LB THÉÂTRE
Blois, feint de renoncer à Satan et à 9es pompes, et soutient ce rôle jusqu'au jour du mariage. Mais Leputois-Mérinville surprend, un peu tard, des lettres du comte à sa maltresse, la baronne de Verdière, où Patachon raconte en se moquant ce qu'il a machiné. Leputois-Mérinville livre les lettres à la comtesse ; celle-ci, outrée, veut faire annuler le mariage, et empêcher, en attendant, que les mariés ne le consomment. Patachon engage Robert à entrer tout bonnement chez Lucienne par la fenêtre, et à faire son levoir. Robert, qui n'est pas hardi comme un page, hésite un peu ; mais Lucienne se fait si peu prier qu'il suit enfin le conseil du beau-père. Le mal étant fait, la comtesse ne peut plus poursuivre l'annulation en cour de Rome ; elle se résigne et. pendant qu'elle est en train, se réconcilie, tout de bon cette fois, avec le comte. Patachon sent qu'il devient vieux, et qu'il faut songer à faire la retraite, comme dit, non plus M. Duquesnel, mais Racan.
Cette fable est un peu innocente : elle n'est ni déplaisante ni invraisemblable. La pièce est bien menée, rondement, écrite d'un style alerte, égayée d'assez bonnes plaisanteries, dont les meilleures sont à l'adresse de ces dames et de ces messieurs, dévotes et cafards du Blésois. On avait naguères été un peu surpris de rencontrer ces drôleries sous la plume de M. Duquesnel, qui écrit, comme chacun sait, dans un journal bien pensant ; mais c'est peut-être justement pour ce motif qu'il est réduit à faire de l'anticléricalisme un article d'exportation ? A moins qu'il
ne faille imputer cet esprit voltairien à M. Maurice Hennequin, qui a beaucoup d'esprit.
L'interprétation de Patachon est satisfaisante. Le rôle du comte avait été créé par M. Noblet ; mais les auteurs se sont heureusement rappelé, au moment de la reprise, qu'ils l'avaient écrit pour M. Tarride, et ils se sont avisés que M. Tarride en avait davantage la carrure et les épaules, comme on parle en argot de théâtre. Je n'aurais pas cru que de telles épaules fussent nécessaires pour supporter le rôle de Patachon. Mais, grâce à sa carrure, ou simplement peutêtre à son talent et à son naturel, M. Tarride le joue fort bien. M. Bullier est amusant en Leputois-Mérinville, et M. Victor Boucher a fait du neveu Evariste une si curieuse, une si admirable composition qu'on rêve de le voir interpréter, à la Comédie-Française, certain personnage d'Emile Augier qui ressemble à Evariste comme un frère. M. Deschamps est, dès à présent, l'un de nos meilleurs jeunes premiers ; il a de la naïveté et de la tendresse. MM. Cousin et Mau~ loy sont bien plaisants.
Mlle Cécile Guyon a joué avec une grâce délicieuse le rôle de Lucienne ; et il a paru monstrueux qu'avec tant de jeunesse et de vivacité, Mm* Marguerite Caron fût déjà tombée dans la dévotion.
5 Octobre
THÉÂTRE DU VAUDEVILLE. — La Prise de Berg-op- Zoom, comédie en quatre actes de M. Sacha Guitry.
Je serais bien embarrassé si j'avais le goût des catégories et s'il fallait définir la Prise de Berg-op- Zoom. Il paraît difficile de nier que ce soit un vaudeville, et même qui s'égare parfois dans la farce d'atelier. Mais M. Sacha Guitry a une façon à lui de pratiquer le vaudeville, qui n'est ni la rigueur géométrique de M. Georges Feydeau, ni la nonchalance de M. Tristan Bernard. On devine que, s'il voulait, il aurait autant de dextérité que M. Feydeau, et qu'il doit le faire exprès quand il a l'air d'être moins adroit. A coup sûr, il n'a pas la foi. Il ne prend pas au sérieux les combinaisons du genre. Mais il aime les situations baroques ou cocasses que ces combinaisons lui fournissent, parce qu'elles ouvrent le champ à sa fantaisie, et aussi par gageure, parce que son talent singulier est de donner aux inventions les plus arbitraires un air de vérité humaine. Je préfère peut-être, pour mon compte, une fantaisie dont le départ serait plus spontané, moins laborieux ; mais celle de M. Sacha Guitry, si elle vient de plus loin que la fantaisie des poètes, ne laisse pas de la rattraper quelquefois, après cette élapo supplémentaire, et de s'élever aussi haut, jusqu'à des effusions d'un lyrisme qui surprendrait ses auditeurs, s'il n'avait un art consommé pour leur faire insensiblement franchir les espaces.
Le dialogue de M. Sacha Guitry est aussi d'une qualité bien curieuse. Il est plein de traits d'esprit, dont quelques-uns sont de la meilleure qualité, quelques autres d'une qualité plus médiocre, mais qui tous appartiennent à M. Sacha Guitry, et nullement à ses personnages. Ses mots, très nombreux, soin très rarement ce qu'on appelle plaqués : ce sont toujours des mots de situation, et d'un imprévu, d'une gaminerie charmante : ce ne sont jamais ou presque jamais des mots de caractère. Il s'ensuit que ce dialogue, qui est d'excellent théâtre, devrait, en revanche, paraître artificiel ; mais je ne saurais dire comment s'arrange M. Guitry, et je pense bien qu'il n'en sait rien lui-même : le dialogue est de convention, et le ton du dialogue est si parfaitement naturel, si juste, qu'il n'en demeure que cette dernière impression, le ton, ici comme ailleurs, faisant la chanson.
Je ne me charge point d'expliquer ces contradictions apparentes, ni par où les pièces de M. Sacha Guitry séduisent : elles séduisent, c'est la grande affaire. M. Nozière écrivait, l'an dernier, que ce jeune homme est aimé des dieux. M. Nozière est bien hardi d'affirmer ces choses-là, qui sont un secret impénétrable pour les mortels ; mais chacun peut juger que M. Sacha Guitry est aimé infiniment du public des répétitions générales, et. pour un auteur dramatique, cela vaut beaucoup mieux.
M. Sacha Guitry avait pris soin de ne commetre aucune indiscrétion avant la première, et avait même enveloppé sa pièce d'un certain mystère. Il n'était
pas jusqu'à ce titre : la Prise de Berg-op-Zoom, qui n'intriguât les foules. A vrai dire, il ne les intriguait pas beaucoup. Des personnes, même d'esprit moyen, avaient deviné qu'il s'agissait d'une opération amoureuse figurée en termes militaires par manière d'allégorie, de quelque femme malaisée à prendre, et qu'il faut emporter d'assaut, comme Berg-op-Zoom. Je dois, d'ailleurs, m'empresser de dire à ces personnes avisées que ce n'est pas cela du tout. Dès le lever du rideau, nous sentons, autre mystère, que M. Sacha Guitry sait bien où il nous mène, mais qu'il entend que nous n'en soupçonnions rien nous-mêmes avant d'être arrivés. Or, nous ne serons arrivés qu'au troisième acte, et M. Guitry s'entend à merveille à nous faire languir jusque-là ; mais cela rend peutêtre les deux premiers actes, en effet, un peu languissants, malgré la drôlerie des scènes, la bizarrerie du milieu et le comique falot des personnages. Nous sommes chez les Vannaire. Léo Vannaire est un bon garçon, pas un aigle, et il a la manie de découper des silhouettes de bois. Il découpe jusqu'à la planche à repasser. Il fait des copeaux dans le salon, où il a établi son étalier, et sa femme, Paulette, aussi ordonnée que vertueuse, a horreur de toute cette menuiserie. Elle n'a pas non plus grand amour pour son mari, mais elle est de ces femmes pour qui la faute est inconcevable. Vannaire a une sœur qu'il a mariée richement dans l'intention bien arrêtée d'emprunter de l'argent à son beau-frère. Enfin, il y a deux autres personnages, un ami de
Vannaire, Rocher, et la maîtresse de Rocher, Lucienne ou Lulu, modèle à l'occasion. Lulu plaît fort à Léo Vannaire, qui se met à découper sa silhouette, en attendant mieux. Pendant qu'il travaille, un domestique affolé vient l'avertir que deux étranges personnages font une enquête sur le ménage Vannaire chez tous les fournisseurs du quartier. Cela sent la police. Vidal (le beau-frère) demande à Léo s'il n'aurait point, par hasard, fait quelque sottise qui expliquerait cette surveillance. Léo se trouble et avoue qu'il a détourné, la semaine dernière, une personne d'un âge trop tendre. Mme Vannaire, qui est sortie pour un essayage, revient. Les domestiques la mettent au courant, et son benêt de mari ne peut se tenir de lui avouer la cause présumée de l'enquête. Elle craint le scandale, téléphone au commissaire de police de son quartier, et lui demande un rendez-vous, que le commissaire lui accorde pour le lendemain, quatre heures, non pas au commissariat, mais chez lui. Paulette a conté, entre temps, aux Vidal, qu'un inconnu la suit depuis plusieurs jours obstinément. Et voilà un mystère de plus, peutêtre moins impénétrable que l'auteur n'imagine, car il m'a bien paru qu'hier soir on devinait, dès ce premier acte, que l'enquête était menée par le suiveur, que la police n'avait aucun soupçon du détournement de mineure, et que Paulette allait, mal à propos, le révéler au commissaire. Il faut, de la part du public, s'attendre à tout, même à des éclairs. D'ailleurs, ce qu'on ne devinait point rt qui est le principal, c'est
que suiveur et commissaire ne font qu'une seule et même personne. Nous avions déjà vu, dans une pièce de M. Capus, les effets plaisants que peut tirer un vaudevilliste de ce personnage double du commissaire de police, qui a une écharpe et un cœur. Je me hâte d'ajouter que M. Sacha Guitry n'a rien emprunté à M. Capus. En outre, ce qui le soucie le moins, c'est le côté vaudevillesque de cette situation. Il n'en jouera que tout à la fin de la pièce, pour amener son dénouement. Pendant tout le second acte, nous ne soupçonnons pas encore l'identité du commissaire et du suiveur, Charles Hériot. Charles Hériot rencontre, dans un corridor du théâtre, Paulette, qui, outrée de cette poursuite, le prie de la laisser en paix. Il lui déclare, avec une tranquille assurance, qu'il l'aime, qu'elle l'aimera, qu'ils sont faits l'un pour l'autre, et qu'elle viendra chez lui le lendemain à quatre heures. Elle y vient, en effet, puisqu'elle a demandé un rendez-vous au commissaire de police, et, à la vue de Charles Hériot, elle éprouve une surprise que nous partageons, puisque nous apprenons en même temps qu'elle-même que le commissaire est Hériot et qu'Hériot est le commissaire. Leur scène est à peu près tout le troisième acte, qui nous pave avec usure de ces préparations un peu lentes. Ils se disent les plus jolies choses, et toujours aussi imprévues que tendres. Paulette est séduite avec une rapidité incroyable, mais on sait que, selon Octave Feuillet, les honnêtes femmes sonf celles qui tombent le plus vite. D'ailleurs, elle ne tombe point. Il est dé-
cidé qu'elle divorcera, qu'elle épousera Hcriot, et que, s'ils n'attendent pas tout un an pour s'aimer, ils différeront au moins jusqu'au 24 du mois courant : l'almanach à effeuiller qui est pendu derrière le bureau du commissaire nous apprend que c'est aujourd'hui le 15. Ils choisissent le 24, parce que c'est, toujours d'après le même almanach, l'anniversaire de la prise de Berg-op-Zoom (et voici enfin l'explication du titre). Paulette ne peut s'empêcher de trouver le délai un peu long, et, tandis que sa tête repose sur l'épaule du commissaire, elle arrache, une à une, furtivement, les feuilles de l'éphéméride. Certaine grande dame du dix-huitième siècle, et Jean-Jacques Rousseau, qui la cite, auraient beaucoup aimé ce calendrier que l'on n'effeuille que d'une main.
Bien que la date réelle soit le 15, ce sera donc demain le 24, et Paulette promet de revenir pour signer la capitulation de Berg-op-Zoom. Elle est cependant trop honnête, ou trop bourgeoise, pour tenir sa promesse ; elle attendra le divorce et le mariage : elle prie Hériot, par téléphone, de venir lui rendre visite chez elle : le mari l'entend téléphoner et mande luimême par téléphone le commissaire de police pour constater le flagrant délit ; on devine la scène, le commissaire alléguant l'impossibilité où il est de jouer a la fois le rôle de commissaire et d'amant et de dresser procès-verbal contre lui-même ; finalement. cVsf le mari qui consent à se laisser prendre en conversation criminelle avec Lulu, qui se trouve
là à point nommé ; on le tient, d'autre part, grâce à son aventure de la semaine dernière avec la mineure.
La Prise de Berg-op-Zoom est jouée à merveille. On dit souvent que les interprètes sont des collaborateurs. M. Sacha Guitry auteur serait bien injuste s'il faisait difficulté de reconnaître tout ce qu'il doit à la collaboration de M. Sacha Guitry acteur. Il est impossible d'imaginer une plus parfaite intelligence de la pièce, du texte et du personnage. Mais le contraire serait surprenant. Ajoutez que M. Guitry possède parfaitement le métier, qu'il l'ait appris ou non, qu'il a tous les dons et que, parfois, il rappelle le grand Guitry de façon saisissante : je sais que je ne pourrais lui faire de compliment plus sensible. M™ Charlotte Lysès joue le rôle de Paulette avec une justesse, une finesse et une distinction qui sont aussi peu que possible de théAtre. Elle est touchante par une sorte de froideur, par la réserve, par l'émotion contenue. Elle a une physionomie nette et franche qui est précisément celle du personnage, elle a l'intelligence et In crrfice.
M. Dieudonné et les excellents artistes du Vaudeville. MM. T.érnnd. Joffrr>. Baron fils. Georees Elateau, MmM Jane Sabrier, Ellen-Andrée, Marthe Debienne, ont mérité des applaudissements très chaleureux. La Prise de Berrj-np-Zoom a été fort bien mise en scène par M. Quinson.
10 Octobre
COMÉDIE-ROYALE. — Le Mari honoraire, comédie en un acte, de M. Pierre Montrel ; le Baiser défendu, opérette en un acte, de M. Géo Sam, musique de M. Ed. Mathé; Séance de Nuit, comédie en un acte, de M. Georges Feydeau ; Tante Aglaïs, pièce en deux actes, de M. Louis Bénière.
THÉÂTRE MICHEL. — Chonchette, opérette en un acte, de MM. Robert de Fiers et Gaston de Caillavet, musique de Claude Terrasse ; la Bonne Maison, comédie en trois actes, de MM. Gandrey et Henri Clerc ; Son Innocence, pièce en un acte, de MM. Paul François et G. Guilleré ; la Cloison, comédie en un acte, de M. Claude Gevel.
La répétition générale de la Comédie-Royale, qui a commencé hier vers neuf heures, s'est terminée vers six heures et demie ce soir, après un entr'acte, il est vrai, de dix-sept heures environ, dû à une panne d'électricité. Le lever de rideau, bien que le courant ne fut pas alorslnterrompu, n'a pas été vu de beaucoup plus de spectateurs que la pièce de M. Bénière, qu'on n'a pas jouée. Je n'oserais affirmer que Le Mari honoraire, de M. Pierre Montrel, soit un régal de délicats : il n'est du moins destiné, comme tous les levers de rideau, qu'à ces happy few, à qui Stendhal réservait sa Chartreuse de Parme. Après le Mari honoraire, nous avons eu une opérette de M. Géo Sam, musique de M. Ed. Mathé, le Baiser défendu, et me voilà encore obligé de parler de ce qui ne me regarde pas. La musique de M. Mathé m'a paru facile et
agréable ; elle ne choque aucune de nos habitudes ; c'est même au point qu'il semble parfois qu'on l'ait déjà entendue. Le livret de M. Géo Sam est une fantaisie. Nous voyons d'abord, dans un jardin, deux dames habillées en persanes, comme elles l'étaient toutes cet été sur les plages, où, par économie, elles usaient leurs costumes des fêtes orientales du printemps. Mais ces deux personnes tiennent des discours tels qu'un instant nous nous sommes crus à Lesbos. L'arrivée d'un personnage en veston et d'un autre en redingote nous montre qu'il n'en est rien et que l'action est contemporaine. Ces deux personnages viennent à la lettre de tomber du ciel, car ils étaient en ballon. Celui qui porte une redingote, et qui a de plus un gong pendu à la ceinture, est un nommé Morton, qui se vante de n'avoir connu l'amour qu'une seule fois, le jour qu'il a engendré son fils Mikaël, lequel est justement le personnage en veston. Moins heureux que son père, Mikaël ne con^ naît pas l'amour du tout ; il est fiancé à une demoiselle Phulosas, riche de vingt millions, et M. Phulosas père entend que son futur gendre demeure intact jusqu'au mariaere. Mikaël voudrait bien se déniaiser et. comme on dit vulgairement, il ne pense qu'à ch. Chérubin aussi ne pensait qu'à ça, mais autrement, et il on parlait mieux, quoique sans musique, sauf une pauvre romance sur l'air de Rffalbrouck. Vous devine/ que les deux dames, malgré leurs propos inquiétants du début, se précipitant sur Mikaël. qui fait moitié du chemin. M. Mor-
LC THÉÂTRE (1812-1913) 35
ton, qui craint ces sortes d'accidents, a pris la précaution de mettre aux côtes de son fils un satyre. Ce satyre, ingénieusement nommé Coquino, a pour fonction d'écarter de Mikaél le danger féminin, en satisfaisant lui-même par avance, et avec la prodigalité coutumière aux satyres, les désirs que son jeune maître pourrait inspirer à des personnes entreprenantes. Malheureusement, ce Coquino, un jour qu'il renouvelait dans un harem l'un des travaux d'Hercule, a été surpris par le pacha et a subi ce que j'appellerai par à peu près une diminutio capitis. ("est un faux satyre, c'est moins encore. Bref le fils Morton couche, révérence parler, avec Gilda ; le père Morton couche avec Philo, et le satyre Coquino ne couche avec personne. Tout s'arrange, car Mikaël épousera Gilda, qui a cinq cent mille livres de rente, ce qui faisait à peine dix millions autrefois, mais en fait bien près de vingt aujourd'hui. M. Morton père épousera Philo, et Coquino, qui est incurable, continuera de n'épouser personne.
Cette opérette est bien gaie. Nous nous serions crus au collège : d'autant que c'est là-dessus qu'on nous a renvoyés nous coucher, de bonne heure ; nous avons eu tout le loisir de rêver à MlleB Lina Dorey et Routchine. qui sont charmantes. Envions MM. Ferréal (Mikaël) et Cornély (Morton) ; plaignons de tout notre cœur M. Rivera (Coquino).
Aujourd'hui, nous avons eu enfin la pièce de M. Bénière, Tante Aglaïs, et nous avons pu voir en pleine clarté Mme Réjane, de qui le fantôme seul
nous était apparu hier à la pâle lueur des bougies. Les reines sont partout chez elles et il nous importe peu d'admirer Mme Réjane ici ou ailleurs, dans un grand cadre ou dans un petit, sur un théâtre d'ordre ou à côté : elle n'est jamais moins admirable. Ce qu'elle peut ajouter à un rôle est prodigieux, presque scandaleux, et devrait faire honte aux auteurs. Ne jouerait-elle pas à merveille ces pièces d'avant Goldoni, dont les interprètes improvisaient le texte ? J'avoue cependant qu'elle m'intéresse davantage quand l'auteur de la comédie ne lui laisse pas toute la besogne et collabore un peu avec elle. Je crains que ce ne soit point cette fois et que M. Bénière ne se soit trompé. Il y avait peut-être un drame à tirer de l'affaire Humbert : deux petits actes n'y suffisent point. Celle qu'on a appelée la Grande Thérèse n'était pas si grande qu'on veut bien le dire, mais sa figure légendaire est grandiose et sa valeur de symbole est considérable. Pour ne point rééditer l'histoire du testament, M. Bénière a imaginé une très honnête fille qui se vante d'avoir fait fortune dans la galanterie. L'idée est plaisante, mais il en a tiré un parti médiocre. Les premières dupes sont la sœur et le beau-frère d'Aglaîs. chez qui elle est venue prendre sa retraite et qui la croient « bougrement riche ». On la dorlote, on la flatte, durant tout le premier acte, qui est assez bien venu et rappelle un peu Papillon (c'est bien le droit de M. Bénière), un peu Tante Léontine (cela regrettable). La vraie pièce commence au deuxième acte, quand Aglaïs est