J LE THEATRE
nage. Mme Emilienne Dux a interprété avec le plus remarquable talent une belle-mère très estimable, mais un peu sévère. M. Lérand, M. Joffre et Mmt Ellen-Andrée, dont les rôles sont peu de chose quant au texte, ont trouvé moyen de créer des types que l'on n'oubliera pas, et je voudrais citer tous les autres, mais ils sont trop ; tous mériteraient une mention, car la pièce de M. Capus est très bien jouée d'ensemble ; elle a été aussi mise en scène par M. Porel avec le goût le plus sûr.
18 Mars
PORTE-SAINT-MARTIN. — Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers, de M. Edmond Rostand (reprise).
Nous avons été, hier soir, les témoins d'une sort*1 de miracle, sans précédent, je crois, au théâtre, où il ne se produit guère, cependant, que des événements merveilleux. Il n'est point rare qu'une pièce âgée de quelques années plaise, à la reprise, par son mérite propre, par ses grâces ou par la mélancolie des souvenirs qu'elle évoque (car l'attendrissement au théâtre n'est pas moins de règle que le prodige). Mais qu'un chef-d'œuvre reconnu, qualifié chef-d'œuvre par le consentement universel, dont la première représentation fut notée comme une vie-
toire du génie français, qui depuis fut représenta des milliers et des milliers de fois sur toutes les scènes des deux mondes, que tous les spectateurs d'une répétition générale ont eux-mêmes vu, lu, relu et qu'ils savent à peu près par cœur ; que ce chef-d'œuvre ressuscité les surprenne plus encore qu'il ne les séduit ; qu'avant de les transporter d'enthousiasme il les frappe d'étonnement, qu'enfin ce soit comme une révélation, voilà bien qui est concevable à peine et miraculeux ; et je prie mes lecteurs de croire que, selon ma coutume, je parle à la rigueur, je dis, sans excès de langage, ce qui est.
Si, contre ma coutume, je fais allusion au succès effectif de l'œuvre, c'est qu'il a ici une signification particulière : je ne connais pas de pièce de théâtre qui soit plus de théâtre que celle-ci, et l'accueil du public me le confirme ; je ne connais pas de sujet de pièce plus dangereusement subtil, plus rebelle à la réalisation scénique ; le tour de force admirable de M. Edmond Rostand, c'est d'avoir, du premier au dernier mot de son drame, perpétuellement et facilement résolu cette antinomie. La première de Cyrano fut saluée, il y a quinze ans, comme une renaissance du drame français en vers : ce n'était pas assez dire. Je ne veux diminuer aucune des œuvres illustres qui sont notre richesse et notre orgueil ; mais, quand je songe à quel point les drames de Victor Hugo, pour n'en point citer d'autres, tout en provoquant notre admiration, la désolent,
je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'avant
Cyrano nous possédions très peu de drames en vers, qui fussent tout ensemble des chefs-d'œuvre du théâtre et de la poésie. Je n'entends point par là que Cyrano soit fabriqué à la façon des drames de Dumas père, auxquels on a osé quelquefois le comparer, à cause, j'imagine, de l'acte du camp et de la scène des victuailles. Même pour le métier le plus matériel — je ne parle pas naturellement du reste — M. Edmond Rostand n'a pas la moindre parenté avec Dumas père, dont les drames, ceux du moins qui sont tirés de romans, sont aussi mal bâtis qu'on peut le souhaiter, ou plutôt ne sont bâtis d'aucune manière. Des reprises récentes nous ont permis, d'ailleurs, de reconnaître qu'ils n'ont plus aucune action sur le public, même par ceux de leurs épisodes que l'on pourrait plus ou moins comparer a cette scène du camp de Cyraîin ; et la reprise d'hier nous a montré, au contraire, quelle action immédiate, directe, peut exercer sur ce même public un poète qui a le génie du théâtre, par un épisode de la psychologie la plus précieuse et du lyrisme, si je puis le dire, le plus transcendant, comme celui de Roxane au balcon.
J'ai si fortement éprouvé, hier soir, le sentiment d'une révélation et d'une nouveauté, que je me laisserais volontiers aller à vous raconter Cyrano : j'oublie qu'il s'agit d'une reprise. Celle-ci présentait un intérêt singulier. Sans doute, Cyrano a déjà été repris plusieurs fois, et même à Paris, quoiqu'il ne l'ait jamais été encore avec cette solennité ; et sans
doute il subira maintes et maintes fois pareille épreuve. Mais la plus périlleuse, la plus décisive aussi était celle d'hier soir, après quinze années révolues, si près et si loin d'un premier contact avec le public. Quinze ans, c'est l'âge auquel les pièces de théâtre risquent le plus de paraître démodées et vieillies. Je ne dirai pas qu'hier soir Cyrano n'a semblé avoir aucune ride, selon l'expression consacrée. Car, lorsque l'on dit que les pièces n'en ont point, c'est une façon polie et détournée de faire entendre que, si on y avait regardé de plus près, on aurait bien pu en apercevoir quelques-unes. La vérité est que personne, hier, n'a songé à l'âge du drame de M. Rostand, ni même qu'il eût un âge. Je me souviens qu'il v a quinze ans on expliquait le succès immense de cet autre Don Quichotte par un renouveau d'idéal en France, par une crise de chevalerie, enfin par le panache. Nous avons dû, depuis quinze ans. subir une quinzaine au moins de crises analogues et de réactions, puisque tous les ans et tous les six mois on nous tâte le pouls, et l'on annonce tour à tour notre décadence ou notre risorgimento. Les directeurs de la Porte-Saint-Martin sont bion habiles ; ils ont le flair de l'opportunité ; ils ont su reprendre Cyrano ;'i la minute précise où nous nous trouvions dans le même état d'âme qu'il y a quinze ans, à la fin de décembre ; à moins quo nous n'ayons pas changé depuis lors autant ni aussi souvent que l'on veut bien nous le raconter. Il s'est trouvé, hier comme en ce temps-là, que le héros de M. Rostand avait juste-
ment la figure que nous souhaitions. Il est toujours, plus que jamais, notre héros national, le mauvais garçon tout débordant de bonté, le bravache plein de bravoure vraie, le hâbleur qui a de l'esprit, le libertin qui est religieux au sens le plus élevé du mot, le Quasimodo en qui rayonne une âme splendide, et dont même la laideur physique est une laideur à caractère, une laideur pour les peintres. Il nous est revenu tout prêt pour une nouvelle popularité, et cette popularité, qui souffle, comme l'esprit de Dieu, où elle veut, a soufflé autour de lui en tempête dès sa première apparition. Les soirs comme hier soir, l'emploi de la critique se borne à une acclamation unanime. Qui pourrait être tenté de refuser sa voix à ce concert ? Il est si reposant, et si rare, et si bon de pouvoir admirer !
MM . Hertz et Coquelin ont monté Cyrano de Bergerac avec plus de luxe encore que naguère. Tous les décors sont beaux, celui du camp et celui du jardin d'automne, au dernier acte, sont admirables. L'interprétation est digne de la gloire de l'œuvre. Coquelin avait fait de Cyrano une figure que l'on ne saurait oublier. M. Le Bargy ne l'a point fait oublier : il en a dessiné une autre, toute différente, et c'est encore Cyrano. Comme il avait déjà joué le rôle en tournée, nous avions eu quelques écho9 de ces représentations. On prétendait, entre autres choses, que M. Le Bartry était un Cyrano triste, et cela me portait à craindre qu'il ne fût trop gai. Il n'esl ni l'un ni l'autre : il a composé le rôle avec la plu»
exacte intelligence du texte, et de ce qu'il y a sous le texte. Ses moyens d'expression sont vraiment extraordinaires, et je ne crois pas notamment que jamais un comédien ait disposé d'une voix plus puissante et plus souple. La physionomie et l'allure du personnage sont rendues avec un art pittoresque qui mérite les plus grands éloges. C'est bien tour à tour le gueux, le soudard, le poète rêveur et philosophe. Au dernier acte, c'est un spectre effrayant ; il semble, quand il entre en scène, venir d'outre-tombe. Dans ce dernier acte de Cyrano, M. Rostand a touché au sublime shakespearien : l'interprète aussi y a touché. Mme Andrée Mégard a joué Roxane avec infiniment de grâce et de tendresse, parfois avec un peu d'afféterie, mais le rôle l'exige ; elle a le talent, aujourd'hui si rare, de dire les vers. M. Jean Coquelin est un excellent Ragueneau. M. Max Desjardins et M. Jean Kemm ont joué en artistes accomplis les rôles de Guiches et de Carbon de Castel-Jaloux.
20 Mars
RENAISSANCE. — Le Minaret, comédie en trois actes, de M. Jacques Richepin.
Ceci est un conte, que l'on aurait même appelé philosophique au dix-huitième siècle, bien qu'il soit assez malaisé d'y apercevoir aucune philosophie,
sauf la plus pratique. Mais combien de contes, en ce siècle-là, n'eurent de philosophique que le nom ! C'est aussi un conte oriental à la manière du dix-huitième, où l'on se souciait peu d'information précise, de couleur locale, et où l'Orient, pour les conteurs, était un lieu de mystère commode, asile de la chimère et de l'utopie, à peu près comme cet Inconnaissable que les agnostiques veulent bien assigner à la religion pour son domaine propre et son dernierrefuge. M. Jacques Richepin a été fort avisé de ne mettre à la scène qu'une Perse de fantaisie. Sans doute il en sait beaucoup plus long sur l'Orient que Voltaire et que Montesquieu, et il n'aurait pas eu grand'peine à trouver des personnes compétentes qui lui en eussent appris encore davantage. Mais (c'est une chose curieuse que j'observe, et je serais fort empêché de l'expliquer), il ne semble point possible de donner, soit par la peinture, par la littérature ou par le théâtre, une représentation exacte et réaliste des races qui n'ont pas coutume de s'exprimer ellesmêmes par ces moyens. Nos peintres orientalistes n'ont que trop souvent démontré cette bizarre impuissance ; et je crois qu'on la vérifierait surtout au théâtre, et que cela vient de ce qu'il n'existe pour ainsi dire pas de théâtre dans les pays musulmans. Je pense que, si M. Jacques Richepin, après s'être entouré de documents, avait prétendu nous faire connaître, par les procédés ordinaires de la scène, la psychologie des femmes de harem, ou même simplement leurs gestes, et les façons amoureuses des
jeunes premiers de là-bas, il aurait eu bien des chances d'échouer. L'une des raisons de son succès est qu'il n'a pas eu d'ambitions si hautes ni si vaines : il s'est amusé à nous raconter une histoire gauloise, à laquelle il a voulu ajouter une parure singulièrement à la mode en ce moment-ci ; et comme il s'amusait de bonne loi en nous la racontant, cette joie n été communicative. Il nous a divertis, il nous a éblouis, — il ne nous a pas choqués : la pièce est très libre, mais saine, et si jeune ! Il est réconfortant, par le temps qui court, de voir un jeune homme de l'âge de M. Richepin qui ne rougit point, ni qui ne baisse point les yeux quand il parle de l'œuvre 'de chair, qui se déclare franchement ennemi de la chasteté, et qui volontiers, comme Stendhal, qualifierait cette vertu de ridicule.
L'idée du Minaret n'est pas sans quelque ressemblance avec celle de la Veuve Joyeuse ; mais comme nous sommes en Orient, il y a plusieurs veuves : c'est tout un harem qui est veuf, et joyeux. Les veuves musulmanes, dont la condition n'est guère enviable, ont ordinairement peu de raisons de se réjouir ainsi, et n'en manquent point de regretter leur maître et leur époux sincèrement. Mais le cheik... hélas ! je m'aperçois que j'ai oublié son nom : j'aime mieux le taire que l'écorcher. Le cheik, tout court, n'était pas un époux égoïste, comme tant d'autres. Il ne s'est paé dit : « Après moi la fin du monde, — ou de mon harem. » Au lieu d'en faire des cadeaux à diverses personnes, ou de le laisser vendre à l'encan, il a dé-
cidé que ses femmes choisiraient elles-mêmes un nouveau maître, au suffrage universel, à la majorité absolue des voix, et sans représentation des minorités (car il ne les laisse point libres d'en nommer plusieurs, mais un seul, après toutefois avoir établi une liste de trois admissibles). L'élection définitive doit avoir lieu à la suite d'un concours ; et je dois avouer qu'au premier mot de ce concours j'ai tremblé que l'auteur ne fût allé un peu loin ; mais, au contraire, la principale épreuve consiste, pour les concurrents, à respecter ces dames toute la nuit. Vous devinez bien que l'un au moins des candidats est aimé secrètement d'une des veuves ci-devant favorites du défunt, et que cette tendresse secrète a été cause de son succès au premier tour. Mais il s'agit de gagner au second tour plusieurs voix, et notamment celle de l'autre veuve cf-devant favorite. La première, Myriem, qui est la plus maligne, persuade à Noureddine, son amoureux, de faire la cour à l'autre, Zouz-Zuvabé. Noureddine obéit sans enthousiasme et obtient un rendez-vous pour ce soir, sur la terrasse, au pied du minaret. La nuit est merveilleuse et le décor est de M. Ronsin. Noureddine est à deux doigts de tromper Myriem avec Zouz-Zuvabé ; et le pire, c'est que Myriem n'est pas beaucoup plus loin de tromper Noureddine avec un autre prétendant, Mustapha. Dans une tragédie symbolique, qui fut jouée jadis au Vaudeville, une bergère, après une longue conversation avec un berger, et finalement un baiser significatif, s'écriait tout d'un coup :
« Il m'a eue ! Il m'a eue ! » Ni Zoux-Zuvabé ni Myriem n'ont lieu de pousser cette exclamation, et elles se bornent à dire, l'une à Noureddine, l'autre à Mustapha, qu'elles ne les ont pas trompés tout à fait. Noureddine proteste d'autre part à Myriem qu'il a joué une comédie et que Zouz-Zuvabé ne lui chante guère. Naturellement, Zouz-Zuvabé entend cette impertinence, et le résultat de l'imbroglio est que ni Noureddine ni Mustapha n'obtiennent une seule voix, mais que le troisième concurrent est élu à l'unanimité. C'est un riche et joyeux bossu. Comme Myryem n'en aime pas moins Noureddine, elle le lui déclare, et le lui prouverait, si le bossu ne survenait à temps pour constater qu'il n'est pas encore cocu, mais que l'on peut l'être en Orient comme ailleurs. Sur ce, le cadi, à point nommé, produit un autre testament du feu cheik, qui annule les précédentes dispositions : le harem suivra la destinée ordinaire, selon la loi de Mahomet, et le bossu Fel- Fel, après avoir failli être cocu d'avance, ne sera même pas mari.
Mm* Cora Laparcerie nous a donné, du joli conte de M. Jacques Richepin, une de ces éditions de luxe où chaque page est encadrée de dessins et de miniatures, qui parfois même empiètent sur le texte. Les décors et les costumes ne laissent pas d'être à l'occasion un peu audacieux, et je ne crois pas cependant qu'on y puisse relever une seule faute de goût. Il faut louer MM. Ronsin et Poiret d'avoir su donner à leur imagination tant de liberté sans lui permettre
aucune fâcheuse incartade, et de nous avoir étonnés quelquefois, mais toujours charmés. L'interprétation du Minaret est excellente et tout à fait de même ordre que la pièce : elle est jeune, elle est aimable, elle mérite presque toujours d'être applaudie, et là où elle le mériterait moins, elle a trop de grâce pour ne pas désarmer. Mme Cora Laparcerie dit avec naturel des vers écrits avec facilité ; elle est voluptueuse, elle est passionnée, et elle sait avoir quand il le faut autant de belle humeur que de passion. Mme Marcelle Yrven accorde à nos regards les mêmes faveurs que naguères à ceux du cheik défunt ; j'aime beaucoup la franchise et la simplicité de son jeu. MUe Mireille Corbé sait se plaindre avec autant d'ingénuité qu'Iphigénie de n'avoir point connu les douceurs de l'amour. M. Jean Worms est un séduisant \oureddine, et vraiment maître maintenant de son beau talent. M. Claudius est un peu triste, mais le rôle du Grand-Eunuque est-il bien avantageux ? N'est-ce pas ce que l'on appelle, en argot de théâtre, un « faux bon rôle » ? M. Félix Galipaux. en revanche, semble un bossu pleinement satisfait. Il a raison de l'être, cor il a trouvé cette fois un de ces rôl^s. aujourd'hui trop rares, où il peut tout ensemble débrider et modérer son incomparable verve. M. Harry Baur a une magnifique prestance, une excellente voix et une diction que la vile prose ne lui avait pas encore permis de nous faire si bien apprécier. La musique de M. Tiarko Rirhepin est. comme la poésie de M. Jacques Richepin, savante, facile et colorée.
21 Mars
BOUFFES-PARISIENS. — Le Secret, pièce eu trois actes, de M. Henry Bernstein.
Le Secret n'est pas seulement une pièce profondément touchante, intéressante, pathétique, sans doute la plus originale et la plus belle de AI. Henry Bernstein : c'est le premier exemple, et du même coup le modèle achevé, d'une sorte de pièce entièrement nouvelle. Peut-être que ces épithètes vont sembler bien emphatiques et bien excessives quand j'aurai dit a I M'es cela que tout l'intérêt du Secret est psychologique, et que c'est une pièce à caractères : il est vrai que les auteurs dramatiques n'ont pas attendu le commencement du vingtième siècle pour en écrire, que c'est même une assez vieille mode, et qui semblait depuis longtemps être tombée en désuétude. Mais, outre qu'un homme d'aujourd'hui ne se contenterait plus de la psychologie sommaire et naïve des peintres de caractères d'autrefois, et que la mise en œuvre d'une science plus complexe, plus subtile, plus adéquate à l'innombrable réalité, lui rend donc la tAche plus difficile, il est empêché encore par toutes les règles arbitraires et par toutes les entraves que, depuis cent ans, la prétendue grammaire de l'art théâtral a multipliées. J'écrivais dernièrement, que pas une pièce de Molière n'est bien faite, et l'on a compris, j'imagine, que je l'écrivais avec approbation. Longtemps encore après Molière, la comédie
est demeurée plastique et souple, et ce n'est qu'au début du siècle dernier qu'elle s'est raidie dans des formules qui ne lui permettent plus que les petits sujets, les imbroglios et les historiettes. Je sais bien que l'on peut faire bon marché de cette grammaire de Scribe, quoique cent ans d'usage et de succès lui aient donné l'autorité et le prestige, qu'une critique pédante l'ait promulguée, et que des hommes de la taille de Dumas fils, même en protestant ou à leur insu, s'y soient asservis. Les lois, ni dans l'ordre littéraire, ni dans l'ordre politique, ne durent pas quand elles n'ont pas de raison d'être ; il n'y a de lois du théâtre que celles que les conditions mêmes du théâtre imposent ; et nous avons vu, en effet, la comédie, tout récemment, s'affranchir de toutes celles-ci. Mais il est d'autres gênes, et même de nouvelles, dont elle ne saurait s'affranchir, parce que ce sont vraiment les conditions du théâtre qui les nécessitent, celles du moins du théâtre d'aujourd'hui : cette brièveté, ce mouvement, cette hâte que le public contemporain exige, et faute de quoi on ne le prendrait pas, qui limitent le champ de l'auteur dramatique, et lui rendent notamment impraticable l'étude approndie des âmes. Il est à remarquer qu'on n'a jamais vu moins de caractères au théâtre que depuis que nous avons la prétention de les connaître mieux, je veux dire plus scientifiquement. Les efforts de l'école naturaliste dans cette voie, efforts aussi maladroits que vains, sont instructifs. M. Henry Bernstein est, le premier, venu à bout Je ce qui me paraissait, hier
LE THÉATftK (1912-1913)
encore, une impossibilité. Il a écrit un drame à caractères, et ce drame, à première vue, par son aspect, par sa construction, par ses façons de saisir, de secouer, de dominer le public, par tous ses procédés enfin et par tous ses moyens, ne semble nullement différer des drames précédents de M. Henry Bernstein ; et il n'est pourtant, du premier au dernier mot, que l'étude d'une femme ; étude complète, presque médicale, clinique ; sans une seule complaisance aux faussetés du théâtre, sans mise au point, sans souci de cette fameuse optique théâtrale ; et c'est, je le répète, la pièce la plus scénique, la plus dramatique, la mieux conçue, la plus poignante que M. Bernstein ait jamais écrite. Ce n'est pas là un tour de force, mais le bel et heureux effort d'un art parfaitement conscient, mûri, auquel je ne veux pas donner le nom de métier. M. Bernstein analyse aussi curieusement, aussi exactement que ferait un psychologue de profession, et avec autant de méthode. Seulement il ne nous expose pas les résultats de sa recherche : il nous fait assister à son expérience et nous avons le sentiment de la poursuivre en même temps que lui. Il fait vivre son personnage devant nous, et il en règle toutes les actions, tous les gestes, de telle sorte que chacun nous trahisse un peu de ce mystérieux caractère, que nous ne cesserons pas de connaître à chaque minute un peu plus, et que nous ne connaîtrons tout entier qu'au dernier baisser de rideau.
La gradation est merveilleuse : au début, Gabrielle
Jeannelot nous paraît tout ordinaire, une femme comme tant d'autres, à peine énigmatique. Belle, riche, heureuse, amoureuse, aimée de son mari, qui fut son compagnon d'enfance, elle est l'honnête femme qui n'a guère de mérite à l'être, mais à qui l'on ne saurait raisonnablement reprocher les commodités de sa vertu. Son mari, Constant, est peintre à ses moments perdus, et préfère le golf. Ils sont dans leur salon, après déjeuner, ils disent des choses de peu d'importance, et leur bonheur serait complet si la locataire de l'étage supérieur ne les assommait de ses gammes. Hélas ! nos contemporains n'ont aucune vertu sociale, ni aucun respect du repos et de la liberté d'autrui. Constant Jeannelot fait allusion à certaines difficultés d'intérêt qu'il a présentement avec sa sœur, Gabrielle lui donne des conseils de modération, de la voix la plus nette, et apparemment avec une entière franchise. Rien d'ailleurs n'attire notre attention sur ces répliques, et ne les marque d'un accent particulier. Puis, Gabrielle parle de son amie Henriette Hozeleur, de qui elle a reçu un mot, qui va venir ; Gabrielle et Constant sont comme la sœur et le frère d'Henriette, restée veuve d'un mari indigne, après deux ou trois ans de martyre. Un jeune secrétaire d'ambassade, Denis Le Guenn, recherche depuis assez longtemps Henriette, et n'en finit pas cependant de demander sa main, ni même de se déclarer. Constant él Gabrielle s'entretiennent de ce mariage probable, que Constant souhaite de tout son cœur ; Gabrielle manifeste quelques inquié-
tudes, mais que l'on ne saurait attribuer qu'à une tendresse ombrageuse, ou à sa prévoyance de grande amie raisonnable. Denis Le Guenn est un brave garçon, mais qui ne paie pas de mine. Il est peu brillant, Henriette l'éclipsera, Henriette est orgueilleuse : ne se sentira-t-elle pas humiliée de sa propre supériorité sur son mari ? Henriette est fière : elle est pauvre et Denis Le Guenn est riche, elle ne peut pas avoir l'air de courir après lui. Denis Le Guenn est un peu ridicule, il n'est pas grand ; Henriette est grande et élégante... Gabrielle Jeannelot est persuadée que son amie et Denis s'aiment, elle craint qu'ils ne s'aiment pour leur malheur, et qu'ils ne se ménagent des désillusions, peut-être des catastrophes. Henriette survient, on renvoie Constant, et elle montre à Gabrielle une lettre qu'elle a reçue de Denis le matin. La lettre ne peut guère laisser de doutes sur les intentions du jeune diplomate ; ce n'est pas toutefois une demande positive, Denis sollicite d'abord quelques instants d'entretien avec M*' Jeannelot. Henriette a pris sur elle de répondre que son amie la recevrait cet après-midi. On l'annonce. Gabrielle fait passer Henriette dans la pièce voisine, elle le reçoit.
L'entretien est extrêmement embarrassé, malgré les efforts de Gabrielle pour mettre à l'aise le pauvre jeune homme, timide jusqu'au comique. Il finit cependant par faire entendre qu'un scrupule l'a jusqu'ici empêché, l'empêche encore de demander la main d'Henriette. Il est très tendre, il est jaloux,
d'une jalousie raffinée. Il veut posséder toute, la femme qu'il aimera, qu'il épousera. Jamais, dans ses rêves les plus lointains, il n'a conçu que cette jalousie presque maladive lui permit d'épouser une femme qui ne fût pas vierge et neuve. Certes, il ne prend nul ombrage de l'abominable mari qui a fait tant de mal à Henriette. Mais elle est jeune, belle ; elle avait toutes les excuses, elle était libre. Comment croire que, jusqu'à ce jour, elle n'ait pas été aimée, qu'elle n'ait pas aimé, qu'elle n'ait pas vécu ? Cette pensée seule rend Denis presque fou. Il sait qu'il n'aurait aucun droit d'en vouloir à Henriette, mais il sait aussi qu'il ne pourrait pas se défendre de la torturer, et qu'il serait lui-même horriblement malheureux. Il ne pose pas à Gabrielle de question précise, et il avoue son angoisse avec tant de délicatesse, avec de telles réticences, qu'elle n'est point choquée. Elle lui affirme, elle lui jure, en le regardant bien dans les yeux, qu'Henriette est sans reproche. Et, dès qu'il est sorti riant et pleurant de joie, elle rappelle Mme Hozeleur ; et son premier mot est pour lui conseiller, toujours avec la même franchise, mais avec une étrange insistance, de tout avouer à Denis : Henriette a un secret, Henriette a eu un amant. Elle a été pendant un an la maîtresse d'un certain Charlip Ponta-Tulli. qu'elle a même dû épouser. Gabrielle lui persuade qu'elle se prépare de terribles lendemains si elle n'avoue pas cette liaison à Denis, qui soupçonne, qui sait peut-être ce qui en est. A la vérité, aucune des paroles de Denis ne nous avait
donné ce sentiment, et le conseil de Gabrielle nous étonne. Il n'étonne pas, mais il révolte Mme Hozeleur : elle n'aura jamais le courage de risquer son bonheur et de faire cet aveu, peut-être inutile. Comment Denis saurait-il, soupçonnerait-il une liaison qui n'est connue que des deux intéressés et de Gabrielle, car Constant lui-même l'ignore ? Mais Mm' Jeannelot est si affirmative, si alarmante, qu'Henriette se laisse enfin convaincre : elle va tout dire à Denis ; et quand il reparaît, naturellement elle ne lui dit rien. Les fiançailles sont conclues, les deux fiancés partent ensemble. M. et Mme Jeannelot restent seuls ; et, à brûle-pourpoint, à propos de rien, Gabrielle se met à raconter à son mari, qui n'en a jamais rien su, l'aventure d'Henriette. On sent, lorsque à temps le rideau baisse, qu'elle va lui donner sans malveillance, rien que pour s'amuser un peu, les détails les plus circonstanciés.
II nous a paru que de scène en scène, de réplique en réplique, et continuellement, nous pénétrions plus avant dans la familiarité de Gabrielle, et que nous n'étions pas loin de surprendre le secret de son caractère (qui, bien plus que la liaison ancienne de Mmo Hozeleur, est le « secret » de la pièce), mais nous ne saurions le définir, préciser une accusation : nous ne sentons encore, à la fin du premier acte, qu'un malaise, une méfiance, des soupçons vagues. Ils s'aggravent, sans trop se préciser, dès le début du deuxième acte. Nous sommes à Deauville, chez une vieille tante des Jeannelot, qui reçoit également
les Denis Le Guenn, et Charlie Ponta-Tulli est invité. Est-ce par hasard, ou bien qui aurait suggéré à la bonne dame, qui ne savait rien de cette histoire, l'idée de réunir Henriette et Ponta-Tulli ? Selon l'usage, Denis se prend d'amitié pour l'ancien amant de sa femme, et ce ridicule exaspère Henriette. Elle est au supplice. La présence seule de Ponta l'indigne, et ses galanteries insolentes l'effraient. Elle aime son mari, elle est heureuse, elle veut défendre son bonheur. Elle le défend gauchement ; elle a des allures bizarres ; elle parle rudement à Denis. Elle supplie Gabrielle de chasser Ponta-Tulli ; et, de nouveau, la mauvaise grâce de Mm6 Jeannelot nous surprend, nous inquiète. Cette femme si évidemment intelligente a les mots les plus malheureux, elle raille mal à propos le mari devant la femme, elle calme Henriette de telle façon qu'elle l'excite ; elle congédie Ponta-Tulli de telle façon qu'elle le retient. Elle finit par lui ménager un entretien avec Henriette, malgré la résistance désespérée d'Henriette, et nous découvrons, au cours de cette conversation, en même temps qu'ils le découvrent eux-mêmes, que c'est elle naguère qui a brouillé Henriette et Ponta- Tulli. Denis revient au plus fort du débat, demande à sa femme des explications qu'elle ne peut improviser, et tout se termine par des cris, par des injures, par une bataille entre les deux hommes.
Henriette a enfin vu clair, et nous aussi, dans l'âme de Gabrielle. qui nous est révélée par cette série de coups de théâtre aussi sûrement, aussi précisément
que par une analyse à la façon des romanciers. Nous ne la connaîtrons cependant toute qu'à la fin, lorsque dans l'ardeur du remords, elle fera sa confession générale à son mari, au moment même qu'elle vient de dire que s'il soupçonnait son infamie et ses crimes, elle en mourrait (et cette contradiction est d'une vérité admirable). Gabrielle est un monstre, qui, non par envie, non par jalousie vulgaire et humaine, mais par une effroyable malice innée, par sadisme, détruit autour d'elle le bonheur, dont la seule vue l'offense. Elle est « la méchante », elle n'est pas vile, parce qu'elle n'est pas mesquine, et elle atteint à une sorte de grandeur par la monstruosité. Et ce qui lui vaut peut-être la miséricorde divine, ce qui lui vaut, à la fin, après le dégoût, la pitié de son mari, c'est qu'elle est, cette infâme créature, une créature capable d'aimer. Non seulement elle adore son mari, le seul à qui jamais elle n'ait fait aucun mal, mais elle aime ses victimes. Elle a vraiment aimé Henriette comme une sœur, et quand elle le lui dit, humblement, en se traînant à ses genoux, pour une fois la menteuse ne ment pas. Aussi, Henriette ne sera pas plus inflexible que Constant. Denis non plus ne sera pas inexorable pour Henriette, si peu coupable, et la tragédie s'achèvera dans la sérénité du pardon, sans que rien, vous pouvez le croire, n'en atténue jusqu'à la suprême minute et n'en gâte la magnifique âpreté.
Je ne crois pas avoir vu depuis de longues années pièce mieux'jouée que le Secret. Mme Simone est re-
venue d'Amérique plus maîtresse qu'elle ne le fut jamais de toutes les ressources de son art. Chose curieuse, après avoir, pendant plus de quatorze mois, joué uniquement en anglais, elle n'a plus aucune de ces petites imperfections d'articulation et de débit que l'on pouvait auparavant lui reprocher. Sa voix est admirablement posée et nuancée, son jeu est précis, ses gestes sont nets et rares. Ce serait lui faire injure que de parler d'une intelligence qui est presque passée en proverbe. Quant à sa sensibilité, ce n'est pas au critique qu'il appartient de la contester ou de la défendre : le public en a décidé ce soir, et son jugement ne sera pas réformé les jours suivants. Je doute qu'un seul des spectateurs du Secret puisse entendre ses cris de détresse sans être bouleversé. On ne saurait moins ressembler à Mm' Simone que Mme Madeleine Lély, et elles sont égales. Depuis combien d'années n'avions-nous pas vu deux grandes artistes jouer ensemble ? Au lieu de se nuire, elles se font réciproquement valoir, et elles donnent une belle leçon aux autres étoiles, qui ne se soucient pas ordinairement de briller de compagnie. J'avoue que je me trouve à court d'épithètes pour louer MM. Claude Garry et Victor Boucher, dont la maîtrise a été bien proche de la perfection. M. Henry-Roussell a joué avec chaleur le rôle assez peu avantageux de Charlie Ponta, et Mm' Marcelle Josset fort bien aussi celui de la tante âgée, complaisante à son insu, chez qui se déroulent les terribles scènes du deuxième et du troisième acte.
5 Avril
COMÉDIE DES CHAMPS-ELYSÉES. — L'Exilée, pièce en quatre actes, de M. Henry Kistemaeckers.
La nouvelle Comédie des Champs-Elysées est agréable et commode. Elle se trouve à plusieurs étages au-dessus du sol ; mais en Amérique les salles de spectacles sont placées encore beaucoup plus haut. ; ce n'est une nouveauté que pour Paris. Des personnes bien informées m'expliquent le motif de cette élévation. Il y a, paraît-il, un autre théâtre dans le même immeuble : je l'ignorais.
A l'étage de M. Léon Poirier, le public est d'abord mis de belle humeur par l'excellent accueil qu'il reçoit. Point d'ouvreuses, la mendicité est interdite, le service du vestiaire est fait par des domestiques costumés. Le foyer est de petites dimensions, mais décoré de panneaux de M. Vuillard, fort beaux. Le rideau, de M. K.-X. Roussel, est admirable, d'une composition classique, d'une vigueur de tons qui irrite et d'une harmonie qui enchante. Ce rideau est, à vrai dire, le seul ornement de la salle, et voilà qui est fort bien conçu. Lorsqu'on se tourne vers le fond, on est si rebuté par la nudité des balcons, si attristé par leur gris morne, et offensé par le rouge des loges, qu'on n'a qu'une idée, c'est de se retourner au plus vite vers la scène si c'est pendant la représentation, et vers l'admirable rideau de M. Roussel si c'est pendant l'entr'acte. L'acoustique enfin de la
salle est d'une égalité parfaite ; il m'a paru qu'on entendait bien de partout, quand on entendait, et que, dans les moments où l'on entendait moins, les meilleures places n'étaient pas privilégiées.
Je pense que les interprètes de l'Exilée n'étaient pas encore accoutumés à la salle dont ils faisaient, hier soir, la première épreuve. Ils se sont mis peu à peu au diapason convenable, mais nous avons presque entièrement perdu une bonne moitié du premier acte. Cela n'a pas laissé de jeter quelque obscurité sur l'exposition, qui est faite, j'en suis persuadé, avec adresse, et qui n'a point paru l'être. La pièce a pu sembler aussi un peu compliquée : elle est, au contraire, d'une simplicité extrême. Elle illustre cette thèse de psychologie, que les gens d'un même pays se doivent aimer entre soi, et qu'un jeune Français, par exemple, n'hésitera jamais à trahir une maîtresse étrangère, fût-elle princesse, quand le hasard met une Française sur son chemin. Henri Virey a même si peu d'hésitation à tromper la princesse Gina que nous en sommes un peu surpris, un peu choqués, et que nous aimerions bien voir plus avant dans son cœur. Mais nous sommes au théâtre, il ne s'agit pas d'analyse.
Si vous me demandez comment cet Henri Virey se trouve à la cour de « Goldavie », comment la comtesse de Granviers-Charlieu et sa nièce, Mlle Jacqueline de Téroines, s'y trouvent également, je crains de commettre quelque erreur, car c'est cela précisément que je n'ai pas bien entendu. Je crois que la com-
tesse de Granviers-Charlieu n'a pas de titre officiel, et qu'elle est surtout retenue dans une petite cour formaliste et assommante par l'amitié qu'elle porte à la princesse Gina. Celle-ci est la femme de l'héritier, simple brute, à qui l'on ne saurait d'ailleurs reprocher sa volonté bien résolue de sauver la couronne et la dynastie. Le frère cadet de l'héritier a des idées plus larges : il est libéral, morphinomane, il a fait ses études de médecine à Paris. Henri Virey est un de ses camarades du Quartier, qu'il a fait venir pour instruire ou pour amuser les petits princes. Le jeune précepteur leur enseigne l'histoire de la Révolution. L'héritier le trouve mauvais et n'a peut-être pas tort. Virey, ce qui est plus grave, a noué des relations avec les chefs d'une émeute qui se prépare, et sert d'intermédiaire entre eux et le prince libéral, Léopold. Au moment où la pièce commence, Virey s'en est allé causer avec les révoltés, il ne rentre pas, et l'on s'inquiète. La superstitieuse Gina a cependant bon espoir, parce qu'elle voit comme un arc-en-ciel autour de la cigarette allumée de son beau-frère, et autour des bougies. Ce phénomène ne rassure point, mais trouble au contraire Léopold (qui est médecin), et sur certaines questions qu'il pose à Gina, nous pressentons qu'il n'est pas impossible qu'elle devienne aveugle avant la fin de la pièce. Virey reparaît enfin. Il a une scène d'amour avec Gina, à distance, chacun de part et d'autre d'une porte grande ouverte. On peut les voir du salon de réception sans rien soupçonner de ce qu'ils disent, mais on n'a qu'à
entrer au second plan pour Tes entendre. C'est ce qui arrive à M11* de Téroines, et nous devinons bien à son air qu'elle aime Virey, et qu'elle est désespérée d'apprendre qu'il est l'amant de la princesse ; mais ni Virey ni la princesse ne s'aperçoivent de rien.
La Tière jeune fille garderait son secret si elle n'entendait, quelques minutes plus tard, l'âme damnée de l'héritier, le policier Streck, ordonner à un garde de tuer Virey par accident, le lendemain, à la chasse. Elle jette sur ses épaules le premier manteau qu'elle trouve, et qui est justement un renard bleu appartenant à la princesse, et elle court avertir Virey au milieu de la nuit. Virey comprend enfin que Jacqueline l'aime, puisqu'elle veut lui sauver la vie. Cette scène unique occupe tout le deuxième acte. Au troisième se produisent les divers coups de théâtre que ces préparations nous donnaient lieu d'espérer. Ce n'est pas pour rien que Jacqueline est allée chez Virey enveloppée d'un manteau de la princesse Gina : Streck, toujours aux aguets, l'a vue sortir et l'a prise pour la princesse. Quand celle-ci veut sauver Virey qui vient d'être arrêté, Streck la dénonce à l'héritier, l'accuse d'avoir été la nuit chez le précepteur. Elle découvre qu'une femme, en effet, y est allée, et que c'est Jacqueline. La révolution a éclaté dans le même temps. Toutes ces secousses hâtent le progrès du mal qui menaçait Gina, et elle est presque subitement frappée de cécité.
Cette péripétie a pour objet de ménager, au dernier acte, une scène un peu trop arbitraire peut-être
pour être vraiment touchante, mais enfin dramatique. Gina a recouvré la vue à la suite d'une opération ; Virey et Jacqueline la croient toujours aveugle ; elle les torture en rappelant l'amour du passé a Virey, devant la jeune fille dont elle feint d'ignorer la présence, et elle ne se dément qu'à la minute où Jacqueline tombe évanouie dans les bras de Virey. Gina se souvient qu'elle est princesse et pardonne ; son mari le prince héritier ayant été fort à propos tué par les rebelles, et son beau-frère ayant abdiqué, elle deviendra officieusement la bienfaitrice et la protectrice du royaume de Goldavie, dont Léopold sera le roi constitutionnel.
La pièce de M. Henry Kistemaeckers a été remarquablement jouée par Mme" Marthe Brandès, Juliette Darcourt et Monna Delza, par MM. Gauthier, Arquillière, Maury, Henry Beaulieu, Arvel et Dumény.
7 Avril
THEATRE FEMINA. — Eh !... Eh ... revue en deux actes, de MM. Rip et Bousquet.
THÉÂTRE MICHEL. — Blanche Câline, comédie eu trois actes de M. Pierre Frondaie.
Eh!... Eh!... la nouvelle revue de MM. Rip et Bousquet, est bien la plus amusante des pièces qui tiennent présentement l'affiche. Je suis fâché de l'avouer, car j'ai par principe horreur des revues :
mais la mauvaise foi a des limites et je ne peux pas m'empêcher de dire la vérité, quand on m'a fait rire sans désemparer pendant trois heures d'horloge. La revue de MM. Rip et Bousquet n'est pas seulement très amusante, elle est de la plus jolie qualité d'esprit. Enfin, c'est une espèce de chef-d'œuvre. Je trouve immoral qu'un genre de théâtre aussi peu relevé prête au chef-d'œuvre, mais on n'y peut rien. Les auteurs de ce scandale ne se contentent pas, comme certains fabricants, de mettre leurs scènes bout à bout, de les assaisonner d'ordures, et d'injurier leurs plus notables contemporains. Ils ont souci de la composition, de l'art. Ils ont de la probité, et le respect de leur travail. Ils sont ingénieux ; leur esprit s'accommode exactement à la besogne théâtrale qu'ils ont entre toutes préférée et choisie. Tout ce qu'ils voient, ce qu'ils observent, semble prendre de soi-même chez eux figure de scène de revue : de même tout ce qu'Ovide, poète trop facile, tentait d'écrire, prenait forme de vers. Je ne veux point dire que MM. Rip et Bousquet ont trop de facilité ; je ne sais même pas s'ils ont de la facilité, c'est leur secret. Ce qui paraît, c'est qu'ils ont reçu du ciel un don singulier : ils sont nés créateurs de revues ; et cela n'est peut-être point un magnifique privilège, ni même très enviable ; c'est du moins une originalité, il n'en faut dédaigner aucune, et il ne faut jamais omettre de louer très haut celui qui est passé maître en son métier.
Un des mérites de MM. Rip et Bousquet, et, je
crois, une des raisons de leur succès, est qu'ils ne sont pas très méchants ni très cruels, ou qu'ils ont l'intelligence de l'être de moins en moins. Ils ne sont même pas très insolents, mais ils en ont l'air : c'est l'essentiel. Ils sont plutôt effrontés ; et comme c'est une épithète qu'on n'attribue d'ordinaire qu'aux pages, on est tenté de trouver leur verve très jeune par association d'idées. Elle est surtout très franche ; ils sont gais, c'est un cas presque unique : les auteurs comiques ne sont presque jamais gais ; parmi ceux du répertoire, en citerez-vous un autre que Beaumarchais qui ait jamais ri de bon cœur ? Enfin, MM. Rip et Bousquet ont osé, je crois, les premiers, faire de grandes scènes amplement développées, au lieu de ces bouts de scène de rien du tout que les autres nous servent. Ces grandes scènes nous font juger que les ressources de leur invention sur un seul sujet sont vraiment inépuisables, et elles mettent aussi bien mieux en valeur le talent des interprètes. Il faut, par exemple, que ces interprètes soient de premier ordre pour tenir le coup ; mais MM. Rip et Bousquet, qui avaient hier soir toutes les chances, n'ont rencontré en effet que des interprètes de premier ordre. M. Signoret, qui jouait naguère, avec un talent si mesuré, si juste, si fin, Y Assaut d'Henry Bernstein et les Eclaireuses de Maurice Donnay, a joué trois des grandes scènes dont je parlais tout à l'heure avec une puissance extraordinaire de comique et même de burlesque, avec la plus brillante et la plus libre fantaisie. Voilà un enseignement pour tous les
comédiens. Qu'ils soient bien certains que l'on n'a droit à la fantaisie qu'après avoir passé à l'école de la vérité, et que les talents les plus affranchis sont aussi toujours les plus disciplinés. Mlle Edmée Favart a chanté avec l'art le plus fin, le goût le plus sûr et une voix délicieuse, des refrains déjà un peu anciens, que l'on ne nous avait pas chanté si bien depuis Judic et Granier. L'on a souvent parlé, en ces derniers temps, de la résurrection de l'opérette française : il est impossible qu'elle ne ressuscite point, quand nous avons une chanteuse d'opérette comme Mlle Edmée Favart. M"e Régine Flory a dansé, et elle a plu. Sa danse de Cléopàtre, si déshabillée qu'elle soit, est beaucoup plus décente que ce qu'on danse dans les salons de la meilleure société. J'ai à peine besoin d'ajouter qu'elle a un caractère d'art qui manque tout à fait au pas de l'ours.
Je crains que Blanche Câline ne soit pas la meilleure pièce de M. Pierre Frondaie. Mais l'auteur, qui est doublement homme d'esprit, avait pris d'avance sa revanche avec l'Homme qui assassina, et cela ne l'empêchera point sans doute de prendre une revanche de plus un jour prochain. Blanche Câline (c'est un surnom), Blanche Câline est une petite fille du peuple, modeste et tendre. Elle a pour amant un tout jeune peintre, dépourvu de talent, très joli garçon, point méchant, mais faible, capable de toutes les faiblesses. Un homme fort la rencontre par hasard,
tombe amoureux d'elle et devient son protecteur, sans plus. Les deux amants, Blanche et André, s'aiment sous son nez avec une naïveté entière, et il les laisse faire, ne voulant causer aucune peine, même légère, ni à l'un ni à l'autre. Mais André se conduit fort mal. Dans un instant de détresse, au lieu de travailler, il emprunte vingt-cinq louis à une actrice qui le trouve bien physiquement et ne le lui a pas envoyé dire. Blanche Câline est indignée de ce procédé. Laforêt (le protecteur jusque-là désintéressé) veut délivrer Blanche de ce petit... comment dire? Il l'enlève, et cette fois la revendique pour lui, du droit qu'ont les hommes forts de prendre tout, même leurs femmes, aux hommes faibles. C'est ce qu'il explique avec un peu de solennité à André, qui vient réclamer Blanche. « Si vous ne me la rendez pas, je me tuerai ! » dit André. « Voici un revolver », dit Laforêt. André est un peu gêné sur le moment, cela se conçoit, mais enfin il ne peut décemment pas se dispenser de prendre le revolver qu'on lui tend, et comme il n'est pas seulement faible, mais maladroit, il fait partir le coup sans le vouloir. Le plafond seul est atteint.
La pièce de M. Pierre Frondaie est bien jouée par MM. Gaston Dubosc et André Lefaur. M. Bené Maupré ne manque ni de sincérité ni d'inconscience. Mm* Michelle a beaucoup de charme, de naïveté, d'émotion, et une physionomie fort, intéressante de comédienne dramatique. Mme Lucienne Guett a donné une belle allure a la maîtresse brillante que Laforêt
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quitte un peu brusquement pour la douce et humble Câline.
10 Avril
THEATRE ANTOINE. — Le Chevalier au Masque, pièce en cinq actes et six tableaux, de MM. Paul Armont et Jean Manoussi.
On a fait à la nouvelle pièce du théâtre Antoine une sorte de publicité assez étrange : on nous a prévenus que c'est une pièce d'été. Comme ni le calendrier ni le thermomètre ne nous permettent point de croire que la belle saison soit venue, j'imagine que ces mots « pièce d'été », ont un sens mystérieux, outre leur signification usuelle, et je redoute même que ce sens mystérieux ne soit péjoratif. On entend peutêtre par pièce d'été une pièce dépourvue de grandes ambitions, qui ne vise qu'à divertir un public commode et bon enfant ? Ce ne sont pas toujours celleslà qui réussissent le moins, et le Chevalier au Masque en serait donc le modèle, car il est fort divertissant, il a parfaitement réussi, et il pourrait bien se laisser jouer jusqu'au retour de la vilaine saison. Les auteurs n'ont affiché qu'une prétention, qui est de faire quelque chose de neuf dans le genre historique, de n'emprunter à l'histoire que le cadre et les décors, et d'inventer entièrement les personnages et l'action. Je ne leur cacherai pas que cela ne me paraît point si neuf. C'est un procédé familier à la plupart des ro-
manciers et dramaturges historiques. Ils évitent autant que possible d'employer les événements connus, qui ne peuvent procurer aucune surprise à des lecteurs ou à des spectateurs instruits — et qui n'est instruit par le temps qui court? MM. Paul Armont et Jean Manoussi n'ont pas d'ailleurs appliqué à la rigueur leur principe, puisqu'ils mettent en scène Bonaparte et Fouché, que le sujet de leur drame est une tentative d'enlèvement du Premier Consul en 1802 et que nous savons tous qu'on ne s'est débarrassé définitivement de lui qu'en 1821. Mais cela ne nous empêche pas du tout de nous intéresser au complot, de nous demander avec anxiété et même avec angoisse s'il aboutira. Nous croyons que c'est arrivé, voilà le miracle du théâtre. MM. Paul Armont et Jean Manoussi sont des hommes de théâtre. Leur pièce est une excellente pièce de théâtre. Je n'en veux qu'une preuve : elle est effroyablement compliquée, et cependant elle semble claire à la scène ; je parie que, si je vous la raconte, vous n'y comprendrez plus rien. Je vais cependant essayer. Voici :
Le chevalier de Saint-Genest, de son métier conspirateur royaliste, s'occupe particulièrement de séquestrations et suppressions de personnes. Il excelle à enlever un haut fonctionnaire, même environné de ses satellites. Il rêve de s'en prendre à Bonaparte lui-même, et pour détourner les souçons sur une autre personne (c'est l'enfance de l'art), il suppose, il suscite un faux Saint-Genest que l'on arrêtera a sa place. Il pousse même la perversité jusqu'à instruire
la police de l'existence de ce faux Saint-Genest, qui aurait formé le dessein d'enlever le préfet d'Evreux. Une police bien avertie en vaut plusieurs. Celle de Fouché fait tout ce qu'une police peut faire, du moins au théâtre, pour empêcher un coup de théâtre amusant. Elle n'arrive qu'à faire coup de théâtre double. Le faux Saint-Genest (qui est beau, jeune, brave) s'introduit dans la préfecture, et enlève le préfet. Mais le préfet n'était pas le préfet. C'était un agent de Fouché, Brisquet. Le faux Saint-Genest, au lieu de servir les projets du vrai Saint-Genest, les a déjoués ; le vrai Saint-Genest veut se débarrasser de lui par le même moyen que précédemment, et va lui confier une mission non moins périlleuse que l'enlèvement du préfet, après avoir dûment averti la police, de sorte que cette fois-ci il soit bien pris, jugé sommairement et exécuté. Mais j'ai dit que le faux Saint- Genest ■ — je ne sais pas en vérité pourquoi je ne l'appellerais pas par son nom : Hubert de Trévières — j'ai dit que Trévières était beau, qu'il était jeune, qu'il était brave. Il est donc aimé. Mlle Laurette de Clamorgan, fille de l'un des principaux complices de Saint-Genest, aime Trévières : elle lui révèle la machination dont on veut le rendre victime. Hubert s'indigne, puis fait bien mieux que s'indigner : il veut damer le pion à son sosie, et pratiquer luimême l'enlèvement du Premier Consul. Il se déguise en hussard, se trouve seul dans la rue avec Bonaparte, et au moment juste que l'autre Saint-Genest, le vrai, tente son coup. Ici, par un revirement
soudain, le chevaleresque Trévières se fait le défenseur du Premier Consul menacé ; il est touché de la grâce bonapartiste ; il sauve l'homme providentiel. Bonaparte est reconnaissant : il promet les plus hautes destinées à Trévières, et à Mlle Laurette de Clamorgan, que le conspirateur repenti ne va point manquer d'épouser. Le vrai Saint-Genest est moins excusable : mais l'on s'aperçoit à propos que c'est une femme travestie, et l'on s'empresse de lui rendre la liberté. J'allais oublier de dire que Fouché, après de longues hésitations, accepte le ministère de la police ; mais il fallait s'y attendre. J'ai dû omet- Ire aussi dans ce compte rendu sommaire cent détails amusants, et notamment une foule d'évasions. On ne cesse point de s'évader dans cette pièce. On s'y évade comme à la Santé.
M. Gémier ne paraît qu'au dernier acte ; il ne s'en est pas moins donné la peine de composer, de la façon la plus curieuse et la plus authentique, la figure de Fouché. M. Saillard ne ressemble pas physiquement à Bonaparte ; mais il en joue le rôle avec tant de conviction, qu'on ne peut s'empêcher de croire qu'on voit le Premier Consul en personne. On sent également que M. Candé ferait n'importe quoi pour son roi et pour son Dieu. M. Escoffier (Hubert de Trévières), est un aventurier séduisant. Mme Germaine Dermoz a de la beauté, de la grandeur d'âme et une bien belle voix. Mlle Jeanne Fusier est intrépide et charmante, et Mm* Alice Aël a beaucoup d'esprit.
12 Avril
THÉÂTRE DE L'ŒUVRE. — La Brebis égarée, pièce en trois actes et un prologue de M. Francis Jammes.
THEATRE DES ARTS. — Les Deux Versants, pièce en trois actes de William Vaughan Loody, traduction de Mme Madeleine et de M. Louis Cazamian.
Mis en goût par le grand et légitime succès de V Annonce faite à Marie, M. Lugné-Poë nous a donné hier soir un nouveau spectacle de caractère chrétien, la Brebis égarée, de M. Francis Jammes. M*. Lugné-Poë est un directeur avisé, bien qu'il ne dirige qu'un théâtre intermittent. Il sait d'où le vent souffle. Je crois pourtant que cette fois il s'est trompé. J'aperçois une petite différence entre M. Paul Claudel et M. Francis Jammes, c'est que M. Paul Claudel a peut-être du génie. Il a sûrement de la littérature, du style, un tempérament puissant et riche. M. Francis Jammes n'a que la foi : elle ne déplace pas toujours les montagnes.
M. Francis Jammes a dit de son propre style qu'il balbutie. Je le trouve indulgent. Il a l'habitude fâcheuse de parler à ses lecteurs, ou aux spectateurs, le langage dont usent les nourrices quand elles veulent agacer leurs poupons. Lorsqu'il élève le ton, M. Francis Jammes atteint assez ordinairement à l'éloquence d'un prédicateur de catéchisme ; mais nous avons passé l'âge de la première communion. Nous savons aussi faire la distinction de la naïveté
et de la niaiserie. Nous concevons que les amis et les admirateurs de M. Francis Jammes comparent ses petits vers à ceux des vieux noëls de France, mais nous ne saurions nous empêcher, n'étant point aveuglés par une admiration amicale, de leur trouver infiniment plus de ressemblance avec ces autres petits vers qui courent à l'entour des mirlitons.
Après un interminable prologue de cette poésie, où la Brebis égarée s'entretient avec la Femme adultère, bien que cette femme et cette brebis ne soient qu'une même personne, M. Francis Jammes nous conte, en une série de petits actes étriqués, l'aventure édifiante d'une jeune femme qui abandonne son pieux mari pour faire un petit tour en Espagne, avec un amant non moins pieux. Cette communauté de foi arrange tout au dénouement : il suffit de l'intervention d'un capucin. Le rôle de ce religieux a été interprété avec beaucoup de vérité par M. Lugné- Poë, qui n'a pas été moins remarquable dans un rôle de brocanteur. L'heureux événement de la soirée a été la révélation de Mme Gladis Maxhance. Quant à M. Francis Jammes, la représentation de la Brebis égarée n'ajoutera rien à sa gloire, qui est universelle comme la plupart des gloires méconnues, mais elle lui fera certainement la meilleure publicité.
La pièce du théâtre des Arts, jouée te même soir, nous offre un choix de personnages plus sanguine
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et moins falots que ceux de M. F" rancis Jammes. Malheureusement, ils ont aussi des âmes, et comme ces âmes sont primitives, elles manquent parfois de simplicité. Ruth Ghent a beau vivre au désert, ses sentiments nous paraissent aussi peu explicables que ceux de maintes héroïnes d'Ibsen. \ous avions été charmés au premier acte de l'adresse et de l'énergie dont elle use pour n'être pas violée par trois sauvages, mais seulement enlevée et, s'il vous plaît, épousée par le mieux dégrossi des trois. Il nous a paru qu'ensuite elle mettait un peu trop de temps à pardonner ce rapt, légitimé par le mariage, et qu'elle discourait un peu trop. Heureusement la venue d'un enfant, d'un bébé, comme dirait M. Jammes, arrange tout au troisième acte, et le dénouement de cette pièce frénétique est presque aussi attendrissant que celui de la Brebis égarée.
Les décors des Deux Versants sont de M. Maxime Dethomas. Ils sont fort curieux et fort beaux. La pièce est très bien jouée d'ensemble, et surtout par M. Janvier.
17 Avril
THÉÂTRE NATIONAL DE L'ODÉON. — La Rue du Sentier, comédie en quatre actes de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel.
Comme il y a plus de choses au ciel et sur la terre que les philosophes n'ont coutume d'en aper-
cevoir, il y a aussi dans La société maintes espèces qui échappent ordinairement aux naturalistes, aux observateurs qualifiés des mœurs, je veux dire aux romanciers et gens de théâtre, — ou qui ne les intéressent que de loin en loin. Certes, un Balzac, un Zola s'avisent qu'il est des hommes doués d'une sensibilité humaine parmi ceux qui exercent les professions libérales, ou même qui pratiquent les métiers serviles. Mais la littérature, après des incursions en fin de compte assez rares dans le domaine de cette humanité-là, se hâte toujours de revenir à l'étude de l'homme et de la femme du monde, que Paul Hervieu a si ingénieusement comparés aux rois et aux reines de tragédie, et qui ont en effet remplacé, pour la commodité de nos psychologues, les personnages dématérialisés, les types abstraits de notre littérateure classique. Le haut commerce est, je crois, celle des classes de la société présente que nos romanciers et nos dramaturges ont le plus résolument et le plus iniquement négligée. On nous a montré quelquefois les grands industriels et leurs épouses détraqués par l'excès de richesse et de luxe, et qui font la fête : on n'a guère pris la peine de nous les faire voir à l'état normal. Les œuvres que la Rue du Sentier a pu nous rappeler, hier, par instants, sont déjà anciennes. C'est Fromont ieune et Rister aîné, ce livre charmant, où l'on trouve, avec tout le savoirfaire de Daudet, toute la sensibilité de Dickens ; c'est Serge Panine : je cite le livre et la pièce de M. Georges Ohnet (qui appartiennent plutôt à la
littérature d'études mondaines), pour le beau caractère de femme de tête, de commerçante retirée et enrichie, si net, si parisien, si français, et rendu par M. Georges Ohnet avec un art peut-être un peu rude, mais puissant. La plus belle parure de la Rue du Sentier est un caractère de femme justement de même naturel et de même valeur. Ce qui peutrêtre aussi m'a suggéré le souvenir de Serge Panine, c'est que Mme Grumbach, qui interprète le rôle de Mme Morisset, rapelle Mme Pasca, et non pas seulement par la beauté farouche du masque.
Le drame naît de l'antipathie de Mme Morisset et de sa bru. Mme Morisset, veuve, a deux fils ; l'un, le cadet, Théodule, fait des bêtises ; l'autre, l'aîné. Julien, est le modèle des fils et des commerçants. Il est l'associé de sa mère, mais elle reste la vraie, la seule patronne du Mûrier d'Argent, et, comme on l'appelle, la grande patronne. Julien est peu séduisant, timide, il passe pour faible. Il témoigne cependant en maintes occasions, une véritable force de volonté; il prouvera, au moins à deux reprises, qu'il est bien le fils de cette mère. Mme Morisset veut, pour un anniversaire, offrir une fête à ses employés ; elle s'adresse à un vieux cabot, Labourdette (qui se nommerait aussi bien Delobelle), et qui dirige un conservatoire d'amateurs. Elle retrouve là une amie d'enfance. M™ Herbelin, qui a vécu en cigale, tandis qu'elle-même suivait l'exemple de la fourmi. M"* Herbelin a une fille, Catherine, qui se destine au théâtre, et qui fut naguère l'amie d'enfance de Ju-
lien Morisset, sa compagne de jeux, son premier rêve. Les jeunes gens se retrouvent, comme tout à l'heure les deux mères ; mais, dans l'intervalle, plusieurs messieurs, qui représentent la peinture, la puissance de l'argent, celle du journalisme et celle de la publicité, ont fait entendre assez brutalement à Catherine qu'elle n'a aucune chance de parvenir si elle leur résiste. La pauvre fille, qui est naïvement honnête, se trouve toute désemparée ; son ancien petit amoureux survient à propos ; et quand il lui offre de la sauver par le mariage, elle est éperdue de joie, de reconnaissance, mais aussi de peur : la terrible Mme Morisset consentira-t-elle jamais à marier son fils, l'héritier du nom, avec une comédienne, même repentie ? La grande patronne, en effet, ne consent point, et c'est ici que le faible Julien montre qu'il n'est pas si faible. Il menace sa mère des actes respectueux et d'une liquidation. Mm* Morisset, ulcérée, cède, d'assez mauvaise grâce, et non point cependant sans bonté. Elle est impérieuse et dure, elle n'est point sèche. Elle fait son possible, du moins pendant l'entr'acte, pour s'entendre avec sa bru : leurs natures sont trop diverses. Catherine a un peu d'esprit, un peu de culture, une élégance bien innocente, mais effrayante. Catherine lit des romans : elle les choisit bien, elle aime Madame Bovary : la grande patronne ignore Madame Bovary, mais devine que c'est une lecture dangereuse pour une femme indépendante, déplacée dans le milieu bourgeois, et qui s'ennuie. Mme Moris^l.
qui n'a jamais eu le temps même de s'amuser, croit que l'ennui est un péché : elle n'a pas tort ; cette grande patronne m'inspire beaucoup de sympathie. Elle n'a pas raison de monter Julien contre Catherine, mais elle a peut-être des raisons. Catherine, à force de s'ennuyer, cherche des divertissements, qui ne sont pas encore coupables, qui sont déjà inquiétants. Elle n'aime d'amour que son mari, mais elle a trop d'amitié pour le peintre du premier acte, Vilfroy. Julien se défend mal, il est tiraillé entre sa mère et sa femme. Il fait une scène mal justifiée, et Catherine commet une inconséquence : elle vient à cinq heures, seule, chez Vilfroy, qui peint des choses médiocres dans un magnifique atelier aux environs du parc Monceau.
Toutes ces péripéties, bien ménagées, manquent peut-être d'imprévu, mais voici une situation neuve, et qui assurera, je pense, le succès de la Bue du Sentier. Catherine est à peine arrivée chez Vilfroy, que l'on apporte au peintre une lettre : un anonyme lui donne avis que Mme Morisset et Julien viennent surprendre Catherine chez lui. Us attribuent cette lettre au cadet, Théodule : c'est le mari lui-même qui l'a écrite. Il croit que sa femme le trompe, mais il a voulu lui épargner l'humiliation d'être prise sur le fait par la belle-mère. Catherine s'envole. Mme Morisset reconnaît son erreur et est obligée de s'excuser. Julien revient sans elle deux minutes plus tard, avoue son subterfuge et demande raison à Vilfroy. Ce Vilfroy n'est pas un méchant
homme. Il sent bien que Julien et Catherine s'aiment toujours. La grandeur d'âme du mari le touche. Il jure que Catherine n'a jamais été sa maîtresse, et engage lui-même Julien à une réconciliation que le beau trait de la lettre rendra facile. Elle n'est point si facile, et le dernier acte commence par des menaces de divorce ; mais il s'achève, comme nous n'avions jamais cessé de l'espérer, par un dénouement heureux, honnête, et de plus parfaitement vraisemblable.
La mise en scène est juste, souvant amusante. J'ai déjà dit qu'il faut admirer Mme Grumbach. M,Ie N'ory, qui a tant de grâce, a aussi beaucoup de force. M. Vargas est vraiment un comédien du premier rang, plein de goût et de mesure, d'une sensibilité pour ainsi dire secrète. M. Grétillat a bien joué le rôle de Vilfroy : mais il semble que le costume moderne l'étonné un peu. C'est un membre de Y Epatant qui ressemble au bouillant Achille ou à T'Atrid^ Agamemnon, roi des rois.
24 Avril
COMEDIE-FRANÇAISE. — Riquet à la Houppe, comédie féerique en quatre actes, en vers, de Théodore de Banville. — Venise, comédie en un acte, en prose, de MM. Robert de Fiers et G. -A. de Caillavet.
Je ne serais pas étonné d'apprendre que les jeunes poètes d'aujourd'hui méconnaissant Théodore de
dfi.
Banville. Je n'en serais pas bien attristé non plus. On lui rendra justice un jour ou l'autre, bientôt. On le relira, quand on aura tout doucement perdu l'habitude de croire que Théophile Gautier est impeccable et que Leconte de Lisle est intéressant. On s'apercevra qu'il est l'un des deux grands poètes de sa génération, et que l'autre est Baudelaire. On s'apercevra aussi qu'il ne faut point le flétrir des épithètes de parnassien et de virtuose. Sans doute, il a rimé ; il a tranché d'un mot la question des licences poétiques en disant qu'il n'y en a point ; il a écrit : « Le plus simple est d'avoir du génie », et je ne jurerais pas qu'il eût du génie ; mais il eut infiniment de poésie et d'esprit ; et ce fut un virtuose d'un genre singulier : le virtuose sceptique. Il sourit et il joue de sa perfection, mais il est parfait. Il est virtuose comme Renan est religieux. Sa poésie ressemble à celle des anciens, parce qu'elle est d'une beauté merveilleuse et à la fois d'une charmante familiarité. Elle est divine à portée de la main. Elle est divinement puérile ; et je ne crois pas qu'aucun de nos contemporains soit jamais arrivé, en s'y efforçant, à être aussi enfant que cet Anacréon parisien ; mais la puérilité de Banville n'est pas aux dépens de son intelligence ni de sa malice ; elle n'est pas sotte, ni niaise ; elle n'est pas une de ces maladies qu'on ferait bien d'aller soigner dans un sanatorium.
On découvrira ausi, un jour, que ce poète est un excellent homme de théâtre, comme Musset, comme
tous les vrais poètes. Je viens d'en faire l'épreuve. J'ai voulu lire son Riquel à la Houpe avant de le voir jouer. L'avouerai-je ? J'ai été d'abord désenchanté. Je suis arrivé à la Comédie-Française prévenu ; et dès les premiers vers, j'ai été saisi de voir comme cette fantaisie, comme cette poésie se réalisait sur les planches pour quoi elle semble si peu faite, comme ces personnages de rêve prenaient de la substance et de la vie, comme tout passait la rampe. J'avais craint d'entendre réciter, en guise d'hommage à un vieux poète glorieux, un poème un peu morne, un peu traînant, un peu ennuyeux ; et j'assistais à une véritable pièce, pleine d'action et de mouvement, amusante ! Je ne saurais guère, cependant, la raconter. Vous connaissez, d'ailleurs, le conte d'où elle est Urée. 11 est vrai qu'elle ne lui ressemble guère. Elle est plus significative et plus profonde, et avec cela, chose curieuse, d'une naïveté certainement plus naturelle et plus sincère. Le roi Myrtil, dont le trésor est à sec, vit parmi les décombres de son château. Son fou Clair de Lune, son page Zinzolin, lui-même, sont vêtus de haillons ; les fleurs libres ont envahi ses parterres et transformé ses jardins à la française en un parc anglais. Sa fille Rose est plus belle que les roses ; mais hélas, elle est bête comme une oie. Le prince Riquet à la Houppe la vient demander en mariage : il est affreux, il est borgne, il est bossu ; elle pousse des cris d'effroi ; elle aimerait mieux, à la rigueur, le joli écuyer Luciole. Riquet à la Houppe tombe amoureux de
Rose et se désespère. La fée sa marraine lui enseigne qu'il ne faut jamais désespérer quand on a de l'esprit. Il lui suffit de débiter à la princesse quelques vers délicieux pour éveiller cette intelligence qui sommeillait ; et soudain, comme par miracle, voilà que Rose sait tout. Elle lit, elle chante, elle raisonne. Les prétendants accourent. Elle les dédaigne, et par pitié d'abord, puis par reconnaissance, puis par amour, c'est le hideux Riquet à la Houppe qu'elle choisit. Mais comme l'amour de Riquet a donné l'esprit à Rose, l'amour de Rose donne à Riquet la beauté — du moins dans une certaine mesure, ajoute le poète, qui tient à sauver la vraisemblance.
La pièce est montée avec un peu trop de luxe, et peut-être un peu trop bien jouée. L'excès en tout est un défaut. M. Georges Berr est un très admirable Riquet, mais je crains qu'il n'ait vu le rôle trop grand. Du moins dit-il les vers à la perfection : je ne ferai pas le même compliment à tous les interprètes. M. André Brunot est un Clair de Lune aimable et réjoui ; M. Croué est du meilleur comique en roi Myrtil ; M. Guilhène est tout à fait agréable en écuyer Luciole : et Mme Berthe Bovy, en page Zinzolin, a égayé à plusieurs reprises toute la salle par ses mimes, par sa drôlerie, par son intelligence futée.
Après Riquet à la Houppe, la Comédie-Française nous offrait une pièce en un acte. Venise, de MM. Robert de Fiers et Gaston de Caillavet. J'écrivais
dernièrement, à propos de la reprise du Détour, que les critiques aiment bien de préférence les pièces de début d'un auteur ultérieurement arrivé. Il y a une autre petite perfidie du même genre qui consiste à préférer leurs saynètes, au détriment de leurs pièces en trois, quatre ou cinq actes. Je n'userai pas de ce procédé envers MM. Robert de Fiers et Gaston de Caillavet, et je n'irai pas crier par-dessus les toits que Venise vaut mieux que V Habit vert ou Primerose ; mais aucune considération ne m'empêchera de dire que c'est une petite œuvre exquise, et qu'après celle de Banville, qui nous préparait à la sévérité, elle nous a procuré le plaisir le plus délicat. Venise ne se passe point à Venise, comme la Semaine folle que donne présentement l'Athénée, et dont je ne saurais, pour des raisons de modestie, dire moi-même tout le bien que j'en pense. Mais, comme dans la Semaine folle, il est fort question de l'atmosphère de Venise. Henriette n'a jamais trompé Georges, son mari, non par excès de moralité, mais parce que ses flirts ne lui ont jamais parlé d'amour dans un décor approprié. Et voici qu'à l'instant même où un nouveau candidat, Max, se déclare, on apporte un tableau que Georges (qui est amateur) vient d'acheter. Ils ne savent pas d'abord trop bien ce que cela peut représenter. Puis ils voient à peu près que c'est Venise, ils croient y être, et naturellement tout ce qui s'ensuit. Georges revient juste à temps pour les calmer et leur apprendre que le tableau est une étude de Billancourt pendant les
inondations. Max est expédié aussitôt. Henriette reste seule avec son mari et le fait parler de Venise. Il n'en parle pas plus mal que Max, les deux époux fredonnent ensemble 0 sole mio, et le rideau tombe assez précipitamment.
Cette très jolie pièce est joué à ravir par M.™ Marie Leconte, M. Georges Le Roy et M. Numa.
29 Avril
VAUDEVILLE. — Les Honneurs de la Guerre, comédie en trois actes, de M. Maurice Hennequin.
On ne se marie pas pour s'amuser, du moins les hommes. Le comte Frédéric de Cermoise, qui aspire au repos, a voulu épouser une vraie jeune fille, et comme elles deviennent rares à Paris, il l'est allé chercher au fin fond de la Bretagne, à Quimper. Yvonne de Kersalec ne sait rien de la vie ; mais c'est justement pourquoi elle ne demande qu'à s'instruire. Rien ne lui paraît si neuf ni si enivrant que de se coucher à trois heures du matin. Elle prend goût aux restaurants de nuit, et quand elle a fini de souper à l'aube, elle veut encore aller faire un petit tour au Bois. Nul ne lui paraît plus beau, plus élégant, plus spirituel, et homme du monde plus accompli, que Stanislas de Pressigny, surnommé Cotillon Premier: ce surnom seul me dispense d'en dire plus long.
Cotillon Premier lui enseigne la valse chaloupée, elle se pâme entre ses bras : ce n'est qu'une figure de chorégraphie, mais indicative d'un danger prochain, et Frédéric de Cermoise, outre l'ennui de ne se jamais coucher à dix heures, a une crainte affreuse d'être cocu.
Il ne veut point l'être, il préférerait de divorcer à temps. Vous avez bien deviné qu'il aime Yvonne et qu'elle l'aime. Mais il n'en sait rien, ni elle. Il croit qu'il perdrait sa femme sans douleur, il appréhende seulement d'être ridicule. Or, ce n'est pas tout de divorcer, encore faut-il se tirer de cette épreuve avec les honneurs de la guerre ; et c'est comme à qui perd gagne : quand on est condamné pour avoir trompé sa femme, cela est honorable ; lorsque l'on fait pour ainsi dire authentiquer par les tribunaux son propre cocuage, c'est le désastre. Aussi, Frédéric de Cermoise a beau surprendre chez Cotillon Premier Yvonne, qui n'y faisait d'ailleurs point de mal, il refuse de porter plainte, et veut se faire à son tour surprendre par elle. La naïve jeune femme est touchée de cette générosité, qui nous paraît suspecte, d'autant que nous savons à quoi nous en tenir, Cermoise ayant parié devant nous vingt-cinq louis avec un sien ami qu'il obtiendrait les honneurs de la guerre. Mma de Cermoise va donc chercher le commissaire : n'oublions pas que nous sommes chez Cotillon, mais on lui a dit simplement de passer dans la pièce voisine : on le fait tourner comme un toton.
M. de Cermoise s'est muni d'une comparse pour le flagrant délit. C'est une aimable petite modiste, Francine Leroy, qui fait de très jolis chapeaux ; mais, comme elle les aime trop, et qu'au lieu de les livrer à ses clients elle les porte, son commerce languit. Au cours de l'entretien, elle avoue à Cermoise qu'elle n'est pas noctambule et qu'elle se couche volontiers à dix heures ; il commence de concevoir pour elle un sentiment sérieux. Puis, il est pincé, successivement, par son beau-père, le marquis de Kersalec, et par sa belle-mère, la marquise, lesquels arrivés de la veille à Paris, croient naturellement que c'est leur gendre qui fait la fête et ne soupçonnent point que c'est leur fille. Le commissaire survient : c'est un ancien croupier de l'Epatant, qui connaît Cermoise. Il n'en rédige pas moins son procès-verbal, et les Kersalec, bons chrétiens, sont suffoqués d'apprendre que leur fille veut divorcer. Ils la maudissent.
Ils lui rouvrent leurs bras, au début du troisième acte, quand elle leur annonce qu'elle a déchiré le procès-verbal et qu'elle ne divorcera point. Les Kersalec imaginent qu'elle s'est rendue à leurs bonnes raisons. Ce n'est point tout à fait cela. Dans l'intervalle, elle a rencontré l'ami qui venait payer à Frédéric les cinq cents francs du pari. Cotillon Premier lui a, de plus, expliqué l'état d'âme de son mari et le titre de la pièce. C'est elle qui veut avoir les honneurs de la guerre. Elle pardonne à l'époux censé infidèle, et elle installe Cotillon-Stanislas de Près-
signy dans sa chambre et dans son lit. M. de Cermoise s'empresse d'installer dans son lit et dans sa chambre la jolie Franchie Leroy. M. et \lme de Kersalec, qui n'ont jamais rien vu de pareil en Bretagne, sont atterrés.
La situation est, comme on dit, trop tendue pour durer plus longtemps ; et, en effet, elle ne dure point. Mme de Cermoise, quand elle voit son mari embrasser la modiste du côté cour, ne peut plus maîtriser sa jalousie ; M. de Cermoise ne peut davantage maîtriser la sienne quand il voit sa femme embrasser M. de Pressigny du côté jardin, et dès lors le dénouement est acquis.
C'est un vaudeville bien construit, un peu trop bien, et trop symétrique mais c'est un vaudeville élégant, d'une qualité supérieure, et qui justifie son adresse rue de la Chaussée-d'Antin. Ces sortes de pièces ont fait naguères la fortune du théâtre qui porte aussi le nom de Vaudeville. Je ne vois pas pourquoi le genre n'y réussirait point une fois encore. Il est un peu suranné, qu'importe ? Les genres ne sont pas si nombreux, ils passent le temps à mourir et à ressusciter. L'essentiel est de plaire : la pièce de M. Maurice Hennequin a beaucoup plu. Elle est fort spirituelle et de très bonne compagnie. Le plus gros mot qu'on y relève est celui de Molière, avec quelques jurons véniels. J'ajoute que M. Maurice Hennequin écrit avec soin et en français. Mais je m'arrête : j'ai peur de lui faire le plus grand tort.
La pièce est bien montée et bien jouée. M. Rozen-
berg joue avec aisance et naturel le mari. M. Flateau a donné une physionomie plaisante au rôle de Stanilas de Pressigny, qui aurait pu aussi être distribué à M. Rosenberg. M. Lérand est amusant dans un rôle à transformations. M"6 Frévalles a un peu plus de mélancolie que d'entrain. Mlle Ariette Dorgère est aimable et même touchants. M. Joffre est un vieux chouan, si j'ose dire, tout craché. La beauté et la gaieté de Mme Marie Magnier sont également éclatantes.
30 Avril
LES ESCHOLIERS. — Ainsi soit-il, comédie en un acte, de MM. Charles Gallo et Martin Valdour ; la Bonne Ecole, comédie en un acte, de M. Jean Herwel ; l'Etat second, pièce en trois actes de M. François de Nion.
THÉÂTRE SARAH-BERNHARDT. — Le Bossu, drame en cinq actes et dix tableaux d'Anicet Bourgeois et Paul Féval.
Le cercle des Escholiers, qui aura sa petite page dans l'histoire du théâtre contemporain, est certainement le plus discret des cercles dramatiques : ses spectacles sont rares, mais toujours choisis et bien montés. Celui d'hier m'a semblé particulièrement heureux. La première pièce, en un acte, de MM. Charles Gallo et Martin Valdour, n'est pas un lever de rideau, puisqu'elle ne se joue pas devant les
banquettes, et qu'elle se laisse écouter avec intérêt. C'est le dialogue, finement, et parfois même un peu précieusement écrit, d'un bon curé de campagne et d'une fameuse comédienne, devenue châtelaine sur le tard, demeurée philanthrope, mais qui a changé le genre de sa philanthropie. Elle donne au curé des leçons de diction, et même d'éloquence sacrée. Sur l'entrefaite, il apprend d'un sénateur réactionnaire que sa bienfaisante paroissienne est une pécheresse repentie. Il a d'abord quelques scrupules et veut suspendre les leçons. Mais il s'avise à temps que le pasteur chrétien doit préférer les brebis qui se sont égarées momentanément à celles qui n'ont aucune fantaisie. Et tout finit le mieux du monde : ainsi soit-il ! (c'est le titre). M. Bénédict, en vieux curé, est d'une onction, d'une naïveté et d'une malice charmantes.
La pièce de M. François de Nion est l'adaptation à la scène d'un cas de pathologie nerveuse, rare, mais fort connu : le dédoublement de la personnalité, accompagné de la manie ambulatoire. Ces bizarreries de notre pauvre humanité .ne sont pas si malaisées que l'on pense à mettre sous forme de roman ou de pièce. Je croirais même plutôt qu'elles fournissent à l'homme de lettres ou de théâtre des péripéties et des dénouements trop faciles. J'ignore d'ailleurs si M. de Nion a fait sa pièce avec facilité, mais je sais qu'elle est fort habilement conduite. Lucienne Dalbet est la fille d'un émule de Charcot, le professeur Josnard, qui ae trouve ainsi à portée
de nous expliquer le cas des dédoublés et des ambulants, sans avoir trop l'air de le 'aire exprès. Nous sommes avertis, au début, que Lucienne est un « sujet », et que l'an dernier, en Bretagne, elle a eu, à la suite d'une mauvaise nouvelle, une crise de catalepsie. Nous sommes également avertis que son mari, Gaston Dalbet, qu'elle adore, ne tardera pas à la tromper avec sa cousine Madeleine. A la fin de l'acte, nous avons tout lieu de croire que Lucienne trouve la mort dans une catastrophe analogue à celle du Bazar de la Charité. Mais nous ne sommes pas très étonnés d'apprendre, au deuxième acte, qu'elle a été sauvée par miracle, qu'elle est tombée dans le sommeil cataleptique, et qu'à son réveil elle s'en est allée tout droit devant elle, sans rien se rappeler de son existence antérieure, et affublée d'un nouveau moi. Une vague influence du passé l'a cependant ramenée en Bretagne, et c'est là que ses parents la retrouvent, dans une boutique de mercerie. Son père la réveille, ou la ressuscite par des procédés qui m'ont paru un peu sommaires. En outre, il n'a pas songé, avant de pratiquer cette résurrection, que Gaston, dans l'intervalle, avait épousé Madeleine, et qu'il en allait falloir informer la ressuscitée. C'est la situation du colonel Chabert, avec quelques changements. Lucienne, qui est une femme énergique, veut d'abord défendre ses droits et revendiquer son mari. Mais elle apprend que Madeleine est enceinte. Alors elle veut céder la place, disparaître ; elle ne eonnaît qu'un moyen de
disparaître : c'est de mourir. Mais son père en connaît un autre, et pour lui sauver du moins la vie, il la remet, encore par le moyen de quelques passes très simples, dans son état second.
La curieuse pièce de M. François de ion est fort bien interprétée. M1,e Andrée Méry nous a ravis par la netteté, par la justesse, la mesure de son jeu, et par une certaine grâce brusque. La représentation s'achevait par une saynète intutulée la Bonne Ecole, qui n'est guère que la reproduction phonographique d'une scène de ménage, mais assez plaisante. M. Georges Baillet a interprété avec talent le rôle d'un mari pacifique, et Mme Amélie Diéterle a été, de toutes les femmes insupportables, la plus agréable à entendre et à regarder.
9 Mai
THEATRE ANTOINE. — L'Entraîneuse, pièce en quatre actes, de M. Charles Esquier.
Poursuivant sa saison d'été avec une persévérance digne d'un meilleur printemps, M. Gémier nous a donné hier une pièce assez intéressante, l'Entratneuse, déjà représentée avec succès le mois dernier à Bruxelles. L'auteur, M. Charles Esquier, fut naguères pensionnaire de la Comédie-Française : il y paraît. C'est peut-être parce qu'on le sait, maÎ9 je crois bien qu'on s'en apercevrait si par hasard on
ne le savait point. Nous nous demandons quelquefois ce que l'on apprend au Conservatoire : ce n'est certes pas à jouer la comédie, c'est peut-être à en écrire. Seulement les œuvres d'acteurs se reconnaissent à des réminiscences, à un emploi immodéré de ce qu'on appelle les « effets ». Chose curieuse, ces mêmes effets, qui réussissent de temps en temps, ou du moins qui ont réussi, dans les comédies des auteurs qui r \ sont pas comédiens, ne portent presque jamais ins les comédies des auteurs-acteurs. Cela s'explique par l'habitude qu'ils ont de toujours voir les pièces à l'envers, comme les ouvriers des Gobelins voient les tapisseries. C'est un phénomène de cette fameuse optique théâtrale, que nos aînés de la critique ont inventée, en négligeant de la définir. Les pièces des auteurs-acteurs sont aussi très bien faites. On désespère d'y rencontrer une maladresse. Aucun assaisonnement n'y manque, même celui de l'imprévu. Mais, par une malchance, cet imprévu-là est toujours celui où l'on s'attendait, et bien que nos aînés de la critique nous aient seriné qu'il faut toujours réaliser les vœux secrets du spectateur, j'estime pour ma part qu'il vaut encore mieux prévenir se9 désirs, étonner son imagination, et qu'il nous sait gré d'une surprise, au lieu qu'il ne sait gré qu'à lui-même d'un pressentiment vérifié.
Le compositeur Jean Césaire demeure encore à Montmartre. C'est dire qu'il est jeune, qu'il a du génie, de l'enthousiasme, une femme amoureuse et pauvre, et que les directeurs de théâtre ne lui re-
connaissent aucun talent. Il n'arrive pas à faire jouer son opéra, l'Ile Fantôme, qui est un chef-d'œuvre naturellement. Il est aigri, il est nerveux, il fait des scènes à sa femme Françoise, qu'il rend responsable de ses déceptions. C'est dans l'ordre. Elle se jure de le faire parvenir, fût-ce au prix que l'on devine : elle n'est pas la première amoureuse qui se dévoue de cette façon-là, et ne sera pas la dernière, espérons-le. Justement, elle est aimée d'un député socialiste, Le Goulet, qui est millionnaire, comme tous les députés socialistes. Le Goulet invite Françoise à devenir sa maîtresse, moyennant quoi il commanditera un théâtre, et sur ce théâtre l'Ile Fantôme sera jouée. Françoise devient la maîtresse de Le Goulet, l'Ile Fantôme est jouée, triomphe, et Jean Césaire devient l'amant de sa principale interprète, bien entendu. Françoise apprend l'infidélité de son mari et le supplie de rompre avec la cantatrice. Elle est peut-être la première femme de qui une prière si maladroite soit exaucée. Jean rompt. Germaine (la cantatrice), pour se venger, lui révèle que Françoise le trompe avec I î Goulet. Françoise vient précisément de signifier à Le Goulet qu'elle préfère désormais s'en tenir là. Le Goulet crie, et se juge volé : il n'a pas ton. Césaire se juge également volé ; j'ose dire qu'il a du toupet. Il demande avec arrogance à Françoise pourquoi elle le trompe. Ce n'est pas bien malin à deviner, mais c'est le sujet de la grande scène du trois. Elle est bien traitée et ne laisse pas d'être pathétique. Elle est fatale à la
pauvre Françoise, dont le cœur nous a inquiété dès le début, et qui meurt brusquement au quatrième acte, par une fatalité déplorable, au moment où les amis de Césaire se précipitent sur la scène pour lui apprendre qu'il est décoré.
Le rôle de Françoise s'ajuste à merveille au talent et au physique de Mlle Juliette Margel. Elle n'est point la femme que l'on sacrifie, mais celle qui se sacrifie elle-même avec une sombre résolution. Elle a de l'énergie, une sensibilité profonde : c'est une belle artiste. M. Francen donnait, m'a-t-on dit, de très grandes espérances. Il en donne encore beaucoup, il en a déjà réalisé quelques-unes. M. Candé a bien joué le député socialiste. Nous avons vivement applaudi Mme Dermoz et M. Saillard.
îi Mai
COMÉDIE DES CHAMPS-ELYSÉES. — Le Trouble-Fête,
comédie en trois actes et un épilogue, de M. Emond Fieg ; la Gloire ambulancière, comédie en un acte, de M. Tristan Bernard.
Félicitons d'abord II. Léon Poirier de nous avoir offert un spectacle de la plus rare distinction et d'une qualité littéraire. Il est honorable pour lui d'avoir monté le Trouble-Fête, de M. Edmond Fleg, la Gloire ambulancière, de M. Tristan Bernard ; et. si ces deux pièces obtiennent de surcroît le succès ma-
tériel qu'elles méritent, que je prévois, que je souhaite, cela sera honorable pour le publie. La eomédie de M. Edmond Fleg manque peut-être d'un gros intérêt, sans être pour cela moins intéressante. Elle est aimable, elle est plaisante, elle est pathétique, elle est dramatique, avec un sujet qui ne semblait point, à première vue, fort théâtral ; je lui reprocherais même d'être un peu artificiellement composée et de ne pas assez surprendre ou décevoir nos prévisions. Mais il n'importe, car si la composition en est arbitraire, les sentiments et les mœurs y sont observés et rendus avec une entière naïveté. Le cadre est rigide et géométrique, le tableau est une étude d'après nature, où la nature n'est point déformée.
Le trouble-fête, c'est l'enfant, que des parents trop jeunes, trop amoureux ou trop égoïstes ne désiraient point : mais M. et Mme Florent « n'ont pas été malins », comme le dit ingénument Mm* Florent elle-même. Elle s'aperçoit, au premier acte, qu'elle a de ces craintes qu'on appelait autrefois des espérances. Elle n'ose les avouer à son mari. Un petit accident banal de grossesse l'oblige a révéler ce fatal secret, et Julien Florent, cinq minutes après avoir pesté contre une paternité éventuelle, pleure de joie dans les bras de sa femme : telles sont les charmantes inconséquences des gens qui ont le cœur léger, mais bien placé. Voilà tout le premier acte : vous sentez que ces sortes de pièces sont à peu près impossibles à raconter. Au deuxième acte, l'instinct de în maternité s'est éveillé chez la femme, et celui de
la paternité s'est rendormi pour un temps, selon la règle, chez le mari. Lise Florent est mère avec excès, si le mot excès n'est point sacrilège. Elle a voulu nourrir elle-même son enfant, elle refuse de le sevrer : c'est le mari qui est sevré — je ne sais pas je me fais bien comprendre. Hélas ! la nature a de: exigences, et il n'est que trop vrai que les droits les plus légitimes de l'amour ne s'accordent pas toujours avec les devoirs de la maternité. Julien Florent, qui aime Lise de tout son cœur, est cependant sur le point de la tromper avec une détestable femme de lettres, dont il plaide le divorce. Lise veut retenir son mari, elle ne veut pas sacrifier son fils : c'est un conflit qui en vaut bien d'autres. Julien quitte le domicile conjugal, et va même jusqu'au bas de l'escalier, mais il remonte par l'ascenseur : il a, comme dit joliment M. Fleg, « l'esprit de l'ascenseur ». A l'épilogue, nous retrouvons les deux époux réconciliés, Lise assagie, c'est la paternité de Julien qui passe maintenant toute mesure : pendant l'entr'acte, l'enfant a veilli de deux ans, et est devenu un petit homme.
La comédie de M. Edmond Fleg est fort bien jouée. M. Louis Gauthier sait toujours exprimer de la façon la plus touchante les sentiments honnêtes et sains. Il n'est pas seulement l'un de nos meilleurs comédiens, mais l'un des plus humains et des plus sympathiques. M. Mauloy, dnns un rôle difficile et peu développé, a de la correction, de l'émotion, une justesse d^ fon parfaite. La grâce de Mœ" Gladvs
Maxhence est peut-être un peu apprêtée, mais constamment agréable. Elle ne manque ni de sensibilité ni de force. Je n'ose dire que Mme de Pouzols soit la simplicité même.
Je veux chercher une petite querelle à Tristan Bernard ; il a imaginé naguère les plus jolis titres du monde : le Fardeau de la Liberté, le Petit Café, le Danseur inconnu. Pourquoi semble-t-il, à présent, avoir une prédilection pour les titres, tranchons le mot, hom, les, comme les Phares Soubigou et, cette fois, la Gloire ambulancière ? Cette réserve est d'ailleurs la seule que je puisse faire, et c'est bien pourquoi je la fais, car il faut rompre la monotonie des éloges. Cette Gloire ambulancière, qui a un si vilain titre, est une des farces les plus amusantes que nous devions à Tristan Bernard, et l'on sait qu'il y a l'embarras du choix. Il s'agit d'une dame affligée d'une certaine infirmité, beaucoup moins rare chez les femmes que l'infirmité passagère dont il est question au premier acte de M. Fleg. Cette infirmité a pris, au cours de la nuit dernière, un caractère soudain de gravité. Je ne sais pas trop comment dire. Bref, la dame a le ventre ballonné, au point que le médecin illustre qu'on a appelé en consultation n'arrive pas à le palper commodément ni à voir de quoi il retourne. Dans le doute, il prescrit une opération chirurgicale. Brusquement, la nature agit d'ellemême, et vous devinez, je l'espère, sans qu'il soit besoin que j'y insiste davantage, quel est ce dénouement, véritablement heureux. La pièce est jouée
avec l'entrain le plus louable et une impayable drôlerie par MM. Dumény, Beaulieu, Arvel, Gorieux, Herrmann, Fugère, par Mmes Juliette Darcourt, Miller, Madeleine Lyrisse et Fonteney.
15 Mai
AMBIGU. — Mon ami l'assassin, pièce en cinq actes et six tableaux de MM. Serge Basset et A. Yvan.
On a remarqué souvent que les grands observateurs n'observent pas : ils inventent, ils anticipent, et c'est la réalité qui a la complaisance d'imiter après coup leurs descriptions. Il paraît que les romanciers et les auteurs de drames ou mélodrames, qui combinent des événements et n'imaginent que de l'action, peuvent anticiper tout comme les peintres de mœurs. Cette heureuse aventure est arrivée à MM. Serge Basset et Antoine Yvan, et leur vaudra sans doute un grand succès, quoique, dans Mon ami l'assassin, personne ne chante la Marseillaise. Ils ont prévu les bandits en automobile ! Ils ont prévu l'attaque à main armée d'une banque ! Je dis bien qu'ils l'ont prévue, puisque leur drame est écrit, dit-on, depuis cinq ans. Il se trouve aujourd'hui actuel, grâce au retard coutumier du réel sur l'imaginaire ; et, d'autre part, MM. Serge Basset et Antoine Yvan, qui ont cette chance, n'ont aucune responsabilité : car il est peu probable que les Bonnot,
les Garnier et les Callemin, si infectés qu'ils fussent de littérature, aient forcé les coffres-forts de l'Ambigu pour prendre des leçons de crime dans le manuscrit de Mon ami l'assassin. D'ailleurs, on le saurait.
Le drame de MM. Yvan et Basset ne vaut pas seulement par l'intérêt historique ; il pose un cas de conscience, qui n'est pas très ordinaire, mais qui n'est pas non plus invraisemblable. Nous comptons tous parmi nos relations les meilleures des gens qui ont fait un peu de prison — pour des motifs uniquement correctionnels, ou, s'il s'agit de cour d'assises, pour des erreurs de simple moralité : il est plus rare, quand on appartient à la bonne compagnie, que l'on ait l'occasion de serrer une main sanglante ; mais enfin cela peut se présenter. Un médecin me contait naguère qu'un apache, à qui il venait de sauver la vie, lui avait proposé, en guise de paiement, de le débarrasser d'un ennemi ou de plusieurs, s'il en avait. Supposez qu'un gredin de cette espèce vous ait rendu ce service-là ou un autre, et que, par la suite, il soit sur le point d'être arrêté, jugé et guillotiné. Le sauverez-vous ? Le livrerez-vous ? Moi, je n'hésiterais pas. et je crois que tout Français, pris individuellement, serait pour le bandit contre la police et la société. Mais les spectateurs, même Français, dès qu'ils sont réunis, éprouvent des sentiments collectifs, qui ne s'accordent pas toujours à leurs sentiments individuels. Ils n'aimeraient pas que l'obligé faillît à ses devoirs de reconnais-
sance, et livrât son ami l'assassin : ils n'admettraient pas davantage qu'il faillit à son devoir social, et ne le livrât point. MM. Serge Basset et Antoine Yvan se sont tirés de ce dilemme d'une façon bien ingénieuse ; car c'est la police qui découvre elle-même la retraite de Cravero, et Armand Gilette, enfermé dans une chambre blindée, asphyxié déjà plus qu'à demi par l'acide de carbone, se trouve dans l'impossibilité d'intervenir quand même il le voudrait. — Je m'aperçois que je commence par le dénouement, et que vous ne connaissez ni Armand Gilette ni Cravero.
Armand Gilette est un fils de famille. Il est fianc 1 à M"e Huguette de Valleray, et veut en conséquence rompre avec sa maîtresse, Emma Pantzer. Emma est une fille de la dernière catégorie, mais elle a les mêmes prétentions que si elle appartenait à la galanterie la plus huppée. Elle réclame un cadeau de rupture de cent mille francs. Armand Gilette refuse. Cravero est le frère d'Emma ; c'est un coquin, mais il a fait ses études à Louis-le-Grand. C'est aussi un bon frère, point trop scrupuleux. Il ne répugne pas au chantage, il vient menacer Armand à domicile, et reconnaît en lui un labadens. Il lui prête aussitôt trente mille francs, au lieu de lui en extorquer cent mille.
La marraine d'Huguette de Valleray, Mme Josion. s'occupe d'oeuvres de charité. Elle a maintes fois prêté de grosses sommes au frère d'Huguette, Paul de Valleray, brave garçon, mais dont la conduite
laisse beaucoup à désirer. Elle refuse aujourd'hui de le recevoir ; il s'en va en proférant des menaces : il est pris de vin. Un personnage équivoque, nommé Cocuelle, vient justement de déterminer Mm8 Josion à retirer de chez son notaire, Me Robichon, une somme de cent mille francs. La nuit tombe. Mme Josion est seule. Cocuelle reparaît, suivi d'un compagnon mystérieux qui pénètre dans le boudoir de Mme Josion, la tue et s'empare des cent mille francs. Armand Gilette arrive à cet instant même, se précipite sur l'assassin, qui lui échappe, mais qu'il reconnaît : c'est Cravero, c'est son bienfaiteur, c'est son ami !
Naturellement, les soupçons planent sur Paul de Valleray (qui tout à l'heure a proféré des menaces). Armand seul sait la vérité. Il ne veut pas dénoncer Cravero, mais sa conscience est le théâtre de ce que Spinosa appelait un combat intérieur. Je n'ai pas très bien saisi pourquoi il prenait pour confidents de ses angoisses les employés de la banque Roberty, à Choisy-le-Roi ; mais cette indiscrétion n'a aucune conséquence ; car, cinq minutes plus tard, les bandits arrivent dans leur automobile, et fusillent les employés de la banque Roberty, qui ne raconteront plus jamais rien à personne. Armand Gilette, qui est sorti de scène un instant avec Paul de Valleray (toujours soupçonné du premier crime), revient à point pour assister au départ des bandits. Une fois onrore il reconnaît Cravero, et il ne balance plus à le dénoncer.
Mais il préférerait que Cravero se dénonçât luimême. Pour l'y résoudre, il se risque dans le repaire des bandits. Ce repaire est un magnifique hôtel de l'avenue du Bois de Boulogne. Cravero y a installé les bureaux d'une agence, dont l'objet n'est pas fort bien défini, mais dont le titre est rassurant : Conscience et Vérité. Armand Gilette invite donc Cravero à se dénoncer, et comme il manque d'enthousiasme, le menace d'un revolver. Les amis de Cravero, qui sont cachés dans les armoires, en sortent brusquement, coiffent Armand d'une cagoule, le ligotent et lui annoncent qu'il va mourir asphyxié. Nous assistons à la première partie de cette opération, et le décor, comme je le disais plus haut, est une cellule blindée. Armand Gilette est déjà en proie aux hallucinations, il croit revoir Huguette, sa chère fiancée, quand la police survient, avertie par Huguette elle-même, qu'Emma Pantzer a mise assez maladroitement sur la piste de Cravero, en essayant une fois encore de la faire chanter. Cravero est enfin pris, la justice des hommes sera satisfaite : espérons qu'Armand Gilette n'aura aucun remords. et surtout qu'il ne rendra jamais les trente mille francs.
Mon ami V assassin est mis en scène de la plus amusante façon. Le tableau des bandits en automobile est très bien réglé, et je dirais que voilà un clou. si je ne eraisnais de discréditer, par ce jeu de mots, la marque Panhard-Levnssor si avantageusement eonnue. L'interprétation est fort bonne. M. Armand
Bour a composé le rôle de Cravero avec autant de soin, d'intelligence et d'art qu'il eût fait un rôle de grande comédie. Mme Carmen de Raisy est belle et fatale, M1Ie Guyta-Réal naïve et tendre, M. Damorès inquiet et passionné.
19 Mai
COMEDIE-FRANÇAISE. — Vouloir, pièce en quatre actes, de M. Gustave Guiches.
Bien que l'homme moral ait été probablement indivisible et complet à toutes les époques de l'histoire, les psychologues, du moins littérateurs, en tiennent pour la vieille distinction des trois facultés de l'Sme et attribuent une prédominance tantôt à l'une, tantôt à une autre, tantôt à la troisième, selon la mode, qui varie assez régulièrement. Il y a une trentaine d'années, c'est l'intelligence qui avait le pas ; comme elle n'est point la plus banale de nos trois facultés, cette préséance avait quelque raison d'être : on pourrait encore la revendiquer aujourd'hui. Le tour de la sensibilité est venu, à la génération suivante. Maintenant, la volonté est à l'ordre du jour, comme au temps de la Terreur, la vertu. La volonté paraît si belle que nous l'admirons sous foutes ses formes : j'en compte jusqu'à trois, que je désignerai par les mêmes épithètes que les théologiens font les Eglises. Nous avons la volonté souffrante, la volonté mili-
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tante et la volonté triomphante. La première est celle des neurasthéniques et des malades imaginaires ; elle n'est pas sans agrément, c'est au moins une délectation morose. La seconde est celle qui s'évertue à se ressusciter soi-même dans les maisons de santé, ou qui, déjà, se mêle aux luttes de la vie. La troisième est celle qui, dans la vie ou au théâtre, assure les dénouements. M. Gustave Guiches, rien qu'en intitulant sa pièce Vouloir a déjà su toucher le public au bon endroit. J'ajoute qu'il ne nous a pas, Dieu merci ! donné une pièce à thèse sur la volonté, ni une pièce d'observation, si je puis dire, clinique, mais bel et bien une comédie dramatique et romanesque : cela ne doit pas nous surprendre. N'est-ce pas le conflit des volontés particulières et de la fatalité qui crée dans le réel des incidents de drame et des péripéties de romans ?
Philippe d'Estal a perdu, voilà deux ans, sa femme qu'il adorait. Ce coup l'a jeté bas. Député, grand orateur, Philippe avait déjà renoncé, du vivant de M™ d'Estal, à sa carrièie et à sa gloire, dont elle était fière, mais jalouse, et s'était confiné avec elle dans un vieux château dont l'aspect seul engendre la mélancolie. Il n'est cependant devenu tout de bon mélancolique et hypocondriaque qu'après le veuvage. Il n'admet auprès ùe lui qu'une petite cousine, qui le veille, et le vieux médecin du pays. Il fuit dès que les malades d'un sanatorium voisin font invasion chez lui par la grille entr'ouverte du parc. Ce sont pourtant de bien joyeux malades, el
terriblement bien portants. Le médecin mondain qui les soigne, le docteur Didiaix, est d'une gaieté féroce ; et c'est la première fois, entre parenthèses, que nous avons vu M. Henry Mayer jouer, sur la scène de la Comédie-Française, un rôle un peu réveillé. Ce docteur Didiaix est aussi un vilain homme, qui a des embarras d'argent, et mettrait sans scrupule l'embargo sur une jeune et riche veuve, soit pour le mariage ou pour la commandite. Il en a justement une sous la main, qui passe deux ou trois jours au sanatorium, mais à titre d'invitée. Or, cette veuve fut neurasthénique, elle aussi, précédemment, et fut guérie par un grand médecin des nerfs, le docteur Richard Lemas. Richard Lemas est le beaufrère de Philippe d'Estal. Il vient au château, à la fois comme beau-frère et comme médecin. Bien qu'il garde pieusement le souvenir de sa sœur défunte, Richard Lemas pense qu'une autre femme pourrait seule opérer la cure de Philippe ; il songe à Laurence (la riche veuve), dès qu'il apprend qu'elle se trouve dans le voisinage ; et il a d'autant plus de mérite à la réserver pour son beau-frère qu'il fut jadis passionnément amoureux d'elle.
Il y a un peu de complaisance dans toutes ces relations, ces alliances et ces rencontres, mais qu'importe, s'il en résulte une belle situation de théâtre ? Le sacrifice de Richard Lemas est héroïque ; mais qui est illustre médecin est un professionnel de l'héroïsme, ou de la volonté : c'est la même chose. Il dira tout à l'Heure, avec une magnifique et doulou-
reuse éloquence : « Ah ! maintenant, je sais ce que c'est que vouloir. C'est vouloir ce qu'on ne veut pas. » Il fait cependant de bon coeur et sans trop se forcer le premier sacrifice, qu'il croit utile. Il en est bien payé, il a le bonheur de voir Laurence heureuse et Philippe ressuscité. Mais la guérison de Philippe est encore précaire ; il est irritable, jaloux. Un imbécile, qui écrit des revues pour les salons, chante devant lui un couplet sottement perfide à l'adresse de Mme d'Estal : il la soupçonne d'avoir un passé. Deux minutes plus tard, Lemas donne une verte leçon au docteur Didiaix. encore à propos de Mms d'Estal. Il y a envoi de témoins, duel. Les soupçons de Philippe se précisent. Il accuse sa femme d'avoir été la maîtresse de Lemas. il la malmène, il l'insulte, et voilà le fruit du sacrifice ! Lemas ne peut se défendre d'avouer à Laurence qu'il l'a jadis aimée : elle lui reproche de n'avoir pas parlé plus tôt : elle lui déclare qu'elle aurait été fière de devenir sa femme. Mais est-elle encore la femme de Philippe ? Il l'a chassée, elle est libre ! Elle prétend quitter cette maison, et la quitter au bras de Richard Lemas. Lemas hésite, il est déchiré : a-t-il le droit de profiter de cette brouille, de cette rupture ? Laurence paraît si déterminée au divorce qu'il est près de céder. Mais le désespoir de Philippe, une menace Hé suicide l'effraient. Il n'est pas de ceux qui vivent leur vie et. qui vont leur chemin en passant sur les tombes : il achève le cruel sacrifice, il réconcilie Philippe et Laurence.
La belle pièce de Al. Gustave Guiches, intéressante, touchante, parfois profonde, a été dignement mise en scène et interprétée de la plus remarquable façon. M. Maurice de Féraudy a joué le rôle du docteur Lemas avec une énergie, une sensibilité virile et une simplicité vraiment admirables. Mme Cécile Sorel a donné à Laurence une belle figure : au début, peut-être un peu trop grande dame pour ce milieu bourgeois, elle n'est plus, au moment de la crise, qu'une vraie femme qui aime et qui souffre. M. Georges Grand m'a rarement paru plus émouvant Mlle Maille a su faire d'un rôle de rien la plus spirituelle composition. MM. Siblot, Falconnier, Granval, Nurr a, Lafon, Jacques Guilhène, Gerbault et Raynal, Mmes Suzanne Devoyod, Andrée de Chauveron, Jeanne Rémy, Laurence D'uluc, Léo Malraison, ont su donner d'amusantes physionomies à des personnages de second plan que l'auteur a très légèrement mais très joliment crayonnés.
21 Mai
ODÉON. — Dannemorah, comédie en deux actes, en vers, de M. P. de Puyfontaine. — Réussir, pièce en trois actes, de M. Paul Zahori.
Les efforts que fait M. Antoine pour découvrir le uénie deux fois environ par mois, méritent notre admiration. On ne peut espérer qu'ils soient ton-
jours couronnés de succès ; mais le spectacle que nous a offert l'Odéon hier soir est d'une inutilité qui passe vraiment la permission. Il se compose de deux pièces. La première, Dannemorah, de M. Philibert de Puyfontaine, est une légende Scandinave. Elle manque de clarté, comme il fallait s'y attendre. C'est proprement la nuit polaire, où brille une seule étoile, celle de MUe Guintini. Il s'agit d'un roi, fou comme le roi Lear ; mais le roi Lear était en mauvais termes avec ses filles ; celui-ci aime trop la sienne. Son excuse est qu'elle ressemble à sa mère, qui est morte. Il y a aussi une marâtre, qui veut supprimer la jeune princesse, de qui elle est jalouse, comme toutes les marâtres. Mais la jeune princesse est sauvée par l'intervention d'un jeune prince, qui l'aime, et qui m'a paru avoir avec elle des liens de parenté encore assez étroits.
L'autre pièce, de M. Zahori, est intitulée : Réussir. Le principal personnage est un député sur le point de devenir ministre. Pour décrocher cette timbale, il se croit obligé de sacrifier sa vertueuse épouse, et j'imagine qu'il s'y résout sans trop de peine, car elle est raisonneuse et assommante. Mais il se croit également obligé de faire la cour à une intrigante, dont l'oncle, sénateur, doit former le nouveau cabinet, et il n'a vraiment pas de chance, car cette intrigante est prétentieuse et aussi ennuyeuse que sa femme légitime. Cette dernière finit par se retirer aux champs, en compagnie d'un cousin apiculteur, à qui M. Grétillat a su donner une physionomie sym-
pathique. M. Vargas est toujours un des deux ou trois meilleurs comédiens de Paris, mais il a rarement joué un rôle plus dénué d'intérêt que celui du député Vives. Mme Métivier, MM. Coste et Bonvallet ont composé avec le plus grand soin des personnages d'ailleurs insignifiants. M1168 de France et Michel sont assez plaisantes en petites ouvrières, cousines de ministre.
Heureusement, M. Antoine, prenant d'avance et deux fois sa revanche, nous avait rendu l'avant-veille le touchant David Copperfield de M. Max Maurey, et nous avait conviés, il y a quelques jours, à une merveilleuse représentation d'Esther, d'après les tapisseries de de Troy.
Je veux, à propos de reprises, signaler celle des Berceuses, de MM. Pierre Veber et Michel Provins, au théâtre Michel. Je crois me souvenir que je fus, l'an dernier, très sévère pour cette pièce. J'ai à peine besoin de dire que je n'aurais aucun scrupule à changer d'opinion, si mon article acerbe avait nui naguère aux Berceuses de façon à me donner des remords. Mais on les a jouées indéfiniment, et on recommence. Je suis heureux de constater, une fois de plus, l'impuissance de la critique : nous pouvons juger en toute sécurité selon notre conscience, puisque nous ne faisons de mal à personne.
30 Mai
ODÉON. — Moïse, tragédie en cinq actes, en vers, de Chateaubriand.
CHATELET. — Marie-Magdeleine, drame en trois actes, de M. Maurice Maeterlinck.
Si l'on n'avait un sentiment vif du devoir, ce n'est assurément pas pour le plaisir qu'on irait, par trente degrés de chaleur, entendre Moïse l'aprèsmidi et Marie-Magdeleine après dîner. Il est vrai que la première de ces deux cérémonies sacrées avait lieu à l'Odéon, où nous allons si souvent que nous finirons par y aller sans nous en apercevoir. M. Antoine a eu d'ailleurs bien raison d'offrir à notre curiosité un peu molle la tragédie de Chateaubriand, précisément le même jour que le Châtelet nous a offert le drame de Maeterlinck. Cette coïncidence nous a permis de faire entre les deux un parallèle, à quoi autrement nous n'aurions pas songé. Nous avons ainsi remarqué, entre autres, qu'il y a beaucoup plus de vers dans le drame de Maeterlinck, qui est en prose, que dans la tragédie de M. de Chateaubriand, qui est hélas ! en vers. On sait que M. Maeterlinck a un faible pour les vers blancs. Des scènes entières de Marie-Magdeleine sont écrites comme le prologue du Sicilien. J'avoue que je ne puis comprendre ce système. Rien n'est si déplaisant à l'oreille qu'une prose entremêlée de vers au petit bonheur, et sans que rien justifie le mélange ni le
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dosage. 11 me paraît, de surcroît, extraordinaire qu'un bel écrivain cérame M. Maurice Maeterlinck substitue, quand il a la sagesse d'écrire en prose, le rythme pauvre et monotone du vers français au rythme innombrable de la prose française.
La comparaison de Moïse et de Marie-Magdeleinc nous a obligés, en outre, de prendre garde à une chose que le respect dû à l'auteur de Pelléas et de VOiseau Bleu nous aurait empêchés probablement de voir ou de signaler : c'est que son drame est une amplification de rhétorique, du même ordre que la tragédie de M. de Chateaubriand ; qu'elle n'en diffère pas sensiblement, ni de cent tragédies de cette époque où le classicisme agonisait ; et que notamment, cédant à la mode de ce temps-là, M. Maeterlinck a cru devoir égayer d'une petite histoire d'amour celle de la passion de Xotre-Seigneur Jésus- Christ, de même que M. de Chateaubriand a cru devoir déranger Moïse qui causait avec l'Eternel, pour lui faire rompre, si j'ose m'exprimer aussi vulgairement, le collage d'un Israélite et d'une jeune Amalécite. Si grave que soit la figure de Moïse, cela ne me choque pas outre mesure : je suis plus étonné d'apprendre que Marie-Magdeleine, si elle avait voulu couronner la flamme de Lucius Verus, Jésus n'aurait peut-être pas été mis en croix. Evidemment toute l'histoire du monde en aurait été changée. On assure que cette idée n'est pas de M. Maeterlinck et qu'il Ta empruntée d'un auteur allemand, M. Paul
Héryse. Il eût mieux fait de laisser à M. Paul Héryse
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