LK THÉÂTRE
nouirait, et je dois avouer d'abord que ma crainte n'a été que trop confirmée. Il ne reste de Constantinople, sur la scène du théâtre Antoine, que deux toiles de fond, qui représentent la Corne d'Or et le Bosphore, et quelques accessoires de turquerie. Mais le livre de M. Claude Farrère contenait aussi un drame, un drame sobre et puissant, dont l'originalité ne dépendait pas uniquement du cadre, puisque hier encore elle nous est apparue intacte, malgré le cadre appauvri.
Ce drame, M. Pierre Frondaie l'a su abstraire du livre adroitement, avec un métier théâtral bien supérieur à celui qu'il avait témoigné dans ses autres pièces, avec un louable respect de l'œuvre qu'il maniait, et aussi avec toutes les libertés qui sont permises et nécessaires quand on porte un roman à la scène. Il a évité, avec une véritable sûreté de goût, tout ce qui pouvait prêter au mélodrame ; il est allé jusqu'à supprimer entièrement le texte dans certaines scènes, entre autres celle de l'assassinat, et à le remplacer par des gestes, qui suffisent. Il est véritablement incroyable qu'une seule réplique inutile, qu'il a laissé échapper tout à la fin de la pièce, ait fait ricaner un peu haut, et failli un instant compromettre le succès. Rien ne montre mieux l'ingratitude du public, et l'incertitude de ses jugements, ou pour mieux dire son absence totale de jugement. Je me hâte d'ajouter que le succès n'a pas été, en effet, compromis le moins du monde, et qu'il a été des plus brillants.
Je rappelle, en quelques mots, l'argument de l'Homme qui assassina, du moins selon la version légèrement modifiée de M. Frondaie. Sir Archibald Falkland, directeur de la Dette Ottomane, grand chasseur, grand buveur, joueur, etc., etc., enfin une aimable brute, a épousé une Française, un peu frêle. Il a recueilli une sienne cousine, Edith, Ecossaise, bien bâtie et mieux appareillée à son tempérament, dont il a fait sa maîtresse, au vu et au su de tout Constantinople. Mais Edith est plus ambitieuse, elle veut devenir sa femme. Il le veut aussi, et cherche à divorcer. Rien ne serait plus simple, s'il n'avait un fils, qu'il veut garder, et que Marie Falkland refuse de se laisser prendre. Archibald entend que le divorce soit à son profit : il machine la perte de Ma rie avec Edith et un secrétaire de l'ambassade russe, qui a trop souvent besoin de vingt-cinq louis, le séduisant, l'ignoble prince Cernuwitz. Marie est faible, Cernuwitz n'a guère qu'à la plaindre un peu tendrement pour se faire aimer d'elle ; et comme ses tyrans l'ont reléguée dans un pavillon isolé au fond du jardin, au bord du Bosphore, mal clos et mal gardé, le flagrant délit sera facile à constater, la première fois que cette malheureuse recevra Cernuwitz dans sa chambre.
Mais Marie a un autre ami, le colonel de Sévigné, attaché militaire de France : l'un de ces mélancoliques héros que l'on rencontrerait plus souvent peutêtre dans l'armée de mer que dans l'armée de terre, mélancoliques surtout de ne trouver aucune occa-
sion d'héroïsme, parmi les platitudes de la vie contemporaine. Sévigné n'a jamais eu de véritable aventure d'amour, ni même de véritable aventure, et il a quarante-six ans ! Il aime Marie Falkland, mais à cet âge il n'ose lui témoigner que de l'amitié, il n'ose peut-être, ou bien il ne croit pas, éprouver un sentiment plus hardi. Marie Falkland est scrupuleuse au point de ne vouloir plus lui laisser croire qu'elle est irréprochable, comme il le lui répète à toute minute. Elle vient lui confesser sa liaison avec Cernuwitz ; mais, avant qu'elle n'ait rien dit, Sévigné trahit le secret de son cœur qu'il ignorait lui-même, et elle n'ose plus parler ; et celle-ci est vraiment la scène supérieure, la scène de grande qualité, de ces quatre actes. Sévigné, qui n'est plus maître de lui, vient le soir rôder sous les fenêtres du pavillon, il s'y introduit comme Roméo, et vous avez deviné que ce même soir, Marie doit recevoir Cernuwitz, et Archibald les surprendre. Sévigné, que lady Falkland croit parti, est resté dans le pavillon, et se cache. Il assiste à toute la scène, il voit le mari arracher à sa femme l'aveu écrit de la faute, en présence d'Edith et du traître Cernuwitz. Il entend un bref dialogue des deux complices mâles, demeurés seuls. Et enfin, comme Cernuwitz sort le premier, et qu'Archibald s'attarde, il bondit sur le misérable, le tue d'un coup de poignard, et lui vole son portefeuille.
Cernuwitz sera naturellement accusé du meurtre, et par Edith elle-même. Marie le croit coupable, et
l'aime d'autant plus passionnément. Elle a encore la cruauté inconsciente de le venir dire à Sévigné, qu'elle supplie de sauver l'assassin. Sévigné a un sûr moyen de le sauver, c'est de déclarer la vérité à Mehmed Pacha, chef de la police turque. Mais ce fonctionnaire, bonhomme et sceptique, ne veut rien entendre, quoiqu'il entende fort bien ; il trouve un autre coupable, parmi ceux qu'il tient en réserve dans les prisons de Sa Majesté Impériale, et cela reviendra au même. Lady Falkland, qui d'un cabinet voisin a entendu, un peu trop commodément, la conversation, sait désormais à quoi s'en tenir sur la compte de Sévigné comme de Cernuwitz. Elle n'aime plus le Russe, mais peut-elle aimer le Français ? Ils se disent tristement adieu, elle ne vivra plus que pour son fils.
L'interprétation de l'Homme qui assassina est remarquable. L'on est d'ordinaire obligé de chercher ou d'inventer de grands mots pour définir le talent des étoiles, leurs qualités humaines, ou mêmes divines ; pour Mme Madeleine Lély, un bon vieux mot suffit. : la sensibilité. Je ne saurais dire si elle est naturelle, si elle vit ses rôles, si elle les joue avec autorité ; mais elle les sent, cela est communicntif, et comme il n'y a pas d'artiste plus sensible, il n'y en a pas aussi de plus touchante. \lme Dermoz est bien belle, et je ne la croyais pas si blonde. M. dernier est d'une inégalité surprenante, mais dont il ne faut pas se plaindre, puisque s'il a des moments assez fûcheux, il en a d'admirables. M. Candé a fait
la composition la plus intelligente du personnage de Mehmed Pacha. Je serais bien étonné s'il n'avait point fréquenté sur place de véritables Vieux-Turcs. M. Escoiïier a certainement fréquenté des Russes : il a leur élégance, leur accent, enfin « le charme slave ».
21 Décembre
A L'ŒUVRE. — L'Annonce faite à Marie, mystère en quatre actes et un prologue, de M. Paul Claudel.
Les derniers spectacles de l'Œuvre nous avaient déçus, nous pouvons l'avouer maintenant. M. Lugné- Poe paraissait oublier sa mission ; il vient de s'en ressouvenir, pour son plus grand honneur et pour notre plus grande joie. La représentation de V Annonce faite à Marie demeurera sans doute, dans les fastes de l'Œuvre, une date illustre, comme celles des grandes premières d'Ibsen et de Maeterlinck. Ce n'est pas tout à fait une révélation, à rebours de ce que plusieurs de nos confrères semblent croire. M. Paul Claudel est fort connu. Il jouit même d'une renommée universelle, ainsi que tous les artistes de haute valeur qui ne cachent pas que la publicité les dégoûte un peu, et qui s'y dérobent de parti pris, je ne dis pas par calcul. La gloire a des rayons obscurs, comme le soleil ; mais l'élite, pour les apercevoir, dispose de sens moins imparfaits que la vue,
ot quant au vulgaire ou aux snobs, ils savent ces choses par oui-dire, c'est assez.
J'ajoute que la foi religieuse de M. Claudel, ni son art, qui passe pour ésotérique et difficile, n'ont pas nui à sa réputation. Il y aurait pourtant bien des raisons pour que M. Paul Claudel, à cet égard, ne satisfît point quelques-uns de ses fougueux disciples et de ses admirateurs les plus déterminés. Son catholicisme exhale une bonne odeur d'église, mais nulle odeur de sacristie. Il n'est ni doucereux ni cafard. Ses images ne sont pas empruntées aux marchands de la rue Saint-Sulpice, et, bien qu'il annonce, dans ses indications de décors, un moyenâge naïvement vu par des yeux ignorants d'aprésent, tel que les gens du moyen-âge eux-mêmes se figuraient l'antiquité, on le sent contemporain des bâtisseurs de cathédrales, frère des imagiers d'autrefois. Je ne crois pas qu'il écrive un mystère en philosophe, avec la volonté délibérée d'y enfermer des symboles. Son art me paraît plus spontané, et peutêtre ne prend-il conscience qu'après coup du secret profond de son œuvre. Son symbolisme n'est, du moins, ni artificiel ni concerté. Et c'est ici qu'il pourrait bien déplaire aux autres symbolistes. Je n'irai point jusqu'à prétendre que l'on puisse, d'un soudain regard, saisir toutes ses intentions ; mais au lieu d'accumuler les nuages, il ouvre des perspectives infinies. Enfin, le langage de M. Claudel n'a rien de ce parler niais qui fut trop cher aux jeunes gens d'une précédente génération, et qui
nous fit souvent déplorer que, sitôt après être sortis de l'enfance, ils y fussent retombés déjà. Son style est âpre, rude, peuple. Son lyrisme même n'use que de termes familiers. Ses héros sont, d'ailleurs, des simples, des gens de peu, capables de sublime, mais non point de raffinement. Ce sont surtout des hommes et des femmes en chair et en os, et non de pâles fantômes d'idées, à figures vaguement humaines. Pour toutes ces raisons, qui sautent d'abord aux yeux dès une première lecture, l'œuvre de M. Paul Claudel n'est pas seulement admirable, mais sympathique à ceux mêmes qui n'ont pas avec lui le trait d'union de la foi ; et il accomplit sans peine ce miracle de mettre des âmes d'aujourd'hui en communication avec celles d'un passé si différent, qu'il ne semblerait plus que notre intelligence même les dût jamais atteindre, ni encore moins notre sensibilité.
Pour ces mêmes raisons, je ne crois pas que le mystère de la jeune fille Violaine doivent être commenté à l'allemande. Le critique ne ferait preuve ni de goût ni de tact, ni même de juste érudition, s'il démontrait que, par exemple, cette histoire illustre le dogme pathétique de la communion des saints ; que l'heureuse Violaine, l'heureux Anne Vercors, en assumant de leur plein gré une part de la douleur totale qui ne leur était point dévolue, pensent diminuer d'autant la part de leurs prochains moins favorisés. Non, c'est l'histoire même qu'il faudrait conter, l'histoire nue ; comment les deux sœurs, la
douce Violaine et la farouche Mara aiment Jacques Hury ; comment, par charité, Violaine baise aux lèvres Pierre de Craon, qui est lépreux : elle prend le mal, et c'est Mara qui épouse Jacques. L'enfant que Mara donne à Jacques meurt, et la sainte lépreuse le ressuscite, mais il a désormais les yeux bleus comme Violaine, et il est vraiment l'enfant de Violaine et de Jacques ; et pour salaire du miracle, Mara fait mourir Violaine. C'est cela qu'il faudrait seulement conter, et que cependant je ne conterai pas davantage ; car, si je me défends parfois de résumer, pour ne la point gâter la pauvre fable d'un vaudeville, comment ne ferais-je pas scrupule d'attenter à celle-ci ?
Félicitons M. Lugné-Poë de nous avoir présenté sur un théâtre ces personnages, qui ne sont point, je l'ai dit, des personnages de rêve, mais qui ne semblaient pas destinés à cette sorte de réalisation. Il ne les a point trahis. Les artistes qui ont eu l'honneur d'interpréter l'œuvre de M. Claudel, M. Lugné- Poë lui-même. M. Roger Karl, Mme Lara, Mme Marcelle Frappa, Mme Franconi, ont fait preuve d'autant d'intelligence que de talent ; et tous ont été récompensés de leur effort par le plus noble, par le plus flatteur des succès.
22 Décembre
THEATRE DE L'ODÉON. — Faust, de Goethe, traduction en trois parties, de M. Emile Vedel.
La plus haute gloire, ou la seule, est assurée au poète qui, une fois du moins, a effectivement créé une existence. Flaubert ne disait-il pas de Beaumarchais : « Son affaire est faite, il a dressé sa statue », et oe n'était que la statuette de Chérubin. Il ne faut pas mépriser même ces figurines, car l'essentiel du miracle est l'acte de création, et tous les miracles se valent. Il y a cependant une hiérarchie entre les créatures des poètes ; certaines semblent presque de plain-pied avec le commun des hommes, et d'autres tiennent dans l'univers fictif le même rang que les héros dans le réel. Il arrive à ces dernières justement la même aventure qu'aux héros historiques : détachées de l'œuvre qui les encadre et du cerveau qui les conçut, livrées en pâture à l'imagination incertaine des foules, elles sont peu à peu déformées par la légende ; mais, au lieu que cette déformation transfigure et grandit d'ordinaire les hommes réels, qu'elle drape en demi-dieux, elle rapetisse et elle défigure les héros de la poésie. La plus lamentable victime de cette légende à rebours est, je pense, le docteur Faust, qui occupe dans l'ordre de l'esprit une place peut-être comparable à celle de Napoléon dans l'ordre de la vie réelle, et qui n'a pas été,
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comme Napoléon, accommodé en guerrier de cirque, mais en ténor d'opéra-comique : cela est pire.
M. Emile Vedel et M. Antoine ont réparé hier ce scandale. Sans doute ils n'ont pu mettre à la scène intégralement les deux parties de l'œuvre gigantesque de Goethe ; mais Gœthe les eût approuvés, qui ne jugeait point possible même une adaptation de son Faust, et qui, même pour Gœtz de Berlichingen, se fût contenté d'une réduction. Sans doute aussi, l'épisode de Marguerite est-il demeuré le principal thème du drame. Mais l'adaptateur lui a rendu toute son ampleur symbolique, et les scènes du Jardin, du Lavoir, de la Prison, que nous n'avions, jusqu'ici, entendues que roucoulées, nous ont paru d'une âpreté, et même d'une férocité singulières. L'épisode de l'empereur a été supprimée, celui d'Hélène un peu trop sacrifié peut-être, mais, du moins, maintenu à titre d'indication. Grâce à ces coupures indispensables, le Faust de M. Vedel présente l'unité que n'avait point cherchée Gœthe, et que, d'après les conversations d'Eckermann, l'on peut croire qu'il eût cherchée, s'il avait destiné Faust, à la scène. La version de M. Vedel a, en outre, le mérite d'être fidèle et française, de ne point déshonorer l'original par ce charabia que, trop souvent, croient devoir employer les traducteurs par un niais scrupule d'exactitude, et d'égaler en maint passage la magnificence du texte. Quant à la mise en scène, elle est au-dessus de l'éloge, non pour la somptuosité seulement, mais par le goût et l'intelligence. C'est
une joie de voir parer ainsi une pièce qui n'est pas destinée uniquement à I'ébahissement des snobs, et qui présente quelque intérêt de littérature. Entre autres, le décor du cabinet de Faust et celui du Brocken, ont provoqué des cris d'admiration, fort justifiés. Autour de Faust endormi sur la rive de l'Elbe, les élèves de Mme Loïe Fuller ont dansé un ravissant ballet, que, malgré l'heure tardive, le public a voulu voir une seconde fois. L'ennui des entractes, brefs, mais trop fréquents, est sauvé par l'exécution de morceaux choisis heureusement dans l'œuvre des musiciens que le Faust de Gœthe a inspirés, et qui ne l'ont pas trahi. Enfin, l'interprétation est excellente. M. Joubé a, par instants, d'assez fâcheux accents mélodramatiques, mais sa composition du personnage de Faust est simplement et noblement conçue. M. Desfontaines est un Méphistophélès plus douloureux que sarcastique, mais il ne fausse point le caractère ; il ne croit pas devoir s'en tenir aux traditions de l'Opéra, il joue comme il a compris et comme il sent. MUe Sylvie, à qui nous avons pu quelquefois reprocher un peu de manière, est ici de la plus humaine et de la plus touchante vérité.
Et voilà tout ce qu'à mon grand regret je puis dire d'un spectacle admirable, qui fera, j'y compte bien, courir tout Paris. Mais les directeurs de théâtre ne nous laissent pas le loisir de faire en conscience notre besogne. Ces messieurs croient suffisamment témoigner leur déférence pour les critiques en ne mettant pas leurs répétitions générales à la même
heure, le même jour, et en nous donnant ainsi la possibilité matérielle d'y assister. Nous les tiendrons quittes volontiers de cette déférence dont ils protestent à tout bout de champ, et nous leur souhaiterions une moins extravagante méconnaissance de leurs intérêts les plus élémentaires et aussi des capacités de notre entendement. Apprenons-leur, puisqu'ils ne s'en aviseraient pas, que la critique dramatique n'est pas seulement une fonction de présence, mais une œuvre de l'esprit, du moins dans une certaine mesure. Comment veut-on que, treize heures après avoir quitté Faust réconcilié au seuil du Paradis, nous redescendions de gaieté de cœur sur la terre, avec M. Brieux, pour recommencer, trois heures environ plus tard, un petit voyage mystique avec M. Paul Claudel ? Je ne crois pas que la divine Sagesse, qui a son temple dans Byzance (et pour quelque temps encore aux mains de l'Infidèle), je ne crois pas que la divine Sagesse elle-même pût subir de tels tiraillements sans devenir à bref délai la divine Folie.
23 Décembre
AU GYMNASE. — La Femme seule, pièce en trois actes, de M. Brieux.
La Femme seule, de M. Brieux, est une œuvre généreuse et raisonnable, un peu sévère. Ce n'est
point, paraît-il, une pièce à thèse ; mais tous les personnages y ont des idées, et ils les expriment, sans autre ornement que la sincérité, la conviction, et parfois la vérité évidente, mais nue. M. Brieux, qui n'est ni un misonéiste de parti pris, ni un aveugle partisan des nouveautés, reconnaît que, dans notre société contemporaine, la femme se trouve trop souvent isolée, réduite à ses propres forces, et que, s'il lui faut se tirer d'affaire toute seule, il lui faut donc aussi en avoir le droit et le moyen. En ce sens, M. Brieux serait féministe.
Mais, pratiquement, si l'on peut dire, il ne l'est point ; car il déclare que la femme qui veut travailler pour vivre n'arrive pas même à gagner strictement son pain, qu'elle tombe fatalement entre les bras de l'homme si elle demeure en contact avec ceux de la classe aisée, et que, même dans la classe ouvrière, l'homme qui tolère qu'elle travaille l'exploite, ou, plus souvent, ne tolère point cette concurrence. Moralement, M. Brieux est moins féministe encore ; car il ne regrette point cette incapacité des femmes à se suffire par un travail viril, et il souhaite, il prophétise des temps nouveaux, qui ressembleront aux temps plus anciens où, jouant leur véritable rôle et accomplissant leur destinée, elles étaient femmes de foyer, épouses, mères soigneuses de leurs enfants.
Voici la fable qu'il a imaginée pour illustrer cette doctrine, je le répète, saine et juste : Thérèse, qui sera l'héroïne de la pièce, n'est pas plus que
M. Brieux une féministe à théories et à déclamations. Elle est jolie, elle est femme, elle est même jeune fille ; elle n'ignore pas les réalités de la vie, mais elle a gardé les délicatesses, les scrupules que peut-être au fond d'elle-même elle taxe de préjugés. Elle ne diffère pas beaucoup des anciennes jeunes filles, bien qu'elle ait passé deux ans au lycée Maintenon. Elle avait alors pour correspondants de braves gens, assez revêches, M. et Mme Guéret, amis de sa famille. Elle est ensuite devenue orpheline, et les Guéret l'ont recueillie. Puis elle est devenue pauvre, le notaire chez qui était déposée sa fortune ayant levé le pied ; et comme les Guéret, qui avaient le même notaire, sont devenus pauvres par la même occasion, Thérèse, qui ne veut plus leur être à charge, résout de les quitter et de vivre de sa plume.
Elle était justement sur le point de prendre une autre carrière, la seule carrière des femmes, le mariage. Mais son fiancé, René Charton, est un bon jeune homme incapable de faire les actes respectueux, et surtout incapable de vivre, de faire vivre un ménage en travaillant pour deux. Et vous pensez bien que les parents Charton refusent leur consentement, menacent de couper les vivres, dès qu'ils savent que Thérèse n'a plus de dot. Comme Thérèse adore son fiancé, tout en le méprisant un peu, comme René Charton adore Thérèse, bien qu'il l'admire, vous pensez aussi que le bon jeune homme incapable, transformé par l'amour, deviendra l'homme fort et le chef de famille vers la fin du troisième
acte, et que ce miracle assurera le dénouement. Avant d'y arriver, Thérèse a collaboré à une revue féministe, dont le personnel varié peuple et anime le second acte. Elle s'est vue obligée de quitter cette revue, où l'on réduisait les salaires, et où le mari de la main gauche de la directrice la pressait trop brutalement. L'oncle de René Charton, que les malheurs et les efforts de Thérèse ont touché, veut à son tour l'aider. C'est un nommé Féliat, qui dirige à Evreux, un atelier de reliure. Thérèse essaie d'organiser chez lui le travail des femmes : elle en est chassée par les ouvriers mâles, qui font grève et exigent son renvoi. C'est alors que René Charton, revenant à propos de Tunisie, où il était allé se dégourdir et se débrouiller, sauve la courageuse fille. Les parents Charton refusent toujours leur consentement. Nous ne sommes pas fâchés de ne les point connaître davantage, car ce sont décidément de bien vilaines gens. Thérèse se résigne enfin à faire le sacrifice de ses préjugés bourgeois : elle vivra, provisoirement du moins, en libre grâce avec son futur mari, et, ainsi qu'il le lui remontre fort justement, cela ne scandalise personne.
La pièce de M. Brieux est jouée convenablement, mais sans éclat. Mlle Provost, dont le début sur une scène du boulevard était fort attendu, s'est présentée encore souffrante devant le public. Elle nous a paru cependant outrer la modestie en sollicitant notre bienveillance. Elle est touchante, un peu monotone dans les passages de douceur et de ten-
dresse, mais elle a de l'énergie, du feu, elle dit bien et sans emphase les couplets éloquents. M. Signoret a composé avec beaucoup de soin et d'intelligence une figure de vieil homme, qui n'est point trop obstiné dans ses vieilles idées, et qui devient libéral plutôt par sensibilité que par goût. Le rôle de M. Calmettes n'est pas avantageux. Celui de M. Monteaux n'est pas avantageux non plus : il en tire tout ce qu'on en peut tirer, Mmes Dux, Marquet, Madeleine Guitty, Beylat, Cécile Caron, Marguerite Caron et Marguerite Carèze, MM. Henry- Houry, Lamy, Saillard et Paul Bert ont été applaudis.
95 Décembre
AUX BOUFFES-PARISIENS. — La Part du Feu, comédie en quatre actes, de MM. Mouézy-Eon et Nancey.
AU THEATRE MICHEL. — Les Bonnes Relations, comédie en deux actes, de MM. Pierre Veber et Claude Rolland.
Cette fois-ci, le théâtre des Bouffes tient un succès, M. Franck va pouvoir enfin renoncer au système de la nouveauté hebdomadaire, qui présente de si graves inconvénients. La Part du Feu, de MM. Mouzy-Eon et Nancey, s'intitule comédie ; mais il y a des gens qui se disent Espagnols ; c'est un vaudeville, encore que l'on n'y voie aucune de ces dames en chemise, et que pas un de ces messieurs ne
retire son pantalon, même le président Montignv- Marlotte ; c'est un vaudeville distingué, avec de l'esprit, voire du style. La fable est un peu arbitraire, mais après tout, il n'est pas impossible d'avoir simultanément un oncle mort au Mexique et un cousin pharmacien à Pont-1'Evêque ; d'hériter trois millions de l'oncle, à condition que dans un délai de cent vingt jours on ira passer trois mois à Mexico en compagnie du pharmacien, co-héritier ; de s'être, avec cela, mariée (il s'agit d'une femme, Ginette de Chantenay), de s'être avec cela mariée tout récemment, d'aimer son mari, et de craindre que. si on l'abandonne pendant trois mois, il ne reste pas à jeun, vu qu'il a des facultés extraordinaires. Il en aurait même d'ordinaires que, trois mois, c'est bien long. Ginette, à peu près sûre d'être trompée, ne veut du moins pas l'être par une de ses amies, et préfère une professionnelle ; je ne sais pas, entre parenthèses, si cette psychologie est bien juste, et si une femme avisée n'estimerait pas moins dangereuse une rivalité d'amateur. Ginette de Chantenay confie donc son intérim à Mlle Denise Rolland. Mais c'est le secrétaire de Chantenay qui, usurpant le nom et le titre dudit Chantenay, travaille auprès de cette demoiselle, tandis que Chantenay lui-même fait le tour du lac, à dix heures du soir, avec la meilleure amie de Ginette. Mme Montigny-Morlotte. épouse du président de qui j'ai déjà parlé, lequel se trouve être, de surcroît, le protecteu?^ de Denise Rolland. Vous devinez les complications qui s'en-
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suivent. Elles sont effroyables. Ginette, alïolée de jalousie, ne cesse pas de l'aire la navette entre Marseille et Pans, et ne peut se décider à partir pour Mexico. Le cousin de Pont-l'Evêque ne se résigne pas facilement a perdre sa part de trois millions, et ni l'achat d'un habit noir, ni une soirée passée au Rat-Mort ne suffisent à le consoler. Mais des galles assez réjouissantes ayant successivement appris à M. le président Montigny-Marlotte qu'il est cocu avec sa maîtresse et cocu avec sa femme, le ciel se rassérène au moment que l'on pouvait précisément craindre que l'orage n'éclatât, et Ginette part pour le Mexique, non seulement avec le pharmacien, mais avec son mari, à qui elle a pardonné, et qui sera décoré tout de même ; car j'avais oublié de vous dire qu'il y avait une croix en souffrance.
La Part du Feu est jouée comme rarement vaudeville le fut, par MM. Victor Boucher, André Lefaur et Hurteaux. Renan avait tort peut-être d'égaler la beauté à la vertu. Mais, au théâtre, il n'y a aucun inconvénient à dire que la beauté vaut le talent : Mmes Ariette Dorgère, Marcelle Praince, Templey, sont bien jolies.
Pour l'anniversaire de Racine, la Comédie-Française a joué samedi un à-propos, ou plutôt une comédie de qualité, le Sacrifice, dont l'auteur est M. Valère Gille, poète belge, c'est-à-dire français. J'ai lu avec grand plaisir le Sacrifice, mais ne l'ai
pu voir : la Comédie, toujours discrète, n'avait poinl convoqué les critiques à la répétition. Les directeurs de bonbonnières sont moins discrets. Ils sonnent le tocsin chaque fois qu'ils changent de lever de rideau. Ils devraient méditer la fable de l'enfant qui crie au loup quand le loup n'y est pas, et qu'on ne croit plus quand il serait peut-être intéressant de voir le loup. Enfin, croyons encore M. Mortier pour cette fois, mais c'est bien parce qu'il s'agit d'une pièce de M. Pierre Veber. Celle-ci, comme les autres œuvres du même auteur, est ingénieuse, bien faite, symétrique et balancée à la façon des pièces de Marivaux, avec une causticité qui ne tient pas du marivaudage, et une psychologie fort pessimiste ou, du moins, désabusée. M. Pierre Veber pense que les femmes ne distinguent pas volontiers les hommes qui n'ont pas été distingués par d'autres femmes, et que le désir est une forme de la jalousie. Mme Barbet-Maltourné (c'est le principal personnage des Bonnes Relations) partage cette opinion de son auteur, et la met en pratique. Mais elle veut, en outre, que le mari ou l'amant qu'elle chipe à une amie n'appartienne plus ensuite qu'à elle seule, car elle ne prête pas, dit-elle, sa brosse à dents. Comme je la comprends ! Elle se promet à M. Trigaud, qui vient de lui faire une déclaration, si j'ose m'exprimer ainsi, sur la bouche. Mais elle ne se rendra effectivement à lui qu'après qu'il sera brouillé avec Mme Trigaud. Trigaud entame, dans l'instant même, une scène de rupture avec sa femme, et de
la meilleure foi du monde. Mais la scène tourne autrement et aboutit à une naissance neuf mois après. Mme Barbet-Maltourné, que l'amour aveugle, croit que l'enfant est de Melchior, ami intime des Trigaud, cesse d'aimer Trigaud, le croyant cocu, et se met à aimer Melchior, croyant qu'il est l'amant de Mme Trigaud. Elle finit par apprendre la vérité, et nous ne savons pas au juste si elle couronnera la flamme de Melchior, mais, en somme, peu nous importe : l'essentiel est que les Trigaud soient réconciliés et donnent, le plus tôt possible, un petit frère ou une petite sœur à Jean-Pierre. C'est la grûce que nous leur souhaitons, en cette nuit de Noël. Souhaitons aussi aux excellents interprètes de MM. Pierre Veber et Claude Rolland d'assurer leur mémoire d'ici à demain. Cette comédie, qui est légère, gagnerait à être jouée sans hésitations.
10 Janvier
ATHÉNÉE. — La Main mystérieuse, comédie d'aventures en trois actes, de MM. Fread Amy et Jean Marsèle.
Il me souvient qu'aux temps héroïques de la psychologie, l'Irréparable de Bourget venait de paraître dans la Nouvelle Revue, une dame, et cependant titrée, scandalisa Trouville en criant sur les planches : « Moi, c'est Gaboriau qui me pince ! » Je n'ai pas tout à fait le même goût, il n' y a pas que Gabo-
Ifr* LE THÉAÏHE (19BM913J
riau qui me pince, el je lui préférerai toujours M. Paul Bourget, mais j'avoue que Gabonau ne laisse pas de me pincer quelquefois ; pour parler avec plus de généralité, j'adore les histoires de police et de voleurs. Eiles sont le dernier refuge du merveilleux, et elles ont, sur les contes de fées, l'avantage d'être possibles. D'ailleurs, les récits arabes du moins font au voleur, sinon au policier, la grande place qui lui est due ; mais c'est à la littérature la plus moderne que revient l'honneur d'avoir aperçu et proclame la gloire véritable du détective, personnage en effet quasi fabuleux, thaumaturge, intelligence ou même génie au service de la vertu, de la justice et de l'innocence persécutée, enfin le plus poétique, le plus sympathique des héros de roman ou de drame.
Tel est l'avis de la comtesse Mirendol, et c'est ce qu'elle remontre à sa fille Geneviève (en bien meilleurs termes que je ne fais ici), quand cette jeune personne, qui aime le timide ingénieur André Burtin, apprend que l'ingénieur n'est pas un ingénieur, mais fils de détective, détective lui-même, et qu'elle semble d'abord, si j'ose dire, un peu défrisée par cette révélation. Elle se remet bientôt et tombe d'accord avec sa mère que rien n'est beau comme un détective, surtout quand il a les charmes personnels de M. André Burtin, et aussi quand on a besoin de ses services. En effet, les vols se multiplient à Philadelphie, où s'est nouée l'intrigue (où la comtesse, Française, mais plus Américaine que nature, et sa
fille, se sont établies depuis douze ans). Nous voyons André Burtin lui-même chercher avec angoisse dans tous les coins un médaillon qui lui a été dérobé, et qui n'a pas de valeur intrinsèque, mais qui contient un document unique : la signature du fameux Arsène Lupin, sur un bout de papier. On ne découvre pas le médaillon, mais, cinq minutes plus tard, une détonation appelle tous les invités de la comtesse à la grille du parc, où, par suite d'un éclatement de pneu, l'automobile de la Bilonzoni, cantatrice italienne, vient de faire panache. Tandis que les uns s'empressent autour de la voiture renversée, et que les autres cherchent partout la victime de l'accident, qui a disparu, nous voyons entrer en scène une personne masquée et affublée de ce vêtement élégant qu'on appelle, en style de catalogue, le parapluie du chauffeur. Cette personne, qui semble néanmoins appartenir au sexe féminin, fait main basse sur tout ce qu'il y a d'argent dans les réticules de ces dames abandonnés çà et là sur les tables, et démolit, grâce à un truc de jiu-jitsu, l'athlète mondain Géorgie Buckingham, qui passait mal à propos avec une boîte de pharmacie. Deux minutes plus tard, toute la compagnie revient avec la Bilonzoni, qu'on a enfin retrouvée, courant comme une folle à travers le parc, et nous commençons de nous demander si la « main mystérieuse » qui opérait tout à l'heure devant nous n'est point celle de la Bilonzoni, La comtesse Mirendol, qui est du premier mouvement, n'hésite pas une minute à en être persuadée,
ce qui ne l'empêche point d'emmener le soir même la Bilonzoni sur son yacht, vers Atlantic-City, où elle doit donner, le lendemain, une grande fête musicale et sportive, avec le concours de la cantatrice et de plusieurs boxeurs.
Vous pensez bien qu'on vole sur ce yacht comme dans un bois, et que les charges s'accumulent contre la Bilonzoni. On retrouve une de ses épingles à cheveux dans le coffre-fort, qui a été forcé. Le capitaine du yacht a tiré sur une femme qui s'échappait de la cabine de la comtesse, où elle était entrée par un hublot, et le manteau de cette femme a été troué par la balle. Percy Beitham, fiancé de la Bilonzoni, lui ordonne de montrer son manteau, elle affecte une grande indignation, jette le manteau a la mer, Géorgie Bukingham le repêche : le manteau est troué d'une balle. Ce dernier incident détermine la comtesse Mirendol a faire usage de la téléphonie sans fil et à requérir le chef de la police d'Atlantic- City, qui viendra cueillir la coupable au débarquement.
Cependant la comtesse, qui ne manque pas de flair, a eu quelques instants de doute. Il lui semble que les charges s'accumulent d'une façon un peu artificielle et que les pièces à conviction sont déposées tout exprès où les gens qui font l'enquête les découvriront du premier coup. Nous doutons bien plus encore que la comtesse ; car, si nous avons vu, au premier acte, une femme, dissimulée sous le t parapluie du chauffeur », chiper tout ce qui traî-
nait, nous avons vu, au deuxième acte, un des chauffeurs du yacht (sans jeu de mots) se glisser dans la cabine de la comtesse et travailler le coffre-fort. Nous doutons, ou plutôt nous ne savons pas du tout à quoi nous en tenir, et c'est dans cet état d'esprit si favorable à l'intérêt que les auteurs de la Main Mystérieuse ont su adroitement nous mettre quand le rideau tombe pour la seconde fois.
Dès qu'il se relève, nous apprenons cent choses, plus merveilleuses encore que tout ce qui précède, et vraiment inattendues. Nous voyons reparaître le chauffeur du yacht, vêtu cette fois d'une magnifique redingote ; et cela ne suffirait pas à nous faire douter qu'il soit voleur de profession ; mais André Burtin tombe dans ses bras, l'appelle « mon père », et du coup nous devinons qu'il est précisément le contraire d'un voleur et qu'il ne s'introduisait naguère dans la cabine de la comtesse que pour des motifs de la plus honorable curiosité. En voici bien d'une autre : la comtesse elle-même survient ; et, à la vue du faux chauffeur, transformé en gentleman, elle se trouble : et pour que Mme Augustine Leriche se trouble, il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. C'est, en effet, qu'elle a reconnu Guerchard : car, bien que le ci-devant chauffeur se fasse appeler maintenant sir Francis Jettorn, il est le fameux Guerchard en personne, l'adversaire d'Arsène Lupin. Devinez-vous dès lors qui est la comtesse ? Si vous ne le devinez pas. vous n'avez aucune imagination ou aucun sens de la logique de théâtre.
La comtesse est Aime veuve Arsène Lupin, d'où il suit presque fatalement que c'est elle aussi la voleuse. Et voici le fils de Guerchard, amoureux de la fille d'Arsène Lupin ! C'est à peu près la même situation que dans le Cid, mais les héros ne sont pas réduits à laisser faire le temps ni leur vaillance.
Un simple attendrissement de Guerchard père assurera le dénouement que nous souhaitons, et qui ne nous a jamais à vrai dire inspiré la moindre inquiétude. André Burtin-Guerchard épousera Geneviève Lupin-Mirendol, la comtesse ne fuit pas en aéroplane, comme elle en avait l'intention ; elle finit même pas confesser publiquement que la main mystérieuse est la sienne, et qu'elle a volé tout ensemble par charité et par plaisanterie. Ses victimes ont la bonne grâce d'en rire et nous trouvons nousmêmes la plaisanterie fort agréable.
La Main mystérieuse a été mise en scène par M. Deval avec autant d'habileté que de goût. Le salon de la comtesse Mirendol, au premier acte, est amusant, pas trop lourdement luxueux, et meublé de jouets électriques tout nouveaux qui ne divertiront pas moins les parents que les enfants. Le yacht fait honneur à l'industrie française ; car je ne doute point que la comtesse Mirendol, qui est patriote, ne l'ait fait construire en France. La pièce est très bien jouée, par des artistes qui prennent autant de plaisir à nous donner la comédie que nous à l'entendre. Mme Augustine Leriche a une verve naturelle, dont l'égalité, comme la mesure, me semble admirable ;
Mme Leone Devimeur est de la plus touchante sensibilité. Mme Jeanne Loury a fait de la Bilonzoni une figure à caractère bien dessiné. M. Garcin (André Burtin) a une certaine froideur mystérieuse, MM. Guyon fils et Harry Baur la plus intelligente fantaisie. MM. Gallet, Cueille, Lecocq, Randall, Térof, Sauriac, Mathé et Dubourdieu, Mmes Yvonne André, Jeanne Frémaux, Roseraie et Rose Grane ont composé des rôles moindres avec autant de soin que de grands rôles, et ont îmérité leur très vif succès.
11 Janvier
THEATRE REJANE. — Alsace, pièce en trois actes, de MM. Gaston Leroux et Lucien Camille.
Notre manie funeste de l'originalité nous fait méconnaître les vérités les moins douteuses, dès qu'elles sont admises ; et les principes mêmes de conduite, de politesse ou de bon goût ne nous paraissent plus dignes que de figurer sur le carnet d'un Flaubert, parmi les maximes prud'hommesques et les bêtises bourgeoises, quand il nous semble que trop de gens les ont répétés. Cette façon de voir est bien peu philosophique. Les vérités ne perdent, point ni ne gagnent à être vulgarisées. Il faudrait même souhaiter que les utiles devinssent banales. Mais la vanité française ne s'en accommoderait point.
Qui oserait citer encore, sans s'excuser d'un sourire, le mot fameux de Gambetta : « Pensons-y toujours, n'en parlons jamais » ? Cette recommandation n'est cependant pas moins sage aujourd'hui qu'hier ; nous venons d'en faire, au Théâtre Réjane, assez cruellement l'épreuve.
Puisque décidément je ne rougis pas de citer des mots qui ont traîné partout, les auteurs d'Alsace me permettront de leur en rappeler un de Corneille, après celui de Gambetta : c'est « qu'à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». Cet adage s'applique aussi bien au théâtre. Si l'on veut que je le traduise en un langage plus moderne, plus nietzschéen, je dirai qu'il faut vaincre dangereusement. Si l'on préfère la terminologie de M. de la Palice, je dirai qu'on ne risque rien quand c'est à coup sûr, et que cela peut sembler parfois désobligeant à ceux qui n'aiment pas d'avoir les mains forcées d'applaudir. Si, par exemple, comme au baisser de rideau du premier acte, vous nous montrez des Alsaciens chantant à demi-voix la Marseillaise, tandis que dehors peut-être la police allemande les écoute, il est fatal qu'une partie des spectateurs éclate en applaudissements, que quinze secondes plus tard ceux qui applaudissent regardent de travers ceux qui s'abstiennent, et que ceux qui s'abstiennent se laissent aller, pour confesser leurs sentiments civiques ou patriotiques, et que l'acte se termine par une ovation. Si, à la fin du deuxième acte, vous montrez un vieil Alsacien maltraité par deux offi-
ciers allemands, et que vous lui fassiez dire le mot de Cambronne, et que l'héroïne de la pièce ajoute : « Eh bien quoi ! Vous n'allez pas le tuer parce qu'il a parlé français ! » l'effet ne sera pas moins sûr que celui de la Marseillaise. Je ne le désapprouve pas : j'ai pour le mot de Cambronne autant d'admiration que de sympathie, et j'avoue que, depuis bien des années, je n'hésite jamais à le proférer chaque fois qu'il m est commode ; mais si fiers que nous soyons d'être Français quand ce petit mot nous vient aux lèvres, il ne faudrait pas en oublier les origines. Ce n'est pas un mot de victoire, et je rappelle aux amateurs que sa célébrité date de Waterloo.
Après ces deux baissers de rideau, je me demandais ce que nous aurions pour le troisième et le dernier acte. Nous avons un dénouement ingénieux, factice, de pur théâtre, mais enfin de bon théâtre si vous voulez. L'Alsacien qui a épousé une Allemande, et qui, la guerre déclarée, n'a le courage de se résoudre ni pour son ancienne ni pour sa nouvelle patrie, a celui du moins de se faire écharper dans la rue en criant : « Vive la France ! » et vient mourir entre les bras de sa mère. Mme Réjanc a su tirer parti de cette fin aussi magnifiquement que du dernier geste et de la dernière phrase de la Course du Flambeau — qu'il va de soi que je ne compare pas. L'effet a été si puissant qu'une spectatrice du balcon l'a accompagné d'une attaque de nerfs, et cet incident, qui n'est pas si ordinaire au théâtre
Réjan* que dans un autre théâtre du voisinage, n'a pas laissé de contribuer à l'émotion finale.
Il n'est point aisé de raconter, sauf peut-être en quatre mots, la pièce de MM. Gaston Leroux et Lucien Camille. La donnée en est fort simple, peu neuve, et a dû coûter davantage à leur mémoire qu'à leur invention. La famille Orbay a émigré partiellement. Par une assez bizarre et, je crois, assez rare anomalie, ce sont les parents qui sont allés s'établir en France, et Jacques, le fils, qui est resté au pays, n'étant point de nature à se déraciner. Il est tombé amoureux d'une jeune fille allemande, Marguerite Schvvartz. Mme Orbay revient de Paris tout exprès pour empêcher le mariage et je pense qu'elle l'empêche en effet cette fois ; mais, un peu plus tard, étant devenue veuve, elle n'a plus la force de résister à son fils, qu'elle voit trop malheureux. Jacques Orbay épouse donc Marguerite, et c'est dès le début, malgré l'amour, la mésintelligence, l'antagonisme, le duel quotidien et sourd des deux races imprudemment rapprochées. Le conflit devient plus atroce quand la guerre menace, puis éclate entre la France et l'Allemagne, et il aboutit enfin au tragique dénouement que j'ai déjà dit.
Tous les sujets simples ne sont pas généraux, et celui-ci présente, plus que tout autre peut-être, l'agrément comme le péril de la particularité. Il est particulier de la pire façon, puisqu'il est actuel. D'illustres exemples montraient à M. Leroux et
Camille que l'on y peut trouver prétexte à la plus curieuse comme à la plus douloureuse psychologie : est-ce à cause de ces exemples mêmes, et par une modestie outrée, qu'ils ont retranché délibérément de leur pièce tout ce qui en pouvait faire l'intérêt et la qualité ? Sans doute, ils ont, si je puis dire, crayonné le conflit de deux races ; ils ont mis en présence quelques types joliment dessinés de Français et quelques caricatures d'Allemands, point trop chargées, point trop injustes, mais enfin des caricatures : ce qui me paraît prodigieux, c'est qu'ils aient oublié de dessiner les deux figures centrales, et que ni Jacques Orbay ni Marguerite Schwartz, qui devraient s'opposer en pleine lumière et au premier plan, n'aient point ni l'un ni l'autre la moindre apparence de caractère. A défaut de cette psychologie qui n'est peut-être possible que dans un livre, le sujet d'Alsace prêtait à la description de mœurs. Je me hâte de reconnaître que MM. Gaston Leroux et Lucien Camille ont ici fait preuve de talent, que tout le pittoresque de leur pièce est bien venu, que le premier acte notamment est touchant et amusant d'un bout à l'autre, et que si par la suite maints détails ont paru choquants ou pénibles, c'est qu'il n'était point possible d'éviter cet écueil. Et voilà précisément ce qu'il faut regretter. Enfin, le sujet d'Alsace pouvait prêter aux déclamations, à l'exhibition du patriotisme, et ici encore je me plais a reconnaître que MM. Lucien Camille et Gaston Leroux, visiblement soucieux d'éviter le couplet et la
tirade, ont fait un louable effort de sobriété. Je ne le crois pas suffisant. Comme tous les sentiments, le patriotisme a sa pudeur ; c'est peut-être même, de tous les sentiments humains, le plus réservé et le plus farouche. Il a des occasions si belles de s'attester en actes, qu'il répugne, quand il est sincère, à s'exprimer en paroles. Nous avons su tout récemment montrer au monde, qui a compris, la solidité du nôtre, son calme, sa froideur et sa vertu de silence. J'avoue que le chauvinisme français ne s'était pas souvent manifesté de la sorte dans les temps anciens. Cette allure plus virile et parfaitement exempte de forfanterie est peut-être une acquisition toute nouvelle et précieuse qu'il vient de faire : il ne doit plus la perdre, et c'est pourquoi je trouve regrettable un spectacle qui semble fait pour ramener les spectateurs à l'état d'esprit où étaient nos pères il y a quarante ans, quand ils criaient : « A Berlin ! » Je voudrais enfin signaler l'inconvénient qu'il y a et peut-être le ridicule, à déclarer la guerre et à mobiliser derrière le manteau d'Arlequin, aujourd'hui sur le théâtre Réjane, demain sur le théâtre Sarah-Bernhardt à défaut de la Comédie- Française, dans le moment même que l'Europe entière témoigne un amour si entêté de la paix et une peur si raisonnable des coups qui font mal .
Je ne puis qu'indiquer ici. où la place m'est mesurée, ces diverses objections : et comme je les ai faites sans aucune réticence, je tiens à répéter, en terminant, ce que j'ai dit au début de cet article,
savoir que la pièce de MM. Gaston Leroux et Lucien Camille a remporté le plus brillant succès. Je le constate et je m'en réjouis : d'abord pour Mme Réjane directrice, qui a tant de fois mérité le succès matériel sans l'obtenir, qu'il est trop juste qu'elle l'obtienne cette fois. Quant à Mme Réjane créatrice du rôle de Jeanne Orbay, je ne me souviens pas, après l'avoir vue dans tous ses rôles, de l'avoir jamais vue plus humaine, plus naturellement dramatique, plus sûre de son art et de son métier, qui ne sont à vrai dire ni un art ni un métier, plus maîtresse de nos nerfs et de nos cœurs. Elle est admirablement secondée par Mme Véra Sergine, qui trouve moyen de communiquer une vie réelle au pauvre personnage de Marguerite. Mmes Rosine Maurel, Miller et Lemercier ont composé avec le plus remarquable talent les trois bons rôles de Mme Schwartz, de Mme Honneck et de la vieille servante Katerlé. Mlle Isabelle Fusier jouera certainement quelque jour l'Ami Fritz. Une jeune artiste venue tout exprès de Berlin, Mlle Kate-Marlit, a égayé toute la salle par une charge un peu grosse, mais bien drôle, de jeune fille allemande qui se croit discrète et bien élevée. M. Rollan a joué avec chaleur et sincérité Jacques Orbay. MM. Chautard, Gorby, Dalleu, Bosman, Raoul, Leroux, Laurent, Donnio, nous ont tour à tour émus, effrayés et divertis. M. Marcel Simon, excellent dans le rôle du vieux domestique François, a mis en scène la pièce de
MM. Gaston Leroux et Lucien Camille avec un goût et une habileté dignes des plus grands éloges.
15 Janvier
RENAISSANCE. — La Folle Enchère, comédie en trois actes, de M. Lucien Besnard.
Mlle Geneviève de la Roche-Trémont est orpheline et pauvre, mais fort bien apparentée. L'un de ses oncles, le marquis des Authieux, n'est qu'un assez médiocre hobereau ; mais elle a un autre oncle qui, si j'ose dire, en vaut plusieurs, car c'est Son Eminence Mgr l'archevêque de Paris en personne. Elle est de plus, à son insu, recherchée en mariage par le grand journaliste catholique Maxime Langeais. Ce Maxime Langeais, qui a cinquante ans, ne s'en fait pas accroire, et n'espère point de plaire par son charme. Mais il sait que Geneviève aime passionnément le vieux château, le vieux pigeonnier de la Roche-Trémont, où elle a été élevée, et qu'elle va être réduite à s'en défaire. Il a formé le dessein de l'acheter, de le rendre à Geneviève moyennant mariage, enfin de se faire épouser, moitié par reconnaissance et moitié par force.
Le jour qu'il vient dans le pays causer de cette affaire avec Me Bouvery, notaire, deux jeunes Parisiens viennent aussi à l'étude, s'enquérir de propriétés à louer dans les environs. C'est le fils et la fille
de l'illustre chimiste Jean Marnier, ancien ministre, membre de toutes les académies, et dont les funérailles lurent nationales, niais civiles. François Marnier, retournant chez, le notaire après avoir visité une des bicoques, qu'il louera tout à l'heure, voit Geneviève à la fenêtre ; il est si troublé à «elle vue qu'il oublie de serrer le frein de son automobile, démolit la charrette anglaise de Mlle de la Uoche- Trémont, qui est devant la porte, et endommage même un peu le petit valet de pied ; mais comme François Marnier est interne des hôpitaux, il répare aussitôt lui-même le mal qu'il a causé ; et cet accidenl a pour unique elïel de rompre la glace entre François, Mme Desclos sa sœur, Geneviève et le marquis des Authieux.
La glacé est même si particulièrement rompue entre François el Geneviève que la chance du Maxime Langeais nous paraît dès lors fort, diminuée. Langeais se méfie, mais n'est pas homme à renoncer. N'a-t-il point L'argent ? François, qui n'en a point ou guère, apprend par hasard, cinq minutes avant l'adjudication, ce que le journaliste machine, et lui souffle le château en mettant une folle enchère de près de deux cent mille francs. Rien ne grise comme les chiffres, tant qu'il ne s'agit point de réaliser. Mais lorsqu'il faut régler les comptes, c'est autre chose. François Marnier s'est mis dans un fort mauvais cas. Son. beau-frère Desclos parle de conseil judiciaire. D'ailleurs, la Roche-Trémont n'est même pas encore à François : le premier venu
peut surenchérir dans les quarante jours ; et c'est bien ce que Langeais compte de faire. La situation serait inextricable, si l'amour, et aussi le clergé, ne devaient avoir le dernier mot. Monseigneur a un faible pour sa nièce. Il a surtout horreur de Langeais, et il aime encore mieux marier Geneviève au fils d'un athée que l'on a enterré civilement, que de s'allier au puissant journaliste catholique. Ceci est fort spirituel. Ajoutons, pour achever de justifier le prélat, que le puissant journaliste catholique est un vilain monsieur, qu'il est juif naturellement, qu'il s'appelle Colmar, et qu'il n'a changé que de nom de ville : mais le second était mieux trouvé.
Je regrette un peu, je l'avoue, que M. Lucien Besnard, choisissant des personnages si importants et si représentatifs, ne les ait pas heurtés l'un contre l'autre plus rudement. Un grand pamphlétaire, un prince de l'Eglise et l'héritier d'un prince de l'intelligence méritaient, de liver des batailles plus àpros et de n'être point vaincus ni vainqueurs si aisément. M. Besnard ne les a voulu mêler qu'à une fable romanesque, à laquelle eussent peut-être suffi des héros de moindre envergure. Ne nous plaignons point cependant qu'il ait relevé le genre de la comédie aimable et tendre, en distribuant les rôles à des personnages moins convenus, moins fatigués par l'usage, et qui ne figurent point sur les catalogues ordinaires des emplois de théâtre. Si peut-être il n'a pas exigé d'eux tout, ce que nous aurions souhaité, il a du moins l'honneur de les avoir inventés et
dessinés. D'une comédie qui risquait de n'être qu'agréable, il a fait une curieuse galerie de caractères : il nous a, une fois de plus, témoigné la rare qualité de son esprit, la délicatesse et la sûreté de son goût. Je ne fais point fi non plus de l'agrément : d'autant que celui de la Folle Enchère est sans fadeur ; il est même parfois un peu rustique et un peu rude. C'est une œuvre de plein air ; elle est honnête et elle est saine ; et tous les personnages inspirent la sympathie, non point, comme au théâtre, parce qu'ils sont doués de toutes les vertus ou de toutes les hypocrisies, mais parce qu'ils sont vivants et vrais.
C'est presque miracle que les nombreux directeurs, simultanés ou successifs, de la Renaissance, .-lient trouvé une minute entre deux signatures de traités pour s'occuper de la Folle Enchère. Cette minute, à vrai dire, ils ne l'ont point trouvée, mais M. Lucien Besnard n'y a rien perdu. M. Calmettes a bien voulu assumer la besogne que M. Tarride se voyait, à son bien grand regret sans doute, contraint de négliger. Il a mis en scène avec amour la pièce de M. Lucien Besnard, et il l'a mise en scène à la perfection : les enfants adoptés ou recueillis se trouvent parfois, en fin de compte, les mieux élevés. M. Calmettes a remporté un double succès ; car il interprète le rôle du cardinal-archevêque et il est magnifique sous la pourpre. M. Charles Dechomps est un excellent amoureux, naturel, comique et. sensible. Mm* Catherine Fontenoy est simplr. frnnchc.
nette ; Mme Andrée Pascal a cette grâce qui est toujours la plus forte. Mme Luce L'olas a composé de façon plaisante un rôle de vieille Anglaise. MM. Buliier, Mauloy, Cousin, Alerme sont des artistes intelligents et sûrs. La pièce est très bien jouée.
26 Janvier
AU THÉÂTRE FÉMINA. — L'Epate, comédie en trois actes de MM. Alfred Savoir et André Picard.
A L'ODÉON. — Sylla, tragédie en quatre actes, en vers, de M. Alfred Mortier. — Inauguration de la COMÉDIE- MARIGNY.
Le titre que Al M. Alfred Savoir et André Picard ont donné à leur belle comédie est presque français, puisque l'Académie a consacré au moins L'adjectif d'où épate dérive. Mais si les auteurs ont eu vraiment souci de se conformer au dictionnaire officiel de L'usage, il faut regretter que les Quarante ne soient pas encore à la lettre S, et n'aient, pas naturalisé les mots anglais snob, snobisme, qui ont bien autrement de caractère et de généralité. La comédie de MAL Picard et Savoir méritait un titre plus considérable, et qui sentit moins L'argot. Elle est vraiment, et dans toute son ampleur, la comédie du snobisme, cpii est bien la plus significative qualité des sociétés bourgeoises : je ne dis pas des pures démocraties, mais de celles où il subsiste une no-
blesse, héréditaire ou factice, réelle ou apparente. Le snobisme est peut-être plus répandu en Angleterre, où la littérature veut qu'il soit né. Mais je crois qu'il s'est développé en France plus magnifiquement ; il est plus utile ; il y est devenu l'un des soutiens de la société, de même que l'adultère. Il a eu, dans l'ordre esthétique, la plus heureuse influence : il nous a, par exemple, rendus musiciens. Les artistes lui doivent un public, sinon averti, du moins superstitieux. Dans l'ordre moral d'une République, il joue à peu près le même rôle que Montesquieu assignait à l'honneur dans les monarchies. Notre civilisation seiait bien menacée, si nous n'avions pas le snobisme ; nous n'en devons donc pas médire, mais il ne faut pas oublier non plus que c'est à l'occasion une maladie, et en tout état de cause une source inépuisable de comique. Le grand mérite de MM. Savoir et Picard est d'avoir envisagé le snobisme sous ces divers aspects ; d'en avoir tiré tout ce qu'un tel sujet comportait de satire, de comédie et de drame ; d'avoir dessiné des silhouettes, des figures et des caractères : d'avoir renouvelé une fable en soi-même banale ; d'avoir osé tout montrer et tout dire, avec une sincérité entière, avec une âpreté presque naïve, et cependant avec tant de goût et de tact que rien dans leur pièce, même le scabreux, n'est ni choquant ni pénible, et que l'impression d'ensemble demeure agréable. Je ne doute point que l'Epate ne porte, comme on dit, sur le public, et je n'y trouve cependant aucune com-
plaisance ; mais la facture de la pièce dénote chez les deux auteurs une sûre pratique du métier, une parfaite connaissance de la scène ; ils ne sont déjà plus de ceux qui ont besoin de flatter le spectateur pour le prendre : ils pourraient, s'ils voulaient, lui faire violence ; mais ils le prennent et le tiennent mieux sans rien tenter précisément pour cela, rien qu'en disant toute leur pensée en toute franchise, avec une hardiesse d'instinct, peut-être inconsciente. Plus encore que les détails et le pittoresque de leur pièce, j'en ai admiré l'armature solide. J'ai admiré le progrès de l'action, qui va de la petite comédie de marionnettes parisiennes à la tragédie bourgeoise, sans qu'un instant, au cours de ces trois actes, il y ait une disparate, et que les changements de ton soient seulement sensibles. J'ai admiré, si je puis dire, la hiérarchie des caractères, et comme chacun des personnages se trouve exactement à son plan.
Il n'y en a, à proprement parler, que trois. Borel père, qui se fait appeler Borel-Borel, est un des meilleurs types de parvenus que nous ait encore présenté le théâtre contemporain. Ancien gérant d'un petit café à Marseille, enrichi par de hasardeux commerces, il est resté, comme cela se voit très souvent chez nous, homme du peuple, d'une médiocrité sympathique, sentimental comme dans les romances, père tendre et faible, peut-être point très rigoureusement honnête, mais brave homme. Ce n'est certes pas grâce à son intelligence qu'il est parvenu.
et d'ailleurs on ne sait ni comment ni pourquoi il a fait fortune : mais sait-on jamais comment et pourquoi les gens font fortune ? Le succès non seulement ne se justifie guère, mais la plupart du temps il ne s'explique même pas. Borel-Borel est devenu snob comme il est devenu riche, sans le savoir, sans le vouloir : au surplus, dans le ménage, ce n'est pas le mari qui porte le snobisme. L'intrigante, c'est Mme Borel-Borel, fille d'un peintre en bâtiments, devenue peintre amateur, et qui pourrait aussi bien s'être mise femme de lettres. Je ne crois pas qu'elle soit non plus bien méchante, ni d'une véritable immoralité, quoiqu'elle ait pris jadis un amant pour faire comme tout le monde, que son fils André ne soit Borel-Borel que de nom, et qu'elle donne à sa fille des conseils que ne désavouerait pas la plus experte appareilleuse. Mais elle est ambitieuse jusqu'à la manie, jusqu'à la bêtise. Elle est ambitieuse de petites choses, enfin elle répond parfaitement à la définition de Thackeray : elle est snob.
La fille de Borel-Borel, Lucienne, est infiniment supérieure à ses parents. Elle semble née ; et ceci encore est observé fort judicieusement ; car, en dépit des théories traditionnalistes, à présent, les étapes se brûlent, et pour produire un gentleman ou une jeune fille de qualité, une génération suffit, où jadis il en fallait trois. Lucienne, fort bien élevée (elle a dû s'élever toute seule), n'est pas ce que l'on appelle la jeune fille moderne, mais elle est encore moins ce que l'on appelle la vraie jeune fille, type
qui n'a d'ailleurs jamais existé qu'au théâtre. Ses parents la promènent et l'exhibent depuis l'âge le plus tendre à travers les casinos et les kursaals, en Ecosse, en Norvège, en Egypte et en Italie. Elle leur sert d'amorce, elle leur sert, si j'ose m'exprimer ainsi, à raccrocher les étrangers de distinction avec lesquels ils souhaitent faire connaissance. A huit ans, elle les a déjà aidés à engager la conservation, dans un salon d'hôtel, avec le roi Milan. Puis sa mère s'est mise à rechercher pour elle le mariage éblouissant. Lucienne n'est point difficile à marier, puisqu'elle a une grosse dot ; mais, grâce à l'ambition capricieuse de Mme Borel-Borel, qui ne veut plus entendre parler des prétendus les plus huppés, dès qu'elle les a amenés par ses manœuvres à se déclarer et à faire leur demande, Lucienne a déjà raté plus de mariages qu'une fille pauvre. Elle n'a jamais aimé personne, mais elle est trop vivante, trop saine et trop proche de la nature pour avoir pu être si souvent fiancée sans émotion. Elle ne peut l'être une fois de plus sans dégoût. L'épisode essentiel de l'Epate est justement la révolte attendue de Lucienne à la suite d'une nouvelle machination et rupture de mariage. Cette honnête fille, pour se dégager de la vilenie de ses entours. pour se révéler à ses propres yeux, par une sorte de besoin de propreté, veut se donner quand on veut trafiquer d'elle : et elle se donne en effet à un garçon humble et timide qui l'aime, qu'elle n'aime pas. qui n'a même pas osé lui avouer son amour, qui n'a pas
de titre à vendre et qui ne peut pas être soupçonné de courir la dot. L'aventure se terminera fatalement j>;ir un mariage, mais ce dénouement, que la situalion sociale des personnages rend indispensable, n'esl banal qu'en apparence : il est sauvé par l'exticiin' discrétion, par la sécheresse des scènes à peine amoureuses, qui le préparent ; et il est précédé do la scène la plus poignante, la plus touchante, la plus vraie, entre le père et la fille.
L'interprétation de YEpate est fort remarquable, et manque cependant un peu d'harmonie. Le grand succès a été pour Mme Juliette D'arcourt (M,me Borel- Borel), dont la vivacité, la frivolité, la jeunesse ne sauraient être bien qualifiées que par l'épithète récemment admise aux honneurs du Dictionnaire. Mme Darcourt joue les scènes les plus dangereuses sans avoir l'air d'y toucher : elle en ferait passer de bien plus dangereuses encore. M. Vilbert n'est pas supérieur dans le comique, ainsi qu'on l'aurait pu croire, mais sa bonhomie est charmante, il est vrai, il est sensible, et personne ne pleure mieux que lui. Mme Géniat a composé avec beaucoup d'art et avec la plus louable simplicité son personnage de Lucienne. Elle a bien encore, par instant, le ton de l'antre maison, mais elle a aussi de beaux accents naturels et pathétiques : elle connaîtra le succès sur le boulevard ou aux Champs-Elysées. Mme Marguerite Deval est fort spirituelle et fort amusante ; M. Pierre Juvenet, en vieux beau fatigué, a fait beaucoup rire ; et un jeune débutant, M. Maurice Varny,
a joué dans le sentiment le plus juste le rôle du timide jeune homme, à qui Lucienne Borel-Borel se donne sans l'aimer encore, mais qu'elle aimera certainement demain.
Pour la troisième matinée de ses représentations d'œuvres inédites, M. Antoine nous a donné la reprise de Sylla, tragédie en quatre actes, en vers, de M. Alfred Mortier, jouée Tannée dernière à Monte- Carlo. L'œuvre de M. Alfred Mortier n'est pas sans mérite. C'est une tragédie. Il faut assurément un certain courage pour écrire aujourd'hui une tragédie à peu près classique, et la tentative de M. Mortier est hautement honorable. Il ne s'ensuit pas qu'elle soit très intéressante. Je n'ai ni le loisir ni la place de reprendre ici et de discuter la théorie de Brunetière sur l'Evolution des genres ; mais il est trop certain que les genres littéraires meurent, et que ce n'est pas seulement la mode qui les tue. Il n'est pas moins certain qu'une fois morts ils ne ressuscitent pas, et qu'une tragédie, comme une épopée, n'est plus qu'un exercice d'école ou de cabinet. Le SnUa de M. Alfred Mortier ne pouvait être qu'un devoir ; mais il y a de bons et même d'excellents devoirs, et nous ne pouvons nous dispenser de rendre hommage à la conscience de l'auteur, à son érudition et à son intelligence de l'histoire, à la netteté de son style, à la belle tenue de ses vers.
M. Antoine a égayé de quelques ornements cette
œuvre grave. 11 y a de beaux décors, une musique de scène de M. Louis Vuillemin, et même un divertissement, dansé par Mlle Irène Markly. M. Desjardins a dessiné avec vigueur la figure de Sylla, M"e Gilda Darthy est belle et passionnée. MM. Grétillat, Vargas, Hervé, ont mérité de chaleureux applaudissements.
Je sors de la Comédie-Marigny à une heure trop tardive pour rendre compte des Eclaireuses : mais je ne veux pas me refuser le plaisir d'annoncer dès ce soir le grand succès que vient d'obtenir la comédie de M. Maurice Donnay. Voilà une de ses plus fortes œuvres, des plus attachantes, des plus divertissantes : elle est pleine de grâce et pleine de pensée. Voilà aussi un nouveau théâtre, un vrai théâtre de comédie et de drame ; c'est une joie et c'est une revanche : cela nous console des boîtes ou bonbonnières superflues qui pullulent dans tous les quartiers.
28 Janvier
COMÉDIE-MARIGNY. — Les Eclaireuses, pièce en quatre actes, de M. Maurice Donnay.
J'ignore si M. Maurice Donnay, qui est un mathématicien repenti, saurait encore établir la formule de sa courbe, ou si même elle peut être exprimée
par une formule calculable. Elle ne semble, à nos yeux du moins (mais nous n'avons qu'un lointain souvenir de notre géométrie), elle ne semble obéir à aucune loi ; ainsi que la ligne de ses pièces, elle a des retours, dos sinuosités : elle est la figure du caprice et du bon plaisir. Je pense bien que M. Donnay sait où il va, et conduit sa carrière comme les fables qu'il imagine, avec la même infaillible sûreté que les gens tout d'une pièce, bien carrés et bien directs. Mais il ne vise pas comme un tireur les buts qu'il se propose, et répugnerait à les atteindre par la plus courte trajectoire. Il aime les chemins détournés, qui mènent aussi bien à Rome ; il aime les détours et les méandres comme Verlaine aimait les nombres impairs. Son œuvre n'est pas le royaume de la justice, mais celui de la grâce. Il sait où il mène ses actions et ses personnages, et il sait quelle carrière lui-même il fournit, et, encore une fois, il ne juge pas toujours à propos de nous mettre dans la confidence ; il nous ménage ainsi bien des surprises. Celle d'hier soir nous a été singulièrement agréable. Sans vouloir diminuer le mérite des œuvres les plus récentes de M. Maurice Donnay, il est certain que, par exemple, dans La Patronne, ce bon plaisir dont je parlais tout à l'heure nuisait à la composition de la pièce, et y mettait, avec beaucoup de charme, un peu d'incertitude ; que, dans le Ménage de Molière, nous n'avions pas retrouvé toute l'aisance ordinaire de M. Maurice Donnay, et que son talent nous avait semblé
mûri peut-être, mais un peu assagi, un peu attristé ; enfin, il nous avait paru que, clans ces derniers temps, ce talent inimitable ne perdait rien sans doute de sa valeur, mais perdait un peu de sa physionomie. Et ce qui nous a été, hier soir, manifesté soudain avec éclat, c'est que, justement, l'originalité de Maurice Donnay, donl nous avions pu croire un instant que le progrès étail ralenti, avait poursuivi, à notre insu et dans un malicieux secret, son accomplissement, qu'elle venait seulement d'atteindre à son période. Le premier mérite qu'il convienne de reconnaître aux Eclaireuses est, celui de l'originalité, d'une originalité pour ainsi dire absolue ; nulle ceu vre de M. Donnay ne porte mieux sa marque et sa signature ; il l'a mise partout, et sous chaque mot : je défie les moins Lettrés des spectateurs de ne pas reconnaître à chaque réplique son style, sa poésie, et d'y être insensibles, encore que les gens qui ne savent pas le français prétendent qu'au théâtre l'écriture importe peu. Jamais il n'a construit une pièce plus à son gré, selon sa fantaisie, selon les seules règles de son esprit, et jamais il n'a mieux réussi à construire. Cette fois. Ips défauts ou les dangers do sa volontaire nonchalance se sont évanouis. Un bel ordre règne dans les Eclaireuses. un bel ordre qui n'est pas apparent. Il n'y a pas de rigueur. La pensée de M. Maurice Donnay se laisse aller parfois, à la façon de celle de Montaigne : et songez qu'au théâtre cela est unique. Mais M. Donnay est aussi un homme de théâtre si adroit qu'il peut ris-
quer de tels tours de force. Et puis, il avait cette fois tant de choses à dire qu'il ne les pouvait pas ranger sévèrement par catégories, et il a tout dit ce qu'il devait dire. Il n'a rien omis ou redouté de son sujet. Quelle richesse ! Quelle substance ! Ce n'est point ici une œuvre décharnée par les prétendues nécessités du théâtre, ni réduite au nécessaire scénique. Elle est abondante, elle est complexe, elle ne répudie point les charmantes inutilités. Elle est réelle : elle est donc innombrable. Celle enfin de ses qualités que je prise le plus, et qui une fois encore accuse la signature de Maurice Donnay, c'est qu'elle est exempte de tout pédantisme. Le sujet était menaçant ; on savait que les Eclaireuses traitaient du féminisme, on pouvait craindre une pièce à thèse, ou une de ces pièces qui font penser. Mais non, ce n'est pas M. Maurice Donnay qui pouvait faire la pièce doctorale sur le féminisme, et il ne l'a point faite. Sa comédie est une comédie aussi légère que profonde ; c'est une comédie d'amour, où l'amour est modifié par une atmosphère, par des caractères, et, si je puis dire, par des circonstances féministes, où il y a de belles paroles d'amour, mais aucune conférence ni sur l'amour ni sur le féminisme. Les Eclaireuses sont par là une œuvre toute française, et il n'en pouvait être différemment ; car dans les créations où se marque l'originalité d'un artiste, doit également se marquer l'originalité de son pays et de sa race. Je sais qu'en le disant, je ferai un sensible plaisir à M. Maurice
Donnay, qui est patriote. Il l'est de la bonne manière. Il a, naguère, écrit un bien joli couplet sur la patrie, qu'il compare ù une assiette peinte. J'admire beaucoup les assiettes que peint M. Maurice Donnay. Il témoigne ses sentiments de bon Français en illustrant notre littérature, et je lui assure qu'on est beaucoup plus fier d'être son concitoyen quand on écoute les Eclaireuses que lorsque l'on est obligé, par une sotte de làcbe bienséance, de prendre part, dans un 3 salle de théâtit, à certaines manifestations bruyantes et de mauvais goût, dont je me plaignais l'autre jour.
Les féministes, les « eclaireuses » que nous présente Maurice Donnay, ne sont pas les grotesques ni les monstres que l'on pouvait craindre, bien qu'il se rencontre parmi elles jusqu'à une suffragette anglaise. C'est la plus jolie, et elle a une si naïve façon de raconter comment elle casse les vitres. Si Donnay nous avait voulu infliger une pièce à thèse, nous devrions même lui reprocher le choix trop particulier et trop agréable de ses personnages ; mais je répète qu'il ne s'agit point de thèse, et à peine d'idées. Jeanne Dureille est une enthousiaste, ce n'est point une fanatique, et si elle professe, non : si elle croit, ou mieux si elle sent que la femme est L'égale de l'homme, c'est qu'elle-même est supérieure au commun des femmes. Elle a reçu cette culture que l'on réservait jadis aux garçons, et dont ils pourraient se montrer moins fiers, car la plupart n'en profitent point et restent des sots. Elle a été
au collège. Elle a conservé des relations avec certaines de ses anciennes camarades, qui, doctoresses, avocates, gagnent leur vie. Elle n'a nul besoin de gagner la sienne : elle est du monde : sa mère, Mme Challerange, lui a donné trois cent mille francs de dot. et elle a épousé un riche industriel. Le ménage est médiocrement je veux dire moyennement heureux. On ne s'aime guère, on ne se hait, point ; il o'y a point de griefs réciproques, point d'infidélités, et les Dureille ont deux enfants, qu'ils ckérissenl comme il sied et qui devraient assurer du moins la paix du foyer. Et cependant ees époux, à certains égards modèles, ne peuvent plus vivre ensemble. pour des raisons purement morales. Jeanne, sans que son orgueil soit excessif, ne peut subir l'autorité, la suprématie nécessaire du chef de famille. Paul Dureille. avec les meilleures intentions du monde, tenterait, vainement d'abdiquer ses principe», ou. si l'on veut, ses préjugés de mâle, et de composer avec une épouse qu'il honore, s'il ne l'aime plus d'amour, que, pour des motifs intéressé^, mais respectables, il entend garder. A la suite d'une querelle qui, à l'un comme à l'autre, semble d'abord futile, tous deux prennent conscience du dissentiment profond, irrémédiable qui les sépare. Jeanne réclame le divorce. Paid Dureille finit par y consentir : et je note ici aue leur scène est grave el belle, comparable à celle du dernier acte de Maison de Poupée, avec une clarté qui n'a rien de Scandinave, et avec l'accent français.
C'est au second acte que nous voyons les adeptes du féminisme groupées autour de Jeanne affranchie. La galerie est curieuse, et l'on pense bien que M. Maurice Donnay a crayonné les divers types avec bienveillance, mais sans aveuglement. Ces dames, qui viennent de fonder un cercle d'études, une école féministe, sont, pour la plupart, des mondaines qui ne haïssent pas de s'amuser. Elles récitent des vers, on sent le snobisme poindre et nous ne désespérons pas de les voir un jour jouer au bridge. L'Anglaise toutefois, Edith Smith, sort de prison. Une certaine doctoresse Orpailleur est assez terrible à considérer, même de loin ; du reste, on ne l'avait pas invitée, et elle se plaint sans ménagement de cet oubli. La femme de lettres, Charlotte Alzet, est plutôt de Montmartre que du faubourg Saint-Germain. L'étudiante Germaine Luceau est une féministe intégrale, même dans l'ordre du sentiment : et je recommande, entre parenthèses, la scène où elle se trahit, à tous les écrivains, ou soi-disant tels, qui prennent un peu trop souvent pour thème de leurs drôleries ce sujet scabreux et triste : M. Maurice Donnay leur a montré comment l'honnête homme doit parler de ces choses-là. Une autre doctoresse, Rose Bernard, que Jeanne consulte pour son fils, exprime des idées fort saines sur la nécessité d'aimer, même lorsque l'on est féministe ; et nous pressentons que l'amour ne va pas tarder de redevenir le srrand intérêt de la pièce.
Jeanne, au moment de divorcer, s'est enlacée à
ne se remarier jamais ; elle a même juré, bien légèrement, qu'elle n'aimerait plus. Mais ce qui doit arriver arrive à l'heure dite. Nous la voyons d'abord en butte aux sollicitations d'un banquier israélite, Steinbacher, bailleur de fonds de l'école féministe, fort aimable homme, spirituel, mais satyre par accès. Puis nous voyons reparaître un ancien ami du mari, Jacques Lehelloy, et nous n'apprendrons qu'à la fin, mais nous devinons déjà, que, bien avant le divorce, Jacques et Jeanne s'aimaient à leur insu. Leur duel est le dernier épisode de la comédie. Il n'en occupe guère plus de la moitié, mais il la soutient toute. Il y a trois reprises : à la première, Jacques a l'avantage, et Jeanne, en dépit du serment téméraire qu'elle a fait, consent à devenir la maîtresse. Mais elle ne se donne point tout entière, elle demeure trop fidèle à la cause ; l'amant souffre de ce partage, comme autrefois le mari, et cette symétrie de situations est habilement présentée. Jacques veut épouser Jeanne, elle refuse, mais elle l'aime et elle n'aimait pas Dureille : elle cédera : c'est la troisième phase du combat. Elle vient, amoureuse et vaincue, se rendre à merci à l'homme qui n'est plus son ennemi, et qui serait, s'il voulait abuser de la victoire, son maître ; et le duo délicieux qui termine la pièce égale les plus belles scènes d'Amants.
Je rappelle ce que j'ai dit. en commençant, de cet art ondoyant et souple : les pièces de M. Maurice Donnav ne se racontent point. Je ne me suis résigné que par devoir à vous en donner cet aperçu, qui
n'est même pas, qui ne pouvait pas être une analyse. Les pièces de M. Donnay ne se laissent pas saisir ; elles se dérobent, elles échappent. J'envie les spectateurs qui verront les Eclaireuses pour leur divertissement et qui n'auront pas la charge d'en faire le compte-rendu : j'envie probablement une multitude. M. Abel Deval, qu'il faut remercier encore de nous avoir donné un nouveau théâtre, vaste et magnifique, a monté les Eclaireuses avec luxe, avec goût, avec intelligence. Les décors de MM. Ronsin, Marc Henri, Laverdet et Bertin sont des œuvres d'art et, en dépit de certaines étrangetés nécessaires, des merveilles de bon goût. L'interprétation est d'un si bel ensemble que le directeur y doit bien être aussi pour quelque chose. Je veux citer tous les noms : M"9 Marcelle Lender, M,meg Blanche Toutain, Spinelly, Alice Nory, Marthe Barthe, Ellen Andrée, Marie-Laure, Andrée Barelly, A. de Pouzols, Camille Preyle, Bl. Barat, Vareskaa, Francesca Flori, Claude, Marthe Maillet, Odette Carlia. M. Signoret a donné au banquier Steinbacher une plaisante, un peu effrayante et, en fin de compte, fort agréable physionomie. M. Jacquier joue bien un rôle de vieux domestique. M. Henry-Roussell, le premier mari, est excellent, et le rôle n'était point fort avantageux. L'autorité, la maîtrise de M. Claude Garry sont audessus de l'éloge. Enfin. Mlle Gabrielle Dorziat, qui était déjà une artiste de premier rang, est une grande artiste depuis hier soir. Elle a véritablement créé, vécu le personnage difficile de Jeanne. Sa sen-
sibilité, si je puis dire, secrète, est admirable ; son métier, son art atteignent à la perfection. Elle a la voix la plus touchante, une diction irréprochable : parlerai-je de sa beauté, dois-je louer son élégance, qui est si peu de théâtre, sa distinction, la simplicité, la noblesse de ses attitudes, et, comme l'on disait autrefois au sens latin, cette incomparable décence ?
29 Janvier
THÉÂTRE DES ARTS. — On ne peut jamais dire...,
pièce en quatre actes, de M. Bernard Shaw, version française de M. et Mme Augustin Hamon.
Je pense m'expliquer assez bien les succès formidables de M. Bernard Shaw en Angleterre. Il semble à première vue bizarre que, dans un pays où le modeste adultère n'est pas toléré sur la scène, où l'on réduit à un flirt celui de l'Enigme, et où l'héroïne de Paul Hervieu devient « la femme de César » (qui ne doit pas être soupçonnée). M. Bernard Shaw puisse impunément exhiber des mères appareilleuses, poursuivre de ses sarcasmes les préjugés les plus utiles, les sentiments que la convenance nous impose, ou que peut-être même la Nature nous suggère. Mais la pudeur anglaise, que l'on apprécie mal sur le continent, a des fantaisies, des inconséquences qui font ma joif. Toutes les personnes qui ont seulement passé deux jours sur le South-
le théâtre (1912-1913) kJUl
Goast, savent avec quelle facilité, avec quelle naïveté les Anglais tirent leur chemise au pied même des écriteaux qui leur prescrivent la décence, du inoins à partir de œuf heures du malin, et avec quelle naïveté aussi les jeunes filles viennent considérer les hommes qui sont beaux. Je ne rappellerai pas les commodités singulières que donne à l'exercice de la prostitution L'ignorance où Ton entend officiellement demeurer quant à celte l'orme de l'activité humaine ; mais il me souvient d'un spectacle où j'assistai par hasard l'été dernier dans Hyde Park, et qui était bien significatif, je dirai même symbolique. Le roi, revenant d'Irlande avec la reine, passa, environ six heures, le long de la Serpentine, où s'ébattaient selon l'usage quelques centaines de gamins. Quand ils virent le splendide cortège, et surtout le cher roi George, la bien-aimée reine Mary, l'enthousiasme leur fit oublier qu'ils n'étaient pas en costume de cour. Ils se mirent à galoper au bord de l'eau, en poussant de sauvages hourras. Quelques-uns avaient bien des serviettes-éponges, mais à la main, et c'est au-dessus de leurs têtes qu'ils les brandissaient, comme des drapeaux. Je le répète, ce spectacle un peu comique, mais bien touchant, me paraît représentatif des incohérences de la pudeur anglaise.
L'hypocrisie anglaise n'est pas, à l'occasion, inoins contradictoire. Quand on prend le pli de la ménager, elle est sur l'œil et se voile pour la moindre chose. Quand on la brutalise, elle se laisse faire.
elle ne trouve pas cela si désagréable, et ce n'est pas toujours par indignation qu'elle pousse de petits cris. Elle me rappelle la dame bien connue qui, dans le sac des villes, demande avec intérêt : « Où viole-t-on ? » Xe vous y trompez pas, c'est justement parce que M. Bernard Shaw est shocking qu'il fait avaler tout ce qu'il veut à la pudeur et à la pruderie de ses compatriotes, et que l'on a pu créer en sa faveur ce mouvement de snobisme qui s'appelle autrement : succès.
Je doute que, malgré le zèle apostolique de M. et de Mme Augustin Hamon, malgré l'aide que leur prête M. Jacques Rouché, M. Bernard Shaw s'empare de l'opinion française aussi victorieusement. Ce n'est pas que notre snobisme ne soit aussi toujours prêt à s'offrir ; ni que nous manquions d'hypocrisie : mais la nôtre a été violée si souvent, que cela ne lui fait plus aucun plaisir ; elle est blasée. Ce n'est pas davantage que nous soyons, pour des raisons ethniques, incapables de comprendre M. Bernard Shaw. Je ne désavouerai pas ici ce que j'ai pu écrire ailleurs de l'âme étrangère. Je crois que deux individus de races diverses ne peuvent point s'entendre absolument, et que leur intimité ne saurait être bien profonde. Il y a toujours des degrés. Les Anglais ont un caractère si tranché, si personnel, qu'ils ne ressemblent point ni à nous-mêmes, ni aux outres peuples : ils ne sont pas cependant si différents de nous que les Japonais. Nous avons des parentés avec eux ; et l'une des plus certaines (de quoi
on ne s'aviserait point d'abord) est celle de l'esprit. Je ne dis pas l'intelligence, mais l'esprit. J'espère que je ne froisserai pas nos amis, si j'ose dire que la plupart d'entre eux ne sont pas cultivés avec excès, ni spécialement intellectuels. Mais presque tous ont un certain esprit naturel, une ironie discrète, qui ressemblent aux mêmes qualités françaises, comme le mot humour à humeur, qu'ils nous ont pris. M. Bernard Shaw, qui ne saurait avoir moins d'esprit que la majorité de ses compatriotes, et qui, en effet, a, si j'ose dire, énormément d'esprit, devrait nous être intelligible par là. Si justement son esprit ne nous séduit guère, et parfois nous échappe, c'est qu'il n'est pas français à coup sûr, mais il n'est guère davantage anglais. Il est immodéré, il est Apre, il est sec. Il est d'une cruauté presque sadique ; et certes je n'en ferais pas reproche à M. Bernard Shaw, s'il exerçait cette cruauté quand cela en vaut la peine ; mais j'arrive ici au défaut capital de cet auteur, et qui rend ses mots, ses sarcasmes, irritants au suprême degré : la cruauté de M. Bernard Shaw n'a aucun sens des proportions. Il croit encore que les pièces a thèse ont une influence et une portée : vraiment cet anarchiste manque de tout scepticisme. Il croit, par une sorte de mégalomanie que la déformation du théâtre excuse, il croit qu'il est un prophète, un précurseur, et qu'il bouleverse la société parce qu'il bat en brèche quelques mensonges de l'ordre social. Quand on voit comme les révolutions mêmes changent peu la face du monde,