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LE THEATRE (1912-1913) U

qui fut jadis marié, a vu sa femme volée, et pis encore, par le brigand Jawan, qui, de surcroît, lui a tué son fils. Il a une fille, Marsinah, qu'il élève avec toutes les précautions d'usage en ces pays, mais qui reçoit dans l'intimité un beau jeune homme : c'est le khalife ; elle le prend pour le fils du jardinier du khalife, bien que sa gouvernante lui assure que le jardinier du khalife n'a pas de fils.

Jawan, qui a fait fortune dans le brigandage, vient à Bagdad pour deux motifs : premièrement pour prier sur les saints tombeaux, et deuxièmement pour y retrouver s'il se peut un sien fils, qu'il a égaré depuis de longues années. Il compte, pour le retrouver, sur un signe de reconnaissance, qui n'est pas une croix, bien entendu, puisque nous sommes au pays musulman, mais une main, dont il porte la moitié au cou, et dont le fils perdu doit avoir conservé précieusement l'autre moitié. Un guide du caravansérail, une sorte de chasseur, dirions-nous, nommé Nazir, qui est au courant de tous les potins, conte l'histoire de ce vieux Richard au mendiant Haji. Lorsque Jawan sort de la mosquée, Haji lui prédit qu'il va retrouver son fils, et l'accable de bénédictions : « Regarde-moi, lui dit Jawan, c'est ton ancien ennemi que tu viens de bénir. » Haji ne continue pas sur le même ton, Jawan ne lui en jette pas moins une bourse pleine d'or, et Haji, après avoir fait quelques mines, la ramasse : il se servira de cet or pour se venger.

Il commet quelques maladresses : il refuse de par-

tager l'aubaine avec ce \azir, qui lui avait inclique le coup ; il va au bazar, achète de somptueux vêtements pour lui-même et des bijoux pour Marsinah, et il profite d'une querelle des marchands pour filer sans payer. On le rattrape, on l'emmène chez le vizir de la police, Mansour. .Mais il arrive à point chez ce fonctionnaire indélicat, à qui le khalife vient de réclamer des comptes, et qui ne voit d'autre moyen de s'en tirer que de faire assassiner le khalife. Mansour charge de cette besogne Haji, qui accepte, parce que le vizir l'a menacé, s'il refuse, de lui prendre sa fille Marsinah pour en faire ce que vous devinez. Haji, introduit au divan du khalife sous le déguisement d'un jongleur persan, poignarde ce beau jeune homme qu'aime sa fille (mais il n'en sait rien). D'ailleurs, Allah « sauve le khalife par le moyen de sa cotte de mailles », comme dit ce prince lui-même fort joliment. Haji est jeté en prison, où il retrouve Javvan, que le khalife y a fait mettre, mais seulement pour quelques heures, et, pour ainsi parler, en retenue ; il égorge son vieil ennemi, de qui il prend les vêtements, et les gardiens l'emportent dehors, croyant mettre Jawan en liberté. Nous avions déjà vu M. Guitry jouer une scène analogue, mais avec des costumes tout différents : c'était clans Madame de La Valette. Haji se glisse dans le harem de Mansour, grâce à la complicité de Kut-al-Kulub. première épouse du vizir, qui s'est éprise du vieux mendiant. Mansour revenant mal à propos, il le noie dans la piscine, et se met

en devoir de sauver Alarsinah. Mais le khalife à son tour survient, Marsinah reconnaît en lui le fils du jardinier, qu'elle aime, tout s'arrange, et la pièce, comme j'ai dit d'abord, se termine par l'exil d'iiaji. Quel est, demandera-t-un peut-être, la philosophie de ce conte ? Si c'était un véritable conte pupulaire, nous ne saurions nous dispenser de lui attribuerune signification métaphysique ou morale. Mais, comme il est factice, il a heureusement la permission de ne rien signifier. Je me garderai de m'en plaindre, je ne lui reprocherai pas de n'être point philosophique, je lui reprocherai tout au plus de n'être ni très ingénieux, ni très divertissant. Mais à quoi bon ? L'on sait bien que l'action ni même le dialogue ne sont l'essentiel. Tout est pour les décors et pour les costumes : ils sont également splendides. Je ne chercherai point d'épithètes rares, et je n'essairai pas d'évoquer des images avec des mots, qui n'évoqueraient rien du tout. Ce qui est fait pour être vu n'est pas fait pour être décrit. La mise en scène est d'une vérité d'autant plus saisissante que les accessoires semblent de féerie. Entre tous, le tableau du souk est vraiment un tableau de maître. Tout avait été dit sur la figuration avant le lever du rideau, et même un peu plus qu'il n'eût fallu dire. Il n'y a pas autant d'animaux extraordinaires qu'on nous avait promis. Nous avions pu craindre Bostock, nous n'avons pas eu Bostock. Mais nous avons eu de magnifiques exemplaires d'humanité. Le seul défaut est peut-être un peu de lenteur et de

pompe. Les pièces anglaises, qui sont puériles, gardent à Londres, même quand elles sont montées fastueusement, le charme simple de la puérilité. M. Guitry a amplifié Kismet un peu trop peut-être. Il a même voulu y ajouter un intérêt littéraire, et il a prié M. Jules Lemaître de traduire la pièce en bon français. Nous n'avons pas eu seulement le plaisir de regarder, nous avons eu le plaisir d'écouter.

M. Guitry a un faible pour les rôles purement pittoresques, où il est d'ailleurs incomparable. Il va de soi que nous le préférons dans ses rôles de haute comédie ou de drame, mais un si grand artiste a bien le droit de s'amuser à l'occasion, surtout quand ses amusements sont encore de cette qualité. Auprès de lui, Mme Jeanne Desclos s'est montrée d'une candeur et d'une grâce exquises. M. Mosnier a remarquablement composé le personnage de Jawan. M. Puylagarde a joué avec vivacité et avec intelligence le rôle de Xazir. M. Castillan est un vizir Mansour d'une belle férocité, et M. Capellani un superbe khalife.

20 Décembre

THEATRE ANTOINE. — L'Homme qui assassina, pièce en quatre actes, de M. Pierre Frondaie, d'après le roman de M. Claude Farrère.

Bien que je me garde avec soin du parti pris que je signalais naguère à propos du Détour, et n'admire

pas exclusivement les œuvres de début, javoue une prédilection pour i Homme qui assassina, qui lut le deuxième livre de M. Claude Farrère, et son premier véritable roman. Il le publia dans la Revue de Paris, peu de temps après avoir obtenu de l'Académie Goncourt une distinction qu'elle essayait encore en ce temps-là d'attribuer au mérite. Elle semble menacée depuis peu des deux maladies que nulle académie ne peut éviter, parait-il : la préoccupation politique et le culte de l'insignifiance. Ce qui m'avait plu surtout dans i Homme qui assassina, c'était une connaissance intime et sympathique des âmes de Constantinople, et des objets, qui ont une âme. Ce n'était point, à proprement dire, le décor, bien que M. Claude Fan-ère soit excellent peintre et décrive bien ; mais il n'en abuse pas. C'était plutôt l'atmosphère ; c'était, pour user de franchise, quelque chose de tout à fait indéfinissable, que je regrette de ne pouvoir exprimer comme je l'ai senti. M. Farrère, qui professe une légitime admiration pour l'auteur â'Azyadé, dont la sensibilité rend parfois le même son, et dont la philosophie mélancolique rappelle celle des premiers personnages de Loti, leurs camarades à touà deux, M. Claude Farrère a « fait » un Constantinople tout différent de celui que nous avons tant aimé dans Fantôme d'Orient, et je ne veux pas dire : plus vrai, car la poésie merveilleuse de Pierre Loti n'est tissue que de réalité, mais plus familière et plus proche. Je me doutais bien qu'au théâtre, cette âme du livre s'éva-

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