‹ Le théâtre, 1912-1913Chapitre 8 sur 19 · LL THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LL THÉÂTRE

c'est folie d'attacher à la bagatelle tant d'importance, lui conseille de ne point l'aire scandale, de laisser les deux autres bien tranquilles, et d'employer plutôt le temps qu'ils la trompent à leur rendre la pareille. Florence repousse d'abord cette proposition avec dégoût. Mais La symétrie qu'elle se figure que présenteraient les deux couples, ainsi croisée si je puis dire, lui suggère déjà une idée, et elle s'y arrèie. quand un mot de Jincourt l'avertit qu'il ignore la distribution des appartements. Elle feint de céder, lui indique pour sienne la chambre de Micheline et lui promet de l'y accueillir à minuit trois quarts, le rendez-vous de Micheline et de Gilbert étant à minuit et demi. On devine la double scène que ces préparations nous ménagent et par où se conclut la pièce : d'abord, la surprise de Micheline et de Gilbert, les reproches de l'épouse, leurs excuses piteuses et leur confusion : puis, lorsque survient Jincourt, la confrontation dos deux couples, l'abominable torture de l'amie et de l'ami infidèles, et du mari, qui ne peut articuler aucun reproche contre celui qui venait le déshonorer, parce que chacune de ses paroles sernit une injure en retour à la femme qui était près de se donner à lui. C'est ici que le ton s'élève et que le discours atteint à une véritable Beauté. L'amitié coupable, l'amitié trahie et irritée. l'amour jaloux, trouvent pour se plaindre, pour implorer, pour pardonner, des accents d'une incomparable grandeur. Florence est accablée de sa victoire, effrayée de sa vengeance, et la scène sans

LE THÉATRF (1Ô12-1Ô13) 71

issue s'achève sur des mots d'apaisement el de bonté. Je n'ai point, à proprement parler, raconte la pièce de M. Hervieu, je n'ai pu qu'en démontrer l'armature : la hâte et la brièveté de ce compte rendu m'ont forcé de négliger les ornements, et de passer même sous silence les rôles secondaires ou épisodiques. Je le regrette d'autant plus qu'ils ne paraissent nullement négligeables à la scène, grâce à une excellente interprétation. Ainsi est-on bien fâché de ne pouvoir admirer plus longtemps l'esprit, la mutinerie et le naturel parfait de Mlle Marie Leconte ; l'esprit encore de Mlles Géniat et Maille, fort amusantes toutes deux, l'une dans un rôle de lectrice, l'autre dans un rôle de femme divorcée, mais intacte, par défaut de consommation. M. Léon Bernard joue comme il sait jouer un vieux viveur. M. Jean Worms est un jeune premier simple, élégant et de la meilleure tenue. MM. Paul Numa et Georges Le Roy ont peu de choses à dire, mais disent fort bien. Il m'a paru que le grand succès était pour Mme Berthe Cerny, mais Mme Bartet n'a pas été moins admirable, et je me garderais de faire des comparaisons ni de marquer une préférence. On ne saurait avoir plus de grâce que Mme Pierson : elle fait si bien qu'on aperçoit cà peine que le rôle de Mme Orlonia est passablement scabreux. Je ne sais si j'ai beaucoup aimé M. Albert Lambert fils dans le rôle de Gilbert de Raon ; M. Georges Grand a joué celui de Jin-

court, et notamment la dernière scène, avec une »ktcérité, avec une douleur émouvantes.

lv Novembre

THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE. — L'Idée de Françoise,

comédie en quatre actes de M. Paul Gavault.

Les décors sont d'une nouveauté effrayante : la pièce est plus sage, et se laisse écouter sans surprise. On a même, parfois, l'illusion de l'avoir déjà entendue, et l'on devine, sans presque jamais se tromper, ce qui arrivera tout à l'heure. C'est que, d'une part, M. Paul Gavault n'en est pas à sa première œuvre : il a bien le droit de s'en tenir au genre qui lui réussit ; et, d'autre part, il possède à merveille l'art des préparations, qui est tout le théâtre, ainsi que nous l'a enseigné Francisque Sarcey. Ses personnages non plus n'ont rien d'inusité. C'est le père et la mère prodigues, éternellement frivoles et jeunes ; c'est le fils joueur, tapeur, bon enfant, et même, paraît-il, intelligent ; la fille ingénue, tendre, et naïvement intéressée ; l'autre fille, qui a de la tête, et qui s'aperçoit qu'elle a du coeur vers la fin de l'acte deux ; le vieux monsieur, ou du moins le quinquagénaire (il y a une nuance), qui veut bien être aimé pour son argent, mais qui rend généreusement leur parole à ses fiancées successives, dès qu'il s'avise qu'elles ne l'aiment pas pour

lui-môme ; L'électricien, qui a remplace le maître de forges ; le parrain grognon, aux allures d'oncle qui se croit père, etc., etc. Mais, me direz-vous, ce sont là des fantoches de théâtre ! Eh bien, que voudriez-vous qu'ils fussent ? Je vois si peu de différence, quant à moi, entre les personnages qui se targuent d'être réels et les personnages qui ne se cachent point d'être arbitraires, que je me demande si je n'aime pas encore mieux ceux qui ont le courage de leur inconsistance. Vous savez bien que \I. Paul Gavault ne se soucie pas d'étudier des caractères, de peindre les mœurs, de nous instruire ni de nous faire penser, mais de nous plaire, et autant que possible pendant trois, six ou neuf mois. Le public aurait mauvaise grâce à lui refuser un bail qu'il sollicite si agréablement ; mait je suis Itieu tranquille : le public signera, en voilà pour l'année ; moi, je défendrai toujours M. Gavault, parce que j'ai passé une très bonne soirée, et sans ombre de fatigue.

Racontons cette histoire, qui n'est pas une sombre histoire. M. et Mme Duvernet sont donc, ainsi que je le disais plus haut, futiles et dépensiers. Ils se sont déjà ruinés à plusieurs reprises, mais Duvernet a la veine. Chaque fois qu'il est à la côte, il perd un de ses parents les plus proches ou un de ses plus chers amis, et il hérite. Malheureusement. les meilleures choses ont une fin. Il a enterré toute sa famille, et il a plus que jamais besoin d'hériter. C'est ce que lui remontre sa fille Françoise (la forte

tête), au moment qu'il est d'une gaieté folle, parce qu'il vient de commander pour trente-cinq mille francs de calorifères et de lampes électriques, et de promettre trois cent mille francs de dot à sa fille Lili (l'oie blanche), qu'il a fiancé à un certain Napoléon Couture, qu'elle adore. Françoise ne se lasse point de jouer son rôle de rabat-joie, et rappelle en outre à son père qu'il doit rembourser aujourd'hui même quarante mille francs, au comte de La Perlière (le vieux monsieur). On annonce justement le comte de La Perlière. Duvernet ne doute point qu'il ne vienne réclamer ses quarante mille francs ; mais, au contraire, il en apporte cent soixante mille, propose de s'associer avec Duvernet, qui dirige en amateur (Ptrvais-je dit ?) une fabrique de papiers peints aux environs de Lunéville, et enfin demande la main de Lili, qu'on vient étourdiment de fiancer à un autre il n'y a pas cinq minutes. Qu'à cela ne tienne, on la défiancera. Elle ne fait pas elle-même une longue résistance, elle sacrifie Couture (qu'elle adore), et se résigne, pour sauver sa famille, à devenir extrêmement riche. Elle pleure cependant, pas bien fort, mais juste au moment que l'électricien traverse le salon où elle se croyait seule. L'électricien, qui est aussi psychologue, devine qu'elle a du chagrin, et même en pénètre la cause. Comme il soupçonne Françoise, cette fille positive, surnommée « mademoiselle Chiffre », d'avoir prêché le sacrifice à sa sœur Lili. il s'indigne et ne mâche pas à la gouverneuse ce

qu'il pense d'une telle conduite. Vous flairez peutêtre que cet électricien, Gérard, est tombé amoureux de Françoise, qu'il croit détester ; Françoise, qui croit détester tous les hommes, et n'être pas une vraie femme, est également tombée amoureuse de Gérard. Aussi, les rudes reproches qu'elle en reçoit lui sont-il particulièrement sensibles. Elle veut réparer, elle veut se réhabiliter à ses yeux. C'est alors qu'elle a une idée. Pour la première fois de sa vie, elle fait toilette, court chez La Perlière et le séduit en cinq minutes. La Perlière apprend à point nommé que M. Duvernet, cinq minutes avant de lui accorder sa fille Lili, l'avait fiancée à Napoléon. Il trouve le procédé peu correct, mais qu'importe, tout s'arrangera : car il restituera Lili à Napoléon, et il épousera la sœur aînée. L'idée de Françoise a réussi : elle est enchantée, et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si elle ne s'apercevait, dans le même espace de cinq minutes, qu'elle aime l'électricien Gérard, et qu'il l'aime. Le vieil ami bougon, son parrain, dénoue la pièce, par une intervention de Mme de La Perlière première (bon ! avais-je dit que le quinquagénaire était divorcé ?). La Perlière consent de retourner à son ancienne femme ; il deviendra, malgré tout, l'associé de Duvernet, qui est donc sauvé une fois de plus, et Françoise épousera Gérard, et Lili épousera Napoléon. Si les Duvernet avaient une troisième fille au lieu d'un fils, il y aurait sans doute un cinquième acte, mais cette famille déjà nombreuse est ainsi

composée, et la pièce de If. Paul Gavault s'arrête après le quatre.

Elle est jouée à ravir, et l'interprétation n'a pas médiocrement contribué au succès. Les honneurs de la soirée ont été pour M. Victor Boucher et pour Mme Marthe Régnier. J'ai déjà eu maintes occasions d'écrire ce que je pense du talent si fin, si discret, de M. Victor Boucher, de sa sincérité, de sa simplicité, de ce don si rare qu'il possède d'attendrir en amusant. Mme Marthe Régnier, que depuis trop longtemps nous n'avions pas applaudie, a toujours la voix la plus musicale et la mieux timbrée, la plus légère, la plus mordante, la plus souple ; elle a un air de franchise et de netteté, une vivacité, un esprit de jeu incomparables ; mais elle a surtout un naturel si parfait, qu'elle trahit avantageusement son rifle, et sauve tout ce qu'il pourrait bien avoir de factice. Je n'en dirai pas autant de Mlle Huguette Dastry. Cette comédienne est jolie, charmante, mais elle est venue trop tard dans un monde trop vieux: elle aurait créé à merveille la Demoiselle à :nariir, et. certes, les pièces de M. Gavault ne ressemblent pas à celles de Scribe. Elle a toujours l'air de nous réciter sa petite fable ; et comme elle doit être étonnée de la réciter assise sur un canapé du plus moderne style, fade, peint en rose, encombré de coussins verdâtres, et devant lequel, par une erreur incroyable de mise en scène, on a jeté, en guise de tapis, le paillasson de la porte d'entrée ! Nous avons revu avec bien grand plaisir

M. Noblet, clans un rôle qui rappelle un peu, mais non point trop, celui de Patachon. Mme Marguerite Caron est encore Mm* Patachon, mais point bigote ; nous avons admiré son entrain, sa joie de vivre et d'être toujours si jeune. MM. Colombey et Bullier ont rendu avec beaucoup d'intelligence les deux personnages du parrain bourru et du vieux prétendant. M. Cousin (le domestique Joseph), n'a qu'une scène, mais fort drôle. M. Alerme est le digne fils de M. Noblet, et M. Claude Dechamps est un très amusant Napoléon Couture. Mais le rôle n'est pas excellent et se borne à la continuelle répétition d'un fffet unique. Comme dans les vaudevilles, où le sourd entend quand il pleut, où le timide devient hardi quand il fait beau, Napoléon Couture bafouille dans l'ordinaire de la vie, et devient éloquent dans les grandes circonstances. M. Dechamps s'acquitte avec talent et de ce bafouillage et de cette éloquence, et nous étourdit comme il sied par une admirable volubilité.

7 Novembre

THEATRE SARAH-BERNHARDT. — La Maison de Temperley, pièce en cinq actes et sept tableaux de M. Conan Doyle, adaptation de M. E. Gugenheim.

Il y aurait de la pédanterie à discuter gravement une pièce dépourvue de toute ambition, qui ne prétend qu'à divertir l'esprit par la plus innocente des

intrigues, à charmer les yeux par le plus joli spectacle, et qui m'a semblé hier soir y réussir parfaitement. On sait que l'attrait de la Maison de Temperley est un match de boxe. En Angleterre, où les approches du ring sont interdites aux femmes, toutes ont voulu voir la pièce de M. Conan Doyle. En France, ces dames sont admises au Cirque de Paris et au Wonderland, mais l'usage n'est pas encore que la mère y conduise sa fille. Aussi je ne doute pas que toutes ces demoiselles ne viennent en foule au théâtre Sarah Bernhardt, et n'assurent à l'adaptation de M. Eugène Gugenheim des salles combles, une suite interminable de représentations. A défaut de Moreau et de Carpentier, elles pourront considérer MM. Guidé et Chossefoin, tout en écoulant les choses fort morales que voici :

La maison de Temperley se trouve dans une situation critique. Lady Temperley est restée veuve avec deux fils. Selon l'usage, l'aîné, Charles, a hérité de tous les biens, et il les dissipe. Le cadet, Jack, n'est qu'un officier de fortune, c'est-à-dire qu'il n'a pas le sou : mais il est doué de toutes les vertus. L'opposition cependant n'est pas entre le bon Jack et le méchant Charles. Jack, en dépit de ses qualités solides, n'est pas un prêcheur ni un sacristain, mais un brave militaire et un homme de sport accompli. Charles, en dépit de sa conduite légère, a le cœur bien placé, le caractère noble, il respecte infiniment sa mère, et il reconnaît qu'il a tort de risquer vingt-cinq mille francs sur un coup d'écarté.

Le méchant de la pièce est un nommé John Hawker, qui a précisément gagné trois mille guinées à Charles, en trois coups. Charles est bien empêché de payer sa dette. Hawker lui offre sa revanche, mais entre temps Charles a juré à son frère Jack qu'il ne jouerait plus, et s'est fiancé à une aimable héritière, sa cousine, miss Ellen Morley.

Hawker est d'autant plus désireux de cette revanche, qu'il a préparé les cartes, corné les rois, et compte bien gagner à Charles trois mille guinées encore, qui feront six. Mais Jack survient dans le bar du bookmaker Jakes où est la scène, et rappelle à Charles sa promesse. L'aîné des Temperley jette les cartes, le perfide Jakes en chipe une, et tout à l'heure fera chanter Hawker. Le bar est fréquenté par des boxeurs, amateurs et professionnels ; John Hawker, qui pratique le noble art, vient justement de tâter un jeune espoir, encore inconnu sur le ring, Gloster Dick, et qui lui a paru destiné à tomber sous peu tous les champions. Comme il veut absolument faire avec Charles Temperley une partie (le n'importe quoi, il lui propose d'organiser un match avec le même enjeu de trois mille guinées. Il compte sortir au dernier moment l'invincible Gloster Dick. Mais il se trouve que le capitaine Jack a également sous la main un boxeur extraordinaire que personne ne connaît. Cintrer Stubbs. Il souffle à son frère de porter l'enjeu à dix mille livres, somme qui rétablira les affaires de la maison de Temperley. Il a toutefois le tort d'exhiber son poulain un peu trop

tôt ; le misérable Hawker fait enlever Ginger Stubbs le jour même du match. Gloster Dick se trouve seul sur le ring, le forfait va être déclaré, et la maison Temperley ruinée une seconde fois.

Nous ne l'avons pas craint plus d'une minute. Le capitaine Jack Temperley jette son chapeau dans le ring, pour signifier qu'il prend la place de l'absent ; il passe en coulisse, où il se débarrasse du superflu de ses vêtements, reparaît, se met en garde avec une mâle assurance, et, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, Gloster Dick est knockout.

La série noire commence pour John Hawker. L'affreux Jakes révèle cette fâcheuse habitude qu'il a de jouer avec des cartes bisautées. et il est rayé de son club. Il n'a donc plus qu'à mourir ; il se bat au pistolet avec Charles Temperley, qui le tue. Charles est bien un peu ému d'avoir tué un homme : mais Jack lui remontre qu'il a rendu le plus grand des services à John Hawker, et il se laisse persuader facilement. La maison de Temperley est maintenant en assez bon point pour que Charles puisse épouser miss Ellen. Mais il s'avise que c'est Jack qu'elle aime, et généreusement il les fiance.

Pourquoi ces simples histoires nous paraissentelles un peu niaises quand les personnages sont Français, et si agréables quand ils sont Anglais ? C'est peut-être que chez nous, elles sont des inventions arbitraires, et que. chez eux. elles ont toujours un air de réalité. L'idylle bourgeoise Ml

LE THEATRE (1912-1913) 8i

possible en Angleterre ; nous n'en avons pas en France. Ce n'est pas la vertu qui nous manqua, mais nous la soupçonnons d'hypocrisie ou de pruderie, si elle ne sourit pas et si elle ne se moque pas un peu d'elle-même. Quelquefois, c'est dommage : l'honnêteté anglaise a une grâce de plus que la nôtre. Elle peut aller jusqu'à l'extrême de la naïveté, sans risquer le moindre ridicule. Envions à l'Angleterre cette grâce de surcroît ; mais s'il en faut croire ceux qui connaissent notre jeunesse d'aujourd'hui, nous n'aurons plus à lui envier longtemps des héros comme ce Jack Temperley, beaux et bons selon la formule des anciens Grecs, et que leur chasteté ni leurs autres vertus n'empêchent pas de bien cogner.

J'ai un peu de honte à répéter après tout le monde que les sept tableaux de la Maison de Temperley sont de véritables estampes anglaises. Mais toute réflexion faite, il me paraît difficile de les comparer à autre chose. Celles-ci ont été choisies par un connaisseur, et l'authenticité n'en paraît point douteuse. Les costumes, tant d'hommes que de femmes, sont d'une coupe et d'une couleur merveilleuse. Quelle joie de voir des robes et des chapeaux qui ne sont pas des objets d'horreur, et comme cela nous change ! Tous les rôles sont ce qu'on appelle au théâtre des rôles habillés, même celui du capitaine Jack, sauf pendant les cinq minutes du match.

La pièce de MM. Conan Doyle et E. Gugenheim n'est pas un» pièce d'étoiles. Elle n'en est pas moins

fort bien jouée par l'excellente troupe du théâtre Sarah-Bernhardt, notamment par Mlle" Marie-Louise Derval et Jeanne Méa, par MM. Angelo, Guidé, Maxudian, et par M. Henry-IIoury, très remarquable dans le rôle de John Hawker.

10 Novembre.

THÉÂTRE DES ARTS. — Le Grand nom, pièce en trois actes de MM. Victor Léon et Léo Feld, adaptation de M. Pierre Veber.

Nous savions déjà qu'une opérette viennoise, c'est une valse avec un peu, très peu de musique autour, et un rien de texte. Nous savons depuis hier qu'une comédie viennoise, c'est aussi une valse, avec un peu plus de texte. Celle de Mariage artiste, qui sert de leit-motiv au Grand Nom, est agréable, et la pièce qui est autour ne manque pas d'intérêt. M. Pierre Veber l'a fort adroitement adaptée, et il est probable que son tour de main n'a pas nui au petit drame de MM. Victor Léon et Léo Feld, non plus qu'avant-hier au livret joyeux, mais élémentaire, du Soldat de Chocolat.

Josef Hofer est le plus célèbre compositeur d'opérette de Vienne. Mais la gloire des Lehar et des Strauss ne lui suffit pas, il ambitionne celle de l'autre Strauss (Richard). Son rêve est de faire de In grande musique. Il a aimé, au temps de ses débuts, une jeune chanteuse, élève du Conservatoire, Clara.

Cette Clara a disparu, et Josef apprend un beau jour qu'elle a épousé Brandt, autre musicien, qui fait, lui, de la grande musique, mais qui, ne fabriquant pas simultanément des opérettes, n'arrive pas a sortir de son obscurité. Le bon Josef pardonne à Clara, et pousse la générosité jusqu'à vouloir tirer de l'ombre le mari. Brandt a écrit une symphonie que nul directeur de concert n'exécute. Josef en a composé une autre, qui doit être jouée à la Philharmonique. Il propose de substituer la symphonie de Brandt à la sienne, de la faire exécuter sous son nom, et de déclarer, après l'audition, le nom du véritable auteur. Brandt accepte cette combinaison. Le jour de la répétition générale, tous les connaisseurs ont la charité d'avertir Josef que la symphonie n'aura aucun succès. Il s'obstine cependant à la faire jouer, par bravoure, et aussi par amour, pour plaire, non plus à Clara, mais à une jeune dactylographe, Steffi, qui est passionnée de grand art et qu'il doit épouser prochainement. Tant de beaux sentiments trouvent leur récompense ; la symphonie de Brandt est accueillie avec faveur, Josef avoue publiquement son subterfuge, annonce l'auteur, et la pièce se termine dans une allégresse générale.

Le Grand Nom est remarquablement joué par M. Janvier (Brandt) et Mme Thomsen (Clara). M. Rouyer, dans le rôle de Josef Hofer. n mérité des applaudissements, et Mlle Denise-Mussay a paru charmante.

Les décors et le mobilier sont pis que viennois :

ils viennent au moins de Munieh ou de Berlin. C'est, je crois, le style qu'on appelle là-bas « sécession ». Il est à peu près impossible d'assigner, à première Mie. les dénominations usuelles de chaise, table, fauteuil, etc., aux objets bizarres qui garnissent la scène. Par bonheur, il y a un piano, qui a positivement l'air d'un piano.

i3 Novembre.

THÉÂTRE RÉJANE. — Un coup de téléphone, comédie en trois actes et quatre tableaux de MM. Paul Gavault et Georges Berr.

Un coup de téléphone, de MM. Paul Gavault et Georges Berr. a remporté, hier, un très brillant succès, qui doit réjouir tous les amateurs de beau théâtre. Ce n'est, en effet, un secret pour personne, que les plus nobles tentatives de M"" Réjane n'ont pas toujours été les plus fructueuses. Il est heureux, il est moral que des pièces d'une moindre littérature contribuent à grossir son trésor de guerre, et lui permettent de livrer bientôt des batailles nouvelles.

Un coup de téléphone, comédie en trois actes et quatre tableaux, est un vaudeville, un vaudeville d« l'espèce la plus classique, et ne m'a paru différer des autres vaudevilles que par l'addition d'un petit tableau supplémentaire, entre Le un et le trois, dont la nécessité ne se faisait point sentir, et dont l'effet est assez déplaisant. La composition d'Un coup de

téléphone est rigoureusement mathématique, ainsi qu'il sied dans ce genre de pièce*. J'avoue mon incompétence, et ne me charge point d'expliquer comment la logique de M. Georges Feydeau, encore plus rigoureuse que celle de MM. Berr et Gavault, semble procéder de la fatalité antique, et laisse avec cela de la place à l'imprévu ; au lieu que la géométrie de MM. Berr et Gavault ne semble procéder que de leur bon plaisir, et aboutit toujours à des solutions qu'un spectateur de simple bon sens prévoyait depuis un quart d'heure. Il y aurait là un sujet de thèse bien intéressant, qu'avec la permission de M. Boutroux j'intitulerais : « De la contingence des lois du vaudeville ».

Mais il ne s'agit pas de métaphysique. Revenons au Coup de téléphone. Le docteur Lejonquois et le docteur Cormainville sont en train de jouer au tric-trac avant dîner. Cormainville est l'assistant de Lejonquois, qui est accoucheur. Tous deux sont mariés et passent pour des maris modèles. Mœ* Lejonquois (Germaine) et M™* Cormainville (Mamette) passent également pour être sans reproche. Or, un mécanicien d'automobile arrive, au moment, que l'on va se mettre à table, et requiert les deux docteurs de venir sans larder à Rambouillet, près de je ne sais plus quelle baronne, qui accouche. Ils ne sont pas plutôt partis que Mm* Cormainville (Mamette) annonce à Germaine, avec fort peu de précautions oratoires, qu'elle va profiter de la circonstance pour s'en aller retrouver son amant. Germaine s'étonn»

Page 1