‹ Le théâtre, 1912-1913Chapitre 5 sur 19 · I.E THEATRE · texte numérisé non relu

I.E THEATRE

un caissier « idéaliste et sensible ». Et nous pensions avoir lieu de craindre que la pièce ne fût à thèse et à couplets, morale, sociale, tranchons le mot, ennuyeuse. Elle est bien un peu tout cela, mais elle est aussi amusante, gaie, solennelle sans prétention, si ces deux mots se peuvent accoupler ; c'est, en dernière analyse, un vaudeville, qui n'est pas fabriqué par un ouvrier de théâtre fort expert, mais qui a, en revanche, des qualités de comédie, et où certains caractères sont crayonnés d'un trait un peu gros, mais ferme et juste.

La touchante aventure de Marie d'Août, qui est le sujet de la pièce, passe au second plan, et le dénouement est amené par la combinaison passablement artificielle de l'intrigue principale avec une intrigue secondaire, qui vient au premier plan à tout propos. Ce n'est peut-être pas là une composition fort bien équilibrée.

Le caissier « idéaliste et sensible », Guidot, a un fils, Laurent, très mauvais sujet. Ce jeune homme, qui gagne cent cinquante francs par mois, est si bien habillé, et surtout si bien chaussé, qu'on soupçonne à première vue qu'il pourrait bien recevoir de l'argent des dames. Ce serait un jugement, téméraire, et, au contraire, il leur en donne ; à telles enseignes que, chargé d'encaisser trois mille francs, il les a mis dans sa poche, à l'intention d'une petite amie. L'heure étant venue de les rendre, il court, affolé, à la maison de commerce où son père est caissier, et détermine cet homme scrupuleux, mais faible, î\

prendre tout bonnement les trois mille francs dans la caisse du patron, qui est en voyage. Il faut dire, à la décharge de Guidot père : premièrement, qu'il ne fait à son fils aucun reproche et pas le moindre sermon ; deuxièmement, qu'il est l'ami d'enfance de Taingras, son patron, que Taingras est le plus sale caractère, mais le plus brave homme du monde, et eût donné les trois mille francs si Guidot n'avait pas été dans l'impossibilité de les lui demander.

Lorsque, en effet, Taingras revient, et que Guidot lui avoue le détournement, il ne fait pas plus de reproches ni de sermon à Guidot père que Guidot père n'en fait à Laurent, mais il veut absolument savoir pourquoi son caissier a eu besoin de trois mille francs. Guidot a honte de révéler l'indélicatesse de son fils, et se tait obstinément. Ce silence exaspère le vieux garçon maniaque, qui veut percer le mystère et fait suivre son employé par la police. Mais la brouille du patron et de son caissier commence de faire jaser sur la place. Laurent, qui vient d'obtenir un avancement peu mérité, uniquement dû à l'honorabilité notoire de son papa, craint que cette brouille ne lui fasse tort, et supplie lui-même Guidot de tout dire à Taingras. Comme le vieux brave homme s'entête, la jeune fripouille prend le parti de suggérer à M. Taingras une explication fantaisiste de Femploi des trois mille francs. Il insinue que son vertueux père pourrait bien avoir une histoire de femme, et que la femme, pourrait bien être cette servante de cabaret, cette Marie d' \<>ùl. qui lui apporte

son déjeuner au bureau tous les matins. — Je note en passant que j'ai pu, sans parler d'elle, raconter presque toute la pièce.

Taingras est enchanté d'avoir surpris enfin le secret qui l'empêchait de dormir. Il s'en va chez Marie d'Août, qui loge dans un misérable garni ; et comme Laurent, ce malin, a su persuader à son père qu'il devait honorer d'une visite la pauvre fille, patron et caissier se rencontre chez elle. Taingras fiance le caissier et la servante, et tout le monde est content, tout le monde est sauvé ; mais je doute que Laurent fréquente beaucoup chez sa belle-mère.

La pièce de M. Léon Frapié est remarquablement jouée par M. Janvier, touchant et simple, même quand son texte manque de simplicité ; par M. Lucien Dayle, plein de bonhomie et de drôlerie dans le rôle de Taingras ; par M. Dullin, fort pittoresque en policier amateur, ci-devant professeur de l'Université. M. René Rocher (Laurent) a su comprendre la différence qu'il y a entre le dandysme de Brummel et le chic d'un petit employé, qui s'habille mieux. M"e Marthe Barthe a interprété, avec une douceur émouvante, une réserve digne, une sorte de modestie sans humilité, le joli rôle de Marie d'Août.

Le spectacle commençait par une amusante fantaisie de Pierre Veber. Vue loge pour Faust. Cette loge, qui est celle du ministre des beaux-nrts, passe de main en main et finalement revient aux premiers porteurs.

15 Octobre

THÉÂTRE ANTOINE. — Une Affaire d'or, comédie en trois actes de M. Marcel Gerbidon.

Il y a bien du talent, de la nouveauté, de l'intérêt sérieux, de l'amusement dans la pièce de M. Marcel Gerbidon, une fable ingénieuse et significative, des caractères bien dessinés. Je lui ferai un reproche : elle manque un peu — comment dirais-je ? — de grandiose. L'un des maîtres de la critique dramatique, un de ceux qui ne sont plus, se plaignait naguère à tout propos, que les auteurs contemporains n'eussent point l'envergure d'Eschyle ou de Shakespeare. Je ne jurerais pas que Shakespeare ni Eschyle fussent à leur place et à leur aise dans le cadre des Variétés ou des Bouffes-Parisiens. Mais M. Gerbidon n'a pas craint d'aborder un sujet qui oblige : il traite la question d'argent ; le lieu de sa pièce est New- York, ville que la plupart de nos compatriotes ne connaissent que par ouï-dire, mais qu'ils se figurent colossale ; tous ses personnages sont milliardaires (et le disent), ou le deviennent, ou cessent de l'être entre neuf heures et minuit ; ils conçoivent des affaires qui passent notre imagination ; leurs divers types représentent plusieurs générations d'Américains du Nord, ou même symbolisent des idées générales ; bien plus, le vieux monde est confronté avec le nouveau, et le désaccord de leurs sensibilités produit les événements de la pièce. Tout cela est d'une observation appliquée, d'une psychologie fine

et parfois juste ; mais au point de l'histoire où nous sommes, un conflit franco-américain n'est pas encore un sujet psychologique, c'est un sujet épique. Les dissentiments conjugaux de Monsieur et Madame Roumestan pouvaient suffire à illustrer les petites différences de tempérament qui se remarquent chez nous entre les familles du Nord et celles du Midi : je ne trouve pas que John Gibbs et Mrs Gibbs, sa femme, née Germaine Lesage, soient des héros assez considérables pour personnifier le tempérament yankee et le tempérament français. Félicitons cependant M. Gerbidon d'avoir crayonné cet Américain et cette Parisienne, qui ne sont pas plus grands que nature, ni même peut-être aussi grands, mais qui vivent ; et félicitons-le surtout d'avoir inventé un autre mariage mixte que celui de l'héritière américaine et du noble Européen désargenté.

Le premier acte m'a paru le meilleur, sans doute parce que l'étude des mœurs est la partie supérieure de la pièce. C'est une manière de prologue. Nous sommes donc à New-York, dans les bureaux de la banque Hutchinson, dans un cabinet réservé aux doux premiers secrétaires, John Gibbs et Sam Royce. Sam Royce est d'origine irlandaise et de sensibilité lui-ouropéenne, au lieu que Gibbs est yankee pursang, ou selon la formule. L'Irlandais est fiancé à la dactylographe Emma, John cherche une autre dactylographe qui décharge Emma d'une part de la besogne. Une Française, Germaine Lesage, se présente. Comme il est rude, il la reçoit peu courtoise-

ment ; comme elle a de la dignité, elle le rembarre : mais comme elle a surtout besoin de gagner son pain, elle pleure ; il s'attendrit et l'engage.

John a précédemment reçu la visite de son père, Timothv. un gros fermier du Xébraska, paysan madré, entre nous, beaucoup plus normand qu'américain. Gibbs père a semé des pépites d'or dans l'une de ses terres, et compte raisonnablement, par ce moyen, en centupler le prix. Le banquier Hutchinson, qui ne soupçonne point la fraude, pense rouler le vieux fermier et acquérir le domaine à bon compte. (Il ignore que son secrétaire est le fils du fermier). Mais c'est. Timothv Gibbs qui roule Hutchinson, et le domaine qui vaut bien trois cents dollars, est payé par le banquier quinze cent mille francs.

L'entracte est de douze années. Dans l'intervalle, John Gibbs a épousé Germaine Lesage, et acquis une fabuleuse fortune. Les Gibbs ont un enfant, qui est élevé, comme tous les enfants de milliardaires, dans un luxe fou. et qui dépérit faute de privations. Gibbs est un vertueux mari, car il a des principes, mais Germaine trouve que ce n'est pas un mari, car il a des affaires et ne saurait penser à autre chose. L'oxtrême hardiesse de ses entreprises effarouche aussi la pauvre femme, et quand elle apprend que Gibbs combine un trust du charbon qui ruinera des milliers de gens, à commencer par Hutchinson et Sam Royce, elle proteste que par tous les moyens elle empêchera un tel crime. Gibbs ne fait qu'en rire e\ l'engage à se mêler de ce qui la regarde.

Germaine, pour empêcher ce qu'elle appelle un crime, a usé du moyen le plus élémentaire : elle a divulgué les machinations de Gibbs. Le trust est constitué, il fonctionne, causant grèves, ruines et suicides ; cependant les principales victimes gardent un front serein. C'est qu'elles ont pris leurs précautions et font venir des charbons d'Europe, Gibbs, à son tour, va être ruiné ; il s'affole, et quand il découvre enfin que sa femme l'a trahi, il la chasse. Le père Gibbs arrive à propos pour tout remettre en ordre et tirer la morale de la pièce. Il reconnaît que Germaine n'a pas joué correctement son rôle d'épouse, mais il avoue que John est aussi allé un peu trop loin. D'ailleurs. John entrevoit déjà une façon de retourner les choses à son profit et de rétablir sa fortune. Il se lancera donc plus que jamais dans les grandes affaires et ne se retirera point à la campagne comme Germaine souhaitait. Mais le vieux Thimothy y a, depuis l'autre acte, emmené son petit-fils, qui est déjà en voie de devenir un fort garçon.

La comédie de M. Marcel Gerbidon est richement montée. Le palais du milliardaire ne m'a point paru fort « désirable », comme ils disent : mais si l'argent ne fait point le bonheur, il ne fait pas non plus le goût. M. Gémier a composé avec soin, avec science et avec son intelligence coutumière, le personnage de Timothy Gibbs, Mme Andrée Mégard est sincère, touchante et belle en Françoise transplantée sur l'autre rive. On a beaucoup et justement applaudi Mme" Dermoz et Jane Fusier. M. Rscoffier (John Gibbs).

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