu'il a vu dans le ciel, car il n'est pas chrétien. Mais il y a cru voir les Idées, les Idées éternelles, et dès lors il s'est voué à leur culte. Il avait commencé par n'être qu'un sensuel, il s'était élevé jusqu'au sentiment, il s'est accompli dans la pensée. Bouguet l'écoute, et frémit de songer que lui-même subit une évolution précisément contraire : à quinze ans il était déjà un penseur, il sent que peu à peu il retombe à la matière, que demain peut-être il sera asservi au plus primitif de ses instincts. Et suivant la même évolution que Bouguet, la pièce semble s'acheminer vers un triomphe définitif de l'instinct et du préjugé, vers une faillite de l'Idée, il semble que tous ces nobles personnages vont descendre dans le néant après avoir soufflé leur flambeau. Blondel se porte aux pires vulgarités ; il insulte publiquement son maître : un duel met face à face ces deux hommes supérieurs, comme deux

bourgeois ou deux snobs. Bouguct est mortellement frappé. Mme Bouguet souffre, pleure et invective contre l'assassin de son mari, dans les mêmes termes que ferait une femme de rien. Mais c'est alors que M. Henry Bataille, j'ose le dire, d'un coup de génie, fait rebondir son drame jusqu'aux sereines hauteurs d'où à regret nous l'avions vu descendre. Bouguet mourant n'a qu'une pensée, c'est que son œuvre se continue. Elle ne peut être achevée que par sa veuve et par Blondel : il leur ordonne d'oublier, dès qu'il ne sera plus, la chose affreuse qui les sépare, et de servir, de servir ensemble l'Idée qui les réunit. Blondel pleure, Mme Bouguet se révolte ; mais Bouguet s'obstine. Il leur dicte, entre les hoquets de son agonie, leur devoir atroce et sublime. Et dans le suprême effort de volonté qu'il fait pour arracher un serment, il meurt.

31 Novembre

THEATRE DE L'ODÉON. — Le double Madrigal, pièce en trois actes, en vers, de M. Jean Auzanet ; l'Heure des Tziganes, pièce en un acte, en vers, de M. Léo Larguier.

Le spectacle d'avant-garde que nous a offert cette fois M. Antoine n'est pas d'avant-garde précisément. Je m'en console, s'il est amusant et joli, et je crois que le directeur de l'Odéon, qui a fait ses preuves, peut se permettre sans scan'dale des re-

tours en arrière, et jusqu'à la comédie italienne : elle avait du bon. Le Double Madrigal, de M. Jean Auzanel, a déjà été représenté sur le charmant théâtre de Maisons-Laiiitte ; l'Odéon est plus imposant, mais le marivaudage n'y semble pas déplacé ; on a aussi plaisir à y entendre des vers que l'on reconnaît pour tels dès la première rime, et dont le tour agile, la cadence régulière et à la fois libre, rappellent, sans trop de prétention ni sans trop de désavantage, la manière de notre cher Banville.

La scène du Double Madrigal est dans un parc à la française, orné d'une belle balustrade. Le propriétaire du château est un vieux marchand de draps retiré, nommé Borromée : c'est un bien grand nom pour un homme de rien, même enrichi. Borromée a une fille, Méliscé, une nièce, Isabelle, un laquais, Fiigara, et une servante, Javotte, mariée au laquais. Il héberge le chevalier de Fourquenay et le baron Lanquetin. Et comme il a l'esprit de contradiction, il s'entête à marier Isabelle avec Fourquenay, Méliscé avec Lanquetin. uniquement parce que Fourquenay est amoureux de Méliscé, et que Lanquetin est amoureux d'Isabelle. Un aventurier gascon, Sabadino, entreprend, moyennant finances, de rétablir, comme disent les mathématiciens, l'ordre des facteurs. Lanquetin et Fourquenay le présentent à Borromée sous le nom de duc de Falanana. Le Gascon séduit Borromée, car l'on était déjà snob en ce temps lointain, il s'impatronise dans la maison, et tout le monde s'entend dès lors pour berner le vieux.

Je ne raeonterai point par le menu les péripéties d« cette intrigue ; mises en prose, elles perdraient leur fleur et leur grâce. La parure de la poésie que leur a prêtée M. Auzanet les rend infiniment plaisantes ; et que nous importe qu'elles ne soient pas toujours inattendues ? Des amoureux qui se brouillent et se réconcilient ; un aventurier qui, tout en faisant les affaires des jeunes premiers, n'oublie pas les siennes, lutine la servante, allume imprudemment la jalousie du mari, qui, par vengeance, devient traître ; un vieillard quinteux, qui contrarie l'amour, mais ne le contrarie que jusqu'au dénouement : voilà des personnages que l'on a vus souvent, que l'on revoit toujours volontiers, du moins quand ils parlent français, et ils ne nous sont pas moins sympathiques parce qu'ils nous sont familiers. Le Double Madrigal se termine par un double mariage, non pas imprévu, mais désiré, et que la musique des fêtes galantes accompagne bien agréablement.

M. Desfontaines a fort bien dit un joli prologue. M. Denis d'Inès a joué Sabadino comme il jouera quelque jour don César ; M. Jean d'Yd, toujours excellent dans les rôles de vieillards, a fait de Borromée une figure pittoresque sans caricature. MM. Bonvallet et Maupré sont des jeunes premiers qui ont l'âge de leurs rôles, et celte rareté ne se voit plus guère qu'à l'Odéon. Mmes Andrée Pascal. G. de France et Michel ont très aimablement joué de très aimables rôles.

L'Heure de* Tziganes, de M. Léo Larguier. est

une œuvre plus mélancolique et plus grave que le Double Madrigal. Une reine désabusée rencontre dans une ville d'eaux un poète et romancier illustre, qui jadis, jeune et pauvre, était son lecteur. 11 l'aimait en secret. Un jour, il a pu donner à la souveraine un baiser, puis il a disparu. Et ce sont les regrets tardifs, les inutiles souvenirs, la douloureuse franchise des aveux qui n'ont plus de portée. La poésie de M. Léo Larguier n'est pas plus révolutionnaire que celle de M. Auzanet ; elle est touchante et simple, souvent d'une véritable noblesse. Mme Albane a interprété avec talent le rôle de la reino. et nous avons goûté la sincérité de M. Yargas, sa mesure, son émotion contenue.

5 Décembre

COMÉDIE-ROYALE. — La Peau de l'Ours, comédie en un acte, de M. Tristan Bernard ; Dozulé, comédie en un acte, de M. André Picard ; les Phares Soubigou, comédie en trois actes de M. Tristan Bernard.

M. Tristan Bernard est un thaumaturge : je m'en étais toujours douté, il suffît, d'ailleurs, de le regarder. Il sait faire de rien quelque chose, et d'une histoire à dormir debout la plus vraie, la plus touchante des comédies. Ses scénarios sont tour à tour d'une simplicité enfantine et d'une malicieuse habileté ; ses personnages font des gestes de marionnettes, et tout d'un coup des gestes humains ; sa

grâce n'est qu'à lui, sa nonchalance est fort attentive, mais sa naïveté est sincère, et le charme de son ironie vient d'une sorte de timidité : elle semble toujours craindre de blesser ce qu'elle touche. Sa personne, qu'il le veuille ou non, apparaît derrière ses personnages, il y a comme un esprit de bonté dans celles mêmes de ses pièces où la bonté n'a que faire. C'est cela qui rend sympathique ses moindres œuvres. Il va de soi que les Phares Soubigou ne sont pas une des plus importantes, autrement ils seraient déplacés sur l'élégant petit théâtre de la rue Caumartin ; mais la pièce, au contraire, s'y trouve encadrée comme il fallait, et sa qualité est mise en valeur par l'exiguité même de la bordure.

C'est un conte 3e la Bibliothèque Rose, ou. 9i vous préférez, d'Andersen, avec quelques libertés de langage, et des accessoires modernes. C'est un conte que je préférerais n'avoir pas à vous raconter, car il n'en va plus rien rester que des bizarreries. Le duc de Charzy, qui jouissait de l'usufruit d'une grosse fortune, a quitté le faubourg Saint-Germain pour Montmartre. Sa fille Clotilde a été élevée contrairement à toutes les traditions de la caste : elle n'aime pas les gens qui l'ennuient, et elle tutoie son mécanicien. Le père mort, la fortune dont il avait l'usufruit passe à un Charzy de la branche cadette, cousin germain de Clotilde. laquelle reste sans ressources. Ce cousin n'est pas dépourvu d'une certaine probité, puisqu'il se croit tenu d'épouser par compensation sa cousine qu'il dépouille. Mais il est

malheureusement idiot, et Clotilde, après avoir tâté un quart d'heure de la famille, où, pour des raisons alimentaires, elle était près d'entrer, aime encore mieux se faire chauffeuse d'auto-taxi que de s'ennuyer à ce point-là. Elle rencontre dans un garage le prince charmant : c'est un fabricant de phares, nommé Soubigou, fils de famille, et qui aime bien sa maman, un peu rustre avec des délicatesses ; il ne souçonne pas le rang social de la chauffeuse ; s'il lui témoisme un tendre respect, c'est qu'il agit de même avec toutes les femmes, et s'il lui applique ensuite un bon baiser sur la bouche, c'est qu'avec toutes les femmes également, au bout de cinq minutes de conversation, il ne sait plus ce qu'il fait. Clotilde. qui est vive, le gifle : il lui offre de l'épouser ; et il lui déclare d'abord que. si elle a pu précédemment un amant ou plusieurs, peu importe. Touchée de cette grandeur d'Ame, elle se fait un scrupule étrange, mais charmant, de révéler à son amoureux qu'elle est vierge et fillp de duc. La seconde de ces deux particularités n'est révélée à Soubigou et à Mme Soubignou mère que p.nr l'acte de naissance, et cette révélation ne leur fait aucun plaisir. Elle les inquiéterait plutôt. Ouel est donc ce mystère ? Ils craignent, et semble-f-il avec juste raison, que la fille d'un duc. qui est devenue chauffeuse d'auto-taxi, ne soit une déclassée. Clotilde survient, s'explique, en deux minutes remet les choses au point. L'on s'embrasse, et voilà tout : non pas tout, car ce qui fait le prix de cette petite chose, c'est naturellement

ce que je n'ai pu dire, et je viens de la gâter, à la façon des gamins de la campagne qui frottent rudement les fruits pour les rendre bien reluisants.

La comédie de M. Tristan Bernard est jouée à la perfection par Mlle Thomassin qui, depuis la Petite Fonctionnaire, n'avait pas rencontré un meilleur rôle. Elle semble le personnage même, et quand on pense que Clotilde devait être Mlle Balthy, on croit rêver. M. Arquillière m'a paru rendre avec la plus minutieuse intelligence le Soubigou que M. Tristan Bernard imaginait. Il est brutal ou timide, toujours avec une juste mesure et un naturel excellent. M. Jean Guitry est fin et plaisant. Mmes Alex, Henriette Andral, Carmen de Raisy, MM. Lurville, Prad et Ville ont obtenu et mérité de très vifs applaudissements.

Le spectacle commençait par un acte amusant du même Tristan Bernard, la Peau de VOurs, et un acte de M. André Picard, Dozulé. Toutes les personnes qui ont la pratique des indicateurs savent que Dozulé est un embranchement d'importance. Dumont, chef de gare, mais d'une petite gare, meurt d'envie d'obtenir le poste de Dozulé. Il vient à Paris solliciter la protection de sa femme, qui a beaucoup de relations : elle l'a quitté voilà dix ans, pour se consacrer à la galanterie, puis à l'art, au grand art. « J'ai voulu devenir une grande artiste, je suis une grande nrtiste », dit avec conviction Margot, en l'espèce Mme Marcelle Lender. Vous pensez bien que les deux ci-devant époux parlent de leur temps

de ménage, sans amertume, avec un rien de mélancolie, pui3 avec plus de chaleur, et que Dumont aura Dozulé, et autre chose aussi ; et cela est assez comique, assez pathétique, toujours spirituel et de l'exécution la plus soignée. M. André Picard s'applique à toutes les besognes qu'il fait, petites ou grandes ; je ne connais rien de lui, ni une pièce, ni une scène, ni une réplique, qui soit négligé. Mme Marcelle Lender et M. Lugné-Poë ont joué Dozulé avec entrain, avec goût et avec talent.

13 Décembre

GRAND-GUIGNOL. — La Poire en deux, pièce de M. Alfred Edwards ; le Grand Oiseau, pièce de MM. Pierre Jeanniot et André Muller ; Une place libre, pièce de M. Léon Michel, d'après la nouvelle de M. Henri Duvernois ; le Baiser dans la nuit, drame en deux actes, de M. Maurice Level ; le Rapide de 22 heures, comédie en deux tableaux, de MM. Paul Giafferi et Raymond Duez.

Le Grand-Guignol a remporté hier soir un succès qui datera dans les annales de ce petit théâtre des horreurs. Au deuxième tableau d'une pièce de M. Maurice Level, le Baiser dans la Nuit, plusieurs spectateurs, même du sexe fort, se sont enfuis de la salle précipitamment. Ils semblaient, à vrai dire, moins épouvantés que barbouillés : ce n'est pas tout à fait la même chose. La pièce de M. Maurice Level ne laisse pas d'être intéressante et bien menée. Il

s'agit d'un pauvre jeune homme que sa maîtresse a vitriolé, qui refuse de se porter partie civile au procès et d'y paraître, déchire le certificat de son médecin, enfin fait tout ce qu'il faut pour que la coquine soit acquittée ; et l'on sait que, grâce à la sensibilité ou la bêtise du jury, il ne faut pas grand'chose ; mais la générosité du vitriolé n'est qu'une feinte, pour attirer la vitrioleuse acquittée chez lui et se venger soi-même, en la vitriolant à son tour. Malheureusement, l'artiste, qui jusqu'alors avait pu jouer de dos ou de profil, a dû se retourner pour exécuter cette opération ; et c'est alors que la pièce de M. Maurice Level a plus fortement agi sur l'estomac des spectateurs que sur leur âme immortelle. Quand Aristote attribuait à la tragédie un rôle, si j'ose dire, de purgation, je ne crois pas qu'il l'entendit dans ce sens-lâ. Le Baiser dans la Nuil nous a permis aussi de vérifier jusqu'où l'adage de Boileau est pratiquement vrai. Il n'est peut-être pas de monstre odieux « qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux » ; mais le maquillage et le cartonnage ne sont point de l'art, et nous ne pouvons guère, dans cet ordre d'idées, tolérer pis que le nez de Cyrano.

Avant le Baiser dans la Nuit, le Grand Oiseau, de MM. Pierre Jeanniot et André Muller, avait fait impression sur le public, sans aucune montre de difformités. Un aviateur va tenter la traversée de la Méditerranée ; au moment du départ, le directeur de l'usine dont il pilote les modèles reçoit de son conseil d'administration, par dépêche, l'ordre de con-

fier sa chance à un autre pilote plus renommé. Le premier, affolé par la jalousie, sabote l'appareil, le deuxième s'en aperçoit, simule un léger accident pour ne point partir, et le directeur fait de nouveau appel au premier. Par remords, ou par honte d'avouer ce qu'il a fait, il s'envole, tombe et se tue. La pièce de MM. Pierre Jeanniot et André Muller est très scénique, bien et sobrement écrite, avec de jolis détails d'observation. C'est une petite chose, mais distinguée, et qui promet.

Selon l'usage, les deux pièce» tragiques portaient les numéros pairs. Les pièces impairs et comiques étaient la Poire en deux, de M. Alfred Edwards, histoire de dichotomie, où l'on voit sans étonnement un chirurgien illustre demander trente mille francs pour une opération, et où l'on commence de s'étonner quand on le voit qui accepte pour le paiement un chèque faux ; Une place de libre, fort amusante esquisse des mœurs de tripot, d'après une nouvelle de M. Henri Duvernois : enfin le Rapide de 22 heures, de MM. Paul Giafferi et Raymond Duez, où. pour la première fois peut-être sur une. scène de théâtre, nous avons vu un ménage à trois au complet dans le même lit. Aussi, pour garder à jamais la mémoire de cette nouveauté, MM. Giafferi et Puez avaient-ils convoqué les tourneurs de cinématographe.

19 Décembre

THEATRE SARAH-BERNHARDT. — Kismet, conte arabe en trois parties, de M. Edward Knoblauch, version française de M. Jules Lemaître.

Pour apprendre à François-Joseph qu'on ne mobilise pas comme ça, les machinistes du théâtre Sara- Bernhardt ont fait grève lundi et retardé Kismet de vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures, ce n'est pas grand'chose au prix de l'éternité, ni même au prix des quelques mois durant lesquels M Guitry produira sans doute son merveilleux spectacle. Mais cette manifestation imbécile a eu l'inconvénient de rejeter les unes sur le? antres les répétitions générales de la semaine, comme des capucins de cartes, et je vais être obligé de rendre compte de Kismet en hâte : d'autant que. revenu de Bagdad cette nuit sur le? deux heures, il me faut aller à Consfantinople aussitôt après déjeuner : « T. a distance et le temps sont vaincus ».

« TCismet » est. présentement, le seul mot arabe que l'on puisse avouer qu'on entend, sans se faire taxer de pédanterie. Tl signifie « la destinée », non point au sens tragique de « fatalité ». mais au Sens aimable d^ « fantaisie ». Pour le musulman, rien n'arrive que ce qui plaît à Dieu, mais tout ce qui lui passe par la tête, si j'ose m'exnrimer si légèrement, est possible, et parfois Allah s'amuse. Tl se moque absolument de la vraisemblance nui n'est, en effel, qu'une hypothèse arbitraire, d'esthètes sans in-

venlion, ou de philosophes dépourvus du sens de la réalité. Car, si la réalité n'est pas logique, pourquoi serait-elle vraisemblable ? Par quel miracle le seraitelle ? Et qu'est-ce au juste que la vraisemblance ? Le gouvernement temporel de la Providence est bien discutable, et il m'élonnerait que M. Jules Lemattre lui-même, malgré Joseph de Maistre, ne fut point de cet avis. Le fatum aveugle et inflexible est contredit à toute minute par les ironies, les repentirs et les malices du hasard. Les Arabes ont été plus fins observateurs que les Grecs : le vrai maître de l'heure est « kismet », qui a sur le fatum, entre autres avantages, des avantages littéraires, puisqu'il autorise les imbroglios romanesques et incohérents comme ceux des Mille et Une Nuits, au lieu que le fatum antique ne permet que des tragédies rigoureuses.

La pièce de M. Edward Knoblauch n'est pas empruntée au livre que M. le docteur Mardrus a savamment traduit : elle est « en marge » des Mille et Une Nuits, et M. Knoblauch a tiré de sa propre imagination les péripéties les plus orientales. Le principal personnage est un mendiant qui porte indûment le nom de Haji, car il n'a pas encore fait le pèlerinage de la Mecque ; mais, soyez tranquille, il ira tout à l'heure : c'est même le dénouement de la pièce, et cette religieuse expédition le consolera de marier sa fille au khalife, qui, naturellement, ne veut plus entendre parler d'un tel beau-père, d'autant que Haji a tenté de l'assassiner. Je crains d'anticiper sur les événements. Revenons aux orierines du drame. Haji

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