J.E THÉÂTRE
égayé de quelques joyeux épisodes d'adultère. La mise en scène est vraiment merveilleuse : j'entends que l'impossible est réalisé.
Le Bonheur, qui termine le spectacle, est un des plus jolis actes de M. Pierre Veber, amer, un peu à la façon de Maupassant, mais écrit pour le théâtre comme certes Maupassant ne l'aurait su faire. La moralité de cette petite pièce est que le malheur d'autrui fait notre meilleure consolation. Je n'ose espérer que ce soit un paradoxe : je craindrais plutôt que ce ne fût une vérité évidente.
16 Mars
VAUDEVILLE. — Hélène Ardouln, comédie en cinq actes, de M. Alfred Capus.
Les jeunes littérateurs des années quatre-vingts n'étaient pas moins impatients que ceux d'aujourd'hui ni de tous les temps, et ne se gênaient pas pour témoigner à leurs maîtres qu'ils ne trouvaient point juste d'avoir provisoirement un moindre succès, alors qu'ils se sentaient doués d'un talent égal, ou même supérieur. J'entendis un jour l'un de nos devanciers les plus illustres s'excuser de cette inégalité, avec beaucoup de bonne grâce, et peut-être d'ironie. « Vois-tu, disait-il, mon petit (je l'ai nommé), c'est que le public, avant de se résoudre à payer un fauteuil dix francs ou un livre trois francs cin-
quante, veut bien connaître le nom et la marque de l'auteur. Il veut savoir à quoi s'en tenir. » Je ne donne pas cette remarque pour une merveilleuse découverte, mais elle est modestement vraie. Le public veut, en effet, savoir à quoi s'en tenir ; c'est pourquoi il me paraît raisonnable que M. Alfred Capus remporte en librairie ou au théâtre les succès les plus considérables et d'avance les plus assurés : car il est sans doute, de tous nos contemporains, celui avec qui le public sait le mieux à quoi s'en tenir. Son talent n'a pas discontinué de se développer depuis ses débuts, mais, en prenant de la taille, il n'a point changé de physionomie. Sa voix a plus de volume, mais elle donne toujours les mêmes notes. Ce que l'on a appelé, avec un peu de complaisance peut-être, la philosophie de M. Capus, ne s'est, au fond, nullement modifié, alors même que ce dilettante de l'irrégularité semblait devenir un des amis les plus déterminés de l'ordre. M. Capus ne s'est jamais soucié d'employer ses facultés de créateur à l'invention de types nombreux et divers, ni d'augmenter d'année en année ses collections, ni d'agrandir ses galeries. Il a tout au contraire limité, si je puis dire, sa paternité. Sa petite famille s'est trouvée constituée du premier coup ; mais (c'est un aimable miracle qui n'est possible que dans le domaine de la littérature), il a repris et remanié à plusieurs reprises chacun des enfants de son esprit, en leur ajoutant chaque fois des traits nouveaux, et en les faisant plus précisément, semblables à l'idéal
qu'il avait d'abord un peu vaguement conçu. Il n'a pas eu davantage souci de diversifier les fables de ses pièces ; il a préféré même, souvent, reprendre une pièce déjà écrite, déjà jouée, et se donner le plaisir de se surpasser soi-même, — plaisir que tous les véritables artistes apprécient bien davantage que les joies élémentaires d'une première création.
La nouvelle œuvre de M. Alfred Capus semblerait d'abord contredire à peu près tout ce qui précède, et il faut l'examiner avec attention pour apercevoir que, ni par le ton ni par l'esprit, elle ne diffère sensiblement de ses aînées. Le principal personnage, Hélène Ardouin, a sur l'amour des idées assez étroitement bourgeoises, mais elle n'hésite pas une minute devant l'union libre : il suffît de noter cette inconséquence significative pour montrer qu'Hélène Ardouin est bien une héroïne normale de M. Alfred Capus. Le héros de la pièce, Sébastien Real, ne croit pas à la veine, mais il se fie au hasard; et il ne serait pas fâché de devenir très riche, mais il ne cesserait pas volontiers d'être un déclassé : c'est donc le personnage ordinaire, le personnage favori de ^î. Capus, que nous avons applaudi déjà bien souvent sous d'autres noms, et que nous serons toujours charmés d'applaudir. Le trait nouveau qui distingue Sébastien Real de ses frères est une certaine délicatesse dans les questions d'argent. Les belles théories des Piégeois. qui mettent \ietzsche à la portée des grecs et au service des entrepreneurs de tripots, n'agréent pas à Sébastien Real. Non
seulement il est incapable d'escroquerie — c'est la moindre des choses — mais, quand il n'a pas de quoi dîner, il ne se fait pas inviter par sa maîtresse, qui est riche. Il évite de lui emprunter de l'argent. Il ne l'épouse pas, ce qui arrangerait tout, — elle pourrait divorcer, et il ne se met pas avec elle (pour employer le langage des salons), ce qui reviendrait à peu près au même. Il faut louer M. Capus d'avoir osé représenter un jeune homme d'aujourd'hui qui ne court pas après le mariage ni, passez-moi le mot, après le collage riche, et d'avoir su rendre ce personnage d'exception sympathique à des spectateurs qui l'approuvent mais ne l'imiteraient point. Sébastien Real pousse le scrupule jusqu'à n'admettre pas qu'il ait le droit de refuser une situation avantageuse, qui le tire d'affaire, mais l'éloigné de >on amie. On sent que peu à peu il revient à la règle r[ h l'ordre ; il ne détournera même pas Hélène d'y revenir comme lui ; et cependant, pour elle, il s'agit de reprendre la chaîne conjugale, de se soumettre à un mari indigne, médiocre, qui l'a naguère abandonnée, qu'elle ne hait même plus : qu'elle a oublié. Hélène s'y résignera, avec désespoir, mais avec raison : « Mon cœur se révolte, dit-elle, mais mon esprit se soumet. » Mais le hasard est parfois pitoyable : Hélène mourra. La mort n'est pas seulement, comme le disait Goncourt, le dénouement le plus distingué, c'est aussi celui qui arrange tout le mieux. Te dénouement, de M. Capus demeure donc optitimiste, d'un optimisme mélancolique. A vrai dire.
nous avions pressenti dès le début cette mort opportune et facile, et quelques palpitations d'Hélène, au premier acte, nous avaient laissé prévoir qu'elle s'éteindrait sous nos yeux, entre les bras de son ami, au cinquième acte.
Car la pièce a cinq actes ! M. Capus n'a pas redouté cette coupe aujourd'hui presque inusitée. 11 a osé écrire une grande comédie, bien ordonnée, conduite sans hâte, sans non plus cette nonchalance qu'on lui a reprochée quelquefois. Il a fait de grandes scènes qui ne sont pas finies aussitôt que commencées, et où les personnages se disent tout ce qu'ils ont à se dire, sans avoir l'air d'être pressés par l'heure d'un train. Je le querellerai toutefois un peu sur son troisième acte : il m'a paru donner une importance disproportionnée à l'un des épisodes, et ralentir fâcheusement, au milieu juste du spectacle, la marche de la pièce, jusque-là et ensuite bien simple, nette et directe. C'est l'acte où Sébastien Real, qui a trouvé chez l'imprésario Cabaniès une situation bien rétribuée, s'aperçoit que son patron est une canaille, et lui jette sa démission. C'est, comme bien vous pensez, le soir d'une représentation de gala où se pâment tous les rastaquouères et tous les snobs de Paris. M. Capus n'a pas su résister au plaisir d'en crayonner quelques types : il joue à merveille de ces fantoches, mais cette fois nous avons peut-être moins goûté un intermède, cependant, des plus joyeux, qui nous divertissait un peu trop longtemps des deux personnages vraiment intéressants
de la pièce. L'intérêt que ceux-ci nous inspirent, ils ne le méritent du moins par aucun artifice, par aucun excès de sentiment ni de langage, et voilà ce que j'estime, ce que je goûte le plus dans cette agréable, touchante et sérieuse comédie : c'est la convenance, la justesse parfaite du ton, l'exacte modération. Les deux amants sont passionnés, l'un des deux mourra tout à l'heure ; jamais ni l'un ni l'autre ne se montrent inférieurs au drame où ils participent, à ce drame de l'amour et de la mort, qui est, dans un décor moderne ainsi que dans un décor ancien, avec des personnages rois ou anonymes, le plus grandiose des drames humains, et jamais ni l'un ni l'autre ne paraît sentir, ni ne s'exprime autrement que ne ferait à l'ocasion un des spectateurs qui l'écoutent. Nous les sentons proches de nous, pareils à nous, et nous en concevons un peu d'orgueil, dont il faut remercier M. Alfred Capus en même temps que nous l'applaudissons.
Nous en devons remercier aussi les deux excellents interprètes, dont je veux louer plus encore la sincérité que le talent. Mme Vera Sergine aime sans phrases, et elle émeut profondement sans exhaler une plainte. Son énergie n'est pas moins admirable que son intelligence, et l'on oublierait presque de parler de sa beauté. M. Rozenberg, passant avec aisance d'une petite scène à la grande scène du Vaudeville, a su rendre toutes les nuances du rôle de Sébastien Real. Son jeu a quelque chose de franc, de viril, de sain et de probe : il convient tout à fait au person-