‹ Le théâtre, 1912-1913Chapitre 15 sur 19 · U4 LE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

U4 LE THÉÂTRE

l'on ne peut se défendre de sourire de cette pauvre perspective. C'est peu de chose en vérité que de renverser les valeurs sociales : est-ce que cela compte ? Ah ! quand Frédéric Nietzsche se flattait d'avoir renversé les valeurs morales, et d'ouvrir une ère nouvelle à l'activité des hommes, du moins des maîtres, il n'y avait point là d'erreur d'optique ni aucun égarement d'orgueil. D'ailleurs, il faisait généralement dire ces choses-là par Zarathoustra, qui a plus de prestige que Mme Crampton ou M,me \\ 'iirren. Et puis, quand il les disait en son propre nom, il ne disait somme toute qu'une vérité indiscutable. Le monde aurait cette fois bien changé, si Zarathoustra ou Par delà le bien et le mal en étaient devenus les nouveaux évangiles, s'il avait pu vraiment détruire la vieille morale, — qui est probablement éternelle dans toutes les hypothèses, soil qu'un dieu l'ait édictée, ou (pie notre raison pratique nous l'impose, ou qu'elle résulte nécessairement des conditions de la vie en commun. Lorsque Frédéric Nietzsche s'intitulait l'Antéchrist, il avait raison, il était vraiment l'Antéchrist. Mais lorsque l'on a démoli quelques idées reçues, tourné en ridicule quelques erreurs de conduite ou même de psychologie, quelques illusions, quelques préjugés, il ne faut pas s'en faire accroire : on n'a fait que très peu de dégât. Je ne voudrais pas chagriner M. Bernard Shaw en disant de lui la chose qui lui sera sûrement la plus désagréable, mais je suis bien obligé de la dire : M. Bernard Shaw est inoffensif.

LE THÉÂTRE (1912-1913) 2ÛS

11 ne me reste guère de place, et je vais être réduil à vous conter la pièce d'hier en quelques lignes. Je serais bien empêché, d'ailleurs, soit de la conter longuement et en détail, soit même de la résumer. M. Shaw a l'habitude un peu puérile de se moquer continuellement et laborieusement du public. Son anarchie est si rigoureuse qu'il prend toujours exactement le contre-pied de la logique. Il est vrai que cela le fait retomber dans une autre espèce de logique, qui est comme l'envers de la raison. Il est vrai aussi que cette fois il a le droit et le devoir d'être absurde, puisque sa pièce veut démontrer que l'absurde seul arrive. You never can tell, que M. et Mme Hamon traduisent assez vaguement par : On ne peut jamais dire..., signifie que les personnages de M. Shaw vont faire de neuf heures à minuit précisément tout ce qu'ils se promettaient de ne point faire. Cela pourrait mieux s'intituler : Il ne faut jamais dire : « Fontaine... » C'est un proverbe ; un proverbe épileptique, composé à la façon des pantomimes anglaises. La donnée rappelle les Eclaireuses. Mme Clandon et sa fille Gloria sont des indépendantes et des féministes, et Gloria, qui déclare hautement que l'amour lui fait horreur, épousera au dénouement son dentiste Valentin, à qui, dès le deuxième acte elle a donné ses lèvres, selon une coutume universelle, mais plus particulièrement anglaise. Mme Clandon vit depuis dix-huit ans séparée de son mari. Elle n'a même pas voulu jusqu'à présent révéler le nom de cet homme, ni à Gloria, ni à ses deux autres

enfants plus jeunes, Dolly et Philippe (qui sont encore plus mal élevés que des petits Américains). Quand ils lui demandent : « Qui est papa ? » elle leur reproche d'être indiscrets. J'avais d'abord imaginé que You never can tell signifiait à peu près : Ce (jue je ne puis dire — que M. Arthur Meyer me pardonne. La curiosité de ces enfants, charmants mais insupportables, est bientôt satisfaite par un moyen de théâtre, qui a au moins le mérite de l'invraisemblance, M. Crampton (c'est le mari et le père) est justement le propriétaire du dentiste Valentin, et vient se faire arracher une dent après Dolly, à qui il succède dans le fauteuil de torture. Comme les Clandon ont invité Valentin à déjeuner, ils invitent également Crampton. et par ce moyen toute la famille se trouve réunie au deuxième acte, où Dolly, Philippe, et même Gloria, manifestent les sentiments que des enfants doivent éprouver à l'endroit de leur père, quand ils ne l'ont pas vu depuis dixhuit ans, et le connaissent depuis cinq minutes. Les choses se gâteraient sans le secours d'un maître d'hôtel qui a infiniment de tact. Le fils de ce maître d'hôtel est avocat, et arrange le différend des époux Crampton-Clandon ; il conclut aussi le mariage de Gloria et de Valentin, au cours d'un bal costumé, où l'on est un peu surpris de voir les personnages aller et venir par les portes, au lieu d'entrer par la cheminée et de sortir par le plafond après avoir crevé la caisse du piano, comme il serait si naturel et si plaisant.

La pièce de M. Bernard Shaw n'a pas été très heureusement traduite par M. et Mme Hamon. Lorsque l'on traduit en français, c'est, il me semble, en français que l'on doit traduire, et il y a des fautes comme : « je m'en rappelle », qu'il serait préférable d'éviter. J'attendais : « je vous cause », mais personne n'a demandé la communication. En revanche, la mise en scène est amusante, les décors sont du meilleur goût, et l'interprétation est fort remarqua ble. L'humeur morose de M. Janvier nous fait suffisamment comprendre que son fils ni ses filles n'entendent pas la voix du sang. Les deux plus jeunes, Dolly et Philippe, M,le Lucienne Roger et M. Joachim, sont fort gentils malgré leur déplorable éducation. M. Dayle est du meilleur comique dans le rôle du vieux maître d'hôtel. M11' Nelly Cormon semble pénétrer toutes les intentions de l'auteur, et cela ne doit pas être toujours commode. Enfin M. Jacques de Féraudy a fait preuve du talent le plus divers, le plus consommé. Nul ne paraît, à l'heure présente, plus capable de tenir un rôle de jeune premier, d'amoureux, ou même un grand premier rôle.

pr février

THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE. — Reprise de l'Enchantement, pièce en quatre actes, de M. Henry Ra-

îaille.

La critique manquerait de prudence pt de perfidie, si elle réservait à l'Enchantement ces grâces dont je

disais l'autre jour qu'elle est prodigue envers les œuvres de début. Je sais bien que V Enchantement est la première comédie moderne et réelle de M. Henry bataille. Mais l'âge des pièces, de même que celui des personnes, ne dépend point de la chronologie. Chez les personnes, il est plutôt un trait du caractère, et comme elles naissent d'ordinaire avec leur caractère tout formé, du moins virtuellement, l'on peut dire sans trop de paradoxe qu'un même homme a toujours le même âge. Ce sont aussi des caractères, et non une date, qui méritent à une œuvre d'art la qualification d'oeuvre de début. L'Enchantement ne présente aucune de ces faiblesses par où un auteur débutant se trahit. L'originalité de M. Henry Bataille apparaît entièrement dégagée de toute imitation, de toute assimilation, de toutes les influences, même de ces influences plus intimes qu'il vaudrait mieux appeler des amitiés. Sa sensibilité se connaît et n'hésite point. Ses procédés de création sont précisément les mêmes que dans la Femme nue ou Maman Colibri. Son métier est presque aussi sûr, et déjà il possède ce pouvoir quasi miraculeux d'expression scénique par la vertu duquel il a pu produire sur nos théâtres, depuis douze ans, tant de secrets et de mystères d'âme, sans jamais employer l'analyse, même celle qui est tolérable dans le roman et trop souvent tolérée sur les planches, «ans jamais faire autre chose que du théâtre, du vrai théâtre, le plus clair, le plus net, le plus riche de péripéties et d'action aussi bien

que de sentiments, le plus humain, — comme on dit, le plus public : car il est aussi capable d'émouvoir les humbles que de « faire sentir » les riches d'esprit. Tout cela, je le trouve dans l'Enchantement, au même titre, au même degré que dans les autres pièces de M. Bataille, qui sont nées plus tard dans l'ordre des temps ; et comme je disais tout à l'heure qu'un homme est toujours le même homme à tous les âges, je crois pouvoir dire que M. Henry Bataille a toujours été le même poète : je n'entends pas seulement identique, mais formé dès l'origine, mûr dès sa saison printanière, et doué du verbe souverain à l'âge des balbutiements.

J'ai revu hier soir V Enchantement, et je l'avais relu, pour obéir au conseil de Becque, qui disait que les pièces sont faites pour être lues, non pour être jouées. Ce mot, quand on y réfléchit, est assurément le plus cruel qu'Henry Becque ait jamais décoché à ses confrères. Il suffit, pour s'en persuader, de lire des pièces. Celles de M. Henry Bataille supportent cette épreuve. D'abord, elles valent la peine d'être lues, parce qu'il prend la peine de les écrire ; mais cette lecture — ■ chose peut-être assez inattendue — démontre surtout qu'elles sont des pièces de théâtre ; car il semble, quand on les lit. que les dessous qu'on y découvre ne puissent paraître qu'à la lecture, et l'on est surpris et émerveillé, quand on les voit représentées ensuite, d'apercevoir que l'on y pénètre encore plus avant et sans effort, que l'art prétendu inférieur les grandit au

lieu de les diminuer, et que cette fameuse perspective du théâtre peut aussi s'ouvrir sur des profondeurs.

Déjà presque vieille fille, Isabelle vient d'épouser Georges Dessandes, l'un des nombreux amis qui depuis la mort des siens l'entourent, sans l'avoir jamais sollicitée de rien que d'une honnête affection de camarades. Isabelle ignore l'amour, délibérément. Elle déclare à qui veut l'entendre, le soir même du mariage, qu'elle se marie sans passion, et qu'elle a choisi Georges entre tous les autres parce qu'elle ne l'aime pas d'amour, parce qu'il lui parait incapable de ce qu'on appelle amour dans les romans, armé de bon sens et d'égoïsme, uniquement soucieux de la paix. Isabelle cependant n'est pas incapable elle-même de passion. Elle chérit, d'une tendresse désordonnée, sa petite sœur Jeannine, à qui elle a servi de mère. Or, ce même soir du mariage, à l'heure où les derniers invités vont partir, Jeannine tente de s'empoisonner. Isabelle, en dégrafant le corsage de sa sœur, y trouve une lettre adressée à Georges, lettre d'adieu, aveu d'amour éperdu. La tentative de suicide est sans gravité et n'aura point de conséquences physiques. Ce qui est grave, et plus encore pour Isabelle ou même pour Georges que pour Jeannine, c'est que maintenant « l'amour est dans la maison ». Isabelle est désormais obligée de soigner à toute heure le mal terrible qu'elle ne

connaissait point, qu'elle se flattait de ne jamais connaître, comme les religieuses dans les hôpitaux, comme le prêtre au confessionnal, pansent des plaies pour eux toujours mystérieuses, et dont les préserveront leurs vœux. Mais la téméraire volonté des hommes et des femmes n'a pas le même pouvoir de propitiation qu'un serment fait à la divinité. En soignant le mal, Isabelle apprendra d'abord à ne le plus méconnaître, puis elle en subira la contagion ; elle sera séduite par l'enchantement qui a séduit la première sa petite sœur, et à son tour elle passera par toutes les phases de la passion, et par toutes les alternatives, jusqu'à délester sa rivale si aimée, puis à vouloir se sacrifier pour elle, jusques enfin à répéter par une sorte d'imitation machinale, ou fatale, le geste de Jeannine, et comme elle à vouloir mourir. C'est ici que le bon sens de l'homme se manifeste. Georges, qui n'a pas laissé de subir aussi par instants l'influence du divin mal, et qui a témoigné même à Jeannine au moins des pitiés équivoques, mais qui en a par-dessus les yeux, Georges intervient assez brutalement, remet les choses au point, et chaque personne en sa place.

On voit, je pense, comment un tel sujet, envisagé et traité à la mode de M. Bataille, est beau et neuf. et comme, d'autre part, cette rivalité de deux sœurs deviendrait aisément banale, à peine relevée d'un assaisonnement de perversité, si M. Bataille ne nous montrait que les apparences de ses personnages et leurs actes. Mais il a l'intuition, je ne dirai pas de

leurs replis de conscience, je dirai de leur inconscient ; et comme il est aussi un enchanteur, il nous fait part de cette seconde vue. Nous passons les surfaces où seulement la banalité réside, et nous atteignons des lointains où elle n'a pas plus d'importance que les imperceptibles agitations du flot pour les habitants des abîmes.

Comme toutes les pièces où il y a une grande complication de sentiments. l'Enchantement pouvait presque aussi bien prêter au vaudeville qu'à la tragédie, et un homme de théâtre timide, ou respectueux des préjugés tels que la distinction des genres, n'eut pas manqué de faire tout son possible pour n'égayer point les spectateurs, surtout à contretemps. M. Henry Bataille, au contraire, n'a pas esquivé le comique, il n'a pas considéré qu'il en eût le droit, il l'a même parfois appuyé. Le rôle de Georges est presque entièrement de comédie. Peutêtre aussi cela est-il accusé par le jeu de M. Gaston Dubosc, qui l'interprète en excellent comédien, — mais il faudrait un peu plus qu'un comédien. Mme Berthe Bady, elle, est plus qu'une interprète et à peine une interprète Le rôle a paru écrit pour elle, et elle a vraiment paru le créer. Je ne le dis nullement pour désobliger Mme Jane Hading, qui jouait Isabelle en 1900. et tout autrement, mais avec la plus remarquable intelligence. Je préfère ne point parler de Mlle Jane Renouardt (Jeannine), car je ne saurais partager l'opinion favorable que l'on m'a semblé avoir un peu partout de son interprétation.

M"" Catherine Laugier m'a surpris. A-t-elle voulu critiquer, par le moyen de la caricature, les mauvaises manières des femmes du monde, nos contemporaines ? En ce cas, elle a exagéré. Je lui assure que le laisser-aller de la bonne compagnie est purement moral : dans les salons, on soigne encore le maintien, et si l'on a le grand tort d'emprunter parfois aux populations des boulevards extérieurs leur argot, on ne leur emprunte jamais ni leurs intonations ni leurs inflexions de voix.

3 Février

THÉÂTRE CLUNY. — La Cocotte Bleue, vaudeville en quatre actes de M. Emile Herbel.

Ainsi que cette dame du meilleur monde, qui disait, mettant le nez à sa fenêtre : « Tiens, il fait beau ce matin, je vais me f... en blanc », Cliquette aime à se f... en bleu. On l'appelle la « Cocotte bleue », non qu'elle se livre à la prostitution, fi ! ce sont des malintentionnés qui disent cela. Mais comme elle a un fort joli corps, elle ne refuse pas d'en faire part, moyennant finance, à de nombreux amis, et même à des amateurs inconnus. L'un de ces derniers, vieux marcheur, et selon l'usage, étourdi comme un jeune homme, égare chez Cliquette un paquet de lettres, qui pourraient nuire à un ménage.

c'est-à-dire à trois personnes. Vous avez déjà deviné, si vous êtes né vaudevilliste, le sujet de la Cocotte bleue : il s'agit de remettre la main sur ces lettres, et dame ! si on les rattrapait avant minuit, le spectacle se terminerait trop tôt. Je n'insinue pas qu'il se termine trop tard, et qu'il y a des longueurs. L'excellent public du théâtre Cluny m'a paru se divertir infiniment, et je crois que, durant plusieurs mois, on rira bien dans le quartier.

La Cocotte bleue est jouée avec une gaieté étourdissante par Mme Franck-Mel, Mme Gabrielle Chalon, MIle Jenny Lington, et par l'excellente troupe de Cluny, car il y a encore une troupe à Cluny. C'est peut-être le dernier théâtre qui en possède une ; c'est dommage.

6 Février

THÉÂTRE SARAH-BERNHARDT. — Servir, pièce en deux actes, de M. Henri Lavedan ; la Chienne du Roi,

pièce en un acte, de M. Henri Lavedan.

La très belle pièce de M. Lavedan, éloquente, âpre, fanatique, par endroits presque sauvage, a obtenu hier soir au théâtre Sarah-Bernhardt les honneurs du triomphe. Elle n'a donné lieu à aucune protestation. Il fallait s'y attendre : les manifestations au théâtre, comme les émeutes dans la rue, nf*

se produisent que si on a oublié de les prévoir. Naguères déjà, le Prince (TAurec, après avoir, comme Servir, effrayé la Comédie-Française, eut au Vaudeville une première sans incidents. M. Jules Clarelie avait cependant prononcé ce mot historique : « Le Prince clAuree ! ce serait la dynamite à la Comédie ! » 11 exagérait. Le Prince cïAurec, satire fort siprituelle et assez mordante, ne passait point le ton de la meilleure compagnie. Mais quand même cette comédie eût été de nature à déterminer des explosions, il était d'avance probable qu'elle ne ferait pas sauter le quartier de la Chaussée-d'Antin, simplement parce que cela était attendu et avait été pronostiqué. Servir était presque assuré de triompher sans contestation, pour la même raison négative, — et aussi pour d'autres raisons ; dont la plus évidente est que toutes les idées émises par M. Henri Lavedan au cours de son drame ne sont guère discutables et doivent emporter sans débat le consentement universel. Je n'en excepterai pas certaines des théories professées par le lieutenant Eulin, qui est dans la pièce, si l'on peut dire, l'avocat du diable, que le public, emporté par son enthousiasme, a un peu inconsidérément applaudies, sans apercevoir qu'elles étaient en contradiction avec les opinions personnelles de l'auteur : de même, l'on a acclamé Mme Gilda Darthy, quand elle a déclaré qu'une mère n'a pas d'autre patrie que ses enfants, et il est bien clair que M. Henri Lavedan ne l'approuvait pas de penser momentanément ainsi. Même

les doctrines pacifistes du lieutenant Eulin, exprimées avec discrétion, et qui ne peuvent être suspectées de lâcheté, seraient à la rigueur acceptables, si elles n'étaient point développées par un officier en uniforme ; et ceci entre parenthèses est la grosse invraisemblance de la pièce, quoique M. Lavedan l'ait sauvée bien entendu avec toute l'adresse qu'on pouvait espérer de lui. Enfin, nous avons bien une petite révolte intérieure, lorsque nous entendons faire l'éloge de l'espionnage ; le caractère français y répugne : cela est absurde, mais honorable, et je ne souhaiterais pas pour ma part que nous fussions corrigés de cette absurdité, ni de quelques autres du même ordre6; mais M. Henri Lavedan use d'arguments si justes, que l'on ne saurait manquer de s'y rendre6; et puis on lui sait gré d'aborder bravement une question scabreuse, de soutenir une vérité peu sympathique ; et comment aussi résisterait-on à l'artiste admirable qui prête à l'éloquence de M. Lavedan sa grande voix ?

Le Colonel Eulin s'est fait espion, parce qu'il a atteint l'âge de la retraite, et qu'il ne peut pas vivre sans servir. Jamais, depuis la Kundry de ParsifaL le mot servir n'avait été articulé sur une scène de théâtre avec un tel accent de ferveur mystique. Il ne s'agit point là seulement de patriotisme. M. Lavedan, et même, je crois, son colonel Eulin, reconnaissent fort bien que la patrie est chère à tous les cœurs bien nés, que le patriotisme n'est pas plus le privilège d'une caste que d'un parti. Mais ils pen-

sent que l'état militaire est un sacerdoce, et qu'il y a la même différence entre le militaire et le civil au regard de la patrie qu'entre le prêtre et le laïque au regard de Dieu. Comme le caractère du prêtre, celui du soldat est indélébile. On est soldat comme on est prêtre, in œlernum. Un prêtre, même défroqué, même interdit, reste prêtre. Mais Eulin, à la retraite, n'est pas un soldat défroqué et n'entend pas être interdit : il veut servir, à n'importe quelles basses besognes ; il s'est fait espion.

Cette fonction l'oblige à de fréquents voyages, à de brusques éclipses. Ses allures sont mystérieuses, équivoques ; si bien que Mme Eulin, son irréprochable compagne depuis trente années, en vient à douter de lui, et de la plus banale façon qu'une femme puisse douter de son mari. L'intérêt de la pièce n'est point, heureusement, ce malentendu vulgaire. C'est le dissentiment du père et de son plus jeune fils qui a fourni à M. Lavedan une situation, un peu arbitraire sans doute, mais poignante et cornélienne. Le colonel est devenu l'espion de son propre enfant, le lieutenant Eulin. Pierre, qui est artilleur, a découvert la formule d'une poudre verte, plus puissante que tous les explosifs connus, et qui assurerait la maîtrise du monde au peuple possesseur d'une telle arme. Bien que pacifiste, il ne partage pas l'opinion de Nobel, qui fabriquait des engins de destruction pour rendre la guerre impossible. Il n'a fait qu'une seule fois, au péril de sa vie, l'épreuve de sa poudre verte. Il a depuis lors gardé sous

clef ses documents et ses formules, dans une petite maison de Vincennes, où il était naguère en garnison (il est présentement à Orléans). Mais il ne croit pas que ces papiers y soient encore suffisamment en sûreté, il va les confier à sa mère, dont il est le fils préféré : Mme Eulin, fille, femme et mère de soldats, a souffert si cruellement de la guerre et de la servitude militaire qu'elle est presque conquise aux idées de son dernier fils.

Or, dès l'origine, le colonel, qui épie le lieutenant, a surpris son secret. Il a suivi les progrès de la formidable invention. Ce vieux pêcheur, qui, seul dans une barque, s'approchait témérairement de l'île que Pierre allait faire sauter, c'était le colonel déguisé. Il reste encore quelques notes à voler. Le ministre les réclame d'urgence à Eulin : la guerre est sur le point d'éclater, et par une coïncidence un peu bizarre, mais tragique, la cause occasionnelle du conflit est l'assassinat du fils aîné d'Eulin, qui servait à la légion. Pierre et sa mère arrivent à Vincennes dans l'instant même où le colonel vient de prendre et de livrer les documents ; et la confrontation du père et du fils, sous les yeux de la mère douloureuse, donne lieu à l'un des plus graves débats, à l'une des scènes les plus atroces que nous ayons eu sujet d'applaudir dans le théâtre contemporain. L'intérêt n'en est pas affaibli par le pressentiment que nous pouvons avoir du dénouement. Nous sommes avertis en effet qu'un coup de canon nous annoncera au moment voulu la déclaration de la

guerre. Pierre s'est vante de ne marcher à l'ennemi que si sa conscience l'y autorisait, mais nous ne doutons guère qu'elle ne lui ordonne de faire son devoir. Mme Eulin elle-même, dans une minute d'exaltation, a dit qu'en cas de guerre elle voudrait se battre comme un homme. Et pourquoi non ? Platon, qui n'était pas pacifiste, ne nous recommande-t-il pas d'associer nos femmes à tous nos travaux, et même à nos travaux guerriers ? Quant au colonel Eulin, il est chargé d'une mission qu'on ne nous explique pas, mais où nous savons du moins qu'il périra le premier.

Je suis bien aise d'avoir eu, il y a quelques semaines, l'occasion d'énumérer, à propos d'Alsace, toutes les objections qu'il me semble que l'on peut faire à ce genre de pièces : cela me dispense d'y revenir à propos de l'œuvre de M. Henri Lavedan. Je me hâte de dire que je ne fais naturellement aucune comparaison entre Servir et Alsace. La pièce de M. Lavedan n'est pas située précisément, comme celle de M. Gaston Leroux. L'auteur n'est donc pas obligé de nommer la puissance à qui nous sommes censés déclarer la guerre : il l'appelle « la puissance ennemie », et cela est aussi décemment vague que cette autre expression « l'ennemi héréditaire », dont les souverains ont accoutumé d'user en leurs discours, même quand ils entretiennent avec tous leurs voisins des relations cordiales ou correctes. Enfin, il n'y a dans Servir aucune de ces fautes de tact et de goût, qui sont peut-être, du

moins pour des Français, les pires péchés contre le patriotisme.

La pièce de II. Henri Lavedan, sévère, concise, et d'une superbe tenue de style, est noblement jouée. J'ignore si l'auteur a rencontré chez ses interprètes cette foi qu'il se plaignait de n'avoir pas trouvée à la Comédie-Française, et je ne veux pas décider si elle est nécessaire, même pour jouer Servir, ni répéter les arguments du Paradoxe sur le comédien. Mais, qu'il ait été ou non touché de la grâce, M. Lucien Guitry nous a crayonné hier soir une figure de héros militaire vraiment sublime. Ce qui me séduit le plus dans ce bel art, c'est la sûreté et le sommaire de l'indication. Tous les détails sont éliminés, il ne reste que l'essentiel, et l'effet est saisissant. Il me semble que Lucien Guitry a quelque chose du génie de notre Forain, et que tous les deux ont une même façon de dessiner. M. Paul Capellani a joué avec beaucoup de sincérité, d'intelligence, de force, le rôle plutôt ingrat de Pierre Eulin. MM. Mosnier et Decœur ont été simples et touchants, Mm* Gilda Darthy pathétique et très belle.

La Chienne du Roi, qui précède sur l'affiche Servir, est une sorte de divertissement historique, où M. Henri Lavedan a fait le plus agréable usage de son érudition. M1" Jane Hading a su donner à M"" du Barry une grande allure, un peu déhanchée: M. A. Calmettes. décidément voué aux rôles ecclésiastiques, a interprété celui de l'abbé O'Gorman avec autant de talent que, le mois dernier, celui d« l'archevêque de Paris.

10 Février

COMÉDIE-FRANÇAISE. — L'Embuscade, pièce en quatre acte» de M. Henry Kistemaeckers.

La Comédie-Française n'est pas un théâtre de quartier, et je crois qu'elle méconnaîtrait son intérêt ainsi que sa tradition, si elle ne maintenait pas une différence essentielle entre son répertoire et celui de Belleville ou de l'Ambigu. Je ne crois pas non plus qu'un auteur soit fort avisé, de produire sa pièce dans ce beau cadre, et de la mener dans le inonde si elle n'est pas habillée pour cela. En recherchant le voisinage, du moins théorique, de Racine, de Marivaux, de Beaumarchais, il nous oblige de prendre garde à la qualité de son œuvre, et, en l'espèce, de nous apercevoir qu'elle n'appartient à la littérature, comme ce personnage d'Emile Augier appartenait à la noblesse, que par ses prétentions. II m'est assurément pénible de le constater ; mais je me demande à quoi pourrait servir la critique, si ce n'était à tracer une ligne de démarcation bien nette entre ce qui est littérature et ce qui ne l'est point. Et puis, je n'aime pas les inégalités trop (riantes. L'on a proprement assassiné, il y a trente ans, pour quelques phrases malheureuses, M. Georges Ohnet, qui savait bien autrement que M. Kieteruaeekers camper un personnage et ordonner une action. Il n'est pas question d'infliger à l'auteur de 1' Embuscade un traitement si cruel : les mœurs se

sont adoucies. Nous le reconduirons seulement par la main jusques au delà des frontières de notre République, avec tous les ménagements de la politesse — sans toutefois couronner son front de bandelettes, ni répandre des parfums sur ses cheveux.

Mais, me dira-t-on, Y Embuscade, si ce n'est point de la littérature, n'est-ce point du théâtre ? Certes oui (puisqu'il paraît qu'il y a divorce entre ces deux choses). J'avouerai même que c'est du bon théâtre, et que du bon théâtre est bon, comme dirait Molière (qui n'a jamais <Hé capable de faire une bonne pièce). C'est le bon théâtre dans toute son horreur. Raconterai-je celte sombre histoire ? Essayons, mais je ne promets pas de m'en tirer. Il s'agit d'un enfant naturel, et déjà cela ne nous rajeunit point. Aucun préjugé n'est mieux mort que celui de la bâtardise. Nous avons perdu depuis un quart de siècle l'habitude d'attacher la moindre importance à l'état civil des gens. La moralité officielle n'a plus que de la complaisance pour ces sortes d'irrégularités, et l'on nous prêche avant tout de faire des enfants, n'importe comment, pourvu que nous en fassions. Les enfants naturels ont toujours eu au théâtre des signes particuliers à quoi on les reconnaît du premier coup. De 1820 à 1840, ils étaient désespérés et révoltés ; à partir de 1850, ils ont reçu en partage tous les dons de l'intelligence, à l'exclusion de ces pauvres enfants légitimes, qui n'eurent plus dès lors sur eux aucun autre avantage que celui de la légitimité : en 1913. si nous en croyons M. Kistemaeckers. l'en-

fant naturel a renoué avec son aïeul Anlony la tradition de la révolte, sans l'imiter quant au désespoir. Autrement dit, il est épris de justice sociale, et disposé à prendre en toute circonstance le parti de remployé contre l'employeur. i\ous touchons au drame. En effet, Robert Marcel se trouve contre son goût du côté du manche (si M. Kistemaeckers veut bien me pardonner de m'exprimer aussi vulgairement). Sa mère coupable, Sergine Guéret, l'ayant rencontré par hasard après ne l'avoir pas revu depuis la première enfance, l'a présentée à M. Guéret qui ne se doute de rien, et M. Guéret, grand industriel, fabricant d'automobiles, prend Robert Marcel pour collaborateur. Il le traite même comme l'enfant de la maison ; et nous avons pu craindre un instant, ou espérer, que grâce à une intimité dangereuse, le fils ne devînt amoureux de sa mère, le frère de sa sœur, ou réciproquement, enfin qu'il ne se passât entre ces diverses personnes quelque chose d'humain, de normal et d'intéressant. Mais M. Kistemaeckers, qui connaît tous les secrets de l'industrie automobile aussi bien, et peut-être mieux, que ceux de la psychologie, a préféré laisser dans l'ombre le sujet sentimental, et traiter le sujet ouvrier. Robert Marcel commence par remettre debout la maison de M. Guéret, qui était en fort mauvais point. Il replâtre avec son sang (je cite) ces murailles croulantes (ce jeune homme est très fort sur l'automobile, mais il ignore les principes les plus élémentaires de la maçonnerie). Un peu plus tard.

les murailles menacent une seconde fois de crouler, par suite d'une grève. Cette fois, Robert Marcel ne replâtre plus. Il marche avec les ouvriers contre le patron, c'est-à-dire contre le mari de sa mère. Voyez comme ce conflit ressemble à celui de Servir ! Mais dans Servir il y a, je trouve, plus de noblesse. Les choses tournent au pis, les ouvriers font sauter l'usine, Guéret est ruiné, il prend à la gorge Robert Marcel, qui est venu le trouver à titre de délégué des grévistes, parce qu'il croit décidément que Robert Marcel a été l'amant de Mme Guéret, une méchante dame russe lui ayant suggéré ce soupçon. Heureusement, Mme Guéret entre au moment qu'il étrangle Robert, elle crie : « C'est mon enfant ! » puis elle s'évanouit. Guéret laisse à Robert le soin de la ranimer, et vous ne voudriez pas que le rideau tombât sans que Robert eût murmuré avec une tendresse infinie : « Maman ! »

Le quatrième acte a pour décor les ruines de l'usine, au soleil levant. Quelques fantassins veillent sur les décombres. On entend même le clairon : il le fallait. La Comédie-Française ne pouvait pas être plus longtemps le seul théâtre de Paris privé de musique militaire. Elle s'est du moins contentée d'une sonnerie, et n'a pas été jusqu'à l'hymne. Il est vrai que la Marseillaise étant déjà prise chez Réjane, et le Chant du Départ chez Sarah, il ne restait plus que la Marche de Sambre-et-Meuse. Le dénouement est optimiste, après quelques minutes d'inquiétude.

Cette épreuve, disons-le franchement, ne serait

pas très honorable pour la Comédie-Française, si la pièce de M. Kistemaeckers n'était jouée du moins avec une rare perfection. Mme Berthe Cerny a toutes les grâces du talent et de la sensibilité. Elle a obtenu du public quelques larmes, et elle peut vraiment être assurée que c'est elle qui les a obtenues. Mme Berthe Bovy est charmante, dans un rôle un peu fade. Mm* Gabrielle Robinne est d'une beauté éblouissante ; mais je doute que jamais grande dame russe ait eu un accent si prononcé, sans s'apercevoir ellemême de cet inconvénient, ni sans faire tous ses efforts pour se corriger. Le rôle de Robert Marcel a mis au premier plan un tout jeune artiste du plus bel avenir, M. Georges Le Roy, qui sera sans doute, d'ici à peu d'années, le grand jeune premier de la Comédie. MM. Ravet, Lafon, Jacques Guilhène ont joliment composé des figures de second plan. M. Henri Mayer, selon son habitude, fait quelque chose d'un rôle de quoi il n'y a rien à faire. MM. Croué et Charles Granval ont crayonné de fort amusantes physionomies de prolétaires. Enfin, M. de Féraudy s'est une fois de plus montré le plus accompli de nos comédiens, et le moins comédien. Je ne pense pas qu'un artiste puisse posséder mieux son métier, ni en être plus affranchi.

15 Février

THÉÂTRE DU CHATELET. — Le Champion de l'Air,

pièce en quatre actes et vingt tableaux, de M. Emile Codey.

Le Blériot du Chàtelet a pris terre à une heure avancée de la nuit, et je n'aurais pu loyalement rendre compte à mes lecteurs, dès hier soir, d'un événement que je pouvais pronostiquer à coup sûr, mais qui ne s'était pas encore produit. M. Fontanes est le seul directeur de Paris qui ose donner une répétition générale le 13 ; il sait bien qu'elle se terminera le 14.

Sarcey avait remarqué jadis que les inventions nouvelles ne deviennent pas tout aussitôt accessoires de théâtre, et il citait le téléphone, qu'en effet l'on n'y employa d'abord que timidement. On s'est bien rattrapé depuis. L'aviation aura subi une pénitence moins longue. Elle a reçu presque dès ses origines la consécration dramatique. On ne voit partout qu'aéroplanes et pilotes : « l'aviateur » devient un emploi, et il est à craindre que les jeunes premiers n'en veulent plus accepter d'autres d'ici à peu, comme ce grand comédien qui. en des temps plus lointains, disait : « Je ne jouerai désormais que des rôles titrés ».

L'aviation ne tient d'ailleurs, dans la pièce du ChAtelet, qu'une modeste place. Elle est au point de départ et au point d'arrivée. Entre les deux, M. Co-

dey nous fait, selon l'usage, parcourir le monde, mais non par la voie des airs. Un jeune apprenti pharmacien pense avoir empoisonné tout le quartier, il a des remords et veut mourir. Un aviateur a inventé un parachute et veut en faire l'essai. 11 doit emmener un second ; il persuade à l'apothicaire que cela revient au même de mourir six mois plus tôt, six mois plus tard, et de tomber de mille mètres ou de se jeter à l'eau. Il remet à Fortuné une somme considérable, et lui laisse six mois pour la dépenser dignement. Celui qui va mourir, mais qui n'est pas pressé, s'embarquer à destination de l'Espagne, des Indes, du Japon. Aux Indes même, il passe pour un prince ; il est couronné parmi des fêtes et des ballets magnifiques ; après quoi il passe pour un imposteur et serait mis en pièces, si son compagnon n'usait des ressources de l'électricité pour terroriser la foule superstitieuse. Auparavant, son bateau avait fait naufrage en plein océan Indien ; par la suite, il lui arrive encore bien d'autres aventures, que je me garderai de vous raconter, car je veux que vous en ayez la surprise. Tout cela est un peu compliqué, mais non pas impossible. On dit toujours : « Pourquoi ces choses et non pas d'autres ? » Il vaut mieux dire : « Pourquoi tant d'autres, et non pas celles-ci ? »

Los décors sont de véritables merveilles, notamment celui du naufrage ; les costumes sont éblouissant, ceux du couronnement réjouiraient Albert Besnard, mais ils réjouiraient aussi Joan-Paul Laurens.

car ils m'ont paru, dans ce cadre hindou, avoir je ne sais pourquoi un petit air Charles VII.

M. Moricey, qui est très plaisant dans les parties purement parisiennes de son rôle, devient tout à fait impayable en prince mitre et armé d'un sceptre. M. Hamilton est aussi un excellent comique. M. Henry Jullien et Mlle Line Deberre jouent cette féerie aimable et sans prétention avec le même soin qu'ils feraient une vraie comédie pour les grandes personnes : ni l'auteur ni les spectateurs ne doivent s'en plaindre.

20 Février

ODËON. — La Maison divisée, pièce en trois actes, de M. André Fernet.

M. Antoine n'est pas tenu de nous révéler un talent nouveau tous les quinze jours, et nous devons être déjà bien contents si cet heureux accident lui arrive de loin en loin. Je crois qu'il lui est arrivé hier. M. André Fernet a sans doute le don du théâtre : il sait imaginer et produire, par les seuls moyens de l'art dramatique, des situations qui sont intéressantes, sans être romanesques, arbitraires ni absurdes ; il sait prêter à ses personnages un style, qui est proprement celui du théâtre, qui diffère assurément du style oratoire par le vocabulaire el par

la syntaxe, mais qui a des ressources, des possibilités de beauté, même littéraire, et de correction, une grammaire enfin et des règles, qu'il faut connaître ou deviner. Le jeune talent de M. André Fernet nous promet, pour un avenir qui n'est pas éloigné, un écrivain de théâtre. Il n'est déjà plus à l'état naissant. La Maison divisée n'est pas seulement une promesse ; du moins c'est une promesse qui a déjà par elle-même bien de l'agrément, comme celle des fruits. — Je ne veux pas préciser davantage cette comparaison : toute réflexion faite, elle ne s'appliquerait pas très justement à la pièce de M. André Fernet, qui est une fleur trop sévère, et d'une couleur amortie.

Ce qui me plaît surtout dans cette Maison diviser, c'est qu'elle est l'œuvre normale d'un jeune homme de vingt-cinq ans (et vous sentez bien que je me dispenserais de faire cette remarque, si je ne savais pas d'autre part que M. Fernet vient d'accomplir son quart de siècle). A cet âge, le premier feu de l'adolescence est déjà passé, les accès de génie se font plus rares ; comme une autre génération, plus jeune de trois ou quatre ans, vous pousse déjà de l'épaule, on commence à pousser de l'épaule moins rudement ceux qui ont encore quatre ou cinq ans de plus, et à s'aviser que l'on avait, peut-être tort de les considérer comme des vieillards, parce que l'on sent bien que l'on n'est pas soi-même un vieillard, et que l'on est déjà traité de vieux par la génération qui vient. Certaines vertus, qui sont celles du premier âge chez

les hommes bien nés, ressuscitent après une courte éclipse : la modestie, l'application, la probité, le goût du travail consciencieux. Et si parfois un homme de cet âge débute dans la littérature par un bon devoir, c'est le signe le plus certain d'un développement régulier et d'une maturité prochaine. La Maison divisée est beaucoup mieux qu'un bon devoir ; mais c'est aussi un bon devoir, et je pense que M. Fernet, quand il en redira plus tard la brochure, n'aura pas seulement un sourire indulgent et attendri, mais qu'il pourra sentir quelque fierté.

Le sujet de la Maison divisée n'est peut-être pas tout neuf. Il rappelle le Tribun, de M. Paul Bourget, et Servir, de M. Henri Lavedan. C'est l'entière opposition intellectuelle d'un père et de son fils, qui se traduit en actes violents et meurtriers. Il doit y avoir une raison pour que ce sujet se présente si fréquemment à l'esprit de nos auteurs dramatiques. Cette raison n'est pas bien malaisée à découvrir. C'est qu'en effet le malentendu des générations qui se suivent immédiatement est le drame le plus poignant et le plus original de l'Aère moderne. Sans doute, il y a toujours eu entre les pères et les fils un vague mnl^ntendu ; mais la précipitation du mouvement de la vie depuis cent cinquante ans l'a terriblement accusé. La passion des idées rend la discorde plus âpre. Il est presque impossible qu'un père et un fils ne soient pas aujourd'hui des ennemis — je n'entends pas le mot tout à fait au sen<= vulgaire. Toute maison est divisée., et comme selon l'évangile

(dont M. André Fernet abuse peut-être un peu), « tout royaume divisé contre lui-même sera dévasté, toute cité divisée contre elle-même tombera », les divers modes de cette dévastation, de cette ruine, de cette chute, fournissent cent sujets de drames, qui reviennent tous au même drame, qui est le grand drame du temps présent.

Dans la pièce de M. André Fernet, c'est l'idée, c'est la passion sociale qui divise le père et le fils. La scène est dans une cour du Nord, qui n'est pas désignée autrement. Le roi vient à peine d'atteindre sa majorité. Le chancelier de Berg, qui durant de longues années a gouverné en son nom, est un théoricien de la monarchie absolue. Il se flatte d'avoir accompli une grande œuvre en restaurant le principe d'autorité, l'ordre, la fortune publique ; et voilà que son œuvre périclite, la révolution gronde ; et le chef des rebelles est le fils même du chancelier, Jean de Berg, homme de foi, comme son père, mais d'une autre foi. M. André Fernet n'a pas décidé entre le père et le fils, il n'a rabaissé ni l'un ni l'autre, et il ne les a pas dépouillés non plus de leurs sentiments naturels et humains. C'est la plus grande beauté de son drame. Jean a horreur du parricide, comme de la trahison : ïï n'abandonnera point ses compagnons, et marchera tout à l'heure à leur tête, mais pour se faire tuer ; et le père, après une hésitation tragique, fera son devoir jusqu'au bout ; il n'abandonnera pas son petit roi, il organisera la défense, il commandera le feu. Ce n'est qu'ensuite.

trop tard, qu'il se croira autorisé à se démettre. Alors il ira dans la pauvre maison où depuis deux ans Jean vivait en libre grâce avec une socialiste qui l'a gagné à la cause, Catherine Helmer. Un enfant leur est né. Berg vient réclamer son petitfils. Il le dispute à Catherine devant la mort. Et c'est encore une noble scène, farouche d'abord, atroce ; mais les deux adversaires sont de même taille ; et quand ils se comprennent, ils ne peuvent ni l'un ni l'autre céder, mais ils s'apaisent. Catherine gardera lVnfant, Berg poursuivra sa tâche implacable.

M. Desjardins a fait du personnage de Berg une intelligente, une admirable composition. M11' Grumbach est touchante dans le rôle de la mère de Jean. Mlle Ventura (Catherine) a joué la scène finale avec une véritable puissance. M. Hervé (Jean de Berg) est ardent et contenu. M. Pierre Berlin (le petit roi) a de l'inexpérience, mais de la sensibilité.

14 Mars

GRAND-GUIGNOL. — Le Joli Garçon, un acte de M. André Myrho ; le Croissant Noir, un acte de M. Jean Laitier ; les Ficelles, pièce en un acte de G. Giacosa, adaptée par M. Paul Géraldy et Mlle J. Darsenne ; S. 0. S., drame en deux actes de MM. Charles Muller et Maurice Level ; le Bonheur, un acte de M. Pierre Veber.

Au Grand-Guicrnol, comme à la Comédie-Française, on est toujours sûr de passer une bonne soi-

rée, mais on est peut-être encore plus assuré de passer une mauvaise nuit. Je dois cependant reconnaître que, cette fois, M. Max Maurey n'a pas dépassé les limites de l'horreur supportable. Le nombre des victimes est, en fin de compte, énorme, mais nous ne sommes obligés de considérer aucune blessure ni aucune plaie répugnante, et il est pénible, mais il n'est pas dégoûtant, de voir fusiller deux braves soldats. Nous avons même goûté, entre deux frissons, un entremets de poésie philosophique, dont la philosophie est heureusement moins profonde que l'auteur ne l'imagine, mais dont les grâces sont charmantes. Cette petite pièce, les Ficelles, qui met en scène des marionnettes fort ressemblantes à des personnages humains, est de Giacosa, traduite par \I1Ie Darsenne, et mise en vers par M. Paul Géraldv. On sait que les programmes du Grand-Guignol comprennent toujours trois pièces comiques et deux drames affreux, mais que, l'un de ces deux drames étant d'ordinaire en deux actes, la proportion se trouve ramenée ainsi à l'égalité. Le drame en deux actes est de MM. Charles Muller et Maurice Level ; il est intitulé S. O.S.: c'est, le signe de détresse de In fi'légraphie sans fil. Vous devinez que nous assis- Ions au naufrage du « Titanic ». Nous y avions assisté déjà, le mois dernier, au Châtelet. et si le proverbe est vrai, nous aurons certainement un troisième «Titanic» d'ici à la fin de la saison. Au Grand- Guignol, où les enfants au-dessous de quinze ans ne fréquentent guère, ce tableau funèbre a pu être

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