I.E THÉÂTRE
16 Octobre
THÉÂTRE DU GYMNASE. — Reprise du Détour, pièce en trois actes, de M. Henry Bernstein.
J'éprouverais un étonnement bien vif s'il n'était pas établi d'ici à demain par le consentement universel que le Détour est la meilleure pièce de M. Henry Bernstein. Lorsqu'un auteur a le talent et l'autorité de M. Bernstein, et qu'il est parvenu à un rang aussi éminent, l'on ne porte plus guère sur lui, à chacune de ses premières et de ses reprises, que des jugements, pour ainsi dire, de style. Donne-t-il une pièce nouvelle ? Si grand qu'en puisse être le succès, on s'accorde, tout en la louant, à louer davantage, à préférer et comme à regretter la précédente. Si c'est une de ses anciennes pièces que l'on reprend, la critique y aperçoit quelques rides, mais ne nie point qu'elle ne tienne le coup. Et si enfin on reprend sa première pièce, alors, il n'y a qu'un cri : « C'était la meilleure ! »
Cette opinion est adoptée avec d'autant plus d'empressement qu'on en peut déduire que l'auteur arrivé avait bien du talent avant d'avoir du succès, qu'il n'a pas tenu tout ce qu'il semblait promettre, et qu'il a fait, depuis ses éclatants débuts, des progrès à rebours. Je ne crois pns, toutefois, que notre prédilection pour les premiers essais des grands auteurs soit déterminée seulement par la malveillance. Elle doit être, dans une certaine mesure, justifiée ; car
elle est quelquefois sincère et naïve. Du temps que j'étais au collège, l'on n'avait pas encore supprimé le concours général, que l'on va prochainement rétablir. Tous les ans, depuis l'origine, les copies les plus remarquables avaient les honneurs de l'impression. C'est ainsi que nous pouvions lire des devoirs de nos aînés glorieux. Je me souviens, entre autres, d'un discours français de Sainte-Beuve et d'une amplification de Michelet, que nous trouvions bien supérieurs, pour le fond et pour la forme, à tel chapitre de l'Histoire de France ou à telle Causerie du Lundi. Comme nous n'étions pas alors suspects de porter envie à Michelet ni à Sainte-Beuve, et que nous n'avions aucun profit à publier qu'ils n'ont fait que déchoir depuis la rhétorique, il faut donc croire que les œuvres de début, et même les devoirs d'écoliers, ont un charme, ou une valeur, ou une signification, et que nous sentions tout cela confusément.
Du moins, pour la critique, une œuvre de début est un document plus intéressant que les œuvres de l'âge mûr. L'originalité de l'auteur ne s'y aperçoit pas ordinairement à la première audition ou à la première lecture : on s'étonne, à la reprise, de voir comme elle était déjà formée. On la reconnait à présent, parce que les œuvres venues depuis, et qui nous servent de termes de comparaison, nous ont familiarisés avec elle peu à peu : mais il est fort naturel qu'on ne l'ait pas aperçue du premier coup, parce qu'elle ne s'était pas encore dépouillée de tous
les éléments étrangers qui enveloppent la personnalité, même la plus singulière et la plus jalouse, en ce temps de culture extrême et de très vieille civilisation. Lorsque l'âge et la maturité viennent, le créateur original élimine de lui, et parfois avec une sévérité excessive, tout ce qui n'est pas rigoureusement de lui-même. 11 se manifeste chez l'individu ce qu'on appellerait, pour un peuple, une crise de nationalisme : et ce nationalisme est souvent un peu étroit. C'est pourquoi l'œuvre de début, qui n'est jamais, qui ne peut être supérieure à l'œuvre de maturité, est pourtant plus variée et plus nombreuse : et surtout elle nous instruit mieux du talent de l'auteur, pareeque nous l'y pouvons avec fruit étudier à l'état naissant, après l'avoir étudié, en d'autres œuvres, à l'état d'achèvement.
La différence de physionomie est si frappante, entre le Détour et. les autres pièces de M. Bernstein. qu'il semble à première vue que l'auteur ait brusquequement changé de route, au lieu de poursuivre son évolution. Mais je n'en crois rien, et je vois déjà dans le Détour, et même dans le Marché, tout l'auteur de Samson, d'Israël, de l'Assûut : je vois, à chaque réplique, sa signature, sa marque, et. pour parler comme lui, sa griffe.
Je rappelle la donnée du Détour.
Jacqueline, fille d'une femme entretenue, élevée parmi les camarades et les amants de sa mère, semble vouée, fatalement, à la galanterie. Elle n'v répugne pas. du moins théoriquement. Elle n'a ni
principes ni préjugés, mais une certaine propreté, si j'ose dire et un goût de l'ordre qui est peut-être le plus sûr fondement d'une morale pratique. Un Parisien, brave garçon, qui l'aime et ne lui déplaît pas, lui propose une liaison, qu'elle pourrait accepter sans honte, car il n'est pas assez riche pour qu'elle ait le sentiment de se vendre en lui cédant. Mais un provincial, et de surcroît protestant, lui propose de l'épouser, et, avec une joie presque puérile, elle accepte. Elle se trouve affreusement dépnvsée et seule, dans le milieu bourgeois où elle a cru naïvement que ses instincts l'adapteraient. La vertu agressive de ses beaux-parents, l'hypocrisie d'une petite belle-sœur la révoltent ; l'accueil indiscrètement empressé que l'on affecte de lui faire par devoir et par charité l'humilie ; il lui paraît injurieux que l'on se donne tant de mal pour la réhabiliter ; enfin, elle étouffe, et quand le Parisien du premier acte, Cyril, revient à point nommé pour la tirer de cet infernal paradis, elle le suit sans trop hésiter, mais non pas de gaieté de cœur. « J'ai du chagrin » est le dernier mot de la pièce. Jacqueline, par le détour du mariage, revient, je ne veux pas dire à la cralanterie. mais à l'irrégularité, à quoi ses origines la condamnaient.
Un tel sujet ne fournit pas. à proprement parler, do situations : ni surtout la situation unique et qui prête A une seule grande scène. — comme cette merveilleuse seène du Voleur, si fréquemment imitée depuis, et qui a toujours autant de
succès, même quand elle n'est pas de M. Bernstein. C'est une sorte de roman psychologique ; et, si M. Bernstein avait eu la maladresse de débuter dans la littérature par des récits, l'on n'aurait pas manqué de lui dire, lors de la première du Détour, qu'ainsi que tous les romanciers il n'entendait rien au théâtre. Ce reproche, qui semblerait aujourd'hui comique, eût été dès lors injuste. Si je pouvais reprendre une à une les scènes du Détour, je montrerais facilement que chacune expose un état d'âme ou des mouvements d'âme, et que les moyens d'expression n'appartiennent qu'à l'art dramatique, dont M. Henry Bernstein n'était pas maître en ce temps-là moins qu'aujourd'hui, étant né homme de théâtre. Il est vrai que nulle pièce contemporaine n'est peut-être plus chargée de psychologie que le Détour, et nulle autre n'est moins encombrée d'analyse psychologique.
Ce n'est même pas la psychologie de Maupassant, qui esquive aussi l'analyse, et qui traduit le sentiment par le geste, mais qui est, en conséquence, descriptive, exclusivement propre au roman, et qui s'évanouit à la scène. C'est la vraie psychologie de théâtre : et justement pour ce motif je ne la puis définir, car elle n'a ni procédés, ni formules ; elle ne se discute point : elle se manifeste, elle existe, et elle n'existe que sur le plateau.
Mais je ne voudrais pas que l'on se méprit à ce mot : h psychologie de théâtre ». Je n'insinue pas qu'elle est arbitraire ou de convention, ni qu'elle est
sommaire. Tout au contraire, elle est, sans analyse, d'une vérité que les analystes les plus fins ont rarement égalée ; elle est d'une vérité moyenne, d'une vérité complexe, elle n'escamote aucune des hésitations, des inconséquences, des contrariétés qui sont habituelles au pauvre coeur humain, et si gênantes pour la conduite d'une pièce que d'ordinaire l'auteur dramatique les supprime tout bonnement. Le mérite supérieur de M. Henry Bernstein est d'avoir su construire une pièce dont l'architecture ne laisse rien à désirer, sans rectifier ni sans ramener à une géométrie hors nature les matériaux hasardeux que la réalité lui fournissait.
Les critiques dramatiques ont décidé une fois pour toutes que les pièces bien faites sont toujours bien jouées. Cela est possible, mais j'avoue que la preuve de cette nécessité ne m'apparaît point. Je crois, en revanche, que les pièces, même bien faites, mais très profondément vraies comme le Détour, sont fort difficiles à jouer. M. Henry Bernstein a eu la rare bonne fortune de rencontrer deux interprétations presque parfaites. On ne saurait avoir oublié l'admirable début de Mme Simone. Elle était Jacqueline elle-même. Mme Madeleine Lély est toute différente de Mme Simone : et elle interprète le rôle avec une si belle sincérité, une sensibilité si exquise que l'on croit encore avoir devant les yeux la Jacqueline que M. Bernstein a rêvée. Mme Juliette Darcourt (Raymonde. la mère de Jacqueline) joue à miracle ces mères si jeunes, qui n'auront ja-
mais l'âge de raison. Mme Cécile Caron, dans le rôle de la belle-mère protestante ; Mme Louise Mai quet, dans le rôle scabreux de la princesse Uranu, et Mlle Suzanne Goldslein, dans celui de l'hypocrite belle-sœur, sont remarquables. Le rôle de Rousseau père est une des plus heureuses compositions de M. Sigiidrët. J'ai admiré le naturel, l'autorité, l'émotion discrète de M. Dumény (Cyril). Des artistes qui mériteraient la vedette, MM. Lefaur, Puylagarde, Gandéra. tiennent des rôles de trop peu d'importance. Enfin. M. Capellani a obtenu un grand et légitime succès et nous a, une fois de plus, charmés par l'intelligence et la sûreté de son jeu, par sa simplicité, par sa mesure, par son goût.
22 Octobre
THÉÂTRE IMPÉRIAL. — Le Voile d'amour, opérette en deux actes, de MM. Nozière et Guérin. musique de M. Paul Marcelles : Comme on fait son lit... comédie en trois actes de M J.-J. Frappa.
Le Théâtre Impérial , ouvert depuis trois semaines, donnait hier, 21 octobre, son deuxième spectacle do la saison. C'est beaucoup pour une bonbonnière. Si M. Paul Franck a l'intention de recevoir aussi soin ont cet hiver, il devrait inviter par séries, comme aux chasses.
Tl nous a offert, hier soir, un morceau de choix. Le Voile <T amour, l'opérette de MM. Xozière <•!
Georges Guérin, est d'une fantaisie exquise, libertine eertes, mais avec lu dignité de l'esprit et avec lu grâce qui sauve tout. Le ne sont point, assurément, les œuvres de eette qualité qui courront le moindre risque, quand la eensure, que nous appelons de tous nos vœux, sera enfin rétablie. MM. Aozière et Guérin savent glisser aussi légèrement que les meilleurs conteurs du dix-huitième sièele. Ils badinent à la façon des honnêtes gens, ils ont du goût. Leur fable rappelle de fort près celle de l'homme heureux qui c'avait pas de chemise. Ici, c'est la femme amoureuse qui n'en a point, ou qui cesse d'en avoir, pour la raison que l'on devine, au moment qu'elle est amoureuse, et que son linge le plus intime pourrait devenir un efficace talisman. Par chance, la reine Clotilde n'avait pas si grand besoin de ce talisman que le roi Léon l'imaginait : elle était froide par timidité, pudique par protocole ; elle ne peut revoir sans une émotion de bon augure son ardent, époux, qui revient de voyage après une absence de trois mois, et lorsqu'on lui apporte enfin la chemise empruntée qui doit l'inciter à mieux faire, il se trouve qu'elle a déjà retiré la sienne.
Une musique facile et gaie, et bien rythmée, de M. Paul Marcelles, accompagne au piano l'aimable livret de MM. ÎVozière et. Guérin. M. Georges Cahuznc chante avec beaucoup d'agrément le rôle du roi Léon, et ressemble singulièrement à M. Sacha Guitry. J'écrivais l'autre jour que l'on n'apprend plus à bien dire qu'au café-concert : pour ce motif juste-
nient — et pour d'autres — Al. Victor-Henry, qui en vient, ne ferait pas mal d'y retourner. AI. Philippon a une voix charmante, un peu frêle, et chante à la perfection. Enfin Ailles Gaby Boissy, Lucy Jousset, Germaine Devismes, Renée Doriane, ont contribué au succès, qui a été fort vif, et l'aurait été plus encore si l'on eût joué le Voile d'Amour de dix heures à minuit, au lieu de le jouer entre onze heures et une heure du matin. Il aurait suffi d'un lever de rideau. Les trois actes de Al. J.-J. Frappa ont paru un peu longs.
Je suis sincèrement désolé de ne pouvoir pas, cette fois, témoigner à l'auteur de Dernière Heure l'estime que son réel talent m'inspire. Alais il a fait ses preuves de littérateur, on lui doit la vérité. On n'a du moins le droit de la lui dissimuler que par omission. Je n'entreprendrai donc pas de raconter Comme on fait son lit... Je serais d'ailleurs bien embarrassé. Tout ce que je puis dire de cette charade sans mot, ou, si vous voulez, de ce proverbe, c'est qu'il serait intitulé plus justement... On se couche ; à moins même que l'on ne préférât lui donner pour titre la dernière réplique de la dernière scène, le mot de la fin : « Je ne te croyais pas si cochon ».
L'interpétation de Comme on fait son lit... n'est pas de premier ordre. Le public de la répétition générale a paru trouver amusante Aime Andrée Coquet. Je veux bien, mais j'ai cru remarquer qu'elle a plutôt le ton des Halles que celui de Montmartre. Mlle Leone Devimeur est fort jolie, mais elle est
aussi dramatique et tendre : ce ne sont pas toujours des qualités.
24 Octobre
THEATRE DE L'AMBIGU. — Cœur de Française, drame en cinq actes et huit tableaux, de MM. Aristide Bruant et Arthur Bernède.
Allons ! Il y a décidément quelque chose de changé : le sentiment national se réveille en France et fait recette, puisque M. Aristide Bruant, qui pratiqua toujours avec un talent égal et simultané la poésie et l'achalandage, après avoir chanté naguères « les Joyeux, les Petits Joyeux », fait maintenant, comme dirait M. Beulemans, dans le patriotisme.
Le patriotisme de M. Aristide Bruant et de son collaborateur M. Arthur Bernède est même d'une qualité supérieure à celui qui a cours dans les théâtres de quartier et dans les music-halls. Ce n'est pas ce chauvinisme élémentaire qui ressemble à une réclame américaine et se borne à publier que notre pays est le plus grand dans le monde, ou le seul. Il y a, dans le mélodrame de MM. Bruant et Bernède, un effort d'impartialité. Tous les officiers allemands n'y sont pas ridicules ou méprisables, et en revanche l'héroïne française, Germaine Aubry, commet une très vilaine action : elle se fait engager comme institutrice chez le général von Talberg, chef du grand état-major allemand, capte sa confiance et lui vole des documents secrets. Je dois dire que MM.
Bruant cl Bernède ne semblent pas considérer cette façon d'agir comme très blâmable, ou du moins comme inexcusable. C'est, en quelque sorte, une réponse du berger à la bergère. Un espion allemand a commencé par voler au premier acte, chez Ai. Aubry, père de Germaine, des documents concernant un aéro de guerre, que ce brave homme a inventé. Germaine veut rendre la pareille aux Allemands et se résout dans l'instant même d'aller pratiquer l'espionnage chez eux. Son vieux père la bénit, et elle part, dans un état d'exaltation et d'enthousiasme que justilie assez mal, selon moi, la tâche héroïque mais ingrate qu'elle entreprend.
11 va de soi que le général von Talberg surprend Germaine tandis qu'elle fouille dans le coffre-fort, que Germaine est jugée, condamnée, emprisonnée, et délivrée par un capitaine français qu'elle aime et qu'elle épouse, et que tout cela finit très bien, et que cela n'est pas très glorieux. J'avoue que je n'aime guère ces histoires d'espionnage. Je ne les aimais déjà guère dans la Flambée, je les aime encore moins ici. Cœur de Française est la Flambée du pauvre. La Flambée, dirait un mathématicien, est à Cœur de Française comme le théâtre de la Porte-Saint-Martin est au théâtre de l'Ambigu (tous deux, on le sait, sous la même direction). Le souvenir de la fameuse pièce de M. Kistemaeckers a manifestement obsédé MM. Rernède et Bruant. C'est au point que, par superstition, ils usent de ce mot : « flambée » à maintes reprises, et j'ai bien cru reconnaître un des décors
LE TMBATRK (1912-1913) 61
de l'année dernière parmi ceux dont MM. Hertz et Goqueiin ont encadré, magnifiquement d'ailleurs, Cœur de Française.
Les tableaux à effet sont le quatrième, celui du tribunal, et le cinquième, la brasserie allemande, où la bière, annonce le programme, est fournie par la maison Karcher et Cie. J'attendais ce dernier tableau avec impatience : non que j'eusse lieu d'espérer que les auteurs, les directeurs de l'Ambigu ou ceux de la maison Karcher offrissent des bocks aux spectateurs ; mais je pensais bien que dans une brasserie, même allemande, imaginée par M. Aristide Bruant, il y aurait quelqu'un d'engueulé, et je me demandais qui. Eh bien, c'est Nietzsche. Afalheureusement, M. Bruant, qui ne pouvait pas le faire venir en personne sur le plateau puisqu'il est mort, n'a pu se contenter de lui corner aux oreilles ces vers traditionnels :
Oh 1 là là, c'te gueule, c'te binett«, Oh ! là là, c'te gueule qu'il a I
Il a risqué des allusions ironiques à la doctrine de Frédéric Nietzsche, et, comme il n'emploie sans doute pas ses veilles laborieuses à lire et à relire Zarathoustra ou les Considérations Inacluelles, ses plaisanteries, un peu lourdes, témoignent d'une certaine incompétence.
Cœur de Française est fort bien joué. Tous les prix du Conservatoire sont à l'Ambigu. On a généreusement applaudi M. Raoul Praxj (1« capitaine